Heimreich, Quœst. Prop., Bonn., 1863, p
partage touche à la question d'authenticité des vers 17-38. En voici l'explication : ces vers s'adressent à Mécène ; or les vers 73-78, qui se trouvent dans la seconde partie détachée par M. Heimreich, s'adressent également à lui. Properce lui aurait donc dédié deux pièces de suite en tête de son deuxième livre. Le fait est peu vraisemblable, et voilà comment M. Heimreich, qui tenait sans doute à sa division de II, 4 en deux parties, a été amené à considérer comme interpolé l'un des deux passages. Sans les vers 73-78, la pièce demeure inachevée; au contraire, les vers 17-38 forment un développement à part qui peut disparaître sans que l'on s'aperçoive d'une lacune. Donc, si l'on divise II, 1, il faut supprimer les vers 17-38.
Mais le dédoublement de II, 1 a-t-il sa raison d'être ? Que dit en résumé Properce dans cette élégie ?
C'est ma passion pour Cynthie qui m'inspire mes vers (v. 1-16). Si j'étais un poète épique, Mécène, ce n'est ni dans la mythologie ni dans l'histoire que j'irais chercher le sujet de mes chants; je chanterais les exploits et le règne d'Auguste et je mêlerais ton nom au sien (v. 17-38). Mais, pas plus que Callimaque, je ne suis né pour les grands sujets ; chacun parle de ce qui occupe sa vie; moi je vis pouraimer, et, quoi qu'il arrive, il en serademême jusqu'à ma mort (v. 39-56). Car l'amour est une maladie qui ne cède à nul médecin ; des fables illustres le prouvent (v. 57-70). Un jour. Mécène, si tu passes près de mon tombeau, accorde-moi un sentiment de pitié, et souvienstoi comment j'ai péri (v. 71-78).
La composition de cette pièce, un peu longue et compliquée, n'est point irréprochable : fût-elle encore plus f. défectueuse, ce ne serait point une raison suffisante pour qu'on eut le droit de la couper en deux. Le poète, dit
M. Heimreich, heureux et fier (v. 1-56), devient gémissant et presque larmoyant (v. 57-78). M. Edouard Heydenreich, qui défend l'intégrité de II, 1, a répondu que Properce avait sans doute pris ce ton lugubre par plaisanterie* ; il est permis de se demander, avec M. Hermann Knauih, si ce n'est pas M. Heydenreich lui-même qui plaisante". M. Knautli a mieux saisi la question: il a rapproché notre élégie de I, 6, qui de même commence sur un ton de triomphe et de même tourne ensuite au découragement. De cette observation judicieuse on peut tirer une vue d'ensemble sur les procédés de composition et la marche de la pensée chez Properce. M. Knauth aurait, pour le cas présent, complété sa remarque, s'il avait montré par quelle transition s'opère, dans I, 6 aussi bien que dans II, i, ce changement de ton. Dans l'une et dans l'autre pièce, le poète se glorifie de sa passion pour Cynthie et déclare qu'il veut lui rester fidèle jusqu'à la mort ; c'est la pensée de la mort , intervenant de cette façon bien naturelle, qui abat tout à coup sa fierté et qui répond une couleur sombre sur les derniers vers :
Multi longinquo pericre in amore libenter Iii quorum numéro me quoque terra tegat.
« Beaucoup en un long amour se sont plu à périr, au nombre desquels, je veux, aussi que la terre me recouvre. »
1. Ed. Heydenreich, Quœst. Prop., Dresd., 1875, p. 1:2 : « Sed jocari pnetam epicœ poeseos pondus repudiantem cum ex toto carminis tenore tum ex versu 76 esseda cœlatis sistc Britanne jugis elucet. » Je suppose (jiie Brilanne, qui est absurde, est une faute d'impression pour Britanna. D'ailleurs, c'est le mot esseda que M. Heydenreich écrit en caractères espacés; c'est dans ce mot qu'il voit une preuve que le poète parle en plaisantant. J'avoue que je ne comprends pas.
2. Hermann Knauth, Quœst. Prop., Hall., 1878, p. 26, note 2 : « Heijdenr eichius iocdivi Propertium dicit; scilicet ipse jocatur. »
Laus in amore mori, laus altéra si datur uno i Posse frui : fruar o solus amore meo !
« C'est une gloire de mourir en aimant, une autre gloire si l'on peut jouir d'un unique amour : ô puissé-je être seul à jouir du mien! »
On le voit : le dédoublement de II, 1 ne doit pas être accepté, ni par conséquent l'argument que M. Heimreich en tire contre l'authenticité des vers 17-38.
Deuxième argument. — Ces vers sont une flatterie plate et froide.
M. Heydenreich accorde que Properce eût pu s'exprimer avec plus d'élégance; mais il n'admet point qu'il y ait là une raison suffisante pour croire à une interpolation.
Je ne ferai point la même concession que M. Heydenreich. Au point de vue littéraire, les vers ont de la valeur : ils sont larges, fermes et sonores ; les grands souvenirs y sont rappelés avec choix, les grands noms placés heureusement. Au point de vue moral, j'espère montrer, en
1. J'écris wno avec les Mss. et Lachmann, Jacob, Keil, Haupt et Vahlen, L. Millier, Paley, K. P. Schulze. — La leçon uni, généralement attribuée à Hertzberg et que M. Baehrens dit être de Hœufftius et de H. Bosscha, qui est suivie d'ailleurs par Hertzberg, Wralislaw, Baehrens, Palmer, doit être rejetée pour deux raisons principales : 1° Tautorité des manuscrits; 2" les habitudes d'esprit de Properce ; avec uno, il y a une certaine brusquerie, quelque chose de rapide et d'imprévu qui est bien dans la nature du poète ; avec uni, la suite des idées est plus simple, mais il ^ a lenteur et presque répétition, ce qui est bien rare chez Properce. On pourrait ajouter que l'assonance des deux hémistiches du vers 47 (mon, Wïit). sans que cette assonance soit justifiée par la relation syntaxique des deux mots, n'est pas fréquente chez les bons poètes. — Voy. aussi, en faveur de uno, la note de Lachmann à ce vers, édit. de 1816; celle de Paley; contra, Hertzberg, Prop. El. T. III, CommenLy p. 85-86.
réfutant le sixième argument, que Properce y a sauvegardé sa dignité et même son indépendance.
Troisième argument. — Les vers 47-88 sont contredits par les vers 39-42. Le poète vient de proclamer que s*il était né pour la poésie épique, il chanterait la gloire d'Auguste (v. 17-38) ; aussitôt (v. 39-42) il nous dit qu'il ne convient pas à son genre de talent d'aller chercher à Auguste des aïeux phrygiens. Il y a contradiction.
Ainsi raisonne M. Heimreich. Ce raisonnement est fait pour surprendre. « Si j'étais de force, dit Properce, à traiter un sujet épique, je choisirais les hauts faits d'Auguste ; mais pas plus qu'il ne convenait à Callimaque de chanter la lutte de Jupiter et d'Encelade, il ne me convient, à moi poète élégiaque comme lui, de chanter l'origine phrygienne d'Auguste. » Gela s'enchaîne tellement bien que, si l'on modifiait quoi que ce soit dans la suite des idées, la logique en souffrirait.
Quatrième argument. — Au vers i , le poète s'adresse à tous les lecteurs :
Quœritis unde mihi totiens scribantur amores.
Au vers 17, tout à coup il s^adresse à Mécène :
Quod mihi si tantum, Mœcenas, fata dédissent,
nouvelle contradiction.
M. Ileydenreich ^ renvoie là-dessus à Ilertzberg qui a montré ^ que Properce use fréquemment de cette mutation de personnes. L'argument est bon : il n'est pas