Qitiiitil
ïî. Moriz Haupt, Opusc, t. llf, p. 205 à la note.
venait le mieux, le cadre qui devait le mieux faire valoir leur génie.
L'amour tient dans l'élégie la plus grande place. Bien que les Romains eussent moins de finesse que les Grecs, on ne contestera point qu'ils n'aient eu de l'amour une notion plus complexe et plus élevée, disons même : plus délicate. Ils se contentaient moins facilement de l'intimité des sens; ils commençaient à vouloir l'intimité du cœur. C'est qu'ils se faisaient de la femme et de son rôle social une idée plus digne. Ajoutons que, venus après les Grecs et sur une terre moins riante^, les Romains étaient d'un caractère plus facilement assombri par les choses ; ils avaient davantage le souci de l'avenir, le mécontentement du présent, et naissant de l'un et de l'autre, un regret à demi sincère du passé, toute cette tristesse acquise qu'il ne faut pas confondre avec la rêverie native des peuples du Nord, mais qui n'est pas moins qu'elle favorable à l'élégie. Ce qui fait la tristesse des œuvres helléniques, c'est le souci de la destinée humaine : une telle préoccupation n'a guère à paraître dans l'élégie. Les Romains, à peu près indifférents à ce point de vue philosophique, avaient au contraire, plus que les Grecs, le souci de la destinée sociale et individuelle dont l'expression trouve naturellement sa place dans la poésie élégiaque.
Entre les mains des Alexandrins, l'élégie était demeurée un genre pédant et artificiel ; l'érudition y était continuellement présente, la vie n'y circulait pas. C'était
1. Je ne veux point dire par là que je considère les Grecs comme un peuple enfant et toujours gai. M. Jules Girard, dans son livre Du Sentiment religieux en Grèce (Paris, 2® éd., 1879), me paraît avoir fait justice de cette idée (voy. particulièrement p. 6 de ce livre).
un des derniers efforts d'un art épuisé, le rameau tardif d'un tronc presque mourant. On peut la comparer à une plante de serre'; transplantée à Rome, elle vécut au grand air et prit une fraîcheur toute nouvelle; elle se développa dans la meilleure saison de la langue latine, de sorte qu'elle porta des fleurs plus belles que sous son ciel nataP. Les Romains donnèrent à l'élégie l'animationqui lui manquait; c'était beaucoup, c'était presque tout; et cependant la dette de Rome envers Alexandrie est réelle. Les élégiaques latins ont trouvé dans les œuvres de leurs maîtres alexandrins une science de composition et de style, une souplesse et un art de versification, qu'ils auraient en vain cherchés, livrés à leurs propres forces; leur pensée et leurs sentiments pouvaient entrer dans cette forme déjà parfaite, qu'il suffisait d'accommoder aux besoins et aux habitudes plus graves et plus régulières de la langue et de la versification latine. C'est par l'intermédiaire de l'école d'Alexandrie que les poètes de Rome ont pu profiter des chefs-d'œuvre de la littérature hellénique. La grande époque de la Grèce défiait, plutôt qu elle n'aidait, le génie romain ; son caractère hellénique était trop profondément empreint pour que les beautés de premier ordre qu'elle contient pussent passer d'une littérature dans l'autre ^ Ce que les Latins devaient prendre des Grecs, ce n'était point leur pensée ; c'était leur forme artistique. Il leur fallait pour modèles des œuvres dont la forme fût parfaite, mais en même temps l'inspiration assez faible, j'allais dire assez nulle, pourne
1. Cf. 0. Oruppc, Die rôm. El, t. I, p. 404. "1. Cr. D^ K. I>. Schiilzc, Rom. Elegik., Einleit., p. G. 3. Cf. Franc. P. Simpson, Select poems of CatuUus, new edil. revis. London, 1880, Quœst. I, p. 26 sqq.
point troubler le développement de leur génie national.
Ce n'est pas à dire que Télégie romaine soit sans défauts ; elle est uniforme et sombre plutôt qu'agréable et variée. On peut lui reprocher une certaine monotonie, qui réside en partie dans la forme, en partie dans la nature même de l'inspiration; c'est une conséquence de l'esprit de discipline qui est un des traits du caractère Romain. De là, une tendance à la rhétorique, à l'amplification, au retour un peu fastidieux des lieux communs. C'est ce qui faisait, comme l'a vu Paldam, la plus grande difficulté dans la tâche des élégiaques latins; les ressources de la langue étaient pauvres, l'imagination romaine ne s'égarait point, de sorte que le poète devait imprimer sa marque individuelle par le choix des lieux communs et par l'ordonnance des mots; difficulté que Tibulle. Properce et Ovide sont parvenus à résoudre ^ Chez eux, dit avec raison Paldam, cette science magistrale de la forme a tant d'effet que souvent une étude approfondie permet de reconnaître entre eux, dans des passages analogues, une incontestable différence.
Nous ignorons quel est celui qui le premier introduisit l'élégie dans la poésie latine \ L'élégie de Cicéron dont parle Servius (ad Y erg. Bucol. I, 58) était-elle une œuvre de sa jeunesse ou bien appartenait-elle à un temps postérieur alors que d'autres déjà s'étaient essayés dans ce genre? Catulle est à coup sûr un des plus anciens; les trop rares élégies qu'il a composées ne sont pas son moindre titre de gloire. Une d'elles est un chef-d'œuvre de passion (76 : Siqiia recordanti, voy. aussi 68'^ et 68^). Calvus