‹ Etudes d'apres FromentinChapitre 1 sur 3 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

CHALLAMl;!. AINH. ÉDl'niUR

LIBRAIRIE ALGÉRIENNE ET COLONIALE 5, rue Jacob & rue Furstenberg, 2

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Cest vraiment une dette de reconnaisshnce et d'affection que nous payons en inscrivant le nom de Fromentin en tête de ces quelques pages ; dette de reconnaissance , car il a été pour nous un initiateur magique dans la recherche et la notion du beau ; dette d'affection, car qui saurait ne pas F aimer après avoir lu ses livres et contemplé ses toiles.

Quel esprit et quel cœur !

Notre plus cher désir serait quun peu de la couleur et des parfums subtils du Sahara et du Sahel fût passé dans nos récits arabes; que les fines exquisses, les délicatesses de Dominique se retrouvassent parfois dans nos

îî iMiEFACË

souvenirs nlpnis et qif enfin le goût si sûr qui n présidé aux Maîtres d'Autrefois nous eut inspiré dans notre nppréeintion du génie serbe.

Quoi qu'il en soit comme valeur de notre modeste travail, nous avons tenu à ï offrir en hommage à cette chère mémoire, surtout au moment où les yeux sont tournés vers f Afrique française cette patrie artistique du peintre et de f écrivain.

Paris, Octobre 1881.

A L'OMBRE

A L'OMBRE

Alger, Mai 1880.

Est-ce bien à Tombre qu'il faut dire, et comment appeler cette obscurité lumineuse et tiède, ces petits centres bruns et dorés, ces taches flottantes et marbrées dont je me sers comme d'abri, de pupitre et de chaise^ d'où je date et daterai ces quelques notes sur la terre d'Afrique ?

C'est vraiment en souvenir de mes longues et fraîches siestes de France, que je décore du nom d'ombre mes places favorites au tronc des orangers, des myrtes, des cèdres, mes recoins sous les voûtes des mosquées, ma natte au fond des gourbis ou les tapis entassés dans la tente fragile ; car que de trouées ardentes, de

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reflets colorés, d'attaques subites, de jets intenses lance à travers tout cela la lumière, c'est-à-dire ici, la vie, la lumière qui s'impose, vous inonde, entoure, éblouit, harcèle, enivre. Son fiat a dû être prononcé au-dessus de cette partie même du grand univers, car elle y règne en maîtresse absolue, en despote inoubliable, elle en a chassé le reste, et d'abord sa rivale fuyante et cachée qui m'accueille indigente et vaincue.

De l'ombre donc où je me repose parfois, où j'observe et rêve souvent à ïorientale, je t'enverrai mes lettres algériennes, écho renouvelé de tes propres souvenirs et que tu réclames avec d'autant plus d'instance qu'il te semble voir déjà cette admirable possession, vrai joyau de la patrie, s'évanouir aux mains de l'étranger qui la convoite. Je crois précieux en tous cas, laissant de côté les complications poHtiques actuelles, d'en fixer sûrement les divers traits de physionomie qui nous avaient échappé, comme de graver plus profondément dans la mémoire de nos cœurs ce je ne sais quoi d'inexplicable, d'intangile, plus saisissable, phis pénétrant ici qu'ailleurs, et qui est Fâme

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des choses. Puis, que de détails oubliés, de faits insignifiants en apparence, gros cependant de résultats, riches de souvenirs et qu'on retrouve avec plaisir. Ils deviennent à la fois un cadre et un commentaire de choix aux narrations des feuilles publiques, donnent du relief aux événements et font pour peu qu'il s'agisse de lieux fréquentés, de personnaHtés connues, qu'on s'y intéresse comme à sa propre chose et qu on en aime davantage la patrie.

Je commence là où tu préférais l'asseoir, sous les trois palmiers au bord de la mer, de l'autre côté de la route qui longe le Jardin d'Essai, cet Eden de bosquets enchanteurs, d'allées mystérieuses et embaumées, dont la faune et la flore exotiques vous transportent aux divers royaumes du Soleil et condensent étrangement la couleur et les parfums des végétations tropicales.

Autour de moi, des muletiers espagnols, le mouchoir noué sur la tête, dorment étendus ; messieurs leurs baudets se roulent voluptueusement dans le sable ; des Kabyles traversent le chemin d'un pas rapide au milieu de nuages de poussière dorée ; Alger blanchit toujours

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là-bas, enveloppée du calme majestueux des soirs ; le paquebot file avec regret pour France et la mer déroule incessamment son flot bleu frangé d'écume. Le vent humide, salé, aux saveurs aromatiques dessèche les maigres eucalyptus de la rive et secoue les palmes frissonnantes. Dans l'immense arc de cercle formé par la baie, les maisons de campagne s'entrevoient nombreuses sous leurs feuillages vert sombre, rouges, ocres, violets ; les palais, les minarets, les cimetières se détachent en plaques crayeuses. Pas d'oiseaux ; seuls les goélands du port rasant la vague et le moineau, le même partout, terne et bruyant.

Ce cher petit a cependant l'air honteux ici; il semble désirer un brillant plumage à l'unisson des splendeurs environnantes, ne se pas sentir autant chez lui que sous le chaume des granges rustiques. Il ne songe pas que deux ou trois de ses pépiements monotones sont préférables à l'écrin des paons, aux rubis et aux topazes de l'oiseau-mouche ; c'est la douce musique qui fait revivre en une seconde les meilleures heures de la jeunesse au pays natal.

Aujourd'hui vendredi, les corricolos étaient

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pleins, selon Thabitude, de Mauresques se rendant avec leur progéniture au cimetière-promenade du Hamma. Elles m'ont imprégné des fortes odeurs de jasmin, de musc que transpiraient leurs haïks de soie et leurs pantalons de cotonnade. Elles se servent aussi de je ne sais quelle substance capiteuse, presque nauséabonde, achetée dans de petites boites peintes et qui par ce temps de symbolisme mercantile pourrait s'appeler l'essence résumée des goûts arabes.

Une Juive de vingt ans, tout de velours et d'or, était empilée avec nous. J'ai offert des oranges à son Benjamin qui nous a servi de trait d'union. Elle venait guetter comme beaucoup d'autres de ses coreligionnaires, le départ d'un illustre rabbin du Maroc, lequel doit prendre, sur la route, congé de ses hôtes israéhtes d'Alger. J'irai la retrouver tout à l'heure et assister aux adieux et bénédictions lévitiques.

Quelle admirable nature, quelle végétation luxuriante, quelles richesses éparses et variées m'entourent, tu le sais ; chaque pelletée de terre semble remuer de l'or et je voudrais voir ici nos amis de France pour leur faire apprécier

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ce sol béni, cette conquête d'avenir qui ne nous coûteront jamais trop cher à garder. Cependant ces prairies, ces moissons, ces mille produits divers qui ondoient au souffle des zéphyrs de la Mitidja, cette végétation hâtive, fermentée, aux pousses folles, n'est point en résultat final l'équivalent de la fécondité calme, humide, suave de nos champs de France.

L'eau manque et manquera probablement toujours ; l'eau qu'appelle et attend l'indigène comme une manne céleste.

Ça et là, j'entends bien le bruit lent, uniforme , doux , des chevaux qui tournent en cercle versant avec peine, dans mille petits canaux, l'eau des norias ; une brise fraîche que saluent les cris, les piétinements, les bonds des gazelles, des autruches et des paons, arrive de la mer ; le retour des pêcheurs maltais qui dansent sur la vague, agitant dans les mailles des filets leurs brillantes captures semblables au plomb fondu, annoncent probablement l'orage ; mais qu'est-ce que quelques gouttes d'eau et puis les vapeurs noires qui courent là-bas ne vont-elles pas se perdre dans l'invariable bleu du ciel.

J'ai rejoint vers six heures le bord du chemin où stationnaient des bandes innombrables de loudi, hommes, femmes, enfants. Je n'ai plus revu ma voyageuse, mais j'ai pu examiner à loisir cent autres R.achels, Agars ou Rebeccas plus belles, engoncées, diaphanes, guindées, sales, tristes, les unes que les autres. On oublie les laideurs historiques, les vices de ce peuple plus maudit, honni, proscrit, voleur, puant ici qu'ailleurs, en présence de la majesté de l'exil et de la souffrance. Il devient touchant dans ses démonstrations, alors que ses membres se serrent les uns contre les autres sentant bien qu'ils n'ont rien à espérer en dehors de la famille rehgieuse ; et c'est presque en ami, en frère, que je me mêle à ces gens qui n'ont point encore lavé leurs mains du sang du Golgotha, ni effacé l'anathème qui les marquera éternellement au front.

Le vieux rabbin arrive, véritable ombre animée des grands-prêtres du temple. Centenaire, drapé dans les phs flottants d'une toge brunrouge dont un simple pan ramené lui couvre la tête, il porte la longue barbe blanche des patriarches ; aveugle, il marche comme Jacob

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appuyé à Tépaule d'un jeune homme et bénissant ceux qui rapprochent. Il y a dans cette figure de vieillard, dans sa cécité, dans sa démarche, dans le groupe où il s'encadre, un monde de souvenirs antiques qui ne demandent qu'à être évoqués. C'est Moïse et c'est Joad entrevus dans les illustrations de la Bible maternelle ; c'est Œdipe et Antigène excitant de juvéniles attendrissements ; c'est Homère ou mieux l'incarnation de milHers d'années.

Il reçoit tout ce qu'on lui offre, mais en fait trois parts : une pour ce qui lui est nécessaire, l'autre destinée à Jérusalem où il va mourir dans une sorte d'initiation suprême, la troisième est rendue aux pauvres. Il a passé sa vie au Maroc ; le Maroc, c'est-à-dire la terre des martyrs pour la race juive ; aussi les femmes baisent la robe du saint dans Israël, les hommes s'inclinent sous sa main. La foule bariolée où se mêlent les turbans noirs, les vestes sombres aux boutons d'argent, les ceintures et les serre-têtes de brocart, les chéchias et les casquettes, presse ses rangs, se masse, avance et recule ; le Ghetto est sorti de ses antres, il vide sans lésiner ses coffres-forts et

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recueille à la place la poussière qu'ont marquée les sandales de son pontife.

On est si heureux et si fier de voir que loin de me moquer, je sympathise au contraire, qu'on fait le vide pour me céder la place. On explique au vieillard que je suis un chrétien aimant les Israélites, et ses deux mains ridées, tremblantes, s'élèvent vers le ciel, les mots de cette langue de l'humanité depuis Babel, l'hébreu aux sonorités prophétiques, aux images incomparables montent à ses lèvres en une bénédiction : « Que le Dieu d'Abraham, € d'Isaac et de Jacob répande sur toi ses « faveurs, qu'il les répande sur les enfants de e tes enfants ; que ta demeure soit paisible, tes <x troupeaux nombreux ; puisses-tu ne jamais a connaître les douleurs de l'exil et les an- « goisses de la maladie ; endors-toi du dernier <r sommeil dans la paix du Saint des Saints. »

Ils disparurent, rabbin et foule, marchant à petits pas vers l'Orient, cet éternel berceau des religions, des arcanes, des mystères ; le pays où se devine la trace des anciennes vérités obscurcies par l'erreur, des premiers bonds chancelants de l'intelligence humaine ; l'Orient

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vers lequel comme le peuple de Dieu, chrétiens, musulmans, païens , philosophes , druides, prêtres d'Isis, brahmes et bonzes ont ou ont eu le regard tourné attendant ce qui doit venir. Sauveur ou Lumière, Dieu ou Soleil. Je regagnai de mon côté, en suivant le bord de la mer, Alger noyée dans des vapeurs roses, bercée au murmure prolongé des soirs, enveloppée dans ce mouvement reposé auquel tu ne te lassais pas d'être mêlé.

On y peut en effet coudoyer les plus étranges costumes, étudier les types les plus singuliers, aspirer les odeurs les plus contraires. Ce sont les Biskris emplissant aux fontaines leurs cruches de cuivre ; les négresses déhanchées remontant leurs couffins d'oranges ou de dattes ; les cavaliers du Gouvernement passant ventre à terre dans leurs burnous rouges sur leurs hautes selles brodées ; les iVrabes de la tente venus pour vendre ou pour acheter, drapés, dédaigneux, observateurs ; les Mauresques voilées jetant un dernier regard à la rue sur le seuil de leurs lourdes portes ; les brunes Espagnoles qui sortent des fabriques, vraies volées d'oiseaux; les marins en chapeau ciré, en favo-

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ris, qui se balancent par bandes, les Chinois, les Japonais, les Américains, dont les navires ont jeté Tancre dans le port ; les Anglais blonds et raides, les Turcs gras et lents ; et, se chargeant de donner à ce brouhaha la note française, les zouaves rapides et chantants. Sous tous les pavillons, avec ou sans mats, illuminés de fanaux bleus, verts, rouges, jaunes, navires à voile ou à vapeur, cuirassés, frégates, paquebots, corvettes tartanes, bricks, felouques, aux flancs allongés ou rebondis, sveltes ou massifs, dorment à l'abri des quais.

Fruits, huiles, parfums, blés, mines, ivoires, mille produits précieux partent de ce grenier de Rome, s'écoulent par la seule voie ouverte; que serait-ce si, élargissant ce coin de l'Afrique comme entrepôt et débouché pour les contrées sahariennes, on faisait d'Alger ce qu'il devrait être, un port plus grand que Gênes, Marseille, Londres, San-Francisco, un centre unique au monde, le marché des pays^du soleil.

Alger, Mai 1880

Le calme et la fraîcheur de ma cour mauresque me donnent envie de reprendre ma correspondance interrompue. Ali, mon domestique indigène, est aux provisions, personne ne me dérangera et j'en profiterai pour te résumer quelques détails anthropologiques et historiques sur les deux peuples qui se partagent ici le sol et rinfluence, Arabes et Kabyles. On les confond habituellement et bien à tort ; origines, croyances, haines, sang et patrie, tout les sépare ; comme deux fleuves ils coulent sur le même sol sans jamais marier leurs ondes, ici tièdes, là glacées ; l'un paisible fécondant ses rives ; l'autre impétueux brisant les obstacles.

Tu te rappelles ces hommes rustiques, à peine vêtus, aux figures de soldats et d'ascètes, maigres, pâles, nerveux, que nous rencontrions sur les routes avec de lourdes charges

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ou que nous regardions travailler accroupis çà et là. Actifs, intelligents, sobres, ils formaient avec les Arabes un contraste tellement frappant qu'une curieuse sympathie nous attira souvent vers eux. Nous leur achetions bracelets, bagues, éperons, nous leur avons fait réparer mille objets et toujours nous les retrouvions à leurs places habituelles, graves, muets, attentifs, inclinés sur leur travail. Pendant ce temps, indifférente, moqueuse, passait la foule des burnous éclatants, les Bédouins sur leurs coursiers écumeux, les Maures l'éventail à la main.

D'un côté, des cavaliers et des rêveurs, dormant sous les colonnades ou sur les tapis des mosquées, humant leur café ou jouant de la flûte, laissant des heures entières leur pensée voltiger dans l'invisible ou leurs têtes reposer sur le sein embaumé des femmes; de l'autre, des lutteurs pour la vie, énergiques, rudes, sombres, avec deux amours au cœur: la patrie, la famille.

Les Kabyles, dont les représentants que tu as vus étaient des sujets séparés, voyageurs, habitent les hauts plateaux des montagnes qui

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traversent l'Algérie, du Maroc à la Tunisie , ce sont les anciens propriétaires du sol, le peuple d'origine, les Berbères. Plusieurs de leurs tribus sont restées célèbres dans l'histoire de la conquête, par leur indomptable énergie, leurs incursions subites et sans cesse renouvelées : les Beni Snassen, les Rezaouas, les Khoumirs, les Ouchetas sont Kabyles. Envahisseurs et musulmans, les Arabes ont courbé sous le cimeterre les descendants des Numides, sédentaires et chrétiens. De là ces différences profondes et inexplicables au premier abord entre gens habitant le môme sol, sous le môme ciel, vêtus à peu près semblablement, ayant en apparence mêmes pratiques rehgieuses.

Et d'abord, le Kabyle monogame laisse sa femme marcher tête haute, front découvert; elle figure aux contrats, reçoit les hôtes, a ranaya ; cette prérogative formidable, unique, que nous retrouverons tout à l'heure ; en un mot, c'est une âme, une épouse et une mère. La femme arabe n'est en général qu'une esclave hébétée, une bête de somme et un jouet gardé sous clef. Le Kabyle bâtit, a son toit, son village ; l'Arabe transporte les tentes de son

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douar au gré des événements et des caprices.

Avec ses djeinaâ ou assemblées communales qui sont ouvertes à tous sans distinction, où les anciens les plus dignes siègent seuls ; ses charges publiques qui sont réellement une charge honorifique, le titulaire devant justifier de ses dépenses et prendre dans sa bourse quand le fonds général ne suffit pas, et enfin ses règles, ses lois séculaires constitutives, les kanoun, la race kabvle donne un modèle merveilleux d'Etat patriote et libre.

L'individualité est respectée jusqu'au scrupule, chaque homme est une âme ; aussi n'y a-t-il à proprement parler ni riches ni pauvres, ni grands seigneurs, ni vassaux, le burnous troué à sa place au vote, les jardins de la commune sont ses jardins, la collectivité l'enterre et porte son deuil.

Le vice charnel est odieux au Kabyle ; le sodomiste est banni, l'adultère lapidé, l'enfant illégitime est hors la loi et étouffé par sa propre mère.

Vamin ou chef de village tient table ouverte ; la commune tue et distribue la viande à ceux qui se présentent, non comme une aumône,

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mais comme un droit acquis. Le respect réciproque partout ; celui qui ne répond pas au salut est puni, Fan^ya du mendiant vaut celui du marabout.

Et c'est ici le moment de te parler de deux admirables coutumes kabyles. La première, l'anaya, est une sorte de délégation du pouvoir propre, du respect dû à chacun.

Un objet quelconque représente l'individu : y toucher, toucher à celui qui le porte et s'en réclame, c'est toucher non seulement à celui qui Ta remis mais en quelque sorte à la société kabyle tout entière.

Il y a quelques années, le fils d'un marabout du Djurjura avait remis en mmya à une femme qui le désirait, un magnifique foulard broché qu'il portait habituellement. Assassin d'un membre de la famille, le frère de celte femme était surpris quelques années plus tard par le marabout ; déjà les fiissas étaient tirés, quand le misérable hurlant <x aimya » jeta à la face des justiciers le morceau d'étoffe si connue; les bras retombèrent et il put passer à l'étranger. La seconde est ce serment de mort qui lie entre eux les jeunes hommes sacrifiés à la défense

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du foyer. Une fois marqués par le sort de ce sceau glorieux, comme les vestales ou Spartiates antiques, ils deviennent sacrés, leurs volontés sont des ordres, leur famille s'élève au premier rang. Ils meurent toujours ou du moins ne reviennent jamais.

Ces quelques lignes suffiront à te faire comprendre ma sympathie profonde et raisonnée pour ces hommes nobles, indépendants, laborieux. Ils ont pris de la vie le côté sérieusement pratique, réel ; F Arabe qui lui aussi ne manque certes pas de grandeur, en prend le côté futile, extérieur, poétique : à chacun son lot et son rôle.

Blidah, Juin 1880

Tu te souviens peut-être de cette maison solitaire, dissimulée au fond du ravin à quelque distance de la ville; elle était un peu en dehors de la grande route, mais on y accédait par un étroit et court sentier. Ferme abandonnée, fortin démantelé, auberge à Toccasion, officiellement buvette ; on pouvait aussi bien lui donner chacune de ces qualifications. Nous allions parfois jusque là, le soir, en causant, pour y boire au clair de lune quelques verres de limonade sous la tonnelle desséchée ; ça sentait le mauvais lieu des villes de province en France^ le rendez-vous hors barrières des petites garnisons. Mais après la marche, un verre ébréché, un banc vermoulu, beaucoup de silence, nous attiraient ; si ce n'est un peu aussi les deux belles filles du maître de céans, le senor Ferez. Les allures générales du retira,

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la sauvage physionomie du site nous causaient toujours, à tort sans doute, un frisson peureux et notre imagination y habillait vite en guérillas de la bourse, patrons et buveurs. Quoi qu'il en soit, chassé de chez moi par la chaleur et l'insomnie, j'y suis retourné hier, avec, je l'avoue, le désir de satisfaire certaines curiosités rétrospectives.

Ferez qui semble éternellement porter sur ses épaules et sa conscience les crimes de plusieurs générations et le fardeau de leurs croix, tant il est sombre avec un regard en dedans, m'a salué sans avoir l'air étonné. Assis comme d'habitude sur cette poutre grossièrement équarrie qu'il dit destinée à réparer son hangar, il portait cette large ceinture de flanelle rouge où il dissimule son couteau, un pantalon de velours, et un gilet à festons sur sa chemise entrouverte. A quoi songe-t-il ? Que fait-il? De quoi viL-il, pensais-je ; car une outre de vin, trois litres d'alcool et de maigres poules qui picorent le fumier de sa mule ne constituent pas une exploitation sérieuse ; et je n'espérais pas plus cette fois que les autres arriver à résoudre le problème. Un peu de sang dans le

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passé, beaucoup de vols actuellement, voilà quelle me semblait être la base de son existence.

La nuit, tombée depuis longtemps, s'avançait; un vent chargé de poussière épaisse secouait la masure ; au loin on entendait hurler les chiens des douars ou le galop précipité d'un caïd plaideur et retardataire regagnant sa tribu. J'entrai à l'intérieur, ce que nous n'avions jamais fait. Ça y rappelait un peu les posadas de Rougeron, un peu les gourbis, beaucoup les bastides du Midi ; c'était un ensemble heurté, voyant, riche et sale, rustique et citadin, aussi bien une hutte de chasse qu'une taverne de rôdeurs, une tente de saltimbanque qu'une cuisine de ferme. Sur la longue table graisseuse un encombrement de plats entamés couverts de mouches ; des escabeaux noircis et un canapé éventré ; le lit en désordre caché sous des rideaux fantastiques. Des serpes, des brides, des fusils accrochés pêle-mêle avec une guitare, un chapelet, des spadrilles et des bottes. Une forte odeur de poisson, de lait aigre, d'huile rance mêlée au parfum de ribambelles d'oranges et au musc des jupons entassés. Du vin noir et épais dans des carafes et

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des œufs dans une poêle sur un brasero éteint.

Conception m'accueillit joyeuse et insouciante, guère plus surprise que s'il eut été convenu que je reviendrais, me regardant de ses yeux hardis et voilés, un flux de paroles sur les lèvres et ne songeant à m'offrir ni boisson qui justifiât ma présence, ni siège qui m'autorisât à rester. Je me servis quelques gouttes d'absinthe> et, aussitôt tirée de son extase ou plutôt ramenée au positif, elle se précipita vers le puits avec sa gargoulette. Quand elle m'eut inondé d'eau tiède et saumâtre, elle me parla de Juanita qui Ta quittée, reniant sa foi pour aller habiter sous la tente avec un Arabe ; elle me refit un drame où l'admiration et l'amour, les angoisses et la lutte se mêlaient en éclats de voix sonores, en soupirs harmonieux, en rires furtifs et en larmes abondantes. Je me gardais bien de l'interrompre pour lui dire que j'en connaissais le dénouement et lui enlever des illusions qu'elle conservait. Voici le récit en entier, achevé pour toi seul. La première partie en a été dorée par Conception qui n'y voit qu'amour profond, poésie étrange, rêves durables ; la fin m'en a été assombrie par

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Juanita, alors qu'elle me vendait, sanglotante sous sa mantille, des camélias près du port, à Alger, et me faisait jurer de ne jamais reparler d'elle aux siens.

Que dis-tu de ces révoltes de Tâme dans ces deux petites Espagnoles roulées sur le fumier du vice ; quel hommage rendu à la fidélité et à la vertu que ce dédain des infidèles chez Tune et ce regret de la chair souillée chez l'autre? Natures doubles, ardentes et faibles, généreuses et lascives, basses et Hères ; vierges martyres si on les force au lupanar, prostituées aux bras de leurs amants.

Haineux, défiant, soupçonné. Ferez ferme tous les soirs l'enceinte de ses bâtiments qui comme presque toutes les fermes do colons a des murs élevés. Il ne put cependant empêcher le fils du caïd des Oulad Ameur, le bel Abdel-Kader ben Mered, de franchir les obstacles et de rejoindre ses filles qui le soir jouaient aux cartes ou chantaient dans les cours.

Comment les avait-il connues ; les avait-il déjà rencontrées ailleurs ; pourquoi ne s'effrayèrent-elles pas? Autant de questions insolubles ; car en ces sortes de choses, la femme

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ne parle jamais, ne s'étonne de rien, dissimule toujours. Ce que je sais c'est que Juanita, brune comme une vraie descendante des Maures d'Espagne eut bientôt les préférences du musulman peu fait pour juger à sa valeur Conception, merveilleuse blonde aux reflets fauves des madones de Vélasquez, dont la carnation a la transparence et l'éclat, fille douce et active, avec les qualités et la beauté des brunes sans en avoir ce pareil dans les lignes, ce commun dans l'expression, ce dur dans les tons qui sont leurs défauts.

Les mois s'écoulèrent, et à la fin presque chaque nuit, la jument du jeune arabe attendait son maître, immobile et muette, en vrai coursier prédestiné aux surprises, broutant les tiges des lentisques et des myrtes sur la cime du coteau. Ferez se douta-t-il de la vérité et avec sa froide rancune pour Thumanité éprouvat-il une jouissance mauvaise, car la morale ne lui pèse guère, à voir, pris au piège, cet aigle qui venait s'adoucir auprès de ses colombes? Ou crût-il simplement à des essais de maraudeurs ? Mais un dimanche après avoir examiné les piétinements laissés sur le sable et les éra-

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flures involontaires faites aux arbres, il profita de l'absence de ses filles venues à la ville pour s'y montrer quelques heures à l'église et dans les boutiques , et encastra habilement des tessons de bouteille sur la creto et tout alentour de ses murs.

Le soir même, sans plainte , sans forfanterie, souriant de son beau sourire, pâle et ensanglanté, Abd-el-Kader paraissait comme d'habitude ; et ces filles qui le jouaient peutêtre et prenaient en pitié ses humiliations de sauvage courbé devant fidole, ces rieuses insouciantes déchirèrent à belles dentS; pour le panser, leurs mouchoirs brodés, l'épongèrent de leurs petites mains tremblantes. Puis, quand on entendit les pas lourds du père rôdant avec ses sloucfhis, inquiet de savoir l'effet produit, et qu'elles virent le jeune homme, sans hésiter une seconde, bondir en haut de la muraille, y enfoncer ses chairs, se retournant dans un dernier regard, on peut dire qu'il emporta leurs cœurs dans les pHs de son burnous ; ne sont-elles pas nées au pays des héroïques et folles amours, ces sœurs des gitanas et des Marie de Padilla, des Léonor et desChimène?

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Trois ou quatre jours plus tard, Conception, les yeux rouges, servait seule les clients et son père l'avertissait brièvement de prévenir sa sœur quelque part qu'elle se trouvât de ne jamais rentrer au gîte, pour lui éviter la peine de lui ouvrir le ventre.

Il se moquait du côté scabreux de l'aventure, mais cet orgueil d'hidalgo que transpire chaque Espagnol par les trous de son vêtement se révoltait de la savoir sous la tente d'un des esclaves chassés de Grenade ; peut-être aussi se considérait-il un pou comme volé de l'argent que les charmes de sa fille attiraient à sa caisse. Jouer du couteau ou jouer de l'éventail sont choses qui, quand elles rapportent des doiiros, ne compromettent en rien la dignité espagnole, le peuple même en saisit difficilement la criminalité. Juanitadésillusionnéeavecl'affaissement des premiers spasmes, écœurée après une griserie momentanée, n'avait ni fintelligence assez large, ni l'âme assez grande pour embrasser les horizons de la hbre vie nomade et comprendre les chevaleresques prodigalités qu' Abd-el-Kader semait sous ses pas ; l'ennui de la rue, le regret des trivialités de sa vie antérieure, des

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bavardages niais, des succès de chrysocale, la prirent. Elle brava le Hissa de son amant comme elle avait bravé la navaja de son père, fuyant aussi volontiers les coussins du borclj que les dalles boueuses de la posada, et vint là où l'appelait son humeur d'oiseau passager, de cigale chanteuse.

Vivre de sirop et d'oranges au milieu des rires et des coups d'œil, avec une mantille, des bas chinés, une jupe de velours, des souHers roses et un scapulaire ; rêver derrière les pilliers de cathédrale, fredonner couchée, danser au bruit des castagnettes, vendre aussi naïvement des baisers que des fleurs, aimer de toute son âme un jour, pour tomber enfin ivre et vieiUie, mais toujours coquette et belle, le crâne fendu au coin d'un carrefour, les pieds dansl'égout, la tête sur ses bouquets de jasmin ; voilà l'idéale destinée de la senorita, la fin prévue et acceptée.

Cependant, le vent avait augmenté, la chandelle vacillait dans son support de fer ; une tempête sans pluie, sans éclairs ni tonnerre, mais avec un ciel de cuivre, des trombes épaisses et rugissantes, pHait les vitres, dépouillait les

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figuiers : les chiens étendus semblaient morts, le patron avait disparu. Conception enhardie par la solitude, l'impossibilité où je me trouvais de partir immédiatement, Tabsence de son père, souleva une lourde portière de velours de Gênes tachée et lacérée par des mains malhabiles, et que retenaient à la muraille des clous barbares, puis me poussa dans une seconde pièce obscure. De petits cris de surprise, des froissements d'étoffe, des chuchottements, une odeur fade et tiède m'apprirent qu'un essaim de femmes s'y tenait blotti. On maintint le rideau accroché, pour nous faire bénificier de la lumière laissée dans l'autre pièce où elle devait tromper extérieurement sur notre présence, et en même temps favoriser les mystères féminins. Je ne pouvais en effet me rendre compte, à travers la pénombre, des dessous plus ou moins vilains de mise en scène, et gardais un peu d'illusion sur les costumes fripés, les visages pâlis par la fatigue et maculés de sueur.

Quand, assis sur une natte, mes yeux eurent enfin déterminé les silhouettes qui s'agitaient dans ce clair-obscur à la Pvembrandt, je distin-

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guai trois mauresques, deux jeunes et une vieille, la mère sans doute ; une Juive superbe et une négresse servante. Le mystère de la vie de Ferez s'expliquait enfin, et je m'empressai de jouir en artiste de ce rare spectable offert par des circonstances imprévues , d'étudier mœurs et types.

Les jeunes mauresques étaient le constraste dans un môme genre, les deux pôles de la beauté arabe essentiellement une dans sa physionomie générale. Tima, épaisse, aux chairs d'ivoire jauni , aux seins volumineux et tombants, aux hanches larges et rondes sous un pantalon de brocart, avait le pied et la main d'un homme, la taille élevée ; on eût dit que du sang de Turc ou de Koulougli bleuissait ses artères. Je ne sais quelles effluves voluptueuses, quelle grâce sensuelle, quelle irrésistible attraction, s'échappait de ses gestes, rayonnait de ses poses, découlaient de ses regards ; corps splendide, charpente athlétique, on la reconnaissait bien pour une sœur de ces Arabes de la tente si sveltes, si pondérés, si harmonieux, si forts, si nerveux et si doux. Yamina, était une enfant fée, création des houris et des

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djinns ; des pieds et des mains à peine indiqués, des yeux lumineux et immenses, sur lesquels battaient des cils recourbés comme les ailes d'un oiseau de nuit, des seins durs, fondus et étroits à la base, s'arrondissant au bout comme le col évasé d'une amphore, ces seins arabes que tu as vu dans les fresques d'Horace Vernet ; un rêve de pureté, de poésie, le génie des nuits africaines taillé dans du marbre rose et noir. Elle dormait à demi sur un entassement de coussins et de tapis, aux rayures bizares, agitant lentement son éventail d'aloès.

Grande, grasse, blanche, les cheveux rougis avec le lienmh, la juive Judith s'occupait à faire bouillir du café sur un fourneau de terre. Sa jupe bariolée était serrée autour des reins et du buste par un fichu frangé de guipures et noué à la diable, ses pieds nus et rouges traînaient dans des galoches éculées. Active, complaisante, ne riant jamais, avec des ports de tête attristés comme si elle pleurait toujours sur le temple détrui ; avide, sans pudeur, pâle, puante avec les poses sculpturales d'une cariatide, la commissure des lèvres sanieuse, l'œil lascif ; une statue grecque sur un fumier ; elle avait

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toutes les splendeurs et tous les vices de la famille Israélite.

La négresse était un sang-mêlé qui avait perdu les exagérations bestiales, les traits horriblement saillants, les formes en dehors, nez épaté, lèvres pendantes, fesses énormes de sa race ; douce, souriante, avec des dents de jeune tigresse, elle semblait, enveloppée dans son hciïk bleu, être quelque prêtresse des bords du Nil. Familière comme un enfant, rampante comme un chien, elle s'amusait avec un anneau de cuivre tombé des rideaux et chaque mouvement de sa chair huileuse trahissait Fodeur des descendants de Gham.

Accroupie dans son coin avec le nez busqué. Des yeux ronds et jaunes d'oiseau de proie, effarouchée, ratatinée, parcheminée, édentée, avachie, hargneuse, la vieille arabe retenait autour de son menton et de sa poitrine les phs d'un voile étriqué, lavoché, jaune, comme si elle eût eu encore des beautés à défendre contre les regards indiscrets. Mais la rude vie de la femme musulmane Favait brisée ; la débauche quotidienne, le travail, les coups faisaient à trente-cinq ans, de la mère des deux

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magnifiques créatures apparues plus haut, un petit squelette desséché et branlant, une sorte de servante idiote tout au plus propre à rôder marchés et ruelles, le couffin d'une main, le bâton de l'autre ; on se demandait vraiment à quel sexe appartenait ce bipède. Et cependant un reflet de passions intérieures ardentes, passait dans le regard clignotant, le souvenir des anciens jours réchauffait par instants le masque glacé, la tête curieuse, stupide, envieuse avançait ou reculait avec des mouvements de cou rappelant le chat, la poule ; et l'âme aux grandeurs natives sommeillait encore dans cette momie, car Conception me pria, sans qu'il en fût besoin, de ne faire aucune allusion à la profession présumable des odalisques ses filles, de ne rien dire qui pût montrer que je comprenais leur situation délicate, cela rendant habituellement la vieille furieuse. C'était déjà assez humiliant de les montrer sans voiles à un roiimi !

Au dehors, la tempête grondait toujours par rafales ; chacun se livra, suivant ses goûts, à des occupations particuhères. Conception allait et venait, racontant mille riens, sautillant

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comme un oiseau avec des roulades de chants, des pas de danse, des claquements de castagnettes; elle apportait des jeux de cartes espagnols aux personnages étranges, de Teau, des fruits. Accoudées, silencieuses, les mauresques fumaient. La juive comptait de la monnaie et servait du café sur de larges plateaux, pendant que la négresse ouvrait et fermait les coffres arabes, la petite malle de Conception, d'où elle tirait, pour me les faire admirer avec des ébaliissements intraduisibles : des jaquettes soutachées, des pantalons de soie, des calottes brodées, des bracelets d'argent massif, des babouches de velours ; puis des mantilles, des éventails, un livre de messe, des images, des poignards et des cohiers.

L'air de la salle s'alourdissait, les paupières commençaient à se fermer malgré les bourdonnements du derhouka et les pincements de guitare ; je surpris quelques bâillements, des dispositions de coussins pour s'étendre et dormir. Après quelques douros indirectement offerts à la maîtresse de céans, sous forme de perte au jeu et lancés dans la sébile de la juive, je demandai la main à Conception qui me guida

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au milieu des bahuts, des immondices et des sloiicfhis, et dépassant heureusement le seuil principal, je repris le chemin de la ville.

Les chacals se lamentaient ça et là ; des biirnous s'effaçaient parfois dans les verdures. Un coup de fusil lointain, suivi de bruits de paS; me laissa supposer que quelque voleur de moutons venait de tomber sanglant, comme cela arrive chaque jour, au revers d'un talus ; et, peu désireux de rencontrer bêtes et gens, je me hâtai vers le gîte.

Chez les Beni Medjeur, Juin 1880.

Je viens enfin de mettre à exécution un projet dont notre ami C. m'avait autrefois donné l'idée. Tu sais qu'après avoir connu tous les charmes de la vie des capitales , après avoir occupé des situations brillantes, il a dit adieu aux unes et aux autres, et est allé vivre en arabe chez les Arabes. Après avoir vu de près les convoitises, les haines, les jalousies, les petitesses des hommes dits civiHsés, il n'a qu'à se louer du miheu où il habite en paix depuis des années.

Je ne puis, ni ne veux, mener une existence semblable à la sienne, mais je veux étudier l'Arabe de près, et pour cela je n'habite pas un bordj de caïd, une maison de campagne isolée, comme le font tant de nos camarades ; j'ai voulu vivre en tribu dans un gourbi. J'ai donc acheté le nécessaire, et me voici actuellement

A OMBRE

installé avec Ali, et Mohammed une recrue cle sa connaissance, à quelques lieues seulement de Milianah, au pied du Zaccar, sur les bords du Chéliff.

Autour de moi se trouvent les propriétés d'acfhas et de caïds amis ; je suis donc en sécurité et puis m'approvisionner facilement. Sur un petit coteau tapissé d'une herbe drue et parfumée, mon cjourhi se dresse au milieu d'un carré d'aloès, de cactus et de figuiers ; autour mille coteaux semblables parsemés de gourbis pareils au mien. A l'horizon, des Arabes qui passent galopant, des chameaux qui errent, des femmes courbées arrachant les herbes sauvages. Un calme solennel pèse sur l'ensemble du paysage qu'éclairent les tons crus d'une lumière blanche, intense, et que terminent en tons adoucis dans les lointains vaporeux des chaînes circulaires de montagnes bleuâtres. Les heures s'écoulent rapides comme au bord de l'Océan. L'éternelle voix des choses y chante comme le font les flots dans le silence ; elle y parle de soleil, d'amour, de cavales et de glaives, de danses et de guerres ; elle y évoque en visions étranges les hordes tumultueuses de l'Islam et

les figures pacifiques de la Bible. Ce sont tour à tour les califes, les sultans, les Abencérages, les Jacob, les Laban, les Ruth, les Booz, la Vierge qui défilent dans le même cadre, environnés de leurs merveilleux accessoires de décors identiques : les puits dans le sable, les tentes sous les palmiers, les pasteurs en tunique de laine, au bâton recourbé.

Je rends visite à mes voisins. On me reçoit bien ; après avoir écarté les aboyeurs, on m'offre du lait aigre, des dattes, je m'assieds et je cause parfois avec des éclopés de nos guerres françaises. La poudre, la bataille....; à ces mots l'œil de l'Arabe s'allume, il porte ces goûts à l'état d'instinct ; et ruban rouge ou jaune, ces hochets en forme de croix qu'il a teints de son sang, il les étale toujours en vieil enfant sur son burnouS; sans s'apercevoir qu'ils sont une condamnation de ses croyances intimes et un indice patent de sa servitude. Si j'offre un revolver, je ne puis plus partir sans avoir absorbé une diffa complète, couscous, mouton rôti, et sans remporter tapis, flissas, grenades ou oranges. L'Arabe aime à donner, mais il aime aussi à recevoir et encore

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mieux à prendre, tout le tente ; aussi je me clôture soigneusement le soir, me défiant d'abord de mes deux compagnons.

Les gourbis ne sont pas la demeure de peuplades stables ; on y reconnaît la main de gens de la tente qui ne font rien de permanent.

De la terre battue, des pierres sèches, des branchages, et voilà; ce sont des huttes de bûcherons, séparées en deux par un grand tapis. Le foyer est au centre, les animaux dans un coin, les vases, les coffres dans un autre. Les femmes se tiennent dans le fond, derrière le rideau ; les hommes sur le devant, salle des hôtes. Galopant nuit et jour, avec un chmat invariablement sec et brûlant , l'Arabe n'y songe point pendant l'été ; mais l'hiver il semble désorienté : sans abri , sans chaussure , à la première neige , après quelques jours de pluie , il ressemble à ces pauvres oiseaux transis dans les bosquets, aux cigales mourantes qui ont toujours compté sur le soleil . Peuple d'enfants, il en a les crédulités, les convoitises, les jalousies, l'imprévoyance, les colères.

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Notre voisin le plus proche était parti, la semaine dernière, pour la fantasia du Sidi Daoud annoncée par des cavaliers dans tous les douars. Une rancune ancienne, aigrie, existant depuis longtemps entre femmes, eut enfin son dénouement tragique. Sa femme et sa fille scièrent, à l'aide d'un petit couteau, la gorge d'une de leurs chères amies, et cela pour quelques jarres d'huile, quelques mesures de farine. Puis, naïvement, elles dissimulèrent le cadavre derrière un coffre. Une misère comme prétexte, trois doiiros comme excitant, et les voilà, sans calcul, froidement lancées dans l'imprévu, allant pourrir dans les prisons. L'enfant tend la main vers tout ce qui atlire ses regards, il renverse ce qui lui en empêche l'accès, hurle et mord si on le lui refuse ; l'Arabe agit de môme. Mes deux domestiques se jetteraient résolument entre des fusils, un lion et moi, et cependant ils me couperaient aussi la tête pour une montre, une bague qui tenterait leur convoitise et ce avec un laconique « c'était écrit » pour oraison funèbre. Aussi je m'en défie comme du danger le plus immédiat, surtout après qu'ils ont, malgré les prescriptions for-

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melles du Prophète dont ils parlent cependant avec componclion, absorbé mes flacons d'absinthe.

Même endroit. Juin 1880.

Le caïd El Hadj Mansour est venu me surprendre hier pour me saluer ;je ne sais comment il a su que j'étais par ici. Il est vrai qu'entre Arabes les nouvelles se répandent avec la rapidité du feu dans une traînée de poudre. Arrivé comme un ouragan, il est reparti de même ; et ce, par une ingénieuse délicatesse, ne voulant ni me gêner dans mon étroitesse, ni m'humilier dans mon dénûment. Il a paru contrarié, honteux, de me voir mener la dure vie des siens, ne voulant pas comprendre tout l'intérêt qui m'y attachait. Gela en apparence par intérêt pour moi ; mais le connaissant profond diplomate, ardent patriote, j'ai deviné qu'il regrettait au fond que je pénétrasse par ce moyen les mœurs arabes. Cependant, j'ai cédé à ses instances et lui ai promis d'aller le voir chez lui, échangeant ainsi les libertés de

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mon gourbi contre les magnificences de son hordj. Je le ferai d'autant plus volontiers que je pourrai lui rendre service en lui commentant les termes d'un arrêt de la Cour de Cassation qui expulse plusieurs de ses tribus de territoires dont elles se croyaient propriétaires par une sorte de prescription ; je le tirerai du même coup des griffes des hommes d'affaires, cette lèpre judaïque qui ronge la colonie, dénature les actes les plus salutaires, et envenime les litiges les plus faciles à résoudre. On le sait riche, aussi l'escorte famélique ne lui fait-elle point défaut ; les chacals suivent le lion pour lécher ce qu'il abandonne jusqu'au jour où ils le dévorent lui-même quand il tombe. Ce m.atin c'était une sorte de nain louche, avec un pantalon trop long, une petite chéchia, une redingote sans, boutons, qui pérorait sahir, hébreu, français de Marseille aux meilleurs endroits, agitant un rouleau de papiers crasseux. Sa mule étique lançait des ruades furieuses et l'entraîna au galop accroché à la selle au moment où dressé sur les étriers il se cv cliergeait de faire révisionnir la Coassatieune, »

Les civihsations au berceau ou les peuples

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en décadence sont dévorés par ces sortes d'insectes voraces et immondes qui n'osent s'attaquer qu'à la jeune plante ou au tronc pourri. Fenimore Cooper en a esquissé des types im.mortels qu'il a mêlés à ses Hurons et à ses trappeurs. Ils existent encore en Algérie ; non plus Peaux-Rouges hybrides mais bâtards de loups et de chiens, produits de zéphirs en goguette et de Mauresques dévoilées, de Rachels de carrefour et de fils du Prophète en contrebande. Armée toujours en campagne, ils exploitent l'Arabe d'une manière odieuse, écorchant, vexant, faisant passer ses exactions pour des ordres gouvernementaux, des tarifs officiels ; profitent de l'ignorance de l'indigène pour rendre la domination de la France atrocement abusive , pour soulever des tempêtes de haine , tout en le plaignant hypocritement. Je rencontrai dernièrement une de ces sangsues qui, se faisant passer pour officier ministériel quelconque , avait eu l'aplomb de marier « à la trançaise et contre finances bien entendu » deux malheureux Arabes qui le prenaient au sérieux.

Je pUe donc bagage dans deux ou trois jours,

et ne t'écrirai plus que des environs de Tiaret vers les plaines du Sersou.

Bordj d'El Hadj Mansour, Juillet 1880.

Me voici transporté à la limite du Tell, dans le Sahara oranais ; je ne saurais dire après combien d'heures et de journées de galop en plaine, de saccades au dos des mulets sur le flanc des montagnes. On se fait cependant à cela comme au reste ; et en dernier lieu, je recevais sans broncher les renfoncements de la haute selle arabe s'abattant dans le dos ou se relevant dans la poitrine, je claquais de la langue, j'enfonçais la pointe des larges étriers de fer-blanc et maniais le cruel mors arabe en vrai mokrasni. Les pesées et les écarts de ce frein à levier aboutissent à des effets opposés à ce qu'on en attend, aussi était-ce une véritable étude pour un écuyer aussi novice que ton ami. J'ai abandonné mon gourbi et quitté mes amis des Oulad Medjour avec cette inexprimable tristesse propre aux séparations éter-

nelles ; je ne les reverrai jamais, leurs croyances même m'exilent du milieu d'eux jusque dans Tautre monde. Je laissais là un peu de mon âme comme il arrive dans les lieux qu'on a habités, qu'on avait choisis. Ceux-ci n'ont cependant point une physionomie à eux propre qui attache plus spécialement le souvenir ici ou là ; non c'est l'ensemble de la vie orientale avec son magique décor que l'on regrette. Horizons transparents, ciels d'azur, palmiers, figuiers, lauriers balancés par la brise ou courbés par le simounn, torrents desséchés, jardins embaumés et solitaires , blanches kouhas lointaines se fondent en un tout harmonieux de rayons et d'ombres ; burnous, têtes de marabouts, types de noirs, visages de femmes, fantasias, prières, danses, laissent une complète et grande vision : l'Islam avec ses douze siècles de batailles, ses conquêtes de géant, son ruissellement de pierres précieuses, d'ivoire et d'or, réclair de ses yatagans, le galop de ses hordes, l'Islam avec ses millions de fidèles prosternés, son croissant, son étendard, son Prophète.

Nous partions à l'aube humide et rose, nous buvions çà et là du lait aigre dans les gourbis,

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et pendant la chaleur du jour nous reposions dans les enceintes fortifiées des colons espagnols ou français en mangeant une maigre poule. Ces demeures isolées sont loin d'inspirer la confiance, de sentir l'aisance comme le pourraient faire nos fermes de France ; elles ont un aspect triste, brûlé, découragé, le fusil y est jeté près de la pioche sur le sol durci, pas de vie de famille ; jamais le carillon des cloches ou le bruit joyeux de la fête au village n'y viennent rompre le silence, rafraîchir, consoler. Les habitants sont d'âpres pionniers , des planteurs sur la brèche, s'ils ne sont des vicieux et des maudils. Le long de la route nous apercevions des gour])is au panache de fumée bleuâtre, dissimulés dans des plis de terrain ; des tentes en poil de chameau, noires ou bariolées, réunies en cercle pour form.er le douar ; des manteaux rouges de spahis galopant en tournée sur les crêtes. Des caravanes de tribus en déplacement trottant hommes, femmes, enfants, animaux dans des nuages de poussière, nous croisaient muets, résignés ; sorte de fils de Gaïn poussés par la main du destin qui pour eux est la misère.

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Le soir, aux campements, les troupeaux bêlant, mugissant, se groupaient autour des nïns ; on entravait les chevaux au milieu de l'immense plaine muette, et sur l'incendie du couchant les formes bizarres des chameaux se détachaient en noir près des aatouches sans rideaux qui attendaient les femmes pour la prochaine fête, comme attendent chez nous coursiers au vert et calèches dételées. Après le repas de soupes de piment, d'agneau rôti au feu de broussailles, nous nous endormions au concert des slouffhis hurlant, des rôdeurs de nuit glapissant dans le brisem.ent de songes fatigués. Au réveil, nous retrouvions nos guides déjà debout, faisant leurs ablutions au ruisseau et le front contre terre, adorant Dieu.

El Hadj Mansour nous a reçus en véritable grand seigneur, avec la vanité ordinaire à sa race ; il avait tenu à faire savoir à tous les figJms et caïds ses voisins depuis Teniet et Tiaret jusqu'à Saïda et Géryville qu'il recevait des gens de France. Je me trouvai donc dès l'arrivée en pleine aristocratie arabe ; après le gourbi, la chaumière, après le hoirlj, le palais ; après les soldats, le peuple, les généraux, les

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chefs ; positions successives excellentes pour apprécier sûrement, comparer et juger hommes et choses.

Je ne te parlerai pas des fils de grande tente réunis là, tu en connais la plupart pour les avoir vus à Alger et tu connais les meilleurs; les autres sont tout à la fois moins inteUigents et moins sûrs. Il y avait Ben Mahmoud qui a tant insisté jadis pour nous entraîner à la chasse de la gazelle dans sa tribu, et Abdallah, ce charmant jeune homme descendant des Maures d'Espagne, chez lequel les grâces orientales se marient à T urbanité et à la science européennes. Et vraiment, pendant que défilait cette interminable série de mets qui constitue les réceptions pantagruéhques de la noblesse indigène, entendant la conversation de ces hommes fins, souples, intelligents, chevaleresques, je songeais combien peu on les connaît en France où on les prend sans doute pour des sauvages. Fils d'une civilisation assoupie, habitués à des mœurs vieiUies, fanatiques à la base d'une religion viciée par cet imposteur de génie qui s'appelle Mahomet, ils ont néanmoins gardé malgré cela, et au-dessus de cela

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ce qui vaut mieux que le tissu de préjugés dans lequel ils se débattent : le rayonnement de râme qu'apporte plus ou moins avec lui chaque homme venant en ce monde, une grandeur native particulière, la riche nature des enfants nés aux pays du Soleil. L'Islam n'est pour rien dans le port majestueux du centaure arrivant là-bas dans cette nuée de poussière qui vole et le suit comme une auréole mystérieuse; ce n'est point le Coran qui lui a appris à draper son burnous avec une grâce sans pareille, qui a donné des éclairs à cet œil large et profond, taillé dans le roc et coulé dans le bronze ce visage bruni, ces traits en avant, cette barbe fine, serrée, rare sur les côtés. Son cheval, bête d'acier et de plume, bondit comme une chèvre et pique droit en avant avec les élans prodigieux d'une mince corvette sur les vagues ; voyez-les et dites-moi si vous avez jamais admiré dans les bas-reliefs de Rome, plus élégant coureur et plus fier conducteur de quadriges. Est-ce Neptune ou Apollon, Saûl ou Héhodore, Ânnibal ou César, Jugurtha ou Abdhéramme, l'Archange saint Michel ou le Génie des tempêtes de sable, c'est tout cela et ce n'est pas

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cela ; vous trouveriez en lui ce qu'il faut cle belles lignes pour peindre quelqu'une des grandes figures dont je viens de parler, mais c'est simplement le chériff marabout, caïd de telle tribu perdue. Je viens de vous le montrer à cheval mais vous le retrouveriez partout le môme, toujours digne, toujours noble, toujours grand, soit qu'il vous reçoive accroupi sur ses nattes au pied des palmiers parmi ses serviteurs attentifs, soit qu'il se prosterne sur la colline bordée d'aloës et de cactus, priant avec ses frères, le visage tourné vers l'Orient rougi par les derniers feux de l'astre éteint.

Nous avons causé de mille choses diverses : de Paris qu'ils connaissent et auquel ils préféraient justement leurs solitudes, des bureaux arabes, du régime civil, des littérateurs contemporains. Comme seule conclusion pratique, je ne cesserai de répéter que l'on ne connaît pas l'Algérie et que l'on connaît encore moins les Arabes.

Avant de terminer je te dirai qu'El Hadj Mansour a éprouvé, il y a quelques années, un immense malheur ; et hier encore, dans ce pays d'éternelles rancunes, j'ai failh en recevoir

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des éclaboussures. Sa femme, sa fille et sa petitefille ont été tuées et violées, son gendre assasiné, découpé en morceaux et éparpillé sur le chemin ; cela par vengeance de ssoff. Tu vas voir qu'ici le crime décuple son effroyable de toute fardente passion des natures, et que les bourreaux s'y rougissent autrement le bras que les rôdeurs peureux des barrières parisiennes dans leurs saignées de bourgeois et les ignobles Alphonses des garnis dans leurs éventrements de maitresses.

Parties le matin pour voir moissonner, elles revenaient lentement à travers les chaumes quand un indigène les rejoignit et s'adressa en termes injurieux à Aïcha femme de Mansour; Fathma sa fille et KouUa sa petite-fille prirent aussitôt la fuite. Déjà àgée^ Aïcha ne résista pas longtemps, polluée et écartelée elle resta expirante la face contre terre. Koulla une enfant ne put soutenir la fatigue de la course ; épuisée, elle tomba, fut déflorée et écartelée. Fathma dans la force de lïige, se sauva longtemps appelant inutilement à son secours, rejointe enfin malgré l'avance qu'elle avait pu prendre , elle fût violée et écartelée. Son mari parti

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plus tard à leur recherche eût le sort que tu sais.

Or, hier, Mansour étant venu à ma rencontre avec une vingtaine de cavaliers, il paraît qu'il se trouva parmi mes hôtes de la veille, lesquels me faisaient escorte depuis l'étape, des parents des meurtriers. Ils n'avaient point été mécontents d'aller voir ce qui se passait en terrain ennemi et s'étaient munis à cette intention de flissas et de revolvers dissimulés sous les burnous. A un moment imprévu le choc inévitable se produisit sur l'exclamation d'un des cavaliers du Caïd ; les matraques s'abattirent avec un bruit sourd sur les crânes, les revolvers furent arracliés des ceintures, les fusils armés. Les chevaux se renversèrent au milieu des cris de rage, des apostrophes et des bonds des cavaliers. Quoique n'étant nullement en cause, je fus heureux que Mansour comprit les devoirs que lui imposait exceptionnellement ma présence et celle de mes amis ; il piqua des deux en ayant l'air de céder; les deux escadrons se séparèrent, momentanément du moins, car on se retrouvera ; on se l'est promis.

J'admirais le sang froid de ces guerriers au

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milieu de la bagarre, leur indifférence pour la douleur : le sang jaillit, la chair s'éraille, les dents grincent mais pas un soupir, pas une plainte ; il faut voir lutter ces fils d'envahisseurs pour comprendre les proportions qu'à dû prendre dans l'imagination du moyen-âge effrayé la victoire légendaire de Charles-Martel, le Franc écraseur de Sarrasins.

Môme endroit, Juillet 1880,

Me revoici seul. Tous nos hôtes ont disparu à l'aube ; la plupart seront sous leur tentes avant le coucher du soleil, à quarante lieues d'ici. Ils jouent avec la fatigue et leurs chevaux sont do fer comme eux ; avec une poignée de figues ou de dattes et un morceau de pain dans le capuchon du burnous, un petit sac d'orge derrière la selle et quelques aïns le long du chemin, les uns et les autres font gaiement vingt-quatre heures de galop pour assister à une fantasia, absolument comme nous partirions en France à une noce au hameau voisin.

En attendant que nous errions à la suite des gazelles dans le Sersou, je m'étends avec délices sur les monceaux de tapis que Mansour a libéralement empilés pour mon usage, dans une jolie tente non arabe dressée en dehors des murs du hordj\ et d'où je te griffonne mes im-

pressions et involontaires réflexions philosophiques. Derrière moi, le vaste bordj aux murs blanchis, aux fenêtres grillées, éblouissant, muet, château-fort sans pont-levis, ferme princière, Trianon militaire voilé par des massifs d'arbres verts aux feuilles satinées, orangers et citronniers, par de longues haies de figuiers de Barbarie. Des ruines romaines de côtés et d'autres enfouies sous la rouille séculaire des mousses desséchées, écornées par le sabot des cavales, noircies par le feu des pasteurs. Les Khammés se meuvent en points blancs dans les vallées au-dessous de moi, à travers les plantations d'essai et les vignes du Caïd ; un léger brouillard de vapeurs tremble tlantes monte de la terre surchauffée estompant le rehef des objets. Parfois un hennissement, le marmottement plus accentué de vieillards accroupis sous les porches ombreux où ils psalmodient leurs invocations, et c'est tout. Les femmes dorment invisibles dans l'intérieur des cours derrière leurs rideaux de gaze et leurs petits volets à jour, gardées par les sloiujhis qui errent au soleil.

A propos de femmes^ j'ai constaté que l'opi-

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nion et la pratique chez les Arabes de distinction tendent de plus à la monogamie ; ils reviennent au moins officiellement à la loi naturelle. Ben Mahmoud s'est presque fâché l'autre jour de ce qu'on pût le croire assez égoïste pour amener des rivales à son épouse, disant expressément que la pluralité des femmes et le divorce continuel qui tendent à faire de l'intérieur de la famille un chenil, étaient avec la syphihs les*vers rongeurs de leur société et de leur race.

Néanmoins, je me demande ce que nous apportons en général comme principes nouveaux et solides à ces hommes que nous prétendons civihser, et j'admire surtout les apôtres qui se chargent de les instruire et édifier. Remplacer des us et coutumes séculaires par un scepticisme gouailleur, l'habitude de Tabsinthe, des alcools et du tabac, la science du saut de l'anse du panier et celle du wihst, les plus sûrs et rapides moyens de récolter un boisseau de décorations, ce n'est pas assez. Mais nous ne sommes ni toi ni moi chargés de remédier aux insuffisances ou aux abus, nous voyons l'Afrique avec des yeux et nous l'aimons

 l'omiîUe fii

avec des cœurs d'artistes, nous devons nous en tenir à ce seul horizon. Dans noire domaine donc, je préfère les Arabes restant aussi Arabes que possible ; gardant la foi de leurs pères avec ses manifestations grandioses ; aimant leur admirable et hygiénique costume si bien adapté au type et aux exigences du climat, à ces farceurs mâtinés, en chapeau de soie et pantalons collantS; qui se frottent à nous avec une débauche effrénée et le vol pour toute morale, qui par devant nous serrent la main et par derrière se moquent de nous.

Pour en revenir à la femme arabe, elle est de beaucoup inférieure à l'homme môme en tenant compte des misères de son enfance et de sa servitude. Fausse, vicieuse, cupide, sâle, elle n'a plus que les ardeurs et les instints de la femelle. Un mari clouait l'autre jour avec son Hissa l'amant dans les bras de sa femme. Interrogée sur les motifs qui avaient déterminé son adultère, elle répondit qu'elle n'en avait aucun ; qu'elle acceptait des caresses étrangères pour faire comme toutes ses compagnes. Tu vois la profondeur de l'immoralité qui enlève chaque jour les forces vives de ce peuple sur

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lequel on n'aura jamais de prise que par la femme ; rattachement de l'homme par le relèvement de la femme est le nœud gordien de la question africaine.

Elle n'est pas une personne, elle est une chose, une marchandise qu'on évalue et qu'on supprime selon les besoins ; que devient avec cela rirremplaçable influence de la mère sur les instincts, les passions, les amours ou les haines de sa progéniture.

Voyez-en passer là-bas. Elles vont courbées sous leurs fardeaux et encore plus sous leur résignation fataliste; rien d'animé, de joyeux dans leurs mouvements, point d'espérance dans les yeux vides. Ces fantômes aux lignes uniformes et froides semblent des sphynx cherchant l'énigme de leur destinée ou des martyrs attendant un sauveur. Ce sont bien les personnages qui conviennent à ce tableau d'horizons solennels, de masses écrasantes, d'éblouissements perpétuels; elles seraient aussi déplacées dans un paysage flamand, qu'une grosse servante rieuse d'Anvers serait ridicule au pied des pyramides. Dans la jeunesse, leur semblant d'expression n'est que la vivacité du sang;

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rintelligence et le cœur n'y sont pour rien, lame ne transpire pas. Pauvres machines à jouissance, à gestation, à lactation, elles demeurent ce qu elles seront toujours aux yeux de leurs pères, de leurs maris, de leurs fils : des animaux supérieurs. Et que devient la femme, autre chose, grand Dieu! quelle soit arabe ou française, africaine ou européenne, noire ou blanche, alors qu'on la découronne de ses splendeurs virginales, de sa maternité, du respect des cheveux blancs. Tuez l'âme et il ne reste rien, non-seulement la beauté idéale s'envole, mais la plastique la plus élémentaire elle-même disparaît ; vous ne conservez dans les mains bien réellement qu'un cadavre. L'art vrai et la bestiahté ne marcheront jamais de concert.

Teniet, forêt des Cèdres, août 1880.

Qu'il fait bon ici ! On s'y sent loin de la tourbe humaine, des puanteurs civilisées. Quel calme au milieu des géants qui m'entourent, quelles senteurs aromatiques montent de celle terre vierge sur laquelle ils entassent en humus depuis des siècles leurs débris et leur poussière parfumée ! Tu as vu des cèdres sans aucun doute, mais à l'état sporadique dirait un savant et non par milliers d'hectares.

Imagine des ravins profonds aux pentes presque à pic, des collines onduleuses, des cimes aiguës dont l'ensemble est couvert à perte de vue de feuillages plats, vert sombre, poudreux, de rameaux horizontaux ayant la rigidité des arbres de fer-blanc au théâtre, mais majestueux, odorants ; ça et là les morts, secs, blanchâtres, colossales potences de Montfaucon, ou perchoirs prédestinés des corbeaux

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pour un paysage d'hiver. Ici, point de ces broussailles, de ces enchevêtrements de hanes, de ces fouillis nuancés comme dans nos forêts de chênes, de bouleaux et de charmes. Chaque cèdre s'installe à sa place, étouffe tout ce qui l'entoure, excepté un épais tapis d'herbes fleuries ; la forêt est pour ainsi dire une succession de solitaires. Aussi quelles merveilleuses éclaircies, quelles perspectives sous leurs dômes, entre leurs fûts, quelles exhalaisons résineuses ! C'est une cathédrale rustique, avec ses nuances de vitraux coloriés, sa suite de pihers, ses fumées d'encens; mais c'est aussi un coin de nature orientale, une sorte de forêt des tropiques sans chants de loriot ou de coucous, sans bavardage de fauvettes, sifflements de merle, piaillements de geais ; le silence et l'attente y régnent. Parfois un miaulement de panthère , des houhoiis de grands ducs, des cris d'aigle, la fanfare des cigognes ; et là encore plus que jamais on peut dire : simili a simili bus. Le cadre veut des fauves bariolés, des oiseaux d'envergure, des pelages ou des plumes aux taches éclatantes, des rugissements et des sanglots. Tout y est

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excessif, ardent, brûlé, rien de reposé, de calme, de frais ; à chacun son lot.

On vient de fort loin voir cette agglomération de végétaux aux proportions parfois effrayantes, qui donne à elle seule une idée complète, noble, poétique des végétations diverses dans les pays du Sud, en résume le style, en condense l'essentiel. Aussi", sans les avoir vus, ont défilé tour à tour devant nos yeux : le Liban et les jardins de Jérusalem aux divines tristesses, les Amériques aux forêts sombres où glissent sur les ruisseaux verdàtres les canots du nègre, l'Inde où les jungles recèlent des temples en ruines, des villes enfouies.

Je ne sais si tu apprécies la poésie des forêts, elles ont pour moi au Nord ou au Sud des beautés uniques et sont la plus merveilleuse voix dans ce concert que la terre entière chante au Créateur.

L'Océan avec ses flots changeants, calmes ou tourmentés, ses ports et ses écueils, sa vague toujours entr'ouverte comme un tombeau vous met au cœur un sentiment profond du vide de l'existence humaine qui se débat dans l'infmi ; ses deuils, ses joies, ses incertitudes, ses périls

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y sont représentés. Les montagnes, travail visible et sublime de la puissance de Dieu, élèvent l'âme ver^ leurs neiges immaculées, bornes apparentes de la patrie, éternel horizon, elles anéantissent et rendent mélancolique ; on se demande toujours ce qu'il y a de l'autre côté, làbas, et ce qu'on peut voir et toucher de là-haut où l'on est plus près du ciel. Mais la forêt avec ses silences pleins de mystère, ses clairières agitées par mille bruits indéfinissables, ses senteurs humides, ses feuilles qui tombent, la forêt avec la lune qui y dessine de grandes ombres, les aurores qui rougissent les troncs, le vent d'orage qui secoue les rameaux dépouillés, la forêt raconte ce que rugit la mer, impressionne plus que les montagnes ; sa note est plus moelleuse, plus vraie, plus humaine, la forêt rend meilleur. Les pauvres morts qu'on a perdus, les amours meurtries, y marchent à vos côtés on pleure et on prie d'instinct ; il s'y prend des envies folles de ne plus revoir le monde, de se coucher sous un rideau de ronces et d'y dormir l'éternel sommeil que troubleraient à peine en cent ans, un pépiement de mésange, un pas craintif de chevreuil.

Teniet, même date.

Nous sommes rentrés tard hier, escortés par des Arabes et des négros portant des torches. Uamin des noirs m'a promis de me faire visiter leurs villages et je m'y suis rendu aujourd'hui. Grâce au crédit de quelques kilos de café et de deux moutons, ouvert par moi aux fils de Gham, j'ai été reçu en prince ami, j'ai pu pénétrer dans chacune des cases, faire des connaisances, entendre des récits, respirer en un mot un parfum lointain, saisir un peu de la couleur locale du Soudan, de Tombouctou, des îles Mayottes ; ces pays de l'ivoire, de la poudre d'or, des autruches, des despotes et des esclaves.

Sur deux coUines chauves qui se regardent et dominent la ville se groupent des huttes en boue sèche, en branchages, avec leur jardinet. A l'horizon les sommets des Ouarensenis, la forêt des cèdres ; au pied des ravins feuillus, la

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route de Milianah, les moissons jaunissantes. Un chef responsable, Vaiiiin, est à la tête de celte sorte de petit État indépendant. Chaque case est habitée par un ménage ou plutôt par un mâle et une ou plusieurs femelles, échappés aux massacres, aux sacrifices, à la traite et réfugiés ici après des existences plus ou moins aventureuses. Ils se reproduisent rarement sous cette latitude, et le nombre des adorables négrillons qui se balancent dans le petit cercueil de bois leur servant de berceau ou se suspendent aux plantureux seins maternels, est fort restreint. Les grands, vrais sujets de cheminée en marbre noir, courent vêtus primitivement d'un seul burnous, avec de grands yeux blancs et des mines friandes.

Hommes et femmes sont robustes, aimables ; ils travaillent le jour et dansent la nuit ; aussi entend-on presque continuellement leurs cris de joie, les claquements des gigantesques castagnettes de fer^ et voit-on dès le crépuscule les lumières courir d'une case à l'autre à la main de lampadophores aux jupes bariolées qui se trémoussent pour la fête quotidienne, continuels jeux de naïfs vieux enfants. Quand on entre

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dans les cases dont les seuls jours se prennent par la porte fermée d'une loque et par le trou qui sert de cheminée, on ne distingue d'abord absolument rien, puis, petit à petit l'obscurité devient pénombre et le mobilier se dessine. Ce sont des vases de bois placés à terre autour du foyer de cailloux, des couffins qui conservent le café, le pain de sauterelles pilées et séchées, du couscouss ; ce sont quelques couteaux et quelques hachettes, des morceaux de bois et des quartiers de mouton, et c'est dans un coin une estrade de planches et de paille, couverte de lambeaux de cretonne, au dessus de laquelle sont suspendus des derboukns et des violons, meuble principal et unique, le lit.

Quand au bon cœur vous le trouvez à chaque porte, et c'est avec une véritable peine que j'ai quitté ces pauvres créatures, si dénuées, si ignorantes. Je te raconterai plus tard les odyssées de quelques-uns de mes hôtes de Tombouctou ; l'un entre autres avait été tour à tour chef de musiquedu i2é//wsThéodoros, factionnaire tirailleur aux Tuileries et la terreur des (jretchen et marmots allemands pendant son internement à Magdebourg.

Alger. Août 1880.

Me voici revenu à mon point de départ et à peine arrivé, j'ai reçu la visite du peintre X... lequel s'étant aménagé un superbe atelier sur les hauteurs de Mustapha a voulu absolument me le faire visiter. Ce serait la terre bénie des arlistes que ce royaume de la lumière, si les préjugés mahométans ne rendaient pas les sujets pour poses presque introuvables et les enfants eux-mêmes absolument rebelles à toutes les séductions. Après dîner, X... m'a fait connaître une curiosité dans cet ordre d'idées et m'a mené chez un confrère musulman, un peintre arabe.

Quoiqu ayant déjà reçu d'illustres visites il n'en est pas plus fier pour cela et devient fort abordable avec quelques tassesde café. A l'extrémité d'un dédale de ruelles, dans une échoppe étroite, nous trouvâmes un Esope sans jambes^

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assis h la tailleur sur une sorte d'établi ; ses grands bras nus sortaient d'une tunique rougeâtre comme son fez et comme sa barbe, l'ensemble monochrome était lie de vin ; autour de lui un entassement de bazar, des pipes, des soucoupes, des plateaux, des feuilles de papier, des crayons, des savates. 11 enluminait consciencieusement un intérieur de mosquée. Après les salutations et absorptions d'usage, il nous fit voir ses cartons. Pas de têtes, peu de monuments, mais des fleurs, des fruits, des papillons, des oiseaux. Aucune connaissance des principes élémentaires de l'art, aucune perspective, mais une vivacité fie coloris étonnante, une infinie variété de ton. Ce Triboulet algérien a retrouvé dans sa misère la patience des moines et surpris les secrets de leur palette ; ses arabesques, ses décors semblent des vélins arrachés à leurs missels.

Mansour m'a envoyé en échange de mes modestes services, des tapis, des moiikalas, un sloucjhi et un cheval ; les uns et les autres choisis dans ce qu'il possédait de plus beau. Je les garderai en souvenir de mes périgrinations à travers cette portion de la terre d'Afrique

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qui va de Blidah, Milianah et Cherchell par Médéali, Teniet et Boghar jusqu'à Tiaret, Frendah, Saïda, Géry ville , jusqu'au Sahara oranais et au Sersou. La chaleur augmente; Juives et Biskris se heurtent aux fontaines taries; j'ai congédié Ali et j'attends demain mon propriétaire turc avec sa note. C'est l'homme le plus priseur du monde, le plus poh, le plus avare et le plus doux ; il va m'écorcher et je ne pourrai cependant le quitter qu'en ami, il baiserait la main qui le jetterait dehors.

Il passe par instants des bouffées d'air suffocant ; la mer est immobile et pâle ; les arbres poussiéreux s'infléchissent; mes nerfs s'irrittent. Il est temps de regagner les vertes campagnes de France et de dire adieu, pour quelques mois, aux éternelles fêtes de la lumière et de la liberté; l'ombre qui me servait n'existe même plus, c'est un embrasement général. On meurt ici des splendeurs du soleil comme on expire ailleurs dans le brouillard glacé ; la continuité de l'implacable azur étouffe ; comme les victimes de Néron on est enseveli sous les roses.

Au revoir donc glorieuse conquête de la patrie ; puissé-je te retrouver plus connue,

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plus aimée, plus protégée que lu ne Tes, et saluer encore le vieil étendard des Gaules qu'a tant de fois depuis le fanion de Louis IX redouté rislam et qui flotte encore aujourd'hui sur lakasbah des Deys. Je termine, mon ami, en renvoyant la lettre suivante que m'écrit xVbdallah ; elle en dira plus qu'une prose dont tu m'excuseras, en vue de mes intentions, de l'avoir servi d'aussi longs et aussi indigestes morceaux.

Tribu des.., bordj de...

Mon cher ami,

« Mepardonnerez-vous un long silence de trois semaines, ininterrompu malgré les plus formelles promesses? Tout autre que vous, le mettrait sur le compte de l'indifférence, mais vous n'en ferez rien, sachant combien je vous suis attaché. Je ne vous ai point écrit, c'est vrai, une absence forcée en est la cause ; mais je ne vous ai point oublié une minute, car vous n'êtes pas de ceux que l'on oubhe facilement.

Ce léger nuage, qui n'aura rien terni, étant

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dissipé; je vous dirai aussi quej'aurais peut-être pu vous faire porter à cheval quelques lignes, mais j'ai préféré attendre un de ces moments où l'esprit et le cœur, libres des préoccupations de la réalité, se laissent aller au doux plaisir des intimes causeries.

Merci mille fois, pour les œuvres de Racine que vous avez bien voulu m'envoyer ; elles occuperont une des premières places dans ma modeste bibliothèque, (bibhothèque d'un descendant d'Omar !) d'abord parce qu'elles sont un souvenir de vous et ensuite parce qu'à cette époque où des médiocrités malsaines tiennent le haut du pavé littéraire, il est consolant de de s'élever parfois avec ce merveilleux génie aux sphères idéales des nobles sentiments, des accents généreux. Ne croyez pas que j'aurais préféré Musset ; sauf quelques pages sublimes, je n'aime pas ce poète qui ne ne chante après tout que la débauche en vers harmonieux.

Que vous dirai-je du bordj ; tout y est endormi à cette heure, mais si les rêves de quelques uns vont vers vous c'est certainement pour vous serrer la main ou vous bénir. Quant aux tribus, il s'y perçoit de sourds grondements ;

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peut-être sommes-nous à la veille d'une conflagration générale. Je le crains d'après les nouvelles qui me sont parvenues de divers côtés, même du pays des Khoumirs aux frontières de Tunisie. Cependant je ne crois pas encore à un soulèvement en masse des indigènes, car si les Oulad Sidi Glieik sont en rébellion ouverte depuis quinze ans, ils auront néanmoins de la peine à entraîner les tribus soumises qui ne demandent qu'à vivre en paix.

Si par malheur les événements démentaient mes prévisions, ce serait une catastrophe dont l'Algérie subirait peut-être indéfiniment les conséquences. Comme toujours les Arabes auraient le plus à souffrir; car au désir sérieux de la France de régénérer, de sauver mes malheureux compatriotes succéderaient de terribles représailles. Quelles difficultés surhumaines, offre l'administration d'un peuple ruiné par les Juifs, soumis mais non pas dompté, et qui continue de végéter au milieu de ses préjugés, de ses rancunes et de son ignorance ! Dieu nous soit en aide.

Pensez quelquefois à votre ami du désert, ce cavalier sauvage que vous verrez dévorant l'im-

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mensitépoudreuse, drapé dans le sombre manteau de sa destinée. Oh! mes promenades de rêveur solitaire, mes campements dans la nuit sur le sable, ils me font vivre ; civilisations, croyances, races, politique, arts, peuples et villes, que m'importe tout cela en présence de la grande nature qui ne trompe pas, ne change jamais, en présence de la majesté de son Créateur visible et louable ici, dans un temple digne de lui. Votre ami du fond de Tàme et pour toujours. »

Abdallah ben Kouider

Et maintenant à bientôt la suite de mes confidences et souvenirs, mais à l'ombre de nos vieux pommiers sur les bords du ruisseau.

BEN TAÏEB LE MZABI

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