Cleveland
Pour le Philosophe Anglais, ou Histoire de Monsieur Cleveland, fils naturel de Cromwell, il n'y a pas de question de date à résoudre. L'ouvrage fut publié en 1731 et composé peu de temps auparavant.1 La question des influences anglaises peut donc se poser.
La couleur anglaise de Cleveland est évidente.2 Ce roman a pour base des faits tirés de l'histoire d'Angleterre. Prévost discute ses recherches dans la préface. Il y parle de Rumneyhole comme d'une chose vue en Angleterre.3 II indique comme source du récit de la colonie rocheloise une relation de la mer d'Ethiopie par William Rallow, Anglais.4 Les aventures de Sir George Aiskew et de Venables sont, dit-il, «attestées par les écrivains anglais.»5 Tout ceci est à vérifier et à rechercher.
Il y a également un travail de recherches à faire sur la déformation de l'histoire et du caractère de Cromwell. Le portrait que nous donne Prévost, portrait déformé, est vu, semble-t-il, par les royalistes, pires adversaires de Cromwell: où a-t-il trouvé cette conception?
La question des rapports possibles de Cleveland avec les romans anglais est vaste et délicate. L'Oroonoko (1688) de Mrs. Aphra Behn
1 Voir H. Harrisse, L'Abbé Prévost, Histoire de sa vie et de ses œuvres (Paris, 1896)j pp. 151 et suiv.
• 2 Voir E. Seillière, Le premier observateur de l'âme anglaise. L'abbé Prévost et son Cleveland (Comptes-Rendus de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, mars 1918).
3 Cleveland, I, x (Œuvres Choisies de Prévost [1810], tome IV). Prévost décrit Rumneyhole encore au no. 86 du Pour et Contre.
4 Ibid., p. xi. 5 Ibid.
n'a pu servir de source à Prévost. Les sauvages qui s'y trouvent sont loin de ressembler aux Abaquis de Cleveland. Il est vrai que le héros de la romancière anglaise, un prince nègre enlevé de son Afrique natale pour être vendu aux Antilles, fait un voyage chez les Indiens d'Amérique, mais c'est un simple voyage de curiosité, de peu de durée. Ces Indiens, comme les Abaquis, sont modestes dans leur nudité. En plus, ils sont, comme eux, naïfs, et regardent les Blancs comme des êtres supérieurs. Il n'y a que ces traits, tout à fait généraux, qui peuvent fournir une trop lointaine ressemblance entre les Indiens des deux romans.
Plus tard, dans la traduction française d'Oroonoko,1 on trouve un long développement sur le gouvernement de la ville indienne décrite par Mrs. Behn. Inspiré ou par l'exemple de Prévost, ou par l'intérêt que prenait son siècle au bon sauvage, ou simplement par les nécessités de son roman, La Place voulait renchérir sur son modèle anglais dans le sens que nous venons d'indiquer.
Cleveland aurait-il des rapports avec les romans de Defoe? Dans Moll Flanders, comme dans Cleveland, les personnages voyagent aux colonies anglaises de l'Amérique. Autre trait commun: le thème de l'inceste, indiqué, dans Cleveland, fortement appuyé dans Moll Flanders.
Le Colonel Jack, dans le roman de ce nom, une fois établi sur sa plantation, se met à étudier, tout comme Cleveland à Cuba. Et le Colonel Jack, encore comme Cleveland, vit longtemps séparé de sa femme. Le héros de Prévost projette le divorce, celui de Defoe l'exécute. Dans l'un et dans l'autre cas, les époux se réconcilient à la fin.2
1 Oronoko, traduit de l'anglais de Mme Behn. Amsterdam, 1745, 1 v. In-12. (Traduit par P.-A. de La Place.)
2 Defoe, Colonel Jack (éd. Hazlitt, Cf. Cleveland, Tome III, livre X, pp. 1840), chap. xvii, p. 88: 329 et suiv. (Œuvres Choisies, Tome VI) :
"From that minute I resolved that «Cependant tant de démarches et
I would certainly take her again to be de soins me faisant juger qu'elle étoit
my wife as before; I thought she had pressée d'un sincère repentir, j'exami-
fully made me amends for her former nois si ce sentiment étoit du moins une
ill conduct, and she deserved to be for- réparation suffisante pour les cruels
given; and so indeed she did, if ever outrages que j'avois reçus. Je pesois
woman did, considering also what l'offense et l'expiation.» dreadful penance she had undergone."
Le roman le plus populaire parmi les œuvres de Defoe fut et est encore Robinson Crusoe (1719). Il fut traduit en français en 1720 par Thémiseul de Saint-Hyacinthe. Bien que Prévost ne parle pas de Defoe dans son Pour et Contre,1 il est difficile qu'il n'ait pas connu au moins Robinson. Et en fait, il y a dans Cleveland des développements qui auraient pu lui être suggérés par la lecture de ce livre. Les deux héros sont prédestinés au malheur.'- Cleveland, comme Robinson, se décide à enseigner la religion chrétienne aux sauvages, et leur représente un Dieu tout-puissant, créateur de l'univers et des hommes. Seulement, Robinson ne fait qu'exposer des idées abstraites, tandis que Cleveland, se sert de preuves physiques, matérielles, adaptées à l'intelligence des sauvages.3
On peut faire encore quelques rapprochements curieux entre les deux romans. Robinson a un sauvage fidèle qui s'appelle Friday. Ce sauvage a un père, que Robinson appelle «le vieux Friday.» De même, Cleveland donne au père d'Iglou, son guide fidèle, le nom du «vieil Iglou.»
Ce détail a peu d'importance. En voici un autre : Madame Riding et Cécile, échappées des mains des sauvages, sont en danger de mourir de faim. Mme Riding ouvre avec un couteau une veine de son bras, reçoit le sang dans le creux de sa main, y mêle quelques gouttes d'eau, et fait boire cette étrange liqueur à Cécile, qui s'en trouve plus forte et plus tranquille. Mme Riding dit que cette idée lui était restée de «quelque ancienne lecture..»4
Cette ancienne lecture était-elle celle de Robinson Crusoe f Ce n'est pas certain, mais le romancier anglais a traité un épisode analogue. Robinson sauve l'équipage d'un vaisseau de Bristol qui mourait de faim. Une passagère raconte que, dans un accès de folie causé par
'Voir Havens, Abbé P. and English IMerature, p. 19.
c Cleveland, passim; Defoe, Life and Surprising Adventwres of Robinson Crusoe of York, Mariner, Sec. IX: "When .... I was shipwrecked, ruined, and in danger of drowning, on tins island, I was as far from remorse, or looking on in as a judgment : I only said to myself often, that I was an unfortunate dog, and born to be always misérable."
3 Cleveland, Tome II, livre IV, Œuvres Choisies (1810), V, 156 et suiv.
* Cleveland, Tome IV, livre XIII, p. 116 et suiv.
la faim, elle est tombée par terre, s'est heurtée au lit, et a commencé à saigner du nez. Le mousse lui apporte une cuvette pour recevoir le sang. Elle s'endort, puis se réveille, et a d'abord l'idée de se mordre le bras pour assouvir sa faim. Ensuite elle aperçoit la cuvette, boit le sang et puis l'eau, et se trouve restaurée.
La correspondance n'est pas exacte: il s'agit pourtant d'un même remède à un même mal, avec un même résultat.
Un second épisode de Cleveland ne laisse pas d'en rappeler un autre de Robinson Crusoe. Drink attire l'attention de Cleveland sur un globe de flammes qu'on voit à quelque distance de leur vaisseau. Cleveland se figure que ce doit être un autre navire. Il donne l'ordre qu'on tourne la voile de ce côté, fait tirer quelques coups de canon et allumer des flambeaux. Il voit paraître enfin deux chaloupes remplies chacune de quinze ou seize personnes. Il leur permet de monter dans son vaisseau, où elles racontent leur infortune. Ce sont des Français qui viennent de la Martinique et qui retournent à Nantes. Cleveland les y conduit, et leur fait cadeau de son vaisseau.1
Robinson est également averti un soir qu'on voit un vaisseau en flammes. Il donne l'ordre qu'on aille de ce côté, fait tirer des coups de canon pour attirer l'attention des naufragés, et placer des lanternes sur le bord de son navire. Le matin il voit une chaloupe et un autre bateau remplis d'une soixantaine de naufragés, il les fait monter dans son vaisseau, où ils racontent leurs malheurs. Ce sont des Français qui viennent de Québec et qui retournent en France. Robinson les conduit jusqu'aux Bancs de Terre-Neuve. Les Français lui font cadeau de leur chaloupe.
La correspondance est ici plus frappante. Pour ce petit épisode, Robinson Crusoe a pu servir de source à Cleveland.
Si notre enquête parmi les romans anglais donne des résultats assez maigres, et ne nous permet pas d'affirmer une influence indubitable, tout un champ de recherches est indiqué.
Toutefois, il ne faudrait pas que, tout occupés à considérer la littérature anglaise, nous risquions d'oublier que Prévost a pu puiser,
1 Cleveland, Tome II (Œuvres, Tome V), livre V, pp. 386-87.
tout aussi bien, à des sources françaises. Le dépouillement des romans et des récits de voyage écrits par des auteurs français s'impose plus fortement peut-être qu'une recherche dirigée vers l'Angleterre. Songeons, à propos de Manon Lescaut, que le roman anglais n'est pas le premier, ni le seul, à s'occuper de la vie et du caractère de la courtisane. Mademoiselle de la Force, par exemple, intercala dans son Gustave Vasa, Histoire de Suède (1697) une histoire de ce genre: l' Histoire de Colombine.1 De même pour Cleveland: Victor Schroeder a déjà signalé la parenté qui existe entre Prévost et Fénelon. «Prévost ... a voulu rivaliser avec Fénelon et rééditer, pour son propre compte, les leçons de vertu que l'auteur de Télémaque a mises dans la bouche de Mentor..- Il trouve aussi un écho de Télémaque dans la fin de la description de l'île de Madère, au livre IX de Cleveland.3
Il faudrait étendre l'enquête jusqu'aux vieux romans français qui durent délecter la jeunesse de Prévost. Dans Cleveland, l'épisode fantastique de Bridge et de son île cachée rappelle l'histoire de l'Ile Inaccessible de Polexandre (1632-37), par Marin Le Roy de Gomberville. Polexandre vogue sur les mers à la recherche d'une île qu'il sait être près de son royaume des Canaries, mais qui lui reste introuvable malgré sa ténacité d'amant désespéré. Cette île était comme enchantée, trompant toujours les efforts que les navigateurs faisaient pour l'atteindre. Polexandre avait été jeté sur ses côtes par une tempête, mais ayant quitté la demeure d'Alcidiane, il se trouve incapable de la retrouver. Hors les hasards de la tempête, il n'y avait qu'un moyen de l'aborder: tous les ans, la reine Alcidiane envoyait à l'île du Soleil un navire sacrificateur, qui revenait guidé par deux grands oiseaux blancs. L'espoir de Polexandre, toujours trompé, était d'intercepter le vaisseau d'Alcidiane, et soit en le suivant, soit en l'abordant, de retrouver la route de l'Ile Inaccessible.
•Cette même aventure se retrouve dans Cleveland. Quand celui-ci
1 Voir Max Freiherr von Waldberg. Der empfindsame Roman in Frankreich (Strassburg und Berlin, 1906), I, 233.
2 L'Abbé Prévost, Sa Vie. Ses Romans (Paris, Hachette, 1S98), p. 21S.
3 Ibid., p. 151, n. 1.
rencontre son frère Bridge, en plein Atlantique, Bridge est à la recherche d'une île où il avait été mené naguère avec beaucoup de mystère, et d'où il avait été ensuite expulsé, les yeux bandés, laissant derrière lui son épouse. Il savait que l'île de la Colonie, comme il la nommait, était tout près de Sainte-Hélène, mais il lui était impossible de la retrouver. Le gouverneur de Sainte-Hélène lui avait dit que de temps à autre quelques habitants de l'île de la Colonie venaient à Sainte-Hélène pour s'approvisionner, et il lui avait conseillé d'y rester pour les attendre. Il mettrait du phosphore sur la poupe du vaisseau: par ce moyen, Bridge pourrait le suivre et regagner son île. Bridge reste donc plusieurs mois à Sainte-Hélène, mais le vaisseau qu'il attend ne vient pas, Enfin son impatience le pousse à voguer, et à se fier, toujours vainement, au hasard.
La donnée générale, nous le voyons, est la même. Les détails ne le sont pas. Polexandre est roi et chevalier errant; de temps en temps, il se délasse de sa quête en secourant des dames en détresse, en combattant des géants et des traîtres un peu partout, et parfois en détruisant des flottes portugaises ou des armées espagnoles. Sur son chemin, il rencontre force princes — indiens, turcs, ou africains — qui lui racontent leurs aventures merveilleuses, et auxquels il prête son bras victorieux. Bien loin de ces prouesses chevaleresques, Bridge, dans une île peuplée de huguenots fugitifs, venus de La Rochelle après le siège, se laisse aller à un amour défendu, et en est puni par des magistrats autoritaires. Quand l'occasion d'aider Cleveland se présente, il le fait pendant un temps donné, mais bientôt ses propres intérêts deviennent trop pressants, et il se voit obligé de quitter la poursuite de Fanny, pour reprendre la recherche de son île, séjour d'Angélique. Au dénouement, Bridge retrouve sa femme à Sainte- Hélène, où tous les habitants de la colonie huguenote sont venus se réfugier après les ravages de la peste. Leur île mystérieuse se trouve alors être une partie de l'île Sainte-Hélène, tellement bien cachée par des écueils que même les autres habitants de Sainte-Hélène n'avaient pas soupçonné son existence. Tout cela est bien différent des aventures extraordinaires qui permettent à Polexandre d'arriver comme esclave
à l'île du Soleil, et d'être ramené par le navire d'Alcidiane à l'île qui reste toujours inaccessible aux autres voyageurs.
En effet, il y a si peu de rapport entre les détails des aventures de Bridge et de Polexandre, qu'il nous faut le caractère tout à fait singulier de la donnée pour nous convaincre d'une influence. On peut entrevoir par là comment la matière de ses lectures entra dans l'alambic de l'abbé Prévost, pour en sortir transformée, méconnaissable.