‹ Études critiques sur Properce et ses élégiesChapitre 151 sur 200 · I. —CARACTÈRE ET DÉFINITION DE L'ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

I. —CARACTÈRE ET DÉFINITION DE L'ÉLÉGIE

On sait quelle est la théorie généralement admise sur le caractère de l'élégie. Le distique est une transition du rythme uniforme de l'épopée à la variété presque infinie des systèmes lyriques : de même on considère l'élégie comme une transition de l'exposition simple de l'épopée à l'accumulation de sentiments personnels dont la poésie lyrique nous offre l'expression. C'est dans l'élégie que la poésie subjective apparaît pour la première fois : le poète élégiaque diffère du poète épique en ce qu'il ne s'efface pas complètement derrière le tableau du monde extérieur. D'autre part, il ne se laisse pas, comme le poète lyrique, emporter sans entrave au vol de son imagination ; le monde objectif demeure la matière principale de son observation; c'est de là qu'il part, c'est là qu'il revient après de courtes envolées. Ainsi les élégiaques

allient dans une certaine mesure à l'exposition objective la réflexion subjective. L'élégie est, au point de vue de la critique littéraire, ce qu'elle est au point de vue de l'histoire: la médiatrice entre l'épopée et la poésie lyrique; elle apparaît au moment où disparaît le premier genre ; elle précède et prépare la naissance du second ^

Cette conception de l'élégie est plus séduisante en apparence par sa simplicité et par sa symétrie qu'elle n'est juste dans le fond. Elle peut satisfaire si l'on applique le nom d'élégie sans distinction à tous les poèmes écrits en vers élégiaques, si l'on détermine le sens du nom d'après les plus anciens poèmes qui l'ont porté ; en un mot, elle peut se défendre historiquement. Est-elle aussi légitime au point de vue de la critique pure? Sans doute, il n'est rien qui ne change avec le temps, rien qui présente constamment le même aspect. Les genres littéraires n'échappent point à la loi commune : ils se transforment sans cesse plus ou moins ; ils n'ont pas toujours été et ne seront pas toujours ce qu'ils sont à l'époque de leur plein développement, aux jours où l'on peut dire qu'ils s'épa-

1. Voy. cette théorie exposée dans deux livres cjui ont paru récemment en Allemagne et dont les préfaces résument à l'usage des classes les idées de la critique savante sur le caractère et l'histoire dp l'élégie : Rômische Elegiker, D. K.-P. Schulze, Berlin, 1879, EinleiUing,]).3s(]., ei AntJiologie aus den Elegikern der Rômer, D"" Cari Jacoby, Leipzig, 188iî, Einleitung, p. 2 sq. — Les Allemands, du reste, n'ont pas la spécialité de tous ces systèmes. Voy. par exemple un développement analogue dans les Mémoires de r Académie des inscriptions et belles-lettres, t. VII, p. 34.4 sqq.; l'abbé Souchay dit (p. 351), d'après le père Gallutius, que « l'élégie a sa proposition et sa narration ainsi que l'épopée : mais avec cette différence que l'élégie enveloppe avec art sa proposition et que sa narration est resserrée, au lieu que la proposition de l'épopée est distincte et que sa narration est beaucoup plus étendue, » etc. Ce passage d'une élude, pleine d'ailleurs de renseignements utiles, montre où conduit Pabus de la rhétorique. La critique allemande réédile volontiers, avec un dogmatisme fatigant, toutes ces théories raisonneuses qui ne sont point le meilleur fonds du passé.

Page 1