‹ Études critiques sur Manon LescautChapitre 3 sur 9 · ÉTAT DES TRAVAUX · texte numérisé non relu

ÉTAT DES TRAVAUX

DEPUIS une période relativement récente, on s'intéresse à la question des relations de l'abbé Prévost avec l'Angleterre. On a déjà écrit un certain nombre d'études sur ce sujet; il en reste à écrire un plus grand nombre encore. Peut-être n'est-il pas inutile d'examiner l'état présent des travaux.

I. Étude Générale M. George R. Havens a eu le mérite d'ouvrir la voie. Il a publié en 1921 The Abbé Prévost and English Literature (Princeton University Press and Paris, Champion, 135 pp. in 8).1 Après avoir étudié Prévost in England (Premier Chapitre), l'auteur examine diligemment les opinions que l'abbé Prévost a exprimées sur la littérature anglaise dans le Pour et Contre. Prévost y apparaît comme un critique juste, modéré, essayant de juger les auteurs anglais impartialement, se rendant compte qu'il faut connaître les mœurs et les usages d'un pays avant d'en posséder la littérature. Il parle surtout de Shakespeare, de Swift, de Lillo, et de ceux qu'on peut appeler les «classiques,» à savoir Addison, Dryden, Pope, Shaftesbury, et Steele. Et malgré sa bonne volonté, il ne comprend et n'apprécie véritablement que ces auteurs. Le vrai génie de Swift lui reste étranger: Prévost parle de sa «gayeté ordinaire.» Au sujet de Shakespeare, il n'est pas en avance sur ses contemporains. Les opinions favorables exprimées dans le Pour et Contre sont des traductions de fragments tirés des essais de Rowe et de Gildon. Il est donc évident que si l'abbé Prévost était théoriquement du parti du libéralisme en critique littéraire, il était limité par son éducation classique.

1 Voir aussi du même auteur: The Abbé Prévost and Shakespeare. Modem Philology, XVII, 177-9S; étude précise et approfondie.

Dans quelques numéros du Pour et Contre, Prévost met les opinions littéraires dans la bouche de deux personnages imaginaires: un ancien avocat du Temple Bar, et un jeune ministre anglais. M. Havens indique dans ce procédé une influence du Spectator.

Dans l'ensemble, cet important essai, quels qu'en soient les mérites, ne peut être que provisoire. S'il jette une très utile lumière sur l'attitude de Prévost dans le Pour et Contre, des travaux d'approche plus récents montrent qu'on ne saurait encore expliquer d'une manière décisive toute l'attitude de Prévost, considéré non seulement comme critique mais comme romancier, à l'égard de la littérature anglaise.

II. Biographie de L'abbé Prévost en Angleterre Le séjour de l'abbé Prévost en Angleterre est bien la période la plus obscure de sa vie.1 Tout récemment Mlle Mysie E. I. Robertson a publié, dans la préface de son édition du tome V des Mémoires et Avantures d'un Homme de Qualité (Paris, Champion, 1927), un document qui jette un éclair dans cette obscurité. Après de consciencieuses recherches dans les archives anglaises, elle a découvert dans les Sessions Rolls du Comté de Middlesex la preuve du crime de Prévost. Elle y a trouvé le registre de Gatehouse de décembre 1733, où figure le nom de Prévost, détenu pour avoir fabriqué un faux billet à ordre pour une somme de cinquante livres signé Francis Eyles. Elle a trouvé pareillement dans les journaux de l'époque ce renseignement supplémentaire, que Prévost fut remis en liberté après avoir été interrogé par le magistrat.

Le document qu'a mis à jour Mlle Robertson est précieux, mais il reste encore de grandes obscurités sur le séjour de Prévost en Angleterre: le champ des recherches est ouvert.

L'édition que donne Mlle Robertson du tome V des Mémoires et Avantures d'un Homme de Qualité est de premier ordre. Il reste toutefois un travail de vérification à faire sur la réalité du voyage dans la province anglaise. L'abbé Prévost a-t-il vu de ses propres yeux les

1 Voir B. de Bury, The Abbé Prévost in England. Scottish Review (1899), 27-52.

comtés et les villes qu'il a décrits? Ou, au contraire, a-t-il constitué avec des livres un voyage purement imaginaire? Mlle Robertson discute la question, penche pour la première hypothèse, sans que son parti soit décisif.

III. L'abbé Prévost Traducteur de Richardson L'étude des traductions que fit Prévost des romans de Richardson était un travail qui s'imposait. Il a été fait par M. Frank H. Wilcox (Pi-évost's Translations of Richardson' s Novels, «University of California Publications in Modem Philology,» XII [1925-26], 341). M. Wilcox analyse ces traductions et montre que les «petites réparations» que Prévost jugeait nécessaires avaient trait surtout au goût, au réalisme, et au caractère didactique des romans de Richardson. Prévost supprima ou adoucit les vulgarités et les extravagances, il atténua le réalisme, et il réduisit les dissertations morales. Loin de donner des traductions fidèles, il supprima ce qui était le plus caractéristique de Richardson. Toutefois il rendit service au romancier anglais en naturalisant des œuvres que le public français et européen n'aurait peut être pas acceptées dans l'état où elles sortirent des mains de leur créateur. Il atteignit donc le but qu'il se proposa: «J'ai supprimé ou réduit aux usages communs de l'Europe ce que ceux de l'Angleterre peuvent avoir de choquant pour les autres nations.»1 Une question reste encore en suspens. Prévost a traduit Clarissa Harlowe (1751) et Sir Charles Grandison (1754-58). Mais la traduction de Pamela est-elle aussi de lui? On le dit d'ordinaire, et Harrisse donne cette traduction parmi les œuvres de Prévost. M. Wilcox soulève des doutes sur ce point. Il rappelle que la Biographie Générale et Hauréau, dans l'Histoire littéraire du Maine, la donnent comme l'œuvre d'Aubert de la Chesnaye-Desbois.

Or voici exactement ce que dit Hauréau : «... La Chesnaye-Desbois passe pour avoir, le premier, traduit ce roman en français: Pamela, ou la.vertu récompensée; Londres, Osborne, 1742, 2 volumes.»2 L'ex-

''Introduction à l'Histoire du Chevalier Grandison dans les Œuvres Choisies de Prévost (Paris, 1816), XXV, ij.

2 B. Hauréau, Histoire littéraire du Maine (Paris, Dumoulin, 1870), I, 114.

pression «passe pour» ne saurait être considérée comme une affirmation décidée; ce premier argument n'est donc pas tout à fait probant. M. Wilcox en apporte d'autres. D'après lui, Prévost ne parle jamais de sa traduction de Pamela; par contre, il parle de ses autres traductions de Richardson. On ne trouve aucune référence contemporaine à une traduction de Pamela faite par Prévost. Enfin, la méthode de traduction est différente de celle de Clarissa et de Sir Charles Grandison: dans cette version française de Pamela, il n'y a presque pas d'omissions.

Ce dernier argument peut être également discuté. La traduction de Pamela est à peu près complète; dans celle de Clarissa, le dixième du roman environ est supprimé ; dans celle de Grandison, la moitié est omise. On peut penser à une progression constante, dictée peut-être par l'accueil fait à ces traductions par un public qui aimait mieux les versions abrégées que les versions fidèles. La question reste ouverte, elle mérite d'être reprise et définitivement décidée.

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