DEUXIÈME PARTIE
causes et principes qui ont présidé a la formation DU CANON DU NOUVEAU TESTAMENT,
Il s’agit maintenant de rechercher les raisons de la formation du canon du Nouveau Testament. On se trouve ici en présence de deux questions differentes, quoique intimement unies l’une à l’autre : 1° par suite de quel concours de circonstances l’Église chrétienne fut-elle amenée à se donner une Écriture sainte de la Nouvelle Alliance ? et 2° quels principes prit-elle pour guides dans ce travail ? L’examen de la première question nous apprendra pourquoi il fut fait un Nouveau Testament ; l’examen de la seconde, pourquoi il reçut la forme qu’il a, et non point toute autre.
On a vu que, en tant que recueil de livres chrétiens, il ne date que de la seconde moitié du h* siècle
1 Credner, Gesch, det Kanont , p. 299, note.
et 'qu’il n'a pas toujours été identique avec celui qui, depuis la fin du v e siècle, a été définitivement adopté en Occident. Il ne suffirait donc pas de montrer comment on fut conduit à réunir ensemble différents ouvrages, pour en former une sorte de code religieux , il convient encore de voir comment il est arrivé que les écrits qui le composent actuellement ont été préférés à ceux qui leur avaient été associés, ou môme qui antérieurement avaient tenu la place de plusieurs d’entre eux.
Ce serait une erreur de croire que les auteurs des liv res dont la réunion forme , depuis la fin du v e siècle, le Nouveau Testament, les aient écrits dans l’intention de composer une nouvelle Écriture sainte, propre à l’Église chrétienne et destinée soit à remplacer, soit à compléter l’Ancien Testament. 11 n’est pas un seul passage de ces ouvrages qui puisse le faire supposer, et l’examen des circonstances au milieu desquelles ils furent composés, des opinions religieuses de leurs auteurs, et de ces livres eux-mêmes, nous conduit à constater qu’un semblable dessein était fort loin de l’esprit des premiers prédicateurs de l’Évangile. Leurs écrits étaient tout simplement le complément de leur pré
dication. Ils écrivaient parce que, n’étant pas présents, ils ne pouvaient faire entendre de vive voix leurs conseils, leurs reproches, leurs exhortations. Le fait est incontestable pour les Épltres. « J’écris ces choses, étant absent, dit saint Paul aux Corinthiens, afin que, lorsqueje serai présentée ne sois pas obligé d’user de sévérité, selon la puissance que le Seigneur m’adonnée pour édifier et non pour détruire *. »
On ne peut lire avec quelque attention les différentes Épitres contenues dans le Nouveau Testament, sans rester convaincu qu’elles n’ont été écrites qu’en vue de circonstances spéciales. C’est un fait que j’ai déjà signalé, mais sur lequel il faut ici insister de nouveau. Les divisions et les désordres de l’Église de Corinthe provoquèrent les deux Épltres qui lui furent adressées; celle aux Galates est une défense personnelle de l’Apôtre contre des attaques directes à la dignité et à l’autorité de son ministère ; celle aux Romains est évidemment destinée, dans la pensée de saint Paul, à lui préparer les voies pour un voyage apostolique qu’il se propose d’entreprendre bientôt dans la capitale du monde 2 : l’Apôtre profite de l’occasion de Phœbé. qui se rend à Rome, pour se mettre en rapport avec
* 2 Cor huit., xiii, 10. Comparez, ibid , il, 3 et 4; t Corhitli., iv, U, 17, 19 ; v, 3, 9, H.
3 Rom., xv, 23 et 2 i, 25 et 29.
une Église importante, sur laquelle il espère pouvoir exercer une heureuse influence.
Les livres historiques, c’est-à-dire les Évangiles et les Actes des apôtres, sont tous, aussi bien que les Épltres, des écrits de circonstance. Il n’est pas nécessaire de le prouver pour le troisième Évangile et pour le livre des Actes. On peut ht supposer avec la plus grande vraisemblance pour le premier Évangile 1 et pour le second. Pour ce qui est du quatrième, de l’Épître aux Hébreux, de celle de Jacques, de la première de Pierre et de la première de Jean, on ne peut faire autrement que de les prendre pour des traités, composés de points de vue différents sans doute, mais dans le but de résoudre des questions agitées vers la fin du premier siècle, et qui ne l’ont été qu’à ce moment.
Les générations suivantes ont profité de ces divers écrits; elles y ont puisé une nourriture spirituelle abondante, non cependant sans y voir parfois autre chose que ce qu’ils contiennent réellement. Mais quelque utiles qu’ils aient été au développement du sentiment religieux et moral, ce n’est pas en vue des siècles futurs qu’ils avaient été composés. Leurs auteurs avaient sans doute une pleine confiance en la valeur absolue de leurs croyances : ils ne doutaient point de leur triomphe
• Eusébc, Hist. ecrles., Iibr. ni, cap. xxiv.
définitif; mais ce n’est pas par des livres qu’ils se proposaient de les répandre, et quand ils furent obligés de suppléer à leurs prédications par des écrits, ils eurent constamment en vue leurs contemporains, ou, pour parler plus exactement, ceux de leurs contemporains qui avaient déjà adopté leui's principes, et non les générations futures. Leur prêter les intentions et les habitudes d’un auteur de profession, écrivant en vue des suffrages de la postérité, c’est se taire, de leur caractère et de la mission à laquelle ils s’étaient dévoués, une idée complètement erronée.
Le dessein de composer une nouvelle Écriture sainte pouvait d’autant moins se présenter à leur esprit, qu’ils ôtaient persuadés, avec tous ceux qui partageaient leur foi et leurs espérances, que la fin des temps n’était pas éloignée. Pendant de longues années, les premiers chrétiens attendirent chaque jour le second avènement du Messie. Malgré les déclarations du Maître, le royaume de Dieu n'était pas pour eux un idéal, demandant pour se réaliser un long travail dans les consciences et ne pouvant croître que peu à peu, comme le grain de sénevé auquel Jésus-Christ l’avait comparé, et qui ne devient que lentement un grand arbre*. Ils en plaçaient le parfait accomplissement
1 Matlh., xju, 3| et 3ï.
ÉTUDES CRITIQUES dans un avenir très-rapproché. S'ils prêchaient , s’ils écrivaient, c’était pour préparer les fîmes à cette grande et redoutable journée qui allait voir les deux passer avec le bruit d’une effroyable tempête, les éléments embrasés se dissoudre, et la terre tout entière se consumer par le feu avec tout ce qu’elle contient *. Le temps est court désormais, s’écrie saint Paul, et en conséquence il serait à désirer que tous les hommes pussent se délivrer des inquiétudes des choses de ce monde, pour attendre, dans la méditation de saintes pensées et avec un cœur dégagé de tout souci terrestre , la venue du Seigneur et le moment où les corps corruptibles seront transformés en incorruptibles 1 2 3 . Comment , avec de semblables espérances , auraient-ils perdu un temps d’autant plus précieux qu’il était plus limité, à tracer par écrit leurs instructions pour des générations futures qui ne devaient jamais exister !
Enfin, les premiers chrétiens ne pouvaient, pour lieux raisons péremptoires, avoir la pensée de composer une Écriture sainte. 1° Cette Écriture sainte existait déjà pour eux dans les livres de l’Ancien
1 i Pierre, m, 9-13; Actes, n, 15-21 ; xvn, 30-31 ; Hum.. mii. Il et 12; I Corinth i, 8; v, 5; 2 Corinlh,, i, 14; Philipp i, 7-10; n, 16; I Themil., v, l-i,
2 I Corinlh., vu, 19.
3 1 Corinlh., xv, 2-54.
suit LA BIBLE
Testament. Les Apôtres n’en connaissaient point d’autre, et ils la trouvaient très-suffisante. C’est par elle qu’ils prouvaient la inessianité de Jésus- Christ ; c’est , par conséquent, sur elle qu’ils fondaient leur foi. Saint Paul lui-même, quoiqu’il ne considère l’Ancienne Alliance que comme une préparation de la Nouvelle *, est cependant complètement convaincu que les livres de l’Ancien Testament sont « divinement inspirés et utiles pour instruire, convaincre, corriger et former à la justice *. » 2 ° Dans la supposition que la fin des temps fût remise, il était encore inutile de léguer aux générations futures un nouveau corps de livres sacrés destinés à leur instruction ; car les dons du Saint- Esprit devaient se continuer parmi les fidèles, maintenir parmi eux la connaissance du salut, et assurer à jamais la prédication de la bonne nouvelle. Tous ceux qui étaient baptisés et qui recevaient l’imposition des mains étaient aussitôt remplis de l’Esprit de Dieu 3 , et cet Esprit leur donnait une connaissance parfaite, ou du moins suffisante, des choses nécessaires au salut + ; c’est sous son influence qu’ils gardaient le bon dépôt 5 . Cette doc-
1 Gâtâtes , ni, 24.
2 Î Timotli.,m, <6.
3 Actes, h, 38; vin, 15-18; ix, 17; x, 44; xi, 13; xv,8; xix, C; Rom., v, 5; É plies., I, 13, clc.
4 1 Corintli., n, 1 1-13.
3 2 Timoth., i, 14.
trine est encore celle des Pères apostoliques. Clément de Rome nous apprend qu’une abondante effusion du Saint-Esprit se répand sur tous les chrétiens 1 2 * 4 , et Hermas ajoute que là où habite l’Esprit du Seigneur se trouve aussi une grande connaissance s . C’est sous l’action de cet Esprit divin qu’Ignaee enseignait s , et longtemps encore les Pères de l’Église s’attribuèrent les dons du Saint-Esprit. «Nous écrivons ce petit livre, dit Gyprien, avec la permission de Dieu et sous son inspiration s . » Un grand nombre d’écrivains chrétiens des premiers siècles de l’Église s’expriment tout aussi catégoriquement.
11 importe de ne pas juger l’état des choses reli* gieuses, dans la primitive Église, d’après des habitudes et des besoins spirituels qui ont dû nécessairement se former à des siècles de distance de l’époque de la prédication et de la propagation de l’Évangile. Les premiers chrétiens ne considéraient pas les écrits des Apôtres du même point de vue que nous, et cette différence s’explique aisément. Depuis des siècles, nous n’avons que ces écrits pour connaître directement l’histoire évangélique ; c’est pour cela
1 Clém., 1 Epit. ad Corinth., u ; Hofele, Pair, apost., p. 56- 131-357.
2 Ilefele, Pair, apostol., p. 371 el 372; Hermœ Paslor, lib. Il, mand. x, § 2.
* Epiai. ad Philtid., § 7 ; Ilefeio, ibul., p. 218.
4 * l.ibeliiim permitlenle <>l inspirante Uen pcmscripsiinui*. » C\pr., Epiai-, uwm, p. 210; Epiai., lxiii, p. 148..
SUK LA BIBLE
môme qu’ils sont pour nous d’up prix inestimable. Les première chrétiens se trouvaient dans d’autres conditions. Ils entendirent les Apôtres , les disciples, et plus tard les prédicateurs de l’Évangile qui les avaient connus personnellement et qui leur succédèrent dans l’œuvre de la propagation du christianisme. Les paroles qu’ils recueillaient de la bouche de ces hommes vénérés laissaient dans leur cœur une impression bien autrement profonde que ne pouvaient le faire des exhortations confiées au papier. Ces paroles se répétaient; elles passaient d’une génération à la génération suivante; le père racontait à son fils ce qui s’éjait gravé dams sa mémoire des enseignements de saint Paul, de saint Pierre ou de quelque autre apôtre qu’il avait autrefois entendu. Les émotions religieuses qu’il avait éprouvées alors ne s’étaient plus elfacées ; le temps leur avait donné quelque chose de plus doux et de plus touchant; il les faisait partager il son jeune auditeur, qui. plus tard, arrivé lui-méme il l’àge mûr, redisait à son tour à ses descendants ces merveilleux récits, comme des souvenirs émouvants de son enfance. Il se forma ainsi dans les premiers siècles une tradition religieuse , auprès de laquelle les documents écrits ne paraissaient que ce qu’est une image, quelque fidèle qu’elle puisse être, en comparaison de la réalité vivante.
Les enseignements écrits ne lurent ainsi, dans
les temps primitifs de l'Eglise chrétienne, qu’un accessoire, qu’un supplément en réalité peu considérable à la prédication de l’Évangile, et en quelque sorte qu’un incident dans la propagation de la foi nouvelle. Ce n’est pas certainement par des écrits que le christianisme fut enseigné et se répandit dans le monde. Tous les ouvrages qui nous restent de cette époque sont adressés à des hommes déjü convertis à la religion nouvelle; ils ont pour but soit de les mettre en garde contre certaines erreurs , comme la première É pitre de saint Jean, l’Épître aux Galates, celle aux Colossiens; soit de les ramener par de pressantes exhortations à une conduite conforme à la sainteté de la foi, comme les deux Épîtres aux Corinthiens ; soit encore de satisfaire leur pieux désir de mieux connaître dans ses détails l’histoire du Sauveur, comme l’Évangile de Luc. Aucun d’eux n’est destiné à convaincre les Juifs ou les païens de la vérité et de la nature des principes religieux de Jésus de Nazareth. De nos jours les idées nouvelles se propagent par la presse ; l’éducation publique se fait bien plus par les livres que par l’enseignement oral. C’était le contraire dans l’antiquité. Même dans la Grèce et dans les écoles des philosophes, on mettait l’enseignement oral bien au-dessus de l’enseignement écrit. « Celui qui pense , dit Platon, avoir laissé un art en le contiant à un livre, et celui qui va l’y chercher ,
suit LA ni BLE
comme si îles caractères pouvaient lui transmettre une instruction claire et solide , ont vraiment beaucoup de simplicité et ignorent l’oracle d’Ammon, puisqu’ils s’imaginent que des discours écrits peuvent servir à autre chose qu’à faire ressouvenir celui qui sait déjà de ce qui est écrit. » « Tout écrit, ajoute-t-il, doit se réduire en somme à un moyen de réminiscence pour celui qui sait' déjà V» Telle était certainement aussi l’opinion des anciens Pères de l’Église. Les écrits des Apôtres et des premiers prédicateurs de l’Évangile ne remplaçaient pas pour eux la transmission vivante et l’enseignement oral des principes chrétiens.
En veut-on une preuve plus directe que l’analogie des faits et les inductions qu’on peut tirer de l’histoire de cet âge de l'Église? On n’a qu’à écouter Papias. « Quand j’ai trouvé, dit-il, quelqu’un qui avait vu les anciens, j’ai toujours eu la curiosité de lui demander ce qu’ils avaient coutume de dire, ce que disaient André, Pierre, Philippe, Thomas, Jacques, Jean, Matthieu, enfin ce que disaient les autres disciples du Seigneur, ce qu’enseignaient Aristion et Jean le Presbytre, et je croyais que ces hommes, qui avaient vu les anciens, m’instruisaient mieux de vive voix que je ne me serais instruit moi-même par la lecture des livres 1 2 . »
1 Platon, Phèdre, trad. franç. do V. Cousin, p. 123 et 131,
* Eusèbe, Hist. certes., lib JII, cap. xxxix.
Cette déclaration de Papias indique très-catégoriquement que les chrétiens de l’Église primitive allaient puiser de préférence leur instruction religieuse à la tradition orale. On prétend en vain qu’ils avaient la plus grande vénération pour les écrits des Apôtres et des premiers disciples, qu’ils les recueillaient avec soin, que les Églises qui avaient reçu des Épltres de quelque apôtre continuaient à en faire la lecture dans toutes leurs réunions d’édification. Ces assertions ne s’appuient que sur des inductions douteuses. On ne peut invoquer en leur faveur que deux faits, et l’un et l’autre de ces faits appartiennent au second siècle. On sait par Polycarpe que les Philippiens avaient désiré posséder une collection des ÉpUres d’Ignace *; on a conclu de là que toutes les Églises, ou du moins que la plupart d’entre elles, avaient eu le soin de recueillir les écrits des premiers prédicateurs do l’Évangile. Mais cette conclusion va certainement bien au delà de la donnée qui lui sert de base. On sait encore que l’Épître de Clément Romain aux fidèles de Corinthe fut lue publiquement dans les assemblées de cette Église et de quelques autres pendant plusieurs siècles on a conclu de là que les Épîtres des apôtres étaient également lues dans
1 Polycarp. ad Philip., cap. xm; Eusèbe, Histor. ecclet., lib. III, cap. xxxvi.
3 Eusèbe, Hitt. ee clés., lib, IV, cap. xm ; lib. 111, cap. xvi.
suit LA BIBLE
les diverses Églises qui les avaient reçues. Mais ici encore la conclusion va au delà de ce qtle permet la donnée sur laquelle on l’établit. C’est, au contraire, parce que la lecture des Épltres, soit des apôtres, soit des Pères apostoliques, n’était pas un fait général, qu’il est fait une mention expresse de la lecture de celle de Clément dans quelques Églises. Ajoutons que tous les écrits desquels il est dit dans des documents des premiers siècles qu’ils étaient lus dans les assemblées publiques, sont des ouvrages qu’il a fallu plus tard exclure du canon du Nouveau Testament. Je ne crois pas qu’il existe un seid témoignage positif concernant la lecture d’un livre réellement canonique dans les Églises des deux premiers siècles. Justin Martyr dit, il est vrai, que les Mémoires des apôtres étaient lus dans les assemblées des chrétiens; mais on a vu qu’il est loin d’être prouvé que ces Mémoires des apôtres fussent les Évangiles qui ont depuis fait partie du Nouveau Testament. Admettons cependant que c’était bien nos Évangiles que possédait Justin Martyr; que pourrait-on conclure du fait qu’il rapporte? Uniquement ceci, que ces documents sacrés étaient lus dans les assemblées publiques des chrétiens du milieu du n° siècle, soit à titre de renseignements historiques, soit comme ouvrages d’édification, tout comme on y lisait, comme on y lut longtemps encore le Pasteur d’Hermas ou tout
autre écrit de ce genre. De là à les prendre pour
la règle de la foi, il y a loin.
Des faits positifs s’élèvent d’ailleurs contre les assertions que nous combattons. L’obscurité qui a couvert pendant si longtemps des livres tels que les Épîtres catholiques , suffirait déjà pour prouver qu’ils n’étaient ni fort répandus, ni fort recherchés dans les trois premiers siècles de l’ère chrétienne. La longue opposition qu’ont rencontrée en divers lieux l’Apocalypse et l’Épître aux Hébreux montre qu’on n’était pas en état de constater à cette époque leur origine, et par conséquent qu’on avait négligé ces écrits dans le principe; car autrement rien n’aurait été plus facile que d’établir d’où ils venaient et de qui on les tenait. Mais il y a un fait bien autrement grave : c’est qu’il y a des écrits des Apôtres qui se sont perdus. Nous le savons très-positivement pour l’Épitre aux Laodicéens, dont saint Paul lui-même nous apprend l’existence *, et pour une autre Épître de ce môme Apôtre à l’Église de Corinthe, écrite antérieurement aux deux Épîtres aux Corinthiens qui nous restent 2 . Aucun des nombreux ouvrages dont parle Luc dans le prologue de son Évangile 3 n’est parvenu jusqu’à nous. Qu’on
• Coloss., iv, 16.
5 1 Corinth., v, 6; Michaëlis, Introd. au N. T„traduc. frnnr., I. III, p. 315 el 510.
3 Luc, I, I,
SUR LA MI BLE
ne dise pas qu’ils n’étaient pas dignes d'arriver à la postérité : Luc leur reproche de manquer d’ordre ; il ne les accuse ni d’infidélité ni d’erreur.
Faut-il ajouter qu’il n’est nullement probable que les premiers prédicateurs de l’Évangile aient écrit un aussi petit nombre de livres que ceux qui nous ont été conservés? Il semble impossible qu’ils n’aient pas été amenés, par les rapports suivis qu’ils durent entretenir avec les Églises qu’ils avaient fondées, il leur donner de fréquents avertissements. Mais laissons de côté ces conjectures; tenons-nous-en à ce que nous apprend le Nouveau Testament lui-même ; cela suffit pour établir catégoriquement que des écrits des Apôtres se sont perdus.
Que conclure de là, sinon qu’on ne veillait pas avec un soin extrême sur ces précieux documents? Certes, ce n’est pas l’Église actuelle qui laisserait disparaître quelque écrit des Apôtres. Dira-t-on que ces écrits ont péri à la suite de circonstances indépendantes de la volonté des Églises? Je ne sais quels pourraient être ces événements. Les pays chrétiens ont subi des bouleversements épouvantables depuis le v° siècle jusqu’à l’époque de l’invention de l’imprimerie. Aucim fragment de la Bible n’a disparu dans ces divers orages, et, cependant, la Bible n’était pas recherchée dans cette période avec le même empressement qu’elle l’a été depuis la réformation. Mais les copies en étaient as-
sez nombreuses, et l’on avait pour les Livres suints une assez haute considération pour les soustraire aux vicissitudes des guerres et des invasions. Si des écrits des Apôtres ont disparu dans les première siècles de l’ère chrétienne, c’est évidemment parce qu’il en existait peu de copies, et, s’il en existait peu de copies, c’est qu’on était peu jaloux de posséder ces ouvrages. Si toutes les Églises, ou seulement plusieurs d’entre elles avaient eu des exemplaires des livres qui ne nous sont pas parvenus, quelque exemplaire se serait certainement sauvé du naufrage.
Que dire surtout de la perte de l’Épître aux Laodicéens ? L’autographe fut-il envoyé de Laodicée à Colosse, sans que les Laodicéens en eussent gardé une copie ? Dans ce cas, il faut accuser les chrétiens de cette Église d’une bien coupable indifférence pour un document qui serait aujourd’hui si précieusement conservé parmi nous. Mais peut-être était-il convenu que l’autographe reviendrait aux Laodicéens après que ceux de Colosse en auraient pris connaissance; dans ce cas ou les Colossiens n’en prirent pas une copie, et alors comprend-on le peu d’intérêt qu’ils témoignèrent pour cet écrit apostolique; ou ils en gardèrent une, et alors comment a disparu une Épître qui existait dans deux Églises?
Et ce n’est pas après un laps de temps très-considérable que ces divers écrits périrent. Non, au-
suit i.a mm , h
euu des anciens écrivains chrétiens ne les connaît, aucun ne les cite, aucun n’en fait mention, et quand, à partir de la seconde moitié du 11 e siècle, on recueille les diverses pièces auxquelles on reconnaît, à tort ou à raison, une origine apostolique, on ne trouve nulle part la moindre trace ni de la première Épîtpe de Paul aux Corinthiens, ni de son Épître aux Laodicéens. Elles avaient déjà complér tement disparu Je ne parle pas des récits évangéliques mentionnés dans le prologue de l’Évangile de Luc j il est probable qu’ils avaient, dès cette époque, été tellement surchargés par diverses mains qu’ils n’étaient plus reconnaissables, et qu’ils avaient été transformés en quelques-uns de ces nombreux évangiles apocryphes qui circulaient parmi les différentes sectes chrétiennes.
Ainsi, tandis que, d’un côté, on remaqje de mille manières, et dans des intérêts de secte, divers documents des temps primitifs de l’Église chrétienne, de l’autre, on laisse disparaître des livres d’une origine apostolique certaine, et ces livres sont probablement en plus grand nombre qu’on ne le suppose. Tel est le spectacle que nous présentent les premiers siècles de l’ère chrétienne. Qu’on tombe en extase, après cela, devant la profonde vénération
1 II est question d'une Épître de Paul aux Laodicéens dans le canon de Muratori. Mais elle était rejetée par l’Église comme un écrit apocryphe, composé dans un intérêt marcionite,
!î8S ÉTUDES CRITIQUES
dos anciens chrétiens pour les écrits des Apôtres !
Cet état de choses changea, en partie du moins, vers le milieu du 11 e siècle; je dis en partie, car les écrits sacres ne prirent pas encore à cette époque sur la tradition la prépondérance qui leur appartenait de droit; on en aura la preuve plus tard. Mais l’Église chrétienne se trouva dans l'obligation de s’occuper de ces documents déjà anciens avec une plus grande sollicitude qu’elle ne l’avait fait jusqu’à ce moment. Les événements qui lui imposèrent ce devoir ne prirent pas naissance dans son sein, de sorte que ce n’est pas volontairement, par suite d’un développement intérieur, qu’elle donna aux livres qui ont été regardés depuis, et avec juste raison, comme l’expression de la révélation chrétienne, une attention jusqu’alors absorbée presque tout entière parla tradition. Elle fut contrainte de revendiquer la possession de ces livres par un ennemi qui dirigea contre elle l’attaque la plus redoutable qu’elle ait jamais supportée, et qui se donnait pour le seul et véritable successeur des fondateurs du christianisme. Je veux parler du gnosticisme.
Jusqu’à cette époque, les chrétiens n’avaient rencontré d’adversaires décidés que parmi les Juifs et les païens, également d’accord à nier la divinité de la religion nouvelle. Contre ces oppositions, il n’avait été besoin d’autres armes que celles de l’a-
pologie. 11 avait suffi de prouver que Jésus-Christ était le Messie prédit par les prophètes, de repousser les calomnies que le fanatisme d’une foule ignorante répandait contre ses disciples, et de montrer la supériorité des croyances dont ils faisaient profession, sur celles qu’enseignaient les religions antiques. Ces questions ne demandaient, pour être traitées, que le témoignage de l’Ancien Testament et celui de la tradition qui rapportait des faits encore récents. On n’avait que faire d’invoquer l’autorité des Apôtres : cette autorité n’aurait été d’ailleurs acceptée ni par les païens ni par les Juifs.
La lutte fut portée sur un autre terrain par le gnosticisme. Après avoir lentement grandi à côté du mouvement chrétien, la gnose, arrivée vers le milieu du lie siècle, à toute la perfection de son développement et au 'point culminant de sa puissance, fut en mesure de conduire avec une rare énergie l’entreprise qu’elle avait constamment poursuivie, d’absorber le christianisme à son profit et de se placer au-dessus de l'Eglise chrétienne. Les gnostiques étaient loin de se donner pour des ennemis du christianisme; ils prétendaient, au contraire, en posséder seuls le sens véritable ; les diverses Églises chrétiennes n’en avaient, selon eux, qu’une connaissance très-imparfaite. Ils étaient, à ce quils assuraient, les vrais chrétiens, les légitimes dépositaires de l’enseignement réel , exoté-
riquë des Apôtres ; ils ne tenaient les membres des Églises que pour des chrétiens du dehors, si l’on peut ainsi dire, que pour des hommes charnels et grossiers, n’ayant en partage que l’enseignement exotérique des premiers prédicateurs de l’Évangile ; et encore, ajoutaient-ils, cet enseignement avait dégénéré dans leurs communautés, et avait été mêlé à tine foule d’erreurs de provenance étrangère.
Celui d’entre eux qui mettait les Églises chrétiennes dans le plus grand danger, Marcion, fondait sa doctrine non pas tant sur la tradition qué sur des écrits apostoliques. Il avait ce que n’âvaient pas encore les Églises chrétiennes, une sainte Écriture de la Nouvelle Alliance, un Nouveau Testament. Son canon ne se composait, il est vrai* que de dix Épîtres de saint Paul et de l’Évangile de saint Luc, et il parait que ces livres avaient été altérés et différaient, dans tous les cas, de ce qu’ils sont dans l’état où ils nous sont parvenus ' ; mais, quels qu’ils fussent, ils étaient pour lui et ses adhérents uiie autorité écrite, à laquelle ils s’en rapportaient et sur laquelle ils fondaient leur système.
Comme oh le voit, les gnostiques étaient pour les chrétiensdes adversaires d’un tout autre genre que
1 Reuss, Geschichté iev Ite'tlig. Sihriften ««itéré Testaments -, p. 233 et sui\ .
SUll LA lilBLli
les païens et les Juifs, et, s’il avait fallu contre ceux-ci défendre le christianisme et en prouver la divinité, il s’agissait, maintenant, de décider contre ceux-là de quel côté était la véritable doctrine des fondateurs de la religion nouvelle. Les gnostiques étaient-ils en possession de la doctrine réelle des Apôtres, ainsi qu’ils s’en vantaient? ou n’étaient-ils, comme les en accusaient les chrétiens, que des docteurs de mensonge, qui avaient profondément altéré l’enseignement de Jésus-Christ et de ses disciples immédiats? Tel était le point de la discussion. Elle aurait dû porter, ce semble, sur l'interprétation des écrits des premiers prédicateurs de l’Évangile, et c’est ce que reconnaît Irénée, quand il dit que les gnostiques admettaient les Écritures, mais en pervertissaient le sens 1 .
On va donc sans doute combattre les gnostiques avec leurs propres armes, ou du moins avec des armes de môme nature que celles dont ils se servent; invoquer l’autorité de l’Apôtre sur lequel Marcion s’appuie ; lui prouver qu’il entend mal ses paroles ; corroborer l’explication qu’on en donnera des déclarations des autres Apôtres dont il restait des écrits ; et faire ainsi des livres apostoliques le juge des controverses et la règle (y.«vwvj
1 « Sc ri plu ras quittent cotiillenlur, inlerprelalioncs veto converlunt. » Iren., Ad. Iiœres., lib. III, cap. xu; lib. II, cap. x.
delà foi de l’Église? Eh bien, non, ce n’est pas aux Écritures qu’il faut en appeler, non ad scripturas provocandum est, s’écrie Tertullien 1 . Et pourquoi ? parce qu’on ne gagnerait rien, assure le docteur d’Afrique, à une discussion scripturaire.
« Tout ce que vous avancerez, l’audacieux novateur le niera opiniâtrement, tandis qu’il soutiendra tout ce que vous nierez; vous perdrez vos paroles à une conférence inutile, et vous n’en rapporterez que de la fatigue et de l’indignation. Rien de plus aisé que de rétorquer nos arguments 2 . L’hérétique ne se fera pas scrupule d’assurer que c’est nous qui corrompons l’Écriture et l’interprétons mal, et que lui seul défend la cause de la vérité \ 11 ne faut donc pas hasarder un combat où la victoire sera toujours incertaine, ou du moins le paraîtra 4 . C’est là, ajoute-t-il, l’issue de toutes les disputes sur l’Écriture 5 . »
Il j a plus encore; non-seulement Tertullien ne veut pas s’engager dans une discussion scripturaire avec les gnostiques, il prétend leur interdire d’en appeler aux Écritures pour établir leurs doc-
1 TerUill., De prœtcrift., § 19.
8 Ibid., § 17.
3 Ibid., § 18.
1 Ibid., § 19.
5 ltaevaderetconlaliu srriptururuin ul ul ratnqiie partent parmi sirteret. » Ibid., § 19.
Süll LA BIBLE 393
trines. « Leur audace à s’armer des Ecritures, ditil, en impose d’abord à quelques personnes ; dans le combat, ils fatiguent les plus forts, ils triomphent des faibles, ils ébranlent les autres. C’est pourquoi nous les arrêtons dès le premier pas, en soutenant qu’ils ne sont point du tout recevables à discuter sur les Écritures. C’est là ce qui fait leur force ; mais avant qu’ils puissent en tirer des armes, il faut examiner à qui appartiennent les Écritures, pour ne pas les laisser usurper par ceux qui n’y ont aucun droit 1 * .» Elles appartiennent uniquement aux chrétiens, « car, où nous verrons la vraie foi, la doctrine du christianisme, là indubitablement se trouvent aussi les vraies Écritures, les vraies interprétations, les vraies traditions chrétiennes * ». C’est à prouver cette proposition qu’il consacre son traité De prœscriptionibus 3 .
Ainsi, tandis que les hérétiques « ne s’appuient que sur les Écritures, ne prétendent convaincre que par les Écritures », ce sont les propres paroles de Tertullien, les chrétiens de la seconde moitié du second siècle ne se croient pas obligés de leur répondre, de les réfuter par des arguments puisés dans les Écritures. « Est-ce qu’on ne pourrait.
1 Tertull., De prwtcripl . , g 15.
'• Ibid §19.
3 fbid § 15 et 43.
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ajoute le même écrivain, emprunter ce qu’un dit sur les matières de la foi que des livres do la foi 1 ? » Qu’on ne s’étonne pas de cet étrange assertion. Elle était la conséquence môme du caractère de l’Église chrétienne de cette époque. Cette Église se fonde, non sur un livre saint, mais sur une tradition, et c’est à la tradition que renvoient sans cesse les Pères de la seconde moitié du n° siècle.
Cependant, plus logique que le fougueux écrivain d’Afrique, Irénéc trouve nécessaire de combattre par les saintes Écritures des sectaires qui prétendent s’appuyer sur elles. Le troisième livre de son ouvrage contre les hérésies est, dit-il, consacTé à fortifier de l’autorité des saintes Écritures les raisonnements par lesquels il a essayé de réfuter, dans le second, les fausses doctrines des gnostiques *. Et, en effet, c’est par la discussion de plusieurs passages, soit de l’AncienTestament, soit surtout duNouveau, qu’il combat le gnosticisme. 11 n’en est pas moins vrai qu’il en appelleencore constamment à la tradition. « C’est sur cette autorité de la tradition, dit-il, que plusieurs nations barbares, qui croient en Jésus-Christ, placent le fondement de leur foi. Elles conservent fidèlement gravés dans leur esprit, sans le secours de l’Écriture qui parle aux yeux, les commandements rela-
1 « Aliundescilicet luqui po&ura de rebus lidei, uisiex lilteris fidei. » Ibid. , § 15.
1 lren., Adv.hœrcs., lib. lit, proæm,; lib. Y,praîm.
tifs au salut.... Ceux donc qui* sans le secours des Écritures, ont cru tous ces articles de foi, peuvent bien être pour nous des barbares relativement à la différence de leur langage avec le nôtre; niais, quant à leur sagesse, quant à leur conduite, nous devons les considérer comme très-civilisés, car ils savent faire ce qui est agréable à Dieu, et ils vivent dans la justice* dans la chasteté, dans la sagesse * Pour lui, le juge des controverses est bien plutôt encore la tradition que les écrits des Apôtres et des premiers disciples. « 11 ne faut point chercher la vérité, dit-il, autre part que dans l’Église. C’est dans son sein que lés Apôtres ont placé le riche dépôt qui contient en abondance tout ce qui appartient a la vérité dii christianisme; c’est ft cette source de vie que chacun peut venir puiser selon Ses besoins Eh quoi! s’il s’élevait un dissentiment de
quelque importance entre les chrétiens, ne faudrait* il pas avoir recours aux Églises les plus anciennes** a celles qui ont reçu leurs instructions des Apôtres euV-inêmes, et s’en rapporter à ce qu’elles décide*raient sur le point en litige 1 * 3 ? »
1 Ire«., Adv. huent., lib. lit, cap.xi.
* C’est dans un sentiment analogue que Tertullien assure que la doctrine la plus ancienne est la véritable : « Hoc eril testimonlüm veritatis, ubique occupantisprincipalutn. » De pressa ipt., § 35 .
3 Iren., ibid., lib, lit. cap. iv.
Quel que fût cependant le sentiment des Pères de l’Église de cette époque sur la valeur de la tradition, les controverses avec les gnostiques les forcèrent à appeler à leur aide l’autorité des écrits des Apôtres, et l’on a vu que c’est de ce moment que datent les plus anciens canons du Nouveau Testament, et môme l’emploi du terme Nouveau Testament, auparavant inconnu. Marcion avait une Ecriture sainte de la Nouvelle Alliance ; les chrétiens sentirent, la nécessité d’imiter son exemple; seulement, au lieu de composer leur Nouveau Testament de quelques livres apostoliques, arbitrairement choisis, comme l’avait fait le célèbre gnostique de Sinope, ils réunirent tous ceux (pii leur parurent avoir une origine apostolique. C’est ainsi que fut constitué, pour la première fois, à la fin du second siècle, le recueil des écrits de la Nouvelle Alliance; et ce recueil, dont les chrétiens n’avaient pas senti le besoin jusqu’à ce moment, dut sa formation, il ne faut pas l’oublier, non au développement de la vie propre de l’Église, mais à la nécessité d’arracher à de dangereux adversaires le monopole compromettant de l’usage des écrits des Apôtres.
Je dis que les chrétiens n’avaient pas senti le besoin de recueillir les documents primitifs de leur religion. L’Église des premiers siècles était fondée essentiellement sur la tradition. Le christianisme s’était propagé par la prédication et non par des
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livres. Ceux qui l’avaient reçu l’avaient à leur tour enseigné à ceux qui étaient venus après eux. On ne connaissait pas d’autre mode de transmission; on ne comprenait mémo pas qu’il pût y en avoir d’autre. Les conducteurs des Eglises tenaient la doctrine chrétienne de leurs prédécesseurs; ceux-ci la tenaient des Apôtres, les Apôtres de Jésus-Christ, et Jésus-Christ de Dieu 1 . Que pouvait-on demander de plus?
Que cette tradition fût exposée à des modifications continuelles; qu’elle en eût subi de trèsconsidérables, déjà- même au milieu du n e siècle, c’est ce qui n’est que trop manifeste. Mais l’Église de cette époque ne s’en doutait certes pas ; elle n’avait pas la moindre idée qu’un enseignement écrit fût une garantie contre les altérations successives et inévitables de la tradition. Il serait sans doute venu un moment où les chrétiens auraient senti le besoin de recueillir pieusement tous les antiques documents relatifs à l’origine de leurs croyances. Mais on n’en était pas encore là à la fin du n'siècle, et sans les pressantes attaques des gnostiques, ils auraient continué , comme par le passé, à en appeler à la seule tradition.
1 « Régula quam Ecclesia ab Apostolis, Apostoli a Christo, Christus a Deo tradidit. » Tertull., De prœicript,, g 37; comp., ibid., §21 ; Eusèbe, Hist.eccles., lib. VI, cap. xii.
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Et, en réalité, c’est ce qu’ils tirent ençgre, m^iqe après avoir formé un recueil de livres saints de la Nouvelle Alliance. Si ce recueil ne fut pas précisément pour eux un vtium cum dignitate ; s’ils admirent qu’il y a deux sources de la connaissance religieuse, la sainte Écriture et la tradition, ils ne laissèrent pas que de considérer celle-ci comme la source la plus abondante. « Les Apôtres, ditCfirysostome, n’ont pas tout établi dans leurs Épîtres ; ils ont enseigné bien des choses sans les écrire* * * § , » Ce même Père, qui veut que les fidèles se pénètrent si profondément des Écritures que rien ne leur en reste inconnu 5 , les renvoie, en maintes occasions, à l’autorité décisive de la tradition. « C’est la tradition, dit-il, n’en demande pas davantage 3 . » Sans doute les Pères de l’Église portent très -haut la valeur des Livres saints; ils les tiennent pour la parole de Dieu; ils en recommandent la lecture; ils les citent fréquemment ; ils les donnent enfin pour la règle de la foi *. Mais ils invoquent aussi sou-
• Chrysost., In Epist. II ad Thessal., homil. iv, dans Opéra, t. XII, p. 385.
a Chrysost., In Johan., homil. x, dans Opéra, t. III, p. 602.
3 Chrysost., In Epist. Il, ad Tlussal., homil. iv, dans Opéra, t. XII, p. 385.
4 Cyrill. Hieros., Catech., IV, 47; Athanas., Orat. adr. Gentes, dans Opéra, t. I, p. 2; Basil., Contr. Eunom., lib. II,
§ 4 ; Angust., Civil, Pei, lib. XI, cap. ni; Gregor., Moral, in Job., lib. XX, cap. i, etc.