‹ Études critiques sur les sources de l'histoire CarolingienneChapitre 39 sur 56 · Cf. Vita Leonis III, c · texte numérisé non relu

Cf. Vita Leonis III, c

racontés avec une minutieuse exactitude. L'annaliste nous donne tout l'itinéraire de Charles en 800, d'Aix à Saint Riquier, Rouen, Tours, où meurt, le 6 juin, la reine Lintgarde, puis de Tours à Aix par Orléans et Paris. La mention des gelées de juin et juillet interrompt le récit, ce qui met hors de doute son caractère de témoignage absolument contemporain. Puis nous voyons Charlemagne se remettre en route au commencement d'août pour son expédition d'Italie. Ce qui se passa à Rome depuis son arrivée, le 24 novembre, jusqu'à son retour dans ses Etats à la fin de 801 , est rapporté avec la plus grande exactitude de faits et de dates. On est frappé également de voir la place faite dans le récit des années 799 et 800 à la venue à Aix d'un moine de Jérusalem qui apporte à Charlemagne, de la part du patriarche, sa bénédiction et des reliques de Notre-Seigneur. C'était là un de ces faits qui étaient surtout intéressants pour les prêtres de la chapelle royale où les reliques étaient conservées.

Est-ce toutefois Hildebald lui-même qui pouvait, en 799 et 800, faire rédiger les Annales, puisqu'il paraît bien avoir dû partir avec Léon III dès le mois d'août ou de septembre 799 pour Rome, où ils arrivèrent le 29 novembre? N'y avait-il pas alors, dans le personnel de la chapelle du palais, quelque personnage autre que Hildebald qui pouvait s'occuper à sa place ou à côté de lui de la composition des Annales? Les Annales LauïHssenses parlent à deux reprises, en 792 et 796, d'un des hommes qui jouissaient à cette époque à la cour de la plus grande faveur, Angilbert. Il avait été élevé à la cour même^ Il y reçut successivement les leçons de Paulin d'Aquilée^, de Pierre de Pise^ et d'Alcuin^, et il en profita bien, car ses talents poétiques lui valurent dans l'Académie palatine le surnom d'Homet'us, qu'il a surtout mérité, probablement, par le grand poème sur Charlemagne et Léonin, dont nous n'avons malheureusement conservé

1. « Qui pêne ab ipsis infantiae rudimentis in i)alatio vesiro cnutritus est, » dit Hadrien dans sa lettre ;\ Cliarleina^n*! au sujet de sa ([uestion des images (Binius, Concilia generalia, III, 1, 263).

2. Dans une lettre à Paulin d'Aquilin, Alcuin ai)pelle Angilbert « lilius communis noster » {ep. 52, éd. Jaflé).

3. Angilbert envoya à Pierre de Pise, (piand celui-ci (piitta la cour, des vers où il exprime toute sa tendresse |>our son « dulci docloipu' magistro, » et où il se (|ualilie de « natus ejus. » Il lui écrit au nom d'.\ngilramn. alors archichapelain, et de lliculf (cf. Poetae Carolini aevi, I, p. 75).

4. Alcuin ap|)elle Angilbert « lilius carissimus » {ep. 17, 32 cl 207), « lilius eruditionis nostrae » {ep. 82, ad Leonem III).

qu'un fragment de 536 vers*. Il entra rapidement dans l'intimité de Charlemagne et fut au nombre de ses conseillers et secrétaires les plus écoutés'. Le pape Hadrien, en parlant de lui à Charlemagne, le qualifie de « fidelem familiarera vestrum, » et le roi lui-même l'appelle « manualem nostrae familiaritatis auricularium » dans la lettre par laquelle il le recommande au pape Léon III . Angilbert avait su se concilier la faveur du roi par ses talents, par sa fidélité à toute épreuve, par l'attachement passionné qu'il portait à toute la famille royale 3. Il avait reçu de Charles, en 790, la belle et riche abbaye de Saint-Riquier, qu'il administra avec zèle et laissa embellie et enrichie ^ ; et il tient la première place dans la chapelle du palais pendant les années qui s'écoulèrent entre la mort d'Angilramn et l'installation d'Hildebald comme archichapelain. Hadrien, dans une lettre à Charlemagne écrite probablement en 792 ou 793^, l'appelle « Minister Capellae, » et il reçoit d'Alcuin, dans une lettre ofiîcielle remise à un de ses clercs, le titre de primiceHus qui était donné aux archichape-

1. AlcuJn appelle constamment Angilbert Uomerus, Charlemagne le qualifie de Homeriane puer (Jaffé, Monumenla Carolina, p. 353. Ep. Caroli Angilberto). Les poésies d'Angilbert se trouvent au t. I des Poetae Carolini aevi, p. 355-381. Un contemporain {Ibid., p. 76) l'appelle « divinus poeta. » L'éditeur du recueil, Duemmler, hésite comme Wattenbach {Deutsche Geschichiq. I, 178) à affirmer qu'Angilbert soit l'auteur de ce fragment d'épopée. Pertz [Archiv, VII, 363), Simson {Forsch. zur d. Gescli., XIV, 623) en doutent aussi. Ausfeld {Ibid., XXIII, 609-615), Traube {Abh. d. Munchener Akademie, I Cl., XIX, 2, p. 326-331) nient absolument que le poème soit son œuvre. Manitius {Neues Archiv, VIII, 9-115) l'admet, et nous partageons son sentiment.

2. « In omnibus consiliis vestris receptus, » dit Hadrien dans la lettre citée plus haut.

3. Ses poésies sont des hymnes en son honneur. Voy. la pièce de vers adressée à Peppin lors de son retour d'Italie, celle où il chante Charlemagne sous le nom de David, sa sœur et ses filles, enfin l'éloge emphatique de Charles du V. 27 au V. 98 de son fragment d'épopée.

4. Voy. le livre II du Chronicon Centulense d'Hariulf, éd. Lot, dans la Collection de textes pour servir à l'étude et à l'enseignement de l'histoire. La date de la nomination d'Angilbert comme abbé de Saint-Riquier est fournie par la lettre d'Alcuin à Adalhard, éd. Jafl'é, ep. 177, écrite à la fin de 790, où il est dit : « Saluta et Engilberhtum filium, nunc vero ex filio patrem. »

5. On place d'ordinaire cette lettre en 794 et l'on suppose qu'Angilbert a été chargé en 794 de porter au pape les décisions du synode de Francfort et 95 propositions contre le culte des images. On ne comprend pas comment les Annales Laurissenses, qui ra])portent les voyages d'Angilbert en 792 et 796, n'auraient rien dit de celui de 794, ni pourcpioi Adrien n'aurait pas parlé du synode de Francfort dans sa réponse. Je pense avec M. Simson que c'est dans sa légation de 792 qu'Angilbert a été aussi chargé de porter au pape les 95 propositions que Hadrien réfuta (G. Simson, Karl der Grosse, II, 78, n. 2).

lains'. Tout clerc qu'il était, Angilbert aimait la vie de la cour et les plaisirs mondains; il se plaisait aux jeux des histrions au point de scandaliser Alcuin, et celui-ci, quoique plein d'indulgence pour les fautes de son élève et ami, se réjouit, lorsque Angilbert a quitté la cour, de le voir revenu de ses erreurs et des vanités du mondée Ces erreurs avaient été assez loin ; sou admiration pour les filles de Charlemagne n'avait pas été purement platonique, car l'une d'elles, Berthe, lui avait donné deux fils, Nithard et Harnid. Charlemagne, qui tenait avant tout à garder ses filles auprès de lui et voyait d'un œil assez indulgent les ébats de ces colombes royales, n'en aima sans doute que plus Angilbert '^ C'est probablement pendant les années où Angilbert fut à la tête de la chapelle royale, en tout cas entre 790 et 800, que se forma cette union entre Angilbert et Berthe, alors qu' Angilbert habitait près du palais une maison entourée d'un beau jardin plein de fleurs où grandirent ses enfants'*. En 792, Angilbert était chargé par Charles de conduire l'hérésiarque Félix auprès du pape Hadrien. En 796, il recevait une nouvelle mission auprès du même pape, mais, au moment où il allait partir, on apprit la mort d'Hadrien et l'élection de Léon III. Angilbert alla porter à

1. Alcuin, dans sa lettre 128 (éd. Jaffé), appelle Angilramn « sanctae capellae priinicerium. « Angilbert lui-même dit, en parlant d'Hildebald, « magnae primicerius aulae » {Poetae aevi CaroUni, \>. 361). On a pensé qu' Angilbert avait été le chapelain de Peppin, roi d'Italie, parce que deux des manuscrits des lettres d' Alcuin portent dans la suscription de la lettre 5 : « Ad A. priinicerium palatii Pippini régis, » mais cette indication est une simple hypothèse du scribe. La pièce de vers enthousiastes adressée à Peppin par Angilbert ne prouve pas qu'il remplit des fonctions officielles auprès de lui. Au contraire, la joie qu'il exprime est celle de la cour et de la famille de Peppin qui saluent son arrivée. Il est très vrai que cette lettre 5 où Alcuin prie Angilbert de faciliter à son messager l'accès auprès de Peppin, et lui demande des reliques, laisse supposer qu' Angilbert était en Italie. Mais, précisément, quand Angilbert alla en Italie en 792, Peppin y était aussi, et il est tout naturel qu' Alcuin se soit adressé au chef de la chapelle du palais pour obtenir des reliques en faveur de ses abbayes de Ferrières et de Saint-Loup.

2. Cf. lettre 116 (éd. JafFé) d' Alcuin à Adalhard écrite en 799 où il exprime la crainte qu' Angilbert soit vexé de lordonnance rendue contre les spectacles et diabolica figmenta, et la lettre 177 au même Adalhard où il se félicite de ce que celui-ci lui a écrit de emendalis moribus Uomeri viei; licet semper honorabiles habuisset mores, tamen, etc. — M. Duemmler place cette lettre en 801. Elle est peut-être de 802 ou 803.

3. Anscher, dans sa Vita Angilberli, a supposé (juAngilbert fut dégagé de ses vœux de cléricature et épousa régulièrement Bertiie. Cette bienveillante hypothèse ne repose sous aucun témoignage sérieux.

4. Voy. les vers où il décrit ces jardins, Poetae aevi CaroUni, p. 362-363.

Rome l'expression de sentiments de déférence et d'amitié de Charlemagne. Léon III, en annonçant au roi son élévation, lui avait envoyé les clefs du tombeau de Saint Pierre et la bannière de la ville de Rome. Le roi lui envoya en retour une partie du trésor conquis sur les Avares. Au printemps de"797, Angilbert était de retour à Aix-la-Chapelle, car Charles lui fait, le 28 avril, une donation pour Saint-Riquier^; mais il se retire dans son abbaye vers le milieu de l'année, et il semble bien, d'après ses lettres et celles d'Alcuin, qu'il y séjourna au moins jusqu'au 10 septembre 798 ^ et que, s'il se rendit à la cour à la fin de 798, il était rentré à Saint-Riquier en janvier 799 2. Il dut assister à l'entrevue du pape avec Charlemagne à Paderborn, qu'il a décrite dans son poème, célébra avec Charlemagne, à Saint-Riquier, les fêtes de Pâques de 800 et accompagna sans doute Charles en Italie si sa santé ne l'en empêcha pas^ A partir de 802, nous avons tout lieu de croire qu'il résida constamment dans son abbaye, car c'est alors qu'Alcuin se félicita auprès d' Adalhard de sa conversion à une vie meilleure, et c'est de loin qu'Angilbert salue Charlemagne et sa famille dans la jolie pièce de vers « Surge, meo domno dulces fac, fistula, versus. » Tout porte à croire qu'à partir de ce moment jusqu'à sa mort, qui arriva le 18 février 814, il résida à Saint-Riquier, tout en se rendant sans doute, quand les circonstances le permettaient à Aix, à l'appel de Charlemagne et pour les assemblées générales. Il fut ainsi, en 811, un des conseillers qui souscrivirent le testament du grand empereur^

Y a-t-il dans le texte des Annales de 789 à 801 des indices qui s'opposent à l'hypothèse d'après laquelle elles auraient été composées dans la chapelle du palais ; trouvons-nous au contraire des indices qui devraient nous la faire rejeter ?

Remarquons tout d'abord que, jusqu'en 791, date de la mort d'Angilramn, le style des Annales offre une similitude frappante

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