SUR LA III BLK
vent la tradition; c’est à elle qu’ils ont recours en dernier ressort ; et en définitive ils lui subordonnent les Écritures en posant en règle générale que c’est d’après elle qu’il convient de les interpréter *. Tel est constamment leur langage, et leurs écrits ont pu fournir toutes sortes d’arguments opposés et aux controversistes protestants et aux contraversistes catholiques, aux premiers pour prouver l’excellence de l’Écriture en matière de foi, aux seconds pour établir que la tradition ecclésiastique est l’autorité suprême.
Ajoutez que les hérétiques en appellent bien plus fréquemment et avec bien plus d’insistance que les orthodoxes aux écrits sacrés. Les Pères de l’Église ne les suivent sur ce terrain qu’avec une répugnance qu’ils ne se donnent pas la peine de déguiser. On a vu ce que pensait Tertullien sur ce sujet. La plupart des écrivains ecclésiastiques sont d’avis, comme lui , que les discussions scripturaires avec les dissidents ne sont d’aucune utilité. C’est par l’autorité de la tradition qu’ils prétendent les confondre. C’est ainsi qu’aux partisans de Macédonius, qui repoussaient la doctrine de l’égalité de dignité du Saint-Esprit avec le Père et le Fils, par la raison qu’elle n’est pas enseignée dans l’Écriture,
' Miinscher, Ilamlb, Jet' chrUtl. Dt.ymennrsch., t. II. p. 134- 14î.
ÉTUDES CRITIQUES Grégoire de Nazianze oppose ce fait que cette doctrine repose sur l’autorité de l’Église, et cette théorie que tout n’a pas été enseigné dans les Livres saints ‘.
Il me reste maintenant à rechercher quels furent les principes qui présidèrent au choix des livres dont on composa les premiers recueils de la sainte Écriture de la Nouvelle Alliance, comme aussi quels furent ceux d’après lesquels le Nouveau Testament reçut sa forme définitive, d’un côté par l’élimination successive de divers écrits qui en firent d’abord partie, sans être dignes d’y avoir une place, et de l’autre par l’adjonction de divers autres écrits qui en avaient été longtemps écartés, ou qui avaient été contestés, pendant plusieurs siècles.
On ne saurait douter que les Églises chrétiennes n’aient eu l’intention de réunir, sous le nom de Nouveau Testament, les écrits soit des Apôtres, soit de leurs disciples immédiats. Gela se comprend; il serait superflu d’en donner la raison. Mais, quand on
I Gre?or. Nazianz., Orat. XXXVII, p. 605, 608 et 609.
entreprit ce travail , un siècle environ s’était écoulé depuis la mort des premiers prédicateurs de l’Évangile, et il n’était déjà plus très- aisé de reconnaître quels étaient leurs véritables écrits. En outre des difficultés générales que l’on rencontrait dans l’antiquité pour constater l’origine d’ouvrages qui n’avaient pas acquis une réputation rapide et universelle, il s’en présentait ici de particulières. De très-bonne heure, il s’était répandu parmi les chrétiens un grand nombre de livres sous les noms des apôtres et des disciples. Il s’en produisait chaque jour de nouveaux. D’un autre côté, leurs écrits n’avaient pas tardé à subir de nombreuses modifications, soit par le fait de chrétiens qui, voulant, dans l’intérêt de leur propre instruction, compléter ou expliquer les uns par des passages pris dans d’autres, en faisaient des copies pleines de confusion, soit encore par des adhérents de quelques-unes des nombreuses sectes théosophiques de cette époque qui les arrangeaient dans l’intérêt de leurs systèmes, en les mutilant à leur gré et en les surchargeant d’additions. Ce travail de falsification avait commencé déjà du vivant des apôtres. Saint Paul se plaint même qu’on faisait circuler sous son nom des lettres qu’il n’avait pas écrites *. Ces fraudes pieuses furent une des maladies de ce temps. Elles se conti-
1 H, Thessal., n, 2.
nuèrent pendant plusieurs siècles*. Tous les partis •religieux s’en rendirent également coupables , les juifs et les chrétiens aussi bien que les gnostiques et les théosophes païens 5 .
Le plus grand nombre de ces écrits, ou falsifiés ou supposés, portaient l’empreinte trop marquée de leur origine pour être dangereux. On a vu cependant que plusieurs d’entre eux exercèrent pendant longtemps une sorte de fascination sur la plupart des Pères de l’Église. Mais en dehors de ces livres suspects qu’une sorte d’instinct de conservation devait d’ailleurs tôt ou tard faire repousser du sein de l’Église, il y en avait d’autres sur lesquels il était difficile de se prononcer.
Comment procédera-t-on, et d’après quels principes fera-t-on un choix?
Aura-t-on recours à un examen critique de ces différents ouvrages? On ne peut s’y attendre. La critique ne s’allie pas avec les ardeurs de foi. Plus tard, quand l’Église sera devenue une institution régulière et bien organisée, Eusèbe pourra remar-
* Eusèbe, Hist. ere!e*.,lib. IX, cap. xxm.
* Biet, Essai sur l’école juive d’Alexandrie, p. 86-1 57 ; Tennemann, Geschichte der Philosophie, t. VI, p. 437-480. Ce serait une erreur de croire que les pièces apocryphes de cette époque furent composées dans des vues dogmatiques orthodoxes ou sectaires. 11 en est certainement un très-grand nombre qui furent inspirées uniquement par un sentiment de piété sincère, mais peu éclairée, dans le seul désir de faire valoir certaines parties de l’histoire évangélique eu de l’histoire apostolique. Telles sont
tjaer que les livres qui doivent être rejetés du eanon sont écrits d’une manière fort éloignée de la simplicité qui est le caractère des fondateurs du christianisme *. Mais ce n’est pas à des nuances de style que s’arrêteront les âmes fatiguées et chargées, parmi lesquelles se répandit dans le principe la bonne nouvelle du salut.
La conformité d’un écrit avec les croyances reçues dans l’Église pouvait paraître un indice plus saisissable et plus certain. Et, en effet, à partir du milieu du 11 e siècle, on tient pour l’œuvre d’un apôtre ou d’un disciple immédiat d’un apôtre tout livre qui est en harmonie avec la tradition; on repousse, au contraire, comme provenant d’une origine ou suspecte ou ennemie, tout ouvrage qui s’en écarte. Pour Irénée et pour Tertullien, la tradition est la règle de la vérité 5 ; tout doit se mesurer sur elle. Cette opinion se maintient après eux.
la plupart de celles qui ont été recueillies par Thilo dans son Codex apocryphus Novi Tes ta menti, et par M. Tischendorf dans ses Evangelios apocryphes et Acta apostolorum apecrypha. Tertullien (De Baptismo, cap. xvn) parle d’un prêtre d’Asie qui fut déposé pour avoir composé des Acta Pauli ; mais la sentence qui le condamnait faisait mention de cette circonstance qu’il avait fait cela par amour pour Paul, id se amove Pauli ferme. Voyez sur ce sujet Hilgenfed, Dcr Kanon und die Kritik des neuen Testant., p. 74-77.
1 Eusèbe, Ilist. eccles., lib. III, cap, xxv.
2 Iren., Contr. hœres., lib. III, cap. ii et ut; lib. I, cap. ix-x et xii ; Tertull., De pmteript., § 43, 44, 30, 21 , 26, etc.
Si Eusèbe déclare certains écrits indignes d’avoir une place dans le canon, c’est qu’ils contiennent des sentiments si évidemment contraires à la doctrine de l’Église qu’on ne saurait douter qu’ils n’aient été composés par des hérétiques. Aussi, « au lieu de les regarder comme des livres dont l’autorité est certaine, il faut, ajoute-t-il, les rejeter comme des ouvrages dont l’impiété est manifeste 1 . » Ce critère, bien employé et retenu dans de justes limites, avait bien une certaine valeur. Mais il
présentait plus d’un danger. En outre qu’il ne pouvait s’appliquer aux livres douteux, c’est-à-dire à ceux dont, pour me servir des expressions d’Eusèbe, l’autorité était incertaine, l’histoire nous prouve que les Pères étaient faciles à se faire des illusions sur la conformité d’un écrit avec la tradition chrétienne; il suffit, pour le prouver, de rappeler l’opinion favorable que Justin, Clément d’Alexandrie, Lactance et bien d’autres encore se firent des sibylles. Un vaste champ s’ouvrait ici aux appréciations arbitraires. Pris dans un sens absolu, ce critère était d’ailleurs un renversement complet du problème à- résoudre. Il aurait fallu, en effet, avant de déclarer des livres canoniques parce qu’ils étaient conformes à la doctrine de l’Église, déterminer quels étaient les livres canoniques pour régler la doctrine de l’Église sur leurs enseignements.
1 Eusèbe, Bist. eccles., lib. III, cap. x\v.
Et cependant, quelque erroné qu’il soit en luimême, il est un modèle de logique à côté de quelques-unes des considérations par lesquelles plusieurs Pères justifiaient leur canon.
S’il faut admettre quatre Évangiles, ni plus ni moins, c’est, à ce qu’assure Irénée, « parce que ce monde où nous sommes est divisé en quatre grandes parties. Or, l’Église étant répandue sur toute la terre et l’Évangile étant sa base et son esprit de vie , il convient naturellement que chacune de ces quatre parties du monde ait son Évangile *. » Il paraît que cet argument fit une profonde impression sur l’esprit d’un grand nombre d’écrivains ecclésiastiques de§ premiers siècles. Cyprien ne se contente pas de le reproduire en lui donnant une forme nouvelle; il l’étend et l’applique à d’autres parties de l’Écriture sainte. Il y a, selon lui, quatre Évangiles canoniques, ni plus ni moins, parce qu’il y a quatre fleuves dans le Paradis terrestre \ Si saint Paul a écrit sept Épltres à sept Églises, c’est, d’après le même Père, en l’honneur du nombre septénaire, ut servetur septenarius nvmerus, et, s’il y a sept Églises, c’est parce qu’il y a sept fils, et que la stérile enfanta sept fois 3 : Sterilis septem peperit, septern fdii , Ec~
1 Iren., Adv. herres., lib. III, ch. h et xi.
2 Cyprian, Epist., 73.
3 1 Sam., il, 5.
desiœ suni septcm Dans un écrit attribué tantôt fi Cyrille de Jérusalem, tantôt à Basile de Césarée, on lit qu’il y a quatre Évangiles de même qu’il y a quatre vents cardinaux ou encore quatre espèces d’animaux \ Jérôme ne se borne pas à reproduire l’argument d’Irénée s ; il compare encore les quatre Évangiles aux quatre anneaux qui servaient à porter l’Arche 4 ; et, dans un commentaire sur le Nouveau Testament imprimé parmi les écrits attribués à ce Père, les quatre Évangiles sont mis en rapport avec les quatre lettres du nom d’Adam 4 , par cette raison que tous les hommes naissent d’Adam et que tous viennent à la foi par les quatre évangélistes 8 .
Ces rapprochements puérils nous paraissent au-
1 Cyprian., Epist., 63; De exhort. martyr., cap. n ; .idc. Jud., lib. I, cap. xx.
2 II s’agit des animaux do la vision d'Ézéchiel, I, 5.
S’»tat ri i'jxyyù.tz , inuSr, xai riaazpa tim xxtckxi «kiujmÎtx, r. S isi t* TiTpeWpyoi ïûv, Germ. Theoria ecelesiaxt. et mystagog.
3 Ob hoc fartasse quatuor (Évangelistæ), quoniam quatuor sunt partes terræ. Jérôme, Prolog, ad Matth.
* Quatuor annulos quibus area domini gestabatur. Jérôme, Prolog, in Marri Évang. Il voit aussi une prédiction figuréo des quatre Évangiles dans les quatre animaux de la vision d’Ézéchiel. Prolog, ad Matth.
5 Jérôme, qui savait l’hébreu, n’aurait pas parlé des quatre lettres du nom d’Adam.
6 Adam a quatuor iiteris nomen accepit ; quatuor signifient evangelistas, et ’sicut do Adam omnis homo nascitur , ila per quatuor evangelistas omnes ad fideni veniunt. Hieronimi opéra, ed. Maman, t. V, p. 848.
SLR LA BIBLE
jourd’hui le comble (le l’extravagance; l’on s’étonne qu’ils aient pu un seul moment occuper l’esprit d’hommes graves, convaincus, sachant mourir pour leur foi avec autant de simplicité que de courage. Mais ils étaient dans le goût de cette époque ; on les prenait pour des arguments péremptoires *.
Ce n’est pas cependant sur des considérations de ce genre que fut fondé le Nouveau Testament. Pour l’origine apostolique des livres qui devaient le composer, on s’en rapporta à la tradition. C’est à son témoignage que se confièrent avant tout les Pères de l’Église, ceux-là même qui, comme Origène et Eusèl)e, semblent avoir voulu se renseigner avec quelque soin sur ce difficile sujet. « J’ai appris de la tradition, dit Origène, que l'Église répandue par tout le monde ne reçoit que quatre Évangiles’. » Et peu après il ajoute, à propos de l’Épîtreaux Hébreux : « Les Églises qui tiennent quelle est de Paul ne méritent aucun blâme, parce que les anciens n’ont pas annoncé sans fondement qu’elle était de lui. »
Eusèbe ne s’exprime pas autrement. Il sépare, ce sont ses propres expressions, par l’autorité de la tradition, les livres véritables qui sont reçus d’un consentement unanime, de ceux qui sont douteux
i On trouve encore d’autres citations de rapprochements de ce genre dans Fabricias, Codex apoeryphu* Noei Testament i, 3 partie, p. 555-53!).
- Eusèbe, liât, eccles,, lib. VI, cap. xxv.
et qui ne sont reçus que par quelques écrivains*. Quelques lignas plus loin, il fait remarquer, en parlant des écrits qu’il attribue à des hérétiques, qu’aucun successeur légitime de l’autorité sacrée des véritables disciples du Sauveur n’en a fait mention dans ses ouvrages.
Cette tradition comprenait un double témoignage en faveur des livres du Nouveau Testament. C’était d’abord la voix publique des Églises : les livres qui étaient répandus dans toutes les communautés, ou du moins dans le plus grand nombre d’entre elles, étaient regardés comme ceux qui offraient le plus de garanties d’antiquité, sinon d’authenticité, et ce n’était pas sans raison, car le fait seul de leur diffusion dans la plupart des Églises était une présomption qu’ils remontaient aux premiers temps de l’ère chrétienne. C’était ensuite les citations qu’on en trouvait dans les écrits des anciens chrétiens. Un ouvrage cité par Polycarpe, par Ignace, par Clément de Rome, leur était évidemment antérieur; ce témoignage était une garantie encore plus certaine de l’antiquité de ces livres.
Considérés dans ces termes généraux, ces deux témoignages paraissent devoir donner une certitude presque complète. Mais, quand on en vient à l’examen des faits de détail, on sîaperçoit bien vite qu’ils ne peuvent conduire à aucun résultat précis.
1 Eusèbe, ibid., lib. 111, cap. xxv.
Il y avait dans les Églises des livres de toutes sortes. Les apocryphes n'y étaient pas plus rares, tant s’en faut, que ceux qui furent déclarés ensuite canoniques, ni parfois même moins considérés. Des écrits qui n’ont pas été jugés dignes d’avoir une place dans le canon définitif du Nouveau Testament étaient lus dans les assemblées d’un grand nombre de communautés chrétiennes, à l’exclusion de tout autre écrit dont l’origine apostolique a été depuis bien constatée. C’était le cas à Corinthe et dans quelques autres Églises pour l’Épitre de Clément de Rome. Le Pasteur d’Hermas était encore lu dans les assemblées religieuses du temps de Jérôme; Athanase avait donné son approbation à cet usage ; Rufin avait cru qu’on pouvait associer au Pasteur d’Hermas un livre appelé Duœ Viœ ou Judicium Pétri 1 . L’habitude de lire, dans le culte, des écrits non canoniques était si profondément enracinée, elle avait si bien passé dans les mœurs des chrétiens, qu’ Augustin fut obligé de déployer les efforts les plus longs et les plus énergiques pour l’abolir dans son diocèse, et rien ne prouve qu’il y ait complètement réussi *. Voilà ce qui se passait encore à une époque où l’on avait tracé une profonde ligne de dé-
1 Expotxlio symboli ajwstoliei, p. 37, à la fin de Cypriani opéra, édit, de Brème, 1690.
- Alignât.. Epist. ü-i, ad Quinlwn., g 3. Celle lettre est de l’an 401.
marcation entre les écrits canoniques et les écrits non canoniques; qu’on juge d’après cela de ce qu’il devait en être au 11 e siècle , avant qu’on eût cherché à établir quelque distinction entre les livres de toutes sortes qui inondaient les Églises.
De leur côté, les anciens écrivains ecclésiastiques citent tout aussi fréquemment des écrits qui sont restés en dehors du canon que ceux qui y ont été admis ; ils les mettent sur le même rang, leur reconnaissent la même autorité, et, s’ils ont parfois des préférences, elles ne sont pas pour les livres qui sont devenus plus tard canoniques. On peut assurer, sans courir la moindre chance de poiter un jugement téméraire, que dans l’esprit de Justin Martyr, Hydaspes et la Sibylle l’emportaient de beaucoup sur saint Paul. Même plus tard, à une époque oû l’on s’efforce de dresser un canon du Nouveau Testament, les Pères citent sans le moindre scrupule, comme des écrits inspirés, non-seulement des livres douteux, tels que l’Épltre aux Hébreux et l’Apocalypse, mais encore des ouvrages qu’Eusèbe repoussera bientôt comme des œuvres empoisonnées d’hérésie. Clément d’Alexandrie en appelle aux déclarations de la Prédication de Pierre, de l’Apocalypse de Pierre, de l’Évangile des Hébreux, des Traditions de Matthias, etc. 1 . L’Apo-
1 Clcm. Alex., Stromal., lib. I, p. 356; lib. II, p. 375-380- 4 10 ; lib. III, p. i.'iJ-Kjo; lib. V, p. 373; lib. VI, p. 633-678, etc.
calypse do Pierre, qu’Eusèbe mettra au nombre des livres faux et supposés, occupe même une place dans le canon de Clément d’Alexandrie, dans celui de Muratori et dans celui du Codex Claromontanus.
Dans un tel état de choses, quel parti tirer de la tradition? Elle est plus capable de jeter l’esprit dans de nouvelles difficultés, que de faire disparaître celles qui se présentent déjà en grand nombre. Elle devait diriger le choix des livres qui méritent la confiance de l’Église, et il se trouve, au contraire, qu’il faut commencer par faire un choix au milieu de ses témoignages divergents.
Quel cas faut-il faire d’ailleurs d’une tradition qui commet pendant des siècles des méprises aussi grossières que celle d’associer la sibylle aux prophètes, l’Évangile et la Prédication de Pierre aux Évangiles de Matthieu, de Marc, de Luc et de Jean, les Épltres de Clément de Rome, de Barnabas, de Poly carpe et d’Ignace aux Épîtres de Paul, et de prendre les insipides élucubrations du Pasteur d’Hermas pour des inspirations de l’Esprit-Saint ? Si l’on n’avait encore à lui reprocher que ces absurdes confusions! Mais il y a bien plus. Ces Pères de l’Église, qui ont une si tendre affection pour des apocryphes ou des pseudépigraphes sans valeur, gardent le silence le plus absolu sur l’Épltre de Jacques. De tous les canons de la fin du second
siècle , elle ne figure que dans la Peschito.
Ajoutez que la tradition est influencée par des circonstances locales. L’Église de Corinthe a reçu une Épltre de Clément de Rome ; elle a pris l’habitude d’en entendre la lecture dans ses assemblées religieuses. Quand il s’agira d’arrêter le canon du Nouveau Testament, elle croira devoir l’y faire entrer au même titre que les Épltres que l’Apôtre Paul lui avait adressées. Toutes les Églises dans lesquelles certains livres avaient acquis quelque autorité voudront aussi qu’ils fassent partie de la collection des Livres saints.
La tradition est influencée bien plus profondément encore par l’esprit de parti, par les tendances ecclésiastiques, par les préoccupations dogmatiques. L’Épître aux Hébreux est antipathique aux chrétiens do l’Occident ; ils lui refusent une place dans leurs canons ; elle ne se rencontre ni dans celui d’Irénée, ni dans celui de Tertullien, ni dans ceux de Muratori et du Codex Claromontanus.
Les rêveries millénaires déplaisent aux ariens et aux semi-ariens, pour le moins autant que les spéculations trinitaires ; Eusèbe fera bon marché de l’Apocalypse. Ne pouvant pas nier qu’elle a en sa faveur tous les suffrages des Églises de l’Occident et ceux d’un nombre de plus en plus considérable de celles de l’Orient , il la placera d’abord au nombre des livres unanimement avoués par les chrétiens ;
SUR LA lilRLli
mais il se souviendra à temps que quelques-uns la repoussent pour la reléguer parmi les livres supposés, l’abandonnant ainsi à la discrétion de chaque fidèle qui restera libre de la déclarer â son gré authentique ou apocryphe, canonique ou sans valeur.
Les plus anciens canons du Nouveau Testament, formés dans un tel état de choses, furent nécessairement divergents. Cette diversité était une conséquence inévitable des traditions particulières des grandes Églises, qui entraînaient naturellement après elles toutes celles qui les entouraient; des tendances différentes des conducteurs spirituels et des écrivains ecclésiastiques, dont les vues s’imposaient par la force même des choses aux Églises qu’ils dirigeaient ; de la différence de culture, de manière de penser, d’antécédents, d’esprit national, qui se faisait remarquer entre l’Orient et l’Occident, entre les chrétiens de langue grecque et ceux de langue latine.
Mais il arriva non moins nécessairement que tous les canons eurent une partie commune. Comment aurait-il pu en être autrement dans une Église si peu éloignée encore de son berceau, et dont par conséquent la tradition primitive n’avait pas eu le temps d’être recouverte en entier par les broderies des âges suivants ? Ce qui existait encore de la tradition primitive fut précisément ce qui constitua la partie commune des plus anciens
canons. 11 se trouva ainsi que ce qu’il y avait de commun dans les divers recueils des livres de la Nouvelle Alliance se composait des documents les plus anciens et par conséquent aussi les plus précieux, tandis que ce par quoi ils différaient était
formé d’écrits comparativement plus modernes,
appartenant à une époque où la tradition avait déjà subi des atteintes plus profondes, et ayant en réalité une valeur religieuse inférieure à celle des précédents. On sait que les premiers sont restés dans le canon définitif du Nouveau Testament, et que les derniers en ont disparu. Où faut-il en chercher la cause ? Uniquement dams la tendance à l’unité ou, si l’on préfère, à l’uniformité qui entraîna, avec tant de force, les diverses Églises chrétiennes à partir du milieu du 11 e siècle. On peut assurer avec Credner que la formation de notre Nouveau Testament est un fait contemporain de la formation de l’Église catholique * , ou pour parler peut-être plus rigoureusement, est une partie, un côté de la formation de l’ancienne Église catholique.
Ce n’est pas ici le lieu de raconter incidemment l’histoire de cette formation de l’ancienne Église catholique. Il est nécessaire cependant d’en dire un mot pour pouvoir expliquer comment les anciens canons du Nouveau Testament, si différents à la
1 Cre Iner, Die Genh. des Kanow, p. ÎG.
fois entre eux et de celui qui a été admis plus tard par tous les chrétiens, furent ramenés à ce canon unique et définitif. J’ai déjà fait remarquer précédemment que le besoin de la défense du christianisme ecclésiastique contre les attaques du gnosticisme avait forcé les diverses Églises, dans la seconde moitié du n c siècle, à resserrer leurs liens, à mettre leurs intérêts en commun, à se coaliser, pour multiplier leurs forces par leur union. Chacune d’elles dut sacrifier, au moins en partie, ses opinions particulières au besoin de s’entendre sur ce qui était regardé comme essentiel. Toutes les Églises ne renoncèrent pas sans regret, ni parfois sans résistance, à des usages consacrés par le temps. Mais, parmi leurs conducteurs qui comprenaient mieux les nécessités du moment, l’entente fut presque unanime.
L’idée que tous les chrétiens, qu’elle que fût leur nationalité, constituaient, par suite de leurs communes croyances, une société religieuse, dont les diverses communautés n’étaient que les membres épars, n’était pas cependant entièrement nouvelle dans la seconde moitié du II e siècle. Elle remontait plus haut. Elle était née à la suite de deux grands faits qui s’étaient produits antérieurement dans le sein du christianisme.
On sait que la propagation de la foi nouvelle ne s’accomplit pas, dans le principe, aussi pacifique-
ment qu’une étude superficielle des documents de l’Age apostolique l’avait fait croire pendant longtemps. La lutte du christianisme judaïsant et du christianisme universaliste est un fait que la critique historique a mis aujourd’hui au-dessus de toute contestation. Après la mort des apôtres et de leurs disciples immédiats, la discussion perdit de son ardeur. Les circonstances avaient d’ailleurs enlevé à la question débattue non-seulement son actualité, mais encore presque tout son intérêt. Les grandes conceptions mystiques de Paul avaient baissé, et d’un autre côté les institutions judaïques avaient perdu de leur importance dans l’Église, qui comptait dans son sein, à là fin du n c siecle, un bien plus grand nombre de fidèles sortis du paganisme que de membres issus de la famille d’Israël. Il se fit un compromis entre les deux partis, qui n’avaient plus une très-nette intelligence d’un débat auquel la marche même des choses s’était chargée de donner une solution pacifique. Ce compromis fut le premier germe de la conception d’une Église universelle, c’est-à-dire d’une association spirituelle de tous les hommes qui professaient le christianisme et qui, au milieu de toutes les diversités de la vie terrestre, se trouvaient unis par une même croyance.
En môme temps, l’expérience avait prouvé que la seconde venue du Messie, dont l’attente avait été le sentiment le plus prononcé des premiers
SUR I.A BIBLE
chrétiens, h’était pas aussi prochaine qu’on l’avait cru. On avait compris qu’il ne s’agissait pas seulement de se détacher des choses de ce monde, pour se préparer au jour grand et redoutable de la nouvelle apparition du Seigneur *, mais qu’il fallait assurer à la société chrétienne les moyens de se maintenir et de se propager au milieu des éléments indifférents ou hostiles qui l’entouraient. Le christianisme était une nouvelle puissance dans le monde ; elle avait besoin de s’organiser, et l’ordre lui était d’autant plus nécessaire que le nombre de ses partisans croissait sans cesse.
Ajoutez que des sectes théosophiques disputaient déjà aux Églises chrétiennes la possession exclusive de l’Évangile; elles étaient encore sans importance ; mais leur nombre augmentait chaque jour. Elles portaient le trouble dans la conscience des fidèles ; elles donnaient au dehors une fausse idée du christianisme. De nouvelles divisions menaçaient d’ailleurs de déchirer les Églises chrétiennes en deux fractions. La question soulevée semblait assez futile. Il s’agissait de savoir en quel temps les chrétiens devaient célébrer la pàque. Les Églises d’Asie voulaient que ce fût le même jour où les Juifs la célébraient; elles en appelaient à l’autorité de l’apôtre Jean. L’Église de Rome, et à son exemple
* Malach., îv, 4; 2 Pierre, ih, 4 0-1 1,
plusieurs Églises de l’Occident, prétendaient renvoyer cette fête au dimanche suivant ; elles assuraient qu’elles suivaient en cela la pratique établie par les apôtres Pierre et Paul, dont les deux noms étaient devenues inséparables. Les anciens partis allaient-ils renaître, sous une nouvelle forme, à l’occasion de ce dissentiment ? Il fallait se hâter de prévenir ce malheur.
Il y eut alors des hommes qui représentèrent avec force que tous les chrétiens ne forment qu’une société de frères, que les diverses Églises répandues sur la surface du monde ne composent qu’une seule Église universelle, qu’un même lien spirituel les unit, qu’il fallait à tout prix empêcher ce lien de se rompre. Ce fut certainement pour faire triompher ces principes que Polycarpe se rendit à Rome \ On peut supposer avec une grande vraisemblance que le même dessein conduisit, à peu près à la même époque, Hégésippe à Corinthe et dans la capitale de l’empire romain *. Le but apparent du voyage de ces deux évêques était la solution de la question de la célébration de la pâque ; mais cette question en recouvrait une plus profonde, celle de l’union de toutes les Églises. Elles ne pouvaient
1 Iren., Ado. hæres., lib. III, cap. m-iv; Credner, Die Gesch. des Kanons, p. 74 et 75.
2 Dans les années 157 à 161. Eusèbe, Hist . eccles., lib. IV, cap. xxu ; Credner, ibid., p. 67.
Aire séparées dans l’esprit des conducteurs spirituels des communautés chrétiennes. Dans tous les cas, l’idée d’une Église catholique embrassant dans son vaste sein toutes les Églises particulières était une des préoccupations des hommes les plus éminents de ce temps. Elle n’était pas étrangère à Hégésippe, qui se félicite d’avoir trouvé à Rome et dans Corinthe la droite doctrine qui distingue les chrétiens des hérétiques qui n’ont que des doctrines corrompues \ Elle est plus fortement accentuée dans Polycarpe, dont une des dernières pensées, en marchant au martyre, fut pour l’Église universelle répandue sur toute la terre s . Elle se retrouve encore dans le Pasteur d’Hermas, qui compare l’Église à une tour, dont Jésus-Christ est la porte et dont la construction, commencée dès les premiers jours du monde, ne sera terminée qu’au second avènement du Seigneur, tour dont les pierres sont tous ceux qui ont reçu, avec les dons du Saint-Esprit, les véritables sentiments chrétiens 3 .
Ainsi, à la tin de la première moitié du second siècle, c’est chez les principaux chefs des Églises, à Rome comme à Jérusalem et dans l’Asie Mineure, un désir bien arrêté d’unir tous les chrétiens en un
1 Eusèbe, Hist. eccles., lib. IV, cap. xxiv ; Credner, ibiil., p. 77 et 78.
2 Eusèbe, Hisl. eccles ., lib. IV, cap. xv ; Credner, ibid., p. 75,
3 Past. Herm., lib. III, cap. ix, § 2-16.
4fè ÉTUDES CRITIQUES
seul faisceau, Dl de fondée toutes les Églises en une association unique, constituant l'Église universelle. Les dangers que les attaques du gnosticisme tirent bientôt courir à la cause dé l'Évangile donnèrent une nouvelle force à ce sentiment. Le mot d’ordre fut partout de se conformer aux traditions universellement reçues. C’était le seul moyen que l’on pût adopter pour établir l’unité au milieu de toutes les communautés chrétiennes. L’esprit le plus indépendant de cette époque reconnut lui— même la nécessité de n’approuver que ce qn’approu- Vait l’Église i In his omnibus nihil ülitul probamus nisi quod Ecclesia ’. Dé tous les côtés s’éleva le même cri de ralliement.
Le recueil deB écrits de la Nouvelle Alliance ne pouvait pas échapper à ce besoin d’unité. Il fallait nécessairement qu’il n’v eût qu’un seul et même Nouveau Testament pour les chrétiens, comme il h’y avait qu'inié seule Église et qu’une môme croyance. Ce n’est pas qu’on attachât à la question du recueil dés Livres saints de la Nouvelle Alliance la même importance qu’à celle de la doctrine et des institutions ecclésiastiques. On én a la preuve dans ce fait significatif que les conciles antérieure à la fin du iv e siècle s’occupèrent avec un grand zèle à fixer la doctrine, sans prendre le moindre soin d’arrêter
1 Origen., Homil. I in Luc.; Opéra, t. III, p. 933.
le canon des Livres saints qui, au point de vue moderne, en sont cependant la base. Mais la détermination d’un recueil identique d’écrits sacrés pour tous les chrétiens était un détail du grand travail de la seconde moitié du 11 e siècle et du siècle suivant. Englobée dans l’ensemble du mouvement général qui emportait tous les esprits, elle s’exécuta en même temps que l’édification de l’Église catholique, et en vertu du même principe par lequel l’unité ou l’uniformité de croyance, de pratiques et d'organisation fut établie dans toute la chrétienté. •
On connaît le principe, qui fut le guide généra) de tout le travail ecclésiastique de cette époque. On peut le ramener à cette formule : qu’il convient de tenir pour vrai ce qui est admis par le plus grand nombre *. En conséquence, on se fit une loi de recevoir dans le recueil du Nouveau Testament les écrits qui, comme les treize Épîtres de Paul et les quatre Évangiles, étaient admis par toutes les Églises, quœ apud universas ecclesias stabant 2 , et d’en rejeter ceux qui étaient regardés comme faux et apocryphes du consentement unanime des communautés chrétiennes, quai ab omni consilio ïJrch’siitrum inter apocrypha et faîsn judicantur 3 .
l (Juod apud multos unum invenilur , uou est erratum, dit Torlullien, De pnrxeript., Sj 54 et 2 H.
- Terlull., Aile. Mure , iv, 3.
3 Tcrlull., Depudiril., tj 10.
ÉTUDES CRITIQUES C’est ainsi qu’en juge Tertullien. Irénée, un des plus actifs promoteurs de l’union des Églises particulières en une seule Église, et par conséquent un des Pères de l’ancien catholicisme chrétien, professe le même sentiment. 11 ne faut, selon lui, considérer comme livres sacrés que ceux qui sont admis partout, ht qui sunt undique 1 . Telle est aussi la règle suivie dans l’Orient. Les homologoumènes, c’est-àdire, comme le mot l’indique, les Livres sur lesquels tout le monde est d’accord, forment le Nouveau Testament; les antilégomènes, c’est-à-dire ceux qui soulèvent des oppositions, doivent en être exclus.
Augustin n’a pas d’autre principe pour décider des droits d’un livre à entrer dans le recueil des saintes Écritures. « Pour savoir quelles sont les Écritures canoniques, il faut suivre, dit-il, l’autorité du plus grand nombre d’églises catholiques, de celles-là surtout qui ont été fondées parles apôtres et qui ont eu l’honneur de recevoir d’eux des Épltres. On préférera donc celles qui sont reçues par toutes les Églises à celles que quelques-unes d’entre elles n’admettent pas. Parmi ces dernières, on préférera encore celles qui sont reçues par le plus grand nombre et par les Églises les plus considérables, à celles qui ne réunissent que des sutfrages
1 Iren., Ad v. lucres., lib. 111, cap. ni, § 2.
de moindre importance et peu nombreux *. »
' Jérôme ne veut pas d’autre règle. On avait parfois proposé de n’admettre dans le recueil des livres saints de la Nouvelle- Alliance que les écrits d’origine apostolique. Jérôme parait n’attacher aucune importance à ce principe, probablement parce qu’il s’était convaincu de la difficulté de constater l’origine de la plupart des ouvrages répandus parmi les chrétiens. Il déclare du moins, à propos de l’Épltre aux Hébreux, que le nom et la personne de son auteur sont sans importance, dès qu’elle est d’un écrivain ecclésiastique et que l’Église la sanctionne en en faisant chaque jour des lectures \ La canonicité d’un livre se décide, à ses yeux, par l’unanimité des suffrages, et là où l’on n’a pas l’unanimité, par la majorité. Le mot plerique revient fort souvent sous sa plume, chaque fois qu’il a occasion de s’expliquer sur ce sujet *.
Il est inutile de faire remarquer qu’avec ce principe, l’admission d’un livre dans le recueil de l’Écriture sainte n’était ni une conséquence de sa valeur propre, ni un privilège attaché à son origine, mais dépendait de la chance qu’il avait eue de se ré-
* Augustin, De doctrina christiana, lib. Il, cap. xu et suiv. 2 Nihil intéresse cujus sit, cum ecclesiastici viri sit et quotidie lectione ecclesia celebrclur, Jérôme, Epist. ad Darda n, dans Ui>era, I. III. p. 46.
5 Jérôme. Catalog. viror. illnstr . , cap. i, iv, ix, etc.
iîl ÉTUDES CRITIQUES
pandre plus que d’autres parmi les chrétiens et de se faire agréer par un plus grand nombre d’Églises, et que la question de la canonicité, mise en dehors de tout examen historique et raisonné, de^ venait tout simplement une question de statistique Il mesuffiit de constater que telle fut l’opinion générale à partir de la fin de la première moitié du H° siècle. Ce fut sous son inspiration que le canon du Nouveau Testament acquit bientôt, sinon une fixité complète, du moins une certaine uniformité.
Un mot de Tertullien nous apprend comment celte uniformité s’établit. Quoiidie mntuantvv Ecclesiœ , nous dit-il 7 5 les Églises ont entre elles des rapports quotidiens. De ces rapports répétés va résulter une sorte d’équilibre, de même que des liquides séparés par des cloisons prennent un même niveau dès qu’ils sont mis en communication. Les Livres qui se trouvaient dans un grand nombre d’Églises passèrent dans celles qui 11e les avaient pas encore, et les Églises qui avaient certains écrits, inconnus à la plupart des autres, les rejetèrent comme douteux ou comme supposés 1 2 3 .
1 Voyez pour l'appréciation de cette règle suivie par les Pères de l’Égliso depuis Tertullien jusqu’à Jérôme et Augustin, c’està-dire jusqu’au moment où le canon eut reçu à peu près sa forme définitive, Reuss, Histoire du canon, p. 1 09 et suiv.
2 Tertull., De prœscript., §21.
3 Credner, Die Gesrh, des kanons, p. 84.
SUR LA flIBLE. ilo
L’Occident reçut, au nombre de ses givres saints, l’Épître aux Hébreux qui était admise par la majorité des Églises de l’Orient, et celles-ci crurent devoir de leur côté admettre dans le Nouveau Tes-r tament l’Apocalypse, qui avait les suffrages de tant d’Églises de l’Occident Quant aux Livres qui, au m* siècle, passèrent parmi les apocryphes, après avoir été regardés comme des écrits sacrés pendant le n*, comme ils étaient autres dans les dir verses Églises, chacun d’eux n’eut en sa faveur que des voix disséminées ; ils furent condamnés par cela même.
Nous pouvons juger, d’après quelques faits rapportés par Eusèbe, du zèle avec lequel les conducteurs des Églises travaillèrent à ramener, autant que possible, les divers recueils a UU type commun et uniforme. Théophile d’Antioche et sou successeur Sérapion mirent le plus grand soin à écarter des Églises dont ils furent sucessivement les chefs tous les livres qui n’étaient pas reconnus partout ailleurs comme des écrits sacrés. De ce nombre était l’Évangile de Pierre, qui paraît avoir eu de nombreux admirateurs parmi les chrétiens de l’Asie Mineure J - Dans la Palestine, on avait encore, au commencer
> Jérôme, fort éclectique dans la question du canon, invitait les Grecs et les Latins à se doter mutuellement de leurs antildgomènes. Epist. ad Dindon, dans Hieronimi opéra, 1. 111, p. iü. Keuss, H iit. du canon, p. 174.
3 Eusèbe, Hist. cccles,, lib. VI, cap. xii.
ment du m e siècle, un canon judéo-chrétien.
Le vieil évêque de Jérusalem, Narcisse, attaché aux traditions locales, était peu disposé à l’ abandonner. Mais un jeune -prêtre, nommé Alexandre, disciple de Sérapion et ami de Clément d’Alexandrie, ayant été appelé auprès de lui en qualité d’aide et d’adjoint, entreprit d’introduire dans les Églises de la Palestine le recueil du Nouveau Testament qui commençait à être reçu dans le plus grand nombre des Églises. Cette invasion de l’esprit nouveau rencontra une vive opposition. Clément d’Alexandrie, probablement à la demande d’Alexandre, écrivit un ouvrage en faveur de ce recueil, qu’on désignait déjà, à ce qu'il paraît, du nom de canon ecclésiastique
Ce qui se passa à Jérusalem dut se reproduire dans uu grand nombre d’Églises. Quoique s’appuyant sur la tradition, ou du moins sur ce qu’il y avait de plus généralement admis dans la tradition, ce mouvement unitaire froissa bien des coutumes locales, et rencontra en sa route des résistances vives et nombreuses. Ce fut sans doute pour donner une sorte de satisfaction aux partisans des livres exclus qu’on imagina la distinction que nous trouvons établie plus tard entre les livres canoniques et
1 K* liai fotXr.nourruM;. Eusèbe. Hist. en les., lib. IV, cap. xiu ; Credner, Die Gaeh. lies Kanons, p. 36.
suit LA BIBLE
les livres ecclésiastiques, et qu’on permit encore pendant longtemps la lecture de ces derniers dans les assemblées de fidèles
Le résultat de ce travail fut un Nouveau Testament composé des livres qui forment la première des trois classes d’Eusèbe, livres désignés du nom d’homologoumènes. Ce sont les quatre Évangiles, les Actes, les Épîtres de Paul, y compris celle aux Hébreux, la première de Jean, la première de Pierre et l’Apocalypse *. Ce n’est pas là cependant encore notre Nouveau Testament, le Nouveau Testament définitif de l’Église chrétienne tout entière. 11 y manque tous les Livres qui composent le premier groupe de la seconde classe d’Eusèbe, c’est-à-dire l’Épltre de Jacques, celle de Jude, la seconde de Pierre et la seconde et la troisième de Jean. A quelle époque et par suite de quelles circonstances y entrèrent-elles ?
Je suis disposé à rapporter cette dernière et définitive détermination du canon du Nouveau Tes-
* Les libri ecclesiastici , ri àvafipwixofj.r»», sont distingués des apocryphi, t* àirwcfuça , par Athanase {(Fragm. ephtol. f estai.), par Rufin ( Exposit . in Symbol, apostol., 37 et 38), et par d’autres encore.
2 J’ai expliqué plus haut le peu de sympathie d’Eusèbe pour l’Apocalypse. Cette opinion était partagée par un assez grand nombre de chrétiens orientaux. Ce livre ne laissait pas cependant de faire partie officiellement du canon du Nouveau Testament universellement adopté.
testament au concile de Nicée. Ce n’est pas que cette célèbre assemblée ait porté sur cette question une décision officielle; mais, comme le fait remarquer M. Cellérier, en réunissant les représentants de la plupart des Églises chrétiennes, elle leur donna occasion de se communiquer mutuellement leurs documents, leurs opinions et leurs tradition^ diverses *. 11 dut s’établir entre eux, par suite de ces relations, une sorte de consentement sur je canon, aussi bien que sur d’autres sujets qui ne tirent pas l’objet des discussions publiques et solennelles du concile. Ceux qui inclinaient à j’arianisrpe n’eu tinrent sans doute aucun compte ; mais la plupart des conducteurs des Églises qui avaient assisté à 'cette assemblée se rangèrent à l’opinion générale, et rapportèrent au milieu de leurs troupeaux un Nouveau Testament entièrement analogue à celui que nous possédons.
On ne saurait trouver, ce me semble, une explication plus satisfaisante de l’introduction des Épîtres catholiques dans le canon des écrits de la Nouvelle Alliance. Depuis cette époque, elles sont presque unanimement mentionnées parmi les Livres saints, et les représentants les plus illustres de ce concile, Athanase à leur tête, reconnaissent pour canoniques tous les livres de notre Nouveau Testament. J’ai déjà
• Cellérier, Essai d'une introdui t, rritiq, au N. T., p. 56.
dit qu’on ne saurait tirer une objection contre cette explication du témoignage d’Eusèbe sur l’état du canon de son temps. Le savant évêque de Césarée ne fut pas certainement de ceux qui prirent parti pour ce qui s’était fait à Nicée. Le canon sur lequel les Pères de ce concile s’entendirent ne pouvait pas être le sien. D’ailleurs, ce canon ne se substitua pas immédiatement aux divers Nouveaux Testaments usités dans les Églises; l’ancien état des choses ne changea pas tout d'un coup, et c’est cet état de choses qu’Eusèbe a décrit dans son histoire.
Mais un recueil patronné par Athanase et par tous les autres Pères qui venaient de sauver l’orthodoxie menacée, dut s’associer bientôt à l’orthodoxie elle-même et en être regardé comme une partie intégrante. Il y avait lé une raison suffisante pour qu'il fût bientôt adopté par la grande majorité des Eglises. Et, en effet, peu de temps après le concile de Nicée, le canon d’ Athanase eut, en somme, fait oublier tous les autres.