IV. Les Influences Anglaises sur Prévost Romancier
a. influence esthétique
On sait que l'Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut parut pour la première fois à Amsterdam en 1731, au tome VII des Mémoires et Avantures d'un Homme de Qualité. Quand l'abbé Prévost écrivit-il ce roman? S'il le composa peu de temps avant la publication, l'auteur a vécu en Angleterre vers le temps où il l'écrivait, et la question des influences anglaises peut se poser.1 Si au contraire Prévost a écrit Manon avant son séjour en Angleterre, il est impossible a priori de parler d'influences anglaises.
Presque tous les biographes de Prévost sont cependant de l'avis qu'il composa Manoii Lescaut entre 1728 et 1731, pendant ou après son premier séjour en Angleterre. Harrisse admet la possibilité de sa composition à l'Abbaye de Saint-Ouen en 1722-23; mais il ne croit
1 Le premier séjour de Prévost en Angleterre va du mois de novembre 1728 à l'automne de 1730. Voir Havens, op. cit., p. 24, et Robertson, op. cit., pp. 10-11.
pas probable que Prévost eût porté «sous son scapulaire le manuscrit d'un livre aussi compromettant pour un religieux, dans les sept monastères où successivement on l'envoya, puis à Paris et en Angleterre, ne se décidant à le faire imprimer que dix ans après.»1
M. Havens croit que le roman fut composé en 1722-23 (The Date of Composition of Manon Lescaut, Modem Language Notes, XXXIII [1918], 150). Les raisons qu'il donne à l'appui de sa conjecture sont ingénieuses, mais non pas décisives. Il explique le long intervalle qui s'est écoulé entre la composition et la publication en supposant que Prévost prévoyait le scandale que causerait un tel livre si on le savait écrit par un Bénédictin; il aurait attendu pour le publier jusqu'à ce qu'il eût quitté l'ordre. M. Havens croit encore que le roman explique la querelle qui eut lieu entre Prévost et le Jésuite Lebrun à Saint-Ouen. Mais surtout, l'incontestable supériorité de Manon ne pourrait s'expliquer, selon M. Havens, que parce qu'elle est, plus que tout autre roman de Prévost, l'expression de l'expérience personnelle de l'auteur.2 Cet argument est subjectif. On pourrait, par un raisonnement contraire, expliquer la supériorité du roman par l'habileté technique acquise par la rédaction des Mémoires et Avantures; manque toujours la preuve de fait dont nous aurions besoin.
M. Joseph Aynard, dans la préface à son édition de Manon Lescaut (Paris, Éditions Bossard, 1926), donne un autre argument en faveur d'une date de composition antérieure au premier voyage d'Angleterre. Il pense que si Manon Lescaut avait été composée après le séjour en Angleterre, le roman aurait porté des traces de la vie anglaise, des réalités anglaises. Ici encore, l'argument ne paraît pas dépasser la valeur d'une hypothèse.
Dans l'état actuel des choses, la date de la composition de Manon
1 H. Harrisse, La Vie monastique de l'Abbé Prévost. Bulletin du Bibliophile, (1903), p. 26.
2 Havens, M.L.N., XXXIII, 151: A "more important reason .... lies in Manon Lescaut' s prééminence over Prévost's other novels, a superiority to be explàined only by the theory that, more completely and direetly than are his other works, it is an outgrowth of the author's personal expérience."
Lescaut est inconnue. Il est loisible, faute de mieux, de chercher une influence anglaise dans la contexture même du roman.
Ici intervient l'article de Roland Elissa-Rhaïs : Une influence anglaise dans Manon Lescaut {Revue de Littérature comparée, VII [1927], p. 619). M. Rhais voit dans Manon Lescaut une nouvelle direction réaliste du roman d'amour, qui viendrait, selon lui, de ce que Manon est en partie une réminiscence de Moll Flanders (1722) de Daniel Defoe.
En effet, dans les deux romans, il s'agit d'une courtisane, facile, inconsciente, amoureuse du luxe, qui est déportée à la fin, et que suit jusqu'en Amérique le plus fidèle de ses amants. M. Rhaïs relève aussi des ressemblances d'atmosphère; une identique sympathie déclarée des auteurs à l'égard de leurs personnages; enfin quelques correspondances textuelles.
Les rapprochements textuels semblent peu fondés. Mais, pour le reste, M. Rhaïs propose quelques hypothèses séduisantes. Il attire aussi notre attention sur la Roxana (1724) de Defoe, qui est une autre histoire de courtisane qui aime le luxe et l'argent.1
L'influence de Defoe pourrait ne pas s'arrêter à ces deux romans. Dans le Colonel Jack (1722), nous trouvons, comme dans Manon, le pressentiment du désastre, et le sentiment de la fatalité. Mais, à vrai dire, la question, ici encore, reste en suspens. Si l'on ne peut réfuter les données de M. Rhaïs, on ne peut pas non plus les accepter entièrement. Les ressemblances signalées sont assez fortes pour susciter la discussion; elles ne le sont pas suffisamment pour permettre une affirmation sans réserves.
Outre Defoe, il y a d'autres romanciers anglais dont il faudrait dépouiller les œuvres. Par exemple, le thème principal des romans de Mrs. Eliza Haywood est l'amour et sa toute-puissance. La baronne de Tortillée, personnage de The Injured Husband (1722), présente comme héroïne une femme belle et qui a beaucoup d'amants. Son
1 Cf. Roxana (éd. Hazlitt, 1840), p. 60: ". . . . He then turned the discourse to the subject of love, a point so ridiculous to me without the main thing, I mean the money, that I had no patience to hear him make so long a story of it."
mari ne croit pas à son infidélité, même après en avoir eu des preuves éclatantes. Mais l'amour, tel que le peint Mme Haywood, n'est pas la passion qui ennoblit, qui est fidèle jusqu'à la mort. C'est au contraire le désir irrésistible, qui finit dans l'abandon et dans le malheur. Il n'y a rien d'assez particulier ni d'assez ressemblant pour que nous en tirions une conséquence positive. Reste à chercher chez d'autres auteurs des romans anglais qui auraient pu influer sur la composition de Manon Lescaut.