ORDRE CHRONOLOGIQUE DES ÉLÉGIES DU PREMIER LIVRE
Sans attribuer au rang des élégies une valeur absolue, ' on doit croire néanmoins que les pièces à Cyntbie ou sur Cyntbie se succèdent en général dans l'ordre cbronologique. Voici pourquoi. Il
Qu'on lise avec attention les trois premiers livres, les deux premiers surtout : on se trouve en présence d'un véritable roman en vers ^ Je me refuse à croire que l'auteur ait eu assez peu de bonne foi et assez peu de goût pour dénaturer le caractère de ce roman par un classement tout à fait artificiel des élégies. Poète profondément épris de sa maîtresse, il a dû être animé du double désir de faire savoir à ses lecteurs et ce qu'était Cyntbie et ce qu'il avait connu par elle de joie et de souffrance. En transpo-
1. « FAn hefttimmler Verlan f und historischer Faden der Liehesgeschichte » (Gruppe, Rum. Eleg., t. I, p. 277). On a vu plus haut (p. 76-79) à quelle folle conclusion Gruppe aboutit en partant de cette idée juste.
sant fréquemment et à de grandes distances les pièces où il a noté les caprices de Gynthie et les alternatives de succès et de revers par lesquelles ces caprices l'ont fait passer, il nous eût livré à plaisir une Cynthie différente de celle qu'il aima et surtout une histoire inexacte de ses amours. La règle que je propose une fois adoptée, il y a des cas où des informations précises obligent à y déroger, d'autres cas où des hypothèses vraisemblables induisent à le faire; mais ces exceptions ne sont point embarrassantes, on peut môme dire qu'elles confirment la règle, toutes, comme on va le voir à mesure qu'elles se présenteront, recevant de circonstances spéciales une explication toute naturelle.
On objectera que les poésies de Catulle, de Tibulle et d'Ovide ne sont point classées par ordre chronologique. Mais de ces trois poètes aucun n'avait pour sujet de ses chants l'histoire d'une passion aussi prolongée et aussi féconde en incidents.
Il est vrai que Catulle a aimé et chanté Lesbie avec persistance. Mais, d'une part, les épigrammes et les pièces étrangères à cette passion sont tellement nombreuses, que le livre de Catulle n'offre point le caractère de mémoires d'un amant qui est manifeste dans l'œuvre de Properce, dans les deux premiers livres au moins. D'autre part, les raisons de métrique, qui ont déterminé la place choisie pour telle ou telle pièce dans l'œuvre de Catulle, n'existent plus dans celle de Properce, puisque ce dernier n'a écrit qu'envers élégiaques.
En ce qui regarde Tibulle, ses liaisons avec Délie et Némésis sont brèves et peu troublées, au moins dénuées de tous ces événements du cœur, de toute cette histoire variée des sentiments que nous trouvons chez Properce
et qui imposaient eii quelque sorte au poète, vis-à-vis des autres et pour sa satisfaction personnelle, un certain respect de la chronologie dans la représentation de ses amours. Remarquons-le en passant : l'œuvre de TibuUe est monotone, parce que ses amours furent paisibles, et qu'il ignora les angoisses et les joies violentes dont la succession constitue et anime l'œuvre de Properce. Il y a bien, chez Tibulle aussi, un roman d'amour agité, rapide, et l'un des plus charmants que Ton connaisse: mais quand le poète provoque un dieu même à venir admirer la grâce et l'élégance de Sulpicie, quand il nous la montre maudissant les forêts et les chiens qui lui disputent le cœur de Gérinthe, ou quand la fille de Servius nous raconte elle-même ses brûlantes langueurs, quelle vraisemblance y a-t-il que l'ordre chronologique soit sensiblement altéré dans cette histoire, dont les courts et poignants chapitres ont précisément pour but de nous faire connaître les phases d'une passion d'abord contrariée ? Il en est du roman de Sulpicie et de Gérinthe comme du roman moins gracieux, mais plus long et plus tourmenté, de Properce et deGynthie : le classement des pièces y est, sauf exception, déterminé par la chronologie.
Quant à Ovide, le maintien de l'ordre chronologique n'aurait eu aucune raison d'être dans ses Amours. On me dispensera d'insister sur le caractère littéraire et galant de cet ouvrage, où l'on ne peut guère suivre la trace d'une affection réelle, déterminée, persistante, et cela au point que les personnages épisodiques, comme Gypassis, apparaissent plus vivants que l'insaisissable Gorinne.
En accordant une importance chronologique au classement des élégies tel qu'il nous est parvenu et tel que
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Properce a dû le faire', je ne veux, je le répète, parler que de l'ensemble et de l'impression générale. Il s'agit si peu d'un système absolu, étroit, que je commence par faire exception pour les deux premières élégies du premier livre.
Dans l'élégie i, vers 7, Properce se plaint de toute une année de souffrance due à sa passion pour Gynthie. Or toutes les autres pièces de ce livre, qui ont trait à ses amours, se rapportent à une époque où il était ou avait été l'amant de Gynthie. Si l'élégie 1 était antérieure aux autres pièces du même livre, il ne pourrait être question ici que : 1° ou bien de l'année du discidium telle que l'entendent aujourd'hui la plupart des interprètes^, après deux ans et demi de liaison heureuse, idée que j'ai combattue plus haut^ : encore faudrait-il supposer que Properce n'eût commencé à chanter Gynthie qu'après le discidium; 2° ou bien d'une année que Properce eût passée à courtiser Gynthie sans réussir auprès d'elle. Je crois bien, en effet, que le vers 7 fait allusion à la période de trouble et de malechance que l'on qualifie de discidium: mais plaçant ce discidiimi dans les premiers temps de la liaison, précisément pendant que Properce composait la deuxième moitié de son premier livre, je ne puis voir dans l'élégie 1 qu*une des dernières en date du premier livre, puisqu'elle fait allusion à un état de choses qui, selon moi, coïncide avec les dernières élégies de ce livre. Quant à l'hypothèse qu'il s'agirait d'une année
1. H est peu probable qu'il ait été profondément remanié par les éditeurs romains ou par les copistes (voy. p. 50 sqq. ce qui est dit des transpositions de Scaligcr, p. 77 sqq. des dispositions de Gruppc, et p. 84 sq. de celles de Carutti).