LES ANNALES ROYALES
ANNALES LAURISSENSES MAJORES ET ANNALES EINHARDP.
Nous avons vu les Annales perdre peu à peu leur abrupte concision pour prendre un peu plus d'ampleur; elles contiennent un plus grand nombre de faits, très brièvement énoncés sans doute, mais du moins en des phrases plus complètes et plus claires. Toutes les Annales que nous avons ènumérées, à une seule excep-
1. On trouvera dans Potthast, Biblioieca historica medUaevi, lindication des éditions et traductions de ces Annales. M. Kurze, dans le t. XIX du Neues Arcliiv, p. 297 et suiv., a donné une description très complète de tous les manuscrits et des diverses éditions. L'étude qu'il a consacrée aux Annales Laurissenses et à leur remaniement aux t. XX et pi. XXI du Neues Archiv est la plus complète et la plus pénétrante ([ui ait encore été faite. Nous ne l'avons connue que lorsque le jtrésent chapitre était déjà rédigé et nous n'avons pas pu noter, en revisant notre travail, tous les ])oints sur lesquels nous nous étions d'avance trouvé d'accord avec M. Kurze. Nous nous sommes beaucoup aidé de son mémoire pour compléter et corriger le nôtre. — On consultera sur ce sujet, outre les prél'aces des éditions de Nuenaro, Reuber, Duchesne, Bouquet, Pertz et des traductions de Ouizot, Teulot, O. Abel, les travaux suivants : Lecointe, Annales Ecclesiastici, ad ann. 774; — Mabillon, Ann. 0. S. BenedictL ad ann. 77i ; — Ampère, Hist. de la littér. franc., 111, 1 i9 ; — Frese, De Eiahardi vita et scriptis spécimen (1845); — Wattenbach, Deutschlands Geschichtsquellen, 6° édition, t. 1 ; — Ranke, Zur KrltUi frxnkisch- deittscher Reichsannalislen (Abh. der Berliner Akadeinie, 1854); — L. \on Giosebrechl, Wendische Geschic/Uen, t. lil, 283 ; — W'ailz, Zu den Lorscher u. Einhards Annalen (Ga-tt. gel. Anzeigen, 1857); — Id., articles dans Neues Archiv, V,
tion près (les Annales Laureshamenses), gardent cependant jusqu'au bout leur caractère originaire. Leurs auteurs ne visent' pas à fournir une histoire politique suivie; ils s'inquiètent peu de passer sous silence des faits essentiels; ils ne se préoccupent ni de l'élégance ni même de la pureté du style.
Le moment devait venir cependant où de ces essais encore informes sortiraient des œuvres plus développées, qui ne seraient plus une série de notes prises au hasard, mais le récit suivi des événements d'un règne, et même une sorte d'histoire officielle d'un règne, le journal de la vie d'un roi. Pour que cette transformation s'accomplît, il fallait à la fois un progrès intellectuel et un progrès politique ; il fallait que l'on fût capable de comprendre tout le parti qui pouvait être tiré de ce procédé de narration annalistique, que la grandeur des événements provoquât le désir de les raconter avec suite et en détail, enfin que la vie de cour fût organisée, que le roi ne fût plus simplement un chef d'armée courant toujours du nord au midi à la tête de ses troupes, mais un vrai chef d'empire entouré de ministres et de conseillers,
497, et dans Berichte d. Berliner Akad., 1882; — Simson, De statu quaesfionis, sint ne Einhardi nec ne sint quos itli ascribunt Annales imperii (1860) ; — Id., Kleine Berner kung en zur Karolingischen Annalen (Forsch. z. d. Gesch., XIV, 131); — Id., Zur Frage nach der Entstehung der sogenannten Annates Laurissenses majores (Forsch. z. d. G., XX, 205) ; — Id., appendice III du t. I des Jahrbucher des frxnkischen Reichs unter Karl dem Grossen, et appendice VI du t. II ; — W. von Giesebrecht, Die frsenkische Kœnigsannalen u. ihre Vrsprung (Miincliener historisches Jahrbuch, 1864); — Sybel, IJeber die karolingischen Annalen (Ilist. Zeitschrift. Neue Folge, VI, 260, et Vll, 3° h., et dans Kleine hist. Schriften, III, p. 3 et 43) ; — Dove, Die historischen Schriften Einhardi (Progr. d. stœdt, Realschule in Elbing, 1866); — Id., Beitrœge zur Einhardi Frage (Neues Archiv, X, 241) ; — Ébrard, Die frxnkischen Reichsannalen (Forsch. z. d. G., XIII, 425); — Dunzelniann, Beitrxge zur Kritik der frxnkischen Annalen (Neues Archiv, II, 478, 513, 530) ; — Harnack, Appendice à Das Karolingische u. das Byzantinische Reich (1880) ; — Manitius, Die Annales Sithienses, Laurissenses minores et Einhardi Fuldenses (1881) ; — Id., Einhards Werke u. ihr StU (Neues Archiv, VII, 517) ; — Id., Zu den Ann. Laur. mai. (Miltheil. d. Institut, fiir œsterreichichen Geschichtsforschung, XII, 2, et XIII, 225) ; — Bernays, Zur Kritik der Karolingischen Annalen (1883); — Kaufmann, Die Karolingischen Annalen (Hist. Zeitschrift, 1885, t. LIV, 54); — Piickert, Ueber die kleine Lorscher Frankenchronik, ihre verlorene Grundlage u. die Annales Einhardi (Berichte d. Sfechsischen Gesellsch. der Wissenschaften, 24 juillet 1884) ; — Bernheini, Die Vita Karoli als Ausgangspunkt zur literarischen Beurtheilung des historikers Einhard (dans Historische Aufsxtze zum Andenken G. Waitz, 1886); — Id., Das Verhxltniss der Vita Caroli zu den sogenannten Annales Einhardi (dans Historische Viertelzahrschrift, 3° année, 2* fasc, p. 161). — Richter, Die Annalenfrage (appendice au t. II des Annalen des frxnkischen Reichs).
s'occupant de l'administration en même temps que de la guerre, et préoccupé du soin de sa gloire autant que de la sécurité de ses États.
La rédaction d'Annales officielles sera le signe du progrès des institutions politiques en régularité et en permanence.
Sous Charles Martel et sous Peppin, nous trouvons déjà un premier essai d'iiistoriograpliie officielle, dans les continuations de la Chronique de Frédégaire. Bien que les auteurs aient utilisé des notes annalistiques, leur chronologie est peu exacte, et ils laissent dans leur récit de graves lacunes. La rédaction de ces continuations a été faite sous l'inspiration des membres de la famille des Peppins, mais il n'est pas probable qu'elle l'ait été à la cour même sous l'influence directe de Charles Martel et de son fils Peppin'; enfin elles ont été rédigées non année après année, mais en trois fois, à des dates importantes dans l'histoire des Carolingiens (après l'année 732, après l'année 752, après l'année 768), et, pour ainsi dire, sous l'inspiration d'événements extraordinaires.
Le dernier continuateur de Frédégaire s'arrête à 768 et pendant les vingt premières années du règne de Charlemagne, au milieu des guerres incessantes faites en Italie, en Aquitaine, en Saxe, en Espagne, nul chroniqueur ne songea à reprendre l'œuvre inachevée. Elle ne devait pas d'ailleurs être reprise. Elle était la continuation d'une œuvre de l'époque mérovingienne, et elle devenait, dans la seconde moitié du viif siècle, un anachronisme. Ce n'était pas à l'histoire des rois burgundes que pouvait se rattacher celle des descendants de Peppin d'Héristal. Les Gesta non plus ne pouvaient être continués. La Neustrie est abandonnée. La royauté nouvelle allait faire naître des œuvres historiques d'une forme nouvelle aussi, sorties directement de ces Annales qui, depuis les premières années du siècle, se multipliaient et se développaient peu à peu.
Jusqu'en 788, Charlemagne n'avait pas eu un jour de repos. De 788 à 792, il sembla, au contraire, qu'il allait pouvoir jouir en paix du fruit de ses fatigues et de ses victoires. La soumission de la Saxe, en 785, paraissait définitive depuis que Witikind avait abjuré sa haine avec ses croyances païennes ; les fils de
1. Comment expliquer sans cela que la derniÎTe partie soit CÂclusivement consacrée aux campagnes d'Italie et d'Aquitaine, qu'elles gardent le silence sur la naissance de Peppin, le troisième liis de Peppin le Bref, et surtout qu'elles commetlcnl une erreur de date pour le couronnement de Charles et de Carloman '{
Charlemagne établis, Peppin en Italie, Louis en Aquitaine, Charles dans le Maine, étaient, aux extrémités du royaume, malgré leur jeunesse, les représentants de la puissance paternelle, et ni les Lombards, ni les Grecs, ni les Arabes d'Espagne, ni les Bretons ne paraissaient disposés à provoquer de nouveau la colère du roi des Francs. Enfin, le plus redoutable des ennemis qui restaient à Charles, après la soumission de Witikind, le duc de Bavière Tassilon, s'était solennellement soumis au synode d'Ingelheim en 788. Cet événement fit une grande impression sur les contemporains. Avec Tassilon disparaissait le dernier de ces duchés nationaux qui s'étaient formés en Alémanie, en Aquitaine, en Bavière à l'époque mérovingienne; l'empire franc n'était plus une sorte de suzeraineté militaire sur des Etats conservant leur individualité ethnographique et politique, mais devenait une véritable monarchie où tous les sujets étaient soumis directement au même roi représenté partout par une administration uniforme ^ .
Dans le même temps où la royauté franque arrivait à ce degré de stabilité et de gloire, les efforts de Charlemagne et des maîtres italiens et anglo-saxons, appelés par lui dans ses États, provoquaient un mouvement de renaissance intellectuelle qui prit précisément son plus grand essor de 787 à 800. C'est à ce moment que nous voyons les Annales acquérir un développement qu'elles n'avaient pas eu jusque-là et perdre le caractère de notes sans lien et sans suite pour prendre celui d'œuvres rédigées d'après un plan et avec un but déterminés. Dès 770, les grandes guerres d'Aquitaine, d'Italie, de Saxe et d'Espagne avaient excité les annalistes à se départir de leur excessive sécheresse pour ajouter quelques détails à la mention des faits les plus importants et pour les rapporter en des phrases un peu plus élaborées. Nous en avons la preuve dans les Annales Pétaviennes depuis 770, dans les Annales Mosellani et Laureshamenses depuis 774. L'auteur des Annales Latwissenses majores a eu évidemment, lui aussi, à sa disposition des notes fort étendues sur les guerres d'Italie et de Saxe. Qu'étaient ces notes? Etait-ce des Annales aujourd'hui perdues ? Etait-ce ces circulaires officielles dont j'ai supposé l'existence- et qui auraient rendu compte chaque année
1. C'est vers ce méine temps (782) que l'institution des missi se régularise et se généralise. Voy. Krause, Gesch. des Instituts der Missi (Mitth. der Gesellsch. fiir œsterreichische Geschichtsforschung, 1850).