CARACTÈRE DE L*ÉLÉGIE
nouissenl en chefs-d'œuvre. Il n'en est pas moins vrai que pour les définir, pour les saisir au vif, c'est à ce moment-là, non à d'autres, qu'il convient de se placer. L'élégie a trouvé son expression la plus belle et la plus particulière dans l'élégie latine : si l'on veut la connaître et la définir, c'est surtout dans les œuvres des élégiaques romains qu'il faut en rechercher les caractères. Il importe bien, dans un intérêt historique, de savoir d'où est venue l'élégie, de quels éléments elle s'est formée peu à peu, quelles figures elle a revêtues avant d'être tout à fait elle-même: mais il n*importe pas moins aux yeux de la critique, en vue d'une définition, de choisir pour formuler cette définition le moment unique où le genre a manifesté davantage ses caractères essentiels. Sinon, l'on s'expose à mêler toute sorte de traits tenant à des époques différentes et à composer une espèce de monstre qui, pour être de tous les temps à la fois, finit par n'être d'aucun et par n'avoir jamais eu d'existence réelle.
On dit par exemple que l'élégie représente la transition de l'épopée au lyrisme; que le poète élégiaque, continuant comme le poète épique à s'appuyer sur le monde objectif, le quitte par moments et prend son essor vers le monde subjectif, domaine du poète lyrique, sans toutefois s'attarder dans cette excursion. Je crois qu'il suffit de comparer aux odes d'Horace, les élégies de Catulle, de TibuUe et de Properce pour se convaincre que l'élégie est sensiblement plus subjective que l'ode: plus intime, individuelle et sentimentale. Les idées générales se font dans l'ode une place bien plus étendue : le nom de l'ami auquel on la dédie ou de la femme qu'on y célèbre, l'incident qui en fait le sujet ne sont très souvent qu'un prétexte pour développer quelque pensée d'un caractère
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objeciif. L'élégie proprement dite, au contraire, retrace rimpression toute personnelle du poète, un événement de sa vie, une souffrance ou une joie de son cœur, et le monde objectif n'y joue un rôle que par l'intermédiaire des souvenirs classiques pour servir de comparaison et d'ornement.
Certes, il n'en est ainsi ni dans l'élégie ionienne ni dans l'élégie attique : Gallinus d'Éphèse, Tyrtée, Archiloque de Paros s'appliquaient à réveiller chez leurs concitoyens l'enthousiasme patriotique. Selon, Phocylide de Milet, Théognis de Mégare mêlaient à des exhortations guerrières des préceptes de sagesse ; Xénophane de Colophon accentuait encore cette dernière tendance et la rendait plus philosophique. Ce que nous savons de Simonide de Céos, l'inventeur, dit-on, de l'élégie thrénétique, nous le montre consacrant ses chants de deuil à des penséesgénérales plutôt qu'à ses afflictionspersonnelles. Mimnerme lui-même, qu'on dit le père de l'élégie erotique, Mimnerme qui célébra Nanno, paraît, à en juger par les fragments conservés, avoir fait dans son œuvre poétique la place la plus large à des lamentations d'un caractère général sur la fuite de la jeunesse et la perte des plaisirs. Le peu qui nous est rapporté d'Antimaque de Cblophon et de Phanoclès, déjà presque alexandrins, prouve suffisamment qu'ils s'inspiraient avant tout de souvenirs mythologiques et de récils traditionnels.
Mais tous ces poèmes, plus objectifs en effet que subjectifs, ne sont pas l'élégie; les premiers n'ont de commun avec elle que le mètre qu'elle devait s'approprier plus tard ; dans ceux qui suivent, sauf peut-être chez Mimnerme, elle n'existe qu'à l'état de germe; ils la laissent entrevoir, pressentir, mais ils n'en donnent pas encore
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rimage entière et dégagée. Il faut arriver à la période alexandrine, à Philétas et à Callimaque, pour trouver la véritable élégie, le genre constitué dans ce qu'il a d'essentiel, bien que son caractère ne doive se prononcer définitivement qu'avec l'élégie romaine. Vouloir, de tous les poèmes composés dans le mètre élégiaque, faire des élégies*, c'est fonder une classification sur des rapports accidentels: il vaut mieux reconnaître que l'élégie, née postérieurement au mètre élégiaque, l'a choisi comme un moule pour s'y couler et lui a dû son nom. Peu à peu, sans doute, ce mètre est devenu surtout le sien; mais il avait servi d'abord à des poèmes d'une assez grande variété d'inspiration et dont la plupart n'avaient avec elle, quant au fond, aucune espèce de rapport. Virgile a écrit les Géorgiques, Stace une partie des Sil^es en hexamètres dactyliques; c'est le mètre épique; les Géorgiques et les Silves ne sont pas pour cela des épopées. Pourquoi vouloir que tous les poèmes écrits dans le mètre élégiaque soient des élégies? pourquoi ranger sous une même étiquette Solon et Properce, Archiloque et TibuUe, Ovide et Tyriée? Le simple rapprochement des noms devait mettre en garde contre le rapprochement des œuvres. La communauté de rythme a peu d'importance : alors même que l'élégie avait pris son caractère propre, alors qu'elle avait inspiré ses chefs-d'œuvre, le rythme qui lui servait, servait en même temps à un genre secondaire qui n'a par ailleurs rien de commun avec elle : je veux dire l'épigramme. Personne ne prétendra que les distiques de
1. C'est ce que veut, par exemple, B!. Robert Scharf, Quœst. Prop. Hal. Saxt 1881, p. 7 :•... verum esse, quod supra statuimusy patet, elegiœ naturam et vim propriam non in argumentOf sed in ^forma metnca esse posilam. •
Martial représentent une variété de l'élégie; cela est fâcheux pour les amateurs de classifications : ils auraient eu ainsi Télégie épigrammatique ^ à côté des élégies militaire, gnomique, thrénétique, sympotique, erotique, que sais-je? Ovide, en écrivant VArt (Taimer^si composé un poème didactique et non une élégie. Ainsi le fait qu'un poème est écrit dans le rythme élégiaque ne sufQl pas pour qu'on ait le droit de le compter parmi les élégies.
Qu'est-ce donc que l'élégie? Laissons de côté ces radis d'objectif et de subjectif, laissons à la philosophie ce qui appartient à la philosophie ; ne perdons pas de vue qu'il s'agit ici de poésie, de sentiment et d'art. « L'élégie, dit excellemmentl'abbéFraguier^doitêtre l'expression d'une mélancolie passionnée. » L'élégie est un poème intime et sentimental; le poète y épanche ses douleurs et ses joies, il y chante surtout ses amours, parfois les amours d'autrui, soit qu'il prenne le sujet dans la vie de ceux qui l'entourent, soit qu'il le trouve dans Thistoire ou dans la mythologie. Il est de l'essence de l'élégie d'avoir de la noblesse; bien qu'elle soit généralement triste, presque toujours grave, elle peut être riante et légère, mais avec mesure, et le comique n'y doit pas trouver de place; la grâce familière est permise, la vulgarité est interdite. Môme lorsqu'une élégie est joyeuse, il faut qu'on y sente la passion, il est bon que la tristesse fasse pointe en
1. Il s'en est faUu de peu : Gruppc (Die Rom. Eleg., t. I, p. 401), en parlant du long fragment d'Herniésianax conservé par Athénée» en relève le tour épigrammatique et approuve Schlegcl d'avoir nommé ce poème une série de petites épigrammes : la transition était trouvée.
2. Mémoires de VAcadémie des Inscriptions et belles-lettres, t. VI. p. 270.
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quelque endroit*; l'élégie spirituelle et gaie, fréquente dans les Amours d'Ovide, marque déjà une corruption du genre. La noblesse de l'élégie est la raison pour laquelle, en dehors de son mètre habituel, un seul est digne de lui servir: le mètre épique. On a vu plus haut que tous les poèmes composés dans le mètre élégiaque ne sont pas des élégies ; la réciproque n'est pas moins vraie : toutes les élégies ne sont pas écrites dans le mètre élégiaque. C'est une élégie, ce charmant poème de Lydia^ attribué sans raison suffisante à Yalérius Caton ; c'est encore une élégie, avec des digressions à la mode alexandrine, cette touchante histoire de Scylla, fille de Nisus, qu'un poète inconnu nous a laissée sous le titre de Ciris; c'est une élégie, cet épisode d'Ariane et de Thésée* que Catulle a > placé dans les Noces de Thétis et qui demeure un de ses chefs-d'œuvre. Néanmoins le mélange d'intimité et de noblesse qui fait le caractère de l'élégie se trouve mieux représenté par le distique où s'unissent le grave hexamètre et le pentamètre moins solennel, plus languissant. Qu'on y prenne garde, en effet : repousser la doctrine qui veut conclure rigoureusement de la forme métrique d'un poème à sa nature, n'est pas une raison pour méconnaître qu'un rythme, par ses caractères, convienne généralement mieux que tout autre à tel ou tel genre littéraire^.
Certains poèmes, qui sont à coup sûr des élégies, pa-