Slrassburg, Trubncr, 1885, 190 |>. iii
Bernays. M. Bernays a rendu le service de ruiner la thèse de M. Arnold en l'exagérant, et tous deux ont montré que les relations entre les Annales sont plus nombreuses et plus compliquées que ne l'avaient pensé ceux qui ont tenté les premiers de les classer. Elles sont même si compliquées que les hypothèses les plus variées pourraient être mises en avant. Il est certain, et M. Bernays nous a rendu le service de le mettre en lumière, que non seulement les diverses annales parlent d'ordinaire des mêmes faits, mais qu'elles emploient souvent pour en parler des expressions analogues ou identiques, enfin que ces expressions témoignent d'un grand respect pour le roi et de sentiments religieux. Les emprunts à la Vulgate sont fréquents. S'ensuit-il que toutes ces Annales ne soient que des extraits d'une même source, et l'hypothèse de MM. Arnold et Bernays n'est-elle pas la plus invraisemblable de toutes, sans compter qu'elle est aussi celle qui éclaire le moins la question? Elle met en effet toutes les Annales sur le même plan, rend impossible tout jugement sur leur valeur relative, et, en prétendant expliquer la ressemblance incomplète de certains passages, ne tient compte ni des liens beaucoup plus étroits qui rattachent certaines annales entre elles et justifient les classifications et les groupements exposés plus haut, ni des passages originaux qu'elles contiennent presque toutes. Prenez plusieurs annales, par exemple les Annales S. Amandi, les Laurissenses et les Laureshamenses, et comparez une série d'années, vous reconnaîtrez que l'hypothèse d'une source commune est presque inadmissible, que, de plus, elle ne pourrait s'appliquer qu'à une très petite partie du texte.
Est-il vraisemblable que ce soient précisément les plus importantes de toutes les Annales qui aient été perdues alors que tant d'extraits en étaient conservés? Est-il vraisemblable surtout qu'elles aient été supplantées par les Annales Laurissenses majores, qui n'en étaient aussi qu'un extrait, au point que les auteurs des Annales de Saint-Bertin, dont le caractère officiel n'est pas douteux, ceux des autres grandes annales du ix° siècle et le biographe anonyme de Louis le Pieux se soient faits les continuateurs des Annales Laurissenses, non des prétendues Annales de la cour? Enfin les Annales, telles que nous les possédons, composées au début de quelques mots seulement, sans phrases régulièrement construites, puis, de plus en plus abondantes, d'une forme plus soignée, enfin arrivant à donner des récits détaillés formés parfois par la combinaison de phrases empruntées à d'autres annales, mêlant à la mention des événe-
ments politiques des faits d'un intérêt tout local ou ecclésiastique, ne nous représentent-elles pas assez fidèlement le développement de la littérature annalistique, tel que nous pourrions nous l'imaginer h priori. Se figurer, comme M. Bernays, des Annales qui, à l'origine, auraient été extraites des Continuateurs de Frédégaire, dont la chronologie est si vague, ou assez développées ])Our servir de source à ces Continuateurs, ce sont là de pures chimères.
MM. Arnold et Bernays paraissent oublier que la répétition des mêmes formes de langage n'a rien qui puisse surprendre chez des hommes qui avaient tous reçu exactement la même instruction, très rudimentaire, qui étaient tous nourris de la Yulgate et qui écrivaient une langue morte comme le font des écoliers de nos jours; ils oublient aussi que les monastères auxquels on rattache d'ordinaire ces annales, Saint -Amand, Lobbes, Gorze, Lorsch, Murbach, étaient tous situés dans la même région de l'Empire franc, dans le bassin du Rhin et de l'Escaut, qu'ils avaient entre eux des échanges constants, qu'ils étaient en relations plus ou moins directes avec la cour ou avec l'archevêché de Mayence, que, par conséquent, si les Annales proviennent réellement des monastères, ils ont pu se faire les uns aux autres, pour les rédiger, des emprunts mutuels et multipliés. Ce qui frappe le plus, quand on lit les Annales, c'est que leurs auteurs se préoccupent surtout des campagnes entreprises presque tous les ans par les rois francs ou de ce qui s'est passé à l'assemblée générale du printemps. M. Wattenbach y voit une raison pour refuser aux Annales une origine monastique. Cette conclusion ne me paraît pas juste, car les expéditions militaires pour lesquelles le monastère devait fournir des soldats, les assemblées auxquelles les abbés devaient comparaître avec leurs hommes et apporter au roi des dons en nature et en argent' étaient certainement, pour les moines, l'événement capital de l'année. Quand les hommes d'armes fournis par l'abbaye revenaient au foyer, quand l'abbé était de retour de la guerre ou de l'assemblée, n'est-il pas tout naturel qu'on inscrivît sur les tables de Pâques, en quelques mots tout au moins, les résultats de la campagne, les victoires remportées, les otages reçus? Est-il étonnant que des hommes qui n'avaient à leur disposition qu'un vocabulaire très restreint aient souvent rapporté les mêmes faits dans les
1. Le monastère de Lorscli est préciséineiit inscrit dans le eapitulaire île 817 l>armi ceu\ qui doivent dona et militiam. L'authenticité de cette liste est, il est vrai, très contestable.
mêmes termes? Il est possible que les abbés se communiquassent les notes qu'ils avaient écrites, il est possible aussi qu'on eût l'habitude d'envoyer aux monastères et aux églises les plus importantes une sorte de circulaire racontant les faits principaux et les résultats de la campagne, et que les diverses annales aient souvent puisé leurs renseignements à ce fonds commun. On ne s'étonne pas alors que certaines années portent pour seule mention : « Annus sine hoste fuit. Nous n'avons pas eu cette annéelà à faire le service d'host. » Ces hypothèses permettent de comprendre les nombreuses ressemblances des annales entre elles tout en leur laissant leur individualité, de comprendre aussi comment des faits d'intérêt local et ecclésiastique y ont été inscrits simultanément avec les événements politiques. S'il fallait n'y voir que des extraits d'Annales de la cour, faits après coup, on ne comprendrait guère la présence des mentions de phénomènes naturels qui perdent leur intérêt à distance, et surtout on ne comprendrait pas que des événements qui devaient beaucoup frapper les personnes vivant à la cour, les naissances et les mariages des princes n'y fussent pas mentionnés. Or, ni la naissance des fils de Charles Martel ni celle des fils de Peppin n'est inscrite dans les premières Annales ^
Je ne vois donc qu'un seul résultat à retirer des travaux de MM. Arnold et Bernays, un résultat tout négatif : l'impossibilité d'établir avec une entière certitude la filiation des Annales. Je persiste à croire qu'elles ont une origine monastique et qu'une partie d'entre elles sont des annales contemporaines ; je pense même que les essais de classement de MM. Pertz, Giesebrecht, Waitz et Wattenbach n'ont pas été aussi inutiles que les conclusions de MM. Arnold et Bernays le feraient croire au premier abord, et que ces savants sont arrivés à déterminer avec une assez grande exactitude le caractère et l'importance relative des principales annales.
Voici les conclusions pratiques que je crois pouvoir tirer de l'étude attentive des Annales et des travaux critiques dont elles ont été l'objet :
Les Annales S. Amandi, Laubacenses et Tiliani forment un premier groupe. Celles de Saint-Amand nous offrent la forme la plus ancienne de ces Annales et la plus complète, mais la copie que nous en possédons nous présente une chronologie moins sûre
I. La mention qui se trouve dans le Codex Masciacencis des Annales Pétaviennes à l'année 747 est une addition postérieure.
que celle des Annales de Lobbes. Quant aux Annales Tiliennes, elles n'ont qu'une importance tout à fait secondaire.
Le second groupe est formé des Annales de la Moselle représentées par les Laureshamcnses et les Mosellani qui sont certainement la reproduction d'une source commune jusqu'à 785, que les Mosellani paraissent avoir reproduite plus fidèlement que les LauresliCDuenscs . Mais, à partir de 785, les Laureshamenses, qui sont beaucoup pl^s développées, sont une source originale d'une grande valeur, écrite probablement par un clerc attaché au palais et qui s'intéresse particulièrement aux affaires de Bavière.
Le troisième groupe est formé par les Annales de Murbach, représentées par les Annales Guelfer^bytani avec les Nazariani et les Alamannici qui ont aussi des rapports étroits avec les Annales de la Moselle. — Les Annales Guelferbytani ont une importance réelle pour les années 741 à 790. Elles en ont une moindre à partir de cette date, parce que leur texte est corrompu. Mais on peut le reconstituer avec les Annales Metteuses qui ont suivi la même source. Les Nazariani n'ont que peu de valeur ; les Ala7nannici sont utiles surtout pour l'époque postérieure à 790.
Les Annales Petaviani, que nous ne possédons probablement pas dans un texte tout à fait pur, et qui nous sont parvenues dans trois manuscrits assez sensiblement divergents \ sont néanmoins un guide très précieux pour les campagnes de Gharlemagne à partir de 770.
Quant aux Annales Maanminiani, elles sont le produit d'un travail de compilation et de combinaison plus compliqué et ne peuvent pas être mises, au point de vue de l'autorité, sur la même ligne que les précédentes.
Jusqu'en 768, les Continuateurs de Frédégaire sont pour nous une source de renseignements parallèle aux Annales, qui leur doit peu de chose, et ne leur a presque rien donné. Elles nous fournissent seules un récit détaillé des événements, mais les Annales complètent parfois les lacunes de ce récit, en rectifient certains points et permettent d'en fixer avec précision la chronologie. C'est leur caractère fruste et sans art qui fait leur prix.
Nous verrons bientôt comment elles donnent naissance à des œuvres plus personnelles et plus développées telles que les
t. Cf. Bernays, ^). 88, note.
Annales Laurissenses, la Chronique de Moissac et les grandes Annales du ix* siècle.
Quant aux autres Annales que nous avons énumérées au début de ce chapitre, elles n'ont qu'une importance très secondaire. Celles auxquelles on attribue une origine bavaroise, les Annales Juvavenses brèves (724-741), minores (742-814)* et majores (550-855), les Annales S. Émmerani Ratisponensis majores (748-823)2 et minores (732-1062), enfin les Annales Baioarici brèves (687-811) ne nous offrent que des notes très clairsemées. Elles offrent des traits de ressemblance avec les Annales du nord, si bien que M. Giesebrecht croit que les Annales Juvavenses majores se sont servies des A. S. Amandi, que M. Bernays les fait toutes venir de ses fameuses Annales de la cour, et que MM. Waitz et Kurze leur donnent pour source des Annales bavaroises qui s'arrêtaient à 796 et qui auraient aussi servi aux Annales Maximiniani^ . Ces Annales n'ont d'ailleurs d'intérêt que par les notes locales qu'elles contiennent. Elles ont pour point de départ les Annales dites d'Alcuin, qui donnent les noms des lieux où Charlemagne célébra la fête de Pâques, de 782 à 787, et il est probable que c'est à Arn, ami d'Alcuin et évêque de Salzbourg, que les Annales bavaroises durent leur naissance^.
Nous trouvons encore ces mêmes Annales Alcuini précédées de notes écrites à Lindisfarne (642-664) et d'autres écrites à Cantorbéry (673-690) en tête de très courtes annales rédigées à Saint-Germain-des-Prés : Annales S. Germa?ii Parisiensis minores (642-919). C'est encore une preuve de cette influence anglo-saxonne, que nous retrouvons à l'origine de presque toutes les annales. Ces Annales S. Germ. min. , de 642 à 919, sont en partie empruntées aux Annales S. Dionysii qui sont contemporaines pour le ix" et le x^ siècle et ont une grande importance