‹ Etudes d'apres FromentinChapitre 2 sur 3 · BEN · texte numérisé non relu

BEN

TAÏEB

LE MZABI

Les palmiers de Gadès ont incliné leurs cimes.

TCRQUÉTY.

Un nom de peuplade africaine est tombé à plusieurs reprises sous les yeux des personnes qui ont suivi les phases de l'infortunée et glorieuse mission Flatters, ou lu dans les feuilles publiques les incidents divers de l'agitation tunisienne; celui des Beni Mzab.

Ils avoisinent en effet d'une part les Oulad Sidi-Gheik, les Laarbàa, les Chambâa, et, sorte de rempart placé aux confins de nos possessions et du Sahara désolé, ils sont les sentinelles les plus avancées de la civilisation relative sur la route du Soudan que parcourent incessamment

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les caravanes comme aussi les Touaregs. Les Ksours et les oasis des Beni Mzab sont la grande halte, le comptoir frontière; le pacifique entrepôt des mille marchands et des nombreuses denrées dont le va-et-vient s'opère du nord au sud et du sud au nord de la terre d'Afrique ; ils sont le point d'intersection des routes de Ghadamès, d'El Goléa, du Gourara, du Tildikeldt, du Maroc et de la Tripohtaine.

Les maharis du désert et les belles esclaves ne vont pas plus loin ; leur monde finit là ; l'Européen, le missionnaire, le savant, d'un autre côté, ne quittent pas le Mzab sans se risquer sur la route de l'inconnu, sans entrer dans le pays de la soif et de la mort. L'intérêt qui peut s'attacher aux Beni-Mzab est donc considérable à ce premier point de vue, car ils sont vraiment les pionniers et le jalon de l'avenir vers le pays noir.

En second lieu leur dévouement et leur affection pour la France ne sont pas douteux et se traduisaient dernièrement encore par d'éclatantes protestations. Ils sont allés au devant du protectorat, tout en réclamant, dès la conquête de rx\lgérie, leur indépendance éternelle et

absolue ; ils aiment leur pays, leurs usages séculaires, et ils ont raison, en même temps qu'ils apprécient et adoptent ce que nous leur apportons de bon ; c'est dire qu'ils sont intelligents et patriotes. On est donc bientôt séduit à leur endroit et même sans les connaître à fond.

Mais il faut avoir vu de près ces fils du Mzab ou Moab, nom au parfum biblique ; ces hommes laborieux, pratiques, sûrs, qui n'ont rien de l'Arabe ; avoir vécu de leur vie, pour les estimer ce qu'ils valent et étudier avec passion leurs institutions et leurs mœurs si curieuses et si sages, s'intéresser pour toujours à ce qui les concerne.

Et qui sait leur avenir, quand on songe à leur position géographique, au courant général qui porte le vieux monde vers les régions inconnues, les contrées merveilleuses dont ils gardent la porte ?

Pour ma part, j'ai conservé du Mzab et des Mzabis le meilleur souvenir ; un des leurs, mon ami Ben Taïeb d'Alger, y a peut-être beaucoup contribué. Son histoire simple et grande, pleine de drame et cependant vide de scènes déclama-

toires et sanglantes, n'ayant pour éclats que des soupirs et des larmes, des désirs et des regrets, avec une échoppe et une forêt de palmiers pour cadre et pour horizon, est une de celles qui aient laissé les traces les plus profondes dans mon cœur, là où dort la seule vraie mémoire.

J'occupais, il y a quelques années, une petite maison presque perdue dans les massifs colorés et odorants qui entourent la délicieuse mosquée et les mignonnes koubas du Sidi Abderrhammann, à Alger. Des acacias à grappes jaunes où bourdonnent sans cesse les abeilles alourdies, les hbellules aux brusques écarts, des lauriers et des thuyas où grimpent les liserons géants, se massaient derrière mon palais large de deux fenêtres ; la blancheur aveuglante des clôtures et des minarets était un perpétuel soleil pour le devant, qui ouvrait sur la mer.

Au-dessus, en étages, s'élevaient les flancs brûlés de la Kasbah, les terrasses, les ruelles, les remparts aux tons changeants. Khrera, une négresse du Sud, et le jeune AH, biskri des plus alertes, formaient tout mon personnel. Les journées passaient comme un songe à respirer les brises embaumées du jardin, à voir se ba-

lancer sur la mer bleue les barques maltaises aux voiles déployées comme les ailes d'immenses goélands, le soleil rouge et jaune des soirs dorer la coupole de Notre-Dame d'Afrique, les verdures de Saint-Eugène, et aussi à suivre bien loin et bien bas de petites taches blanches se mouvant le long des parapets du quai, c'està-dire les filles des Maures, dévorant la vague des yeux comme si celles qui accouraient de l'horizon allaient échouer encore à la côte des tartanes de pirates. Je me laissais aller doucement sous ce ciel qui met la rêverie au cœur, sur ce sol de feu dont les ardeurs vous passent bientôt dans les veines.

Un soir, je remarquai que la maison voisine de la mienne était occupée par un marchand mzabi ; il rentrait en même temps que moi et je l'entendais ranger dans notre cour commune ses couffms de dattes et de figues et entasser des barils d'huile. Je demandai son nom à Ali, qui l'appela Ben Taïeb, et j'invitai Khrera à se fournir de préférence à sa boutique, désirant entretenir ainsi de bonnes relations de voisinage. Le lendemain, dans l'après-midi, je reçus la visite de Ben Taïeb, qui me venait

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remercier de la préférence accordée et se mettre pour tout ce dont il serait capable, entièrement à ma disposition.

Plutôt trapu que de taille élancée, Ben Taïeb avait une physionomie ouverte, souriante, un regard franc ; son teint olivâtre, sa barbe noire étaient encadrés du liaïk de cotonnade ; ses épaules carrées, un peu voûtées, comme celles de tous les hommes qai travaillent, étaient couvertes d'une sorte de dalmatique faite de morceaux violets, jaunes, rouges, verts, disposés de mille façons différentes ; son seroual, bouffant, laissait les jambes nues; ses pieds traînaient de grandes babouches , avec un balancement prononcé des hanches.

Il marchait toujours rapidement, l'air préoccupé, calculant des doigts. Nous fîmes connaissance, bûmes un verre de sirop, et il repartit en m'engageant à l'aller trouver dans son échoppe de la rue de la Gazelle : j'y trouverais peut-être quelque objet à ma convenance.

Je m'y rendis quelques jours plus tard, autant par sympathie que par politesse.

Singuhers éventaireSj étranges débitants, et

plus fantastiques pratiques encore que ces intérieurs commerçants des fils du Mzab. Dans le coin d'une rue tortueuse, aux murs élevés, percés de trous, marqués de mains à six doigts, taches noires et rouges au milieu de la chaux blanche, un enfoncement d'un mètre de profondeur sur trois de largeur que ferme complètement le soir, comme un couvercle de coffre, une devanture à charnière, laquelle relevée forme auvent et enseigne.

Au fond, la silhouette attentive du Mzabi chamarré, véritable mosaïque ou sainte image de Russie dans son cadre d'ébène et d'or ; et entassés, suspendus, étalés, renversés, ouverts, enfouis, appuyés, accrochés, dans des couffins d'alfa, des foulards, des coffres, tous les produits du Sahara, du Mzab, d'Algérie, du Maroc: figues, poivre, encens, bananes, dattes, ivoire, babouches, gomme et le reste. Gomme voisins : des negros nattant, tendant des peaux sur le chevalet des derhoukns ; un café maure dans l'ombre duquel grouillent des tas de burnous endormis, d'où sortent des goûts de mouton qui cuit, de café qui bout, de benjoin qui brûle sur du bois de cèdre. Appuyés à la devanture,

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de longs fantômes voilés qui jacassent sous le masque en traînant par la main des enfants en calotte rouge ; des mauresques aux noirs regards ; des sangs-mêlés en haïk quadrillé bleu et blanc, aux lourds anneaux de cuivre heurtant la cheville ; de belles et sales Rebeccas aux admirables profils, aux lèvres sanieuses, aux jupes traînantes, aux corsages de drap d'or, aux serretêtes de soie frangée.

Je me hissai aux côtés de Ben Taïeb^ et lentement, à bâtons rompus, d'une voix gutturale et sifflante, il me raconta son passé, m'édifia sur son présent et me fit le confident de ses projets d'avenir, pendant que d'une école arabe nous arrivaient en bourdonnements confus les versets psalmodiés du Coran joints aux clameurs du thaleb.

(( Ils sont déjà loin, me disait-il, les jours de mon enfance ; au Mzab, pays du perpétuel soleil, la vie semble plus longue, le passé se perd dans un souvenir plus confus que dans les régions où les saisons différentes marquent le souvenir, établissent des sortes de points de repère qui rapprochent les horizons.

« Je me vois courant dès l'aube tirer l'eau des

puits et la porter au pied des palmiers , allant à l'école déchiffrer l'arabe et le français. Les jeux étaient rares, car chez nous les plus petits sont sérieux, leur masque reflète la majesté des oasis, et l'immensité du désert pesant sur leur imagination vient étouffer l'expansion du rire. Ma mère et mes sœurs avec leurs robes rouges et bleues agrafées sur le côté , filaient dans la cour intérieure ; mon père, riche mokadem de la djemaâ de Ben Isguen, veillait tout le jour dans les tours du rempart, courait aux assemblées ou allait au-devant des caravanes du Soudan. Mais il me fallut à mon tour fonder une famille ; j'épousai Meryem, une fille de Mélika, la ville sainte des tolbas, et quand j'eus juré qu'elle était enceinte, je partis pour Alger.

« Tu le vois, je travaille avec esprit de retour ; les belles mauresques peuvent passer ; les palais se construire ; ici , je regrette le Mzab, ma femme aimée, les palmiers de l'oasis.

« J'envoie mes gains à l'associé qui soigne mes jardins là-bas, quelques bijoux à Meryem ; et j'en reçois à mon tour le hennah, les dattes, les burnous, les plumes d'autruche, puis, ce

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qui est meilleur encore, des baisers, de nombreux et symboliques messages. Le temps de Tabsence diminue , mais je ne sais si Meryem pourra, la chère aimée, surmonter le désir de me revoir , et je tremble, car nos lois sont impitoyables et bannissent à perpétuité la femme qui quitte l'enceinte des Ksours du Mzab. C'est grâce à cette mesure que seuls nous avons pu conserver l'intégrité de nos traditions, la pureté de nos mœurs, l'unité de notre sang. Mieux vaudrait pour nous la mort immédiate que l'exil de Meryem ; car je la suivrais loin des oasis ; le lierre s'attache à l'arbre, la mousse au rocher, moins fortement que l'enfant du Mzab à sa famille, à son berceau, et l'exil pour tous deux serait l'agonie plus ou moins longue sur la terre étrangère. »

Quand les biskris aux lourdes cruches de cuivre descendirent vers les fontaines, pour la provision du soir, et que les mauresques remontèrent lentement des jardins vers les hauteurs du quartier arabe, je quittai Ben Taïeb en lui faisant promettre de me venir voir quelquefois, après sa journée, et de me piloter à travers le dédale des ruelles si curieuses de la belle

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Djézaïr. Sa candeur, son honnêteté, son amour du travail, de la famille, du pays, m'inspiraient une profonde sympathie.

Nos promenades commencèrent le lendemain soir pour se continuer pendant des mois. Que d'heures j'ai passées avec lui dans le fond de l'échoppe, sur les bancs des cafés maures, dans les sentiers des collines boisées, sur le sable humide ou tiède au bord de la mer ! Quelle mine inépuisable de poésie, de grandes idées, de courage et de dévouement que cette tête et ce cœur d'homme ! Combien j'étais peu glorieux de nos conquêtes civihsatrices, de notre science, qui ne sont point encore arrivées et ne parviendront jamais à créer un atome de ce quelque chose de divin qui s'appelle une âme généreuse et fière !

Tantôt nous errions dans les couloirs mvstérieux de la Kasbah, frôlant les lourdes portes entre-baillées par les charmeuses espagnoles, mauresques, italiennes; admirant des sculptures enfouies dans l'entrelacement de mille poutrelles, tamis gigantesque par les échappées duquel passaient les rayons pâles de la lune, les lueurs vacillantes des lanternes, les mur-

mures adoucis du lointain, la brise de mer, et ce silence animé des soirs, qui est comme le bruit de la marche des astres. Les juifs entassés sur des nattes nous envoyaient leurs fades odeurs de cuisine problématique, les Kabyles poussaient en les écorcliant de leurs bâtons pointus les petits ânes chargés des provisions du lendemain ; les négros et leurs femelles dansaient, au cliquetis des castagnettes ; et les nombreux fils du Prophète, Diogènes ressuscités, encombraient le passage, le seuil des mosquées, comme les marches des escaliers qui grimpent on ne sait où et dont ils font leur dortoir habituel. Le ciel embrasé pour toit, la terre parfumée pour lit, la mer pour berceuse, les astres pour luminaire: voilà leur lot pourrait-on dire, en transformant le fameux distique de Charles-Quint.

C'étaient d'autres fois des accroupissements indéfinis sur les nattes ou les coffres de cours étroites et hautes comme des puits, dont nous aurions occupé le fond. Nous regardions les arcades superposées où se pressaient sous d'immenses velariums, les figures masquées des femmes, les mines adorables d'enfants échappés aux

toiles de Rubens ; nous savourions la musique étrange des derhoiikas et des fifres mêlée au concert des ion ion retentissants, des refrains des danseurs, des exclamations frénétiques des aïssaouas.

Et les marches nocturnes à la lueur des torches qui précèdent et suivent les fiancées d'Israël, les stations sur les dalles des cimetières, sous les voûtes ou dans les cours des mosquées ; les interminables rêveries sur les épais coussins, devant les plateaux aux aiguières damasquinées que soutenaient les négresses en compagnie des odalisques et des aimées, vraies statues de marbre pour Ben Taïeb. Que de fêtes pour l'œil, de contentements pour l'imagination ! Que d'impressions fortes et suaves j'ai ressenties en compagnie de mon inteUigent et rustique ami du Sahara ! Ces heurtements continuels dans la couleur et dans les lignes, ces harmonies non calculées entre les nuances les plus disparates, cet océan de rêveries, de parfums, d'amour, de chants, dont les vagues vous roulent d'admirations en admirations, d'extases en extases sur cette terre privilégiée ; la main, la voix, le contact de Ben Taïeb me faisaient m'y livrer

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davantage, les saisir, les apprécier sous un jour particulier, dont je ne saurais redire les rayons étincelanls et les ombres adoucies.

Je revenais seul un matin, après une longue flânerie sur les bords de la Méditerranée, au pied des coteaux de Saint-Eugène ; je m'étais arrêté au spectacle étrange et sublime cependant dans sa simplicité, d'un sacrifice nègre; les heures s'étaient enfuies rapides. Sur le sable, ça et là de petits foyers où brûlait et fumait du bois vert ; quelques godets sur les charbons desquels des vieilles, accroupies, jetaient l'encens à pleines poignées; deux ou trois superbes nègres, dieux Nubiens en haillons, frappant sur les derhoiikas et claquant alternativement leurs plaques de fer ; des poulets décapités vole tant dans l'écume des brisants, et enfin un agneau éventré laissant couler son sang à la mer: le tout inondé d'une lumière crue, aveuglante, dans le nimbe de laquelle tachaient à peine les haïks bleus des négresses et les burnous gris des noirs, silhouettes indécises sur le fond mobile et lumineux des flots, groupe d'enfants devant un immense miroir. Voilà la scène grotesque et grandiose, hideuse

et magique, éternelle protestation de la créature dans sa foi au Créateur, qui me faisait rentrer au logis plus tard que de coutume.

Les fils des patriarches offraient la toison de leurs troupeaux ; les légions romaines ne montaient aux temples des dieux que chargées des dépouilles opîmes; dans Fantique Solyme, le grand prêtre enfonçait le couteau sacré dans le cou des blanches génisses comme maintenant encore Tencensoir d'or se balance aux mains de la pourpre romaine. Depuis que la terre respire, elle laisse monter vers le ciel ce qu'elle peut trouver de plus suave comme image messagère de sa gratitude et de ses vœux; elle immole et consume ce qu'elle possède de plus précieux en éternel hommage de sa dépendance et indéniable témoignage de son amour.

Le maître est si riche qu'il accueille avec une égale bonté l'or des princes et la colombe des veuves ; et je me surpris à prier ; mes entrailles tressaillirent en présence de l'obole offerte par ces esclaves ignorants, fils d'esclaves, les derniers dans la demeure du père de famille ; ce qui leur pouvait être le meilleur, je le leur eusse sur l'heure accordé. Dieu, lui, leur aura san^

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doute rendu au centuple ce qu'un instinct supérieur à celui qui dirige Tanimal les faisait consacrer à sa puissance.

Je gravissais rapidement les pentes de la ville haute pour échapper plus vite à la chaleur, quand je rencontrai Ali qui me cherchait depuis longtemps peut-être, mais, en tous cas, avec cette solennelle lenteur qu'il mettait, comme tous ceux de sa race, à remplir les actes les plus importants et qui eussent exigé le plus de célérité. Ben Taïeb, me dit-il, avait envoyé à plusieurs reprises demander si j'étais de retour, me faisant prier en même temps de me rendre à sa boutique, qu'il ne pouvait quitter. Malgré la fatigue et l'heure, auxquelles venait se joindre un léger sirocco qui faisait le vide dans les rues, autour des mosquées, sous les ombrages des jardins, je m'y rendis immédiatement avec le pressentiment de l'irruption de quelque chose d'anormal dans cette vie si calme, si pondérée. Je trouvai le Mzabi impassible, servant lentement sa pratique, et allai m'asseoir à ma place habituelle.

Dès que nous fûmes seuls, il me remercia d'être venu et de lui prouver ainsi l'intérêt

véritable que je lui portais ; puis, la main sur le cœur, les yeux noyés d'une indicible tristesse, il me raconta que la nuit précédente il était arrivé du Mzab un de ces messagers du désert qui parcourent, presque sans manger et sans boire, d'immenses espaces, un reggab, lequel lui avait annoncé le secret départ de Meryem et son arrivée prochaine à Alger dans la compagnie d'une caravane de Touaregs Hoggar.

« Chère aimée, continua-t-il, pour me donner « la plus touchante preuve d'affection qu'il ait « été accordé depuis des siècles peut-être à un « enfant du Mzab de recevoir ; tu m'infliges le « plus étrange et le plus cruel supplice. Je te « retrouve et je perds mon pays; je vais te c serrer dans mes bras, connaître et caresser « ma fille, mais mon vieux père rejoindra les « nôtres sous le sable, sans que j'aie reçu la « bénédiction de ses cheveux blancs.

« Je suis béni dans la femme et maudit comme <c citoven et comme soldat, triomphant etproscrit, « heureux époux, père fortuné et mort comme « lils, frère, Mzabi. Folle et adorable femme « Meryem, tu fais de moi un roi, tu me com-

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« bles de félicité, tu me chasses et me tues « tout à la fois. »

Je m'efforçai de le calmer en lui montrant la vie possible au milieu des siens, à Alger, en manifestant des doutes sur la perpétuité du bannissement qui le menaçait. Il se résigna et se tut par indulgente condescendance, courbant sa tête de fataliste sous la main pesante du sort inexorable, mais demeura convaincu que le Mzab fermé à toujours, c'était le bonheur perdu sans espoir et une mort désolée à courte échéance. Je lui offris, quoi qu'il dût arriver, mon appui, mon temps, mon argent et ma maison s'ils pouvaient lui être utiles, en le priant de me considérer comme son protecteur dévoué et son ami sincère. Puis, le laissant à son négoce dont les impérieuses nécessités l'absorbaient plus que jamais, alors que des dépenses imprévues allaient épuiser ses ressources, et qu'il ne devait absolument donner prise à aucun soupçon, je retournai triste et inquiet chez moi . Les angoisses du mari et du père, dont les amours erraient à travers la sollitude, les nobles douleurs du patriote et du fils maudit et exilé qui déchiraient ce cœur simple, droit, généreux,

m'avaient moi-même gagné et profondément ému. La souffrance n'existait-elle donc que pour les bons, le châtiment se réservait-il toujours aux seuls justes ?

Les fêtes de l'FIégire mettaient en mouvement la foule des croyants ; c'étaient des vaet-vient continuels à la mosquée ma voisine ; la masse des assistants était plus compacte aux prières du vendredi.

Ils étaient vraiment beaux ces hommes dans la grave attitude de leurs démonstrations religieuses, inclinés comme un champ de roseaux aux injonctions de l'iman debout dans sa tribune de stuc ouvragé, étendus, le front heurtant les dalles, ou les yeux et le visage tournés vers l'orient, enveloppés d'un brouillard de benjoin odorant, dans la lumière de milliers de bougies colorées, sous la rosée d'eau lustrale que les matraques faisaient jaillir des urnes de marbre, pendant les cérémonies traditionnelles et représentatives des principaux actes de la vie du Prophète. Je me surprenais le cœur élevé vers Dieu comme au Sursiim corda du sacrifice catholique, comme au chant de triomphe d'un Te Deiini sous les voûtes d'une cathédrale, en

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écoutant les accents mystérieux, traînants, répétés de leurs psalmodies séculaires.

Les Mzabis, sorte de protestants de l'Islam, chrétiens convertis sous le cimeterre et n'appartenant à aucun des quatre rites musulmans, mais à une sorte de cinquième division indépendante, ne se mêlent presque jamais au torrent des fidèles; ils célèbrent leurs cérémonies et enterrent leurs morts »^ part ; ils ne prennent guère du Coran que le texte sans admettre les interprétations. Ils suivent le calendrier et les usages français, sans froisser cependant les coutumes de leurs quasi -coreligionnaires. Nous pûmes donc en profiter un peu pour concerter avec Ben Taïeb ce qu'il serait le mieux de faire dans les conjonctures présentes; il fermait son échoppe de meilleure heure et venait partager mes repas. La date annoncée approchait rapidement.

A tous les points de vue, il était préférable qu'aucun des compatriotes du Mzabi ne connût l'arrivée et la retraite de sa femme ;. mille querelles sociales et ennuis commerciaux en eussent résulté. Ne désespérant pas du reste à ce moment, de faire fléchir au moyen de

quelques négociations habiles la loi du Mzab en faveur de ces époux plus malheureux que coupâbles, j'insistai pour qu'il acceptât une ou deux pièces isolées que je lui pouvais prêter. Le voisinage par la cour commune permettrait leurs relations tout en les cachant aux résidants mzabis d'Alger.

Quand la chose eut été convenue et que l'amour-propre comme les préjugés de Ben Taïeb eurent cédé devant la démonstration sincère du vif intérêt qu'il m'inspirait ; que cette suprême défiance, qui est le fond inévitable des rapports les plus amicaux avec les indigènes, eût enfin disparu sans retour, l'homme se défit de ce masque d'insensibilité et de ce manteau de fierté que revêt le musulman ; le mari, le père , se montrèrent dans leurs prévenances et leurs tendresses infinies. Il ne trouvait rien do trop brillant , de trop moelleux , de trop parfumé ; entassait tapis, couvertures, haïks ; rapportait des bazars, essences , coffrets , bijoux. Il eut bientôt créé un oasis du luxe, un boudoir de fille du désert dans mon gîte humble et terne, doré la cage de ces deux oiseaux que le vent de la destinée allait

jeter sur son sein , effarouchés et tremblants.

Nous partîmes enfin une nuit pour les environs, afin de guetter l'arrivée de la caravane , la rejoindre à son dernier campement et nous faire remettre avant l'arrivée en ville, Meryem et son enfant. Aux lueurs de l'aube qui rosait les collines grises, nous aperçûmes les tentes des Touaregs dans un pli de terrain abrité par un bouquet d'eucalyptus et de figuiers.

Les mahary hésitants, dépaysés, erraient ça et là, encore chargés de leurs bâts que la courte durée de la halte n'avait pas permis d'enlever ; des hommes, les uns assis , les autres couchés en cercle autour d'un foyer où bouillait le café du départ, nous regardaient enveloppés dans leurs burnous, le haïk de couleur relevé jusqu'aux yeux. Quelques-uns pétrissaient de la farine d'orge délayée dans un peu d'eau et l'avalaient en boulettes, d'autres mâchaient des dattes. Les coussins remplis des marchandises les plus précieuses étaient déposés dans l'intérieur du cercle, mêlés à de longues lances et à des sabres.

Une humidité abondante qui perlait en gouttes

d'eau sur les larges feuilles, se plaquait en taches givreuses sur les toiles, les selles . l'herbe épaisse, ne rendant pas inutile la chaleur des branchages enflammés mêlés aux fientes de chameau, et après les salutations et bénédictions habituelles, pendant que Ben Taïeb expliquait sa présence et déclinait ses titres et quaUtés, je m'accroupis près des chameliers attentifs et défiants.

Ils venaient du Soudan, quoique originaires du Djebel Hoggar. Une riche compagnie anglaise tenant à recevoir de première main les objets du Sud qu'elle avait achetés, les avait déterminés non sans peine et à prix d'or, à lui convoyer ses marchandises et pour cela à franchir les limites de leurs haltes habituelles. On n'eût jamais dit à les voir qu'ils traversaient depuis des mois les plaines d'alfa, les dunes, les sohtudes qui s'étendent entre l'Afrique Noire aux pluies tropicales et l'Afrique Blanche qui commence au Mzab, marchant au milieu du simounn le jour, à la lueur des planètes la nuit, presque sans repos , sans nourriture substantielle et sans autre eau que celle de leurs outres de peaux de chèvre. Ils avaient

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dans le regard, le geste, la démarche, quelque chose des tristesses indicibles, des splendeurs uniques, des incommensurables profondeurs, sur le visage comme un reflet des teintes et du vague du Sahara. La lutte et le sacrifice quotidiens, la sobriété et le courage devenus une seconde nature, comme aussi la rudesse impitoyable, l'âpre fermeté, se sentaient dans ces pirates de l'Océan de sable.

Je ne sais pourquoi je me trouvais faible et petit à mes propres yeux en présence de ces hommes sauvages vers lesquels montait ma sympathie. Tant il est vrai qu'il reste au front de l'homme, comme un reflet des miheux qu'il fréquente ; le désert, la mer, la bataille entourent le soldat, le marin, le nomade d'une auréole, à l'aspect de laquelle se courbent les autres créatures.

Nous devançâmes la caravane ; Ben Taïeb emportait dans ses bras une merveilleuse fillette dont la chair mate et fraîche semblait pétrie de feuilles de roses, d'étoiles de jasmin, d'ivoire et d'or ; une femme complètement voilée se tenait accrochée au dossier de la selle. La sveltesse des formes, la richesse des contours,

la grâce native se devinaient sous les lainages qui l'emmaillotaient. Nous ne dîmes pas un mot, galopant jusqu'à Alger où nous rentrâmes séparément vers six heures. Une négresse étrangère , postée à quelque distance des portes, conduisit à pied par les ruelles, la mère et l'enfant.

Bientôt chaque chose avait repris sa place habituelle ; l'ordre et le calme quotidiens régnaient en apparence ; Ben Taïeb ouvrait sa boutique, je me promenais au jardin, et sur leurs épais et larges tapis la Mzabite Meryem et sa fille Fathouma dormaient enlacées. J'étais heureux d'être pour quelque chose dans le calme relatif de la petite famille ; je voulais ramener au nid la nichée dispersée par l'orage et doucement plaintive, oubliant qu'ils résistent bien rarement, les petits oiseaux que le vautour comme aussi parfois la présomption des désirs a jetés hors de leur couche de feutre, de satin et de velours. Le choc reçu par eux en tombant a laissé une tache noire sous les ailes trop faibles ; cette tache qui grandit violacée du côté du cœur, c'est la mort ; ils expirent bientôt, le bec ouvert à la pâture maternelle qu'ils atten-

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dent en vain, cherchant un air qu'ils ne trouvent pkis, les yeux tournés vers le soleil.

Le lendemain soir, Ben Taïeb vînt me prier d'accepter quelques tasses de café en mangeant des dattes et une tranche de pastèque de son pays : ingénieuse manière de me remercier en me faisant connaître sa femme, et cela sans froisser directement ces usages, ces conseils domestiques, qui par un trait de génie du Prophète, ont le caractère et la force de pratiques rehgieuses, inculquent à la fois croyances et savoir-vivre, hygiène et morale.

Après quelques difficultés pour la forme, et juste ce qu'il était nécessaire de lenteur pour ne pas montrer un empressement indécent, j'acceptai l'invitation de mon ami indigène. Il m'introduisit dans le harem en miniature qu'il avait organisé à la hâte et me fit asseoir sur des coussins symétriquement disposés à terre. Pendant que nous buvions lentement le café, la femme et l'enfant, se tenant par la main, arrivèrent sans bruit et se glissèrent sur les tapis auprès de nous ; Meryem , timide , curieuse , fière ; Fathouma câline , souriante, hardie. La fillette appuyée contre son père avançait parfois

sa menotte du côté des plis de mon vêtement ; la mère à genoux, affaissée sur une hanche, surveillait sa progéniture d'un œil ardent et sauvage, regardant ça et là, excepté de mon côté ; on la sentait soumise à un supplice égal à celui de la vierge traînée nue devant le statuaire antique ; quoique le corps ne bougeât pas, on la voyait se tordre en imagination comme les martyres chrétiennes sur les toiles du Corrège. Il lui semblait intérieurement sans doute que ce que je contemplais de sa beauté était autant de ravi à son époux; mais par obéissance et par gratitude elle n'avait osé se soustraire.

Parée de ses chapelets de corail, de ses lourds bracelets, mais surtout de ses seize ans^ de ses lèvres aux dents éblouissantes, de ses longues tresses dont une mode barbare avait tailladé l'une à coups de ciseaux et mutilait sa jeune tête comme un heurt de marteau le marbre d'une Psyché, elle se tenait prête à s'élancer vers le fond et à disparaître au moindre signal. Je lui adressai en vain la parole par l'intermédiaire de son mari; il ne traduisit point mes souhaits et mes compliments ou les dénatura,

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car rien dans son attitude et son regard n'indiqua qu'elle eût compris. Son front élevé, la large arête de son nez, je ne sais quoi de ferme dans le bas du visage, de gracieux dans les plis de la bouche, témoignaient de qualités intellectuelles et morales supérieures. Cet ensemble qui eût brillé dans notre milieu de civilisation était sacrifié chez la fille du Mzab à l'amour du foyer: son mari, c'est-à-dire le chef, le maître, le possesseur, l'ami, était le but de son existence, le centre vers lequel rayonnaient ses pensées et ses affections, le seul mobile de ses actes, sa raison d'être. Elle s'immolait à l'amour du foyer, et cela dans la plus haute acception du mot, en ce sens que la femme mzabite, unique, honorée, respectée, n'est point le joujou arabe que Ton cache par jalouse envie, qu'on abrutit dans l'isolement par débauche, mais une des deux unités qui forment la famille musulmane transformée par une lointaine influence chrétienne, et dont le rôle exige la solitude.

La Mzabite règne dans sa cour intérieure, sur ses longues galeries grillées comme l'homme sur ses ballots de marchandises au miheu des cha-

meliers de la caravane, dans ses jardins de palmiers, où les nègres versent l'eau des norias. J'abrégeai ma visite ; c'était la plus grande politesse que je pusse faire, et l'on m'en sut gré. Radieuse apparition des oasis, qui avait gardé sur le front des ardeurs et dans les yeux des éclairs de ton soleil, qui répandait autour de toi un parfum de fleur sauvage, brillante et cachée ; je ne fis que l'entrevoir et te respirer en passant sur le sol algérien : tu es retournée au paradis des liouris, tes sœurs, sans que je t'aie revue !

Les jours succédaient aux jours ; je ne voyais plus guère Ben Taïeb et n'en étais point jaloux. Les amis qu'attendent des cœurs de femm.es et des rires d'enfants ne sont plus guère les vôtres ; je savais que ses bonheurs présents s'équilibraient à peu près dans son âme avec ses angoisses sur l'avenir et ses regrets du pays natal, voilà tout. La démonstration n'était plus nécessaire pour que je crusse à sa fidélité éprouvée, à sa constante reconnaissance. On doit s'effacer aux jours heureux pour laisser passer ce souverain échappé du ciel, qui s'appelle le bonheur ;

ses clients n'ont pas trop de tout leur temps

110 BEN TAÏËB LE iMZABt

pour lui faire cortège. Ils vous reviennent aux jours noirs quand le brillant fantôme a disparu.

Cependant une couverture épaisse comme du feutre, coloriée comme un vitrail de cathédrale gothique, de nuances amorties, de teintes vives et fondues, au mille dessins capricieux comme les arabesques des piliers de mosquées, était étendue là sur mon lit, me prouvant que Tâme de la chère exilée de l'amour, était descendue parfois jusqu'à moi, si son corps me devait rester aussi étranger que le cadavre des tombeaux. Sa Falhouma m'avait tendu les lèvres, alors qu'elle lui échappait, pour courir après les sloughis, et le bruit de mes baisers avait sans doute vibré jusqu'en ses entrailles fécondes. Sa voix, étouffée sous les portières et sous les rideaux de Tunis, m'arrivait le soir, traînante comme une berceuse allemande, langoureuse et lascive comme une romance castillanne, vague et mélancolique comme les cloarecs des grèves de Bretagne ; au début, claire et sautillante; à la fin, lumineuse et sonore comme un motif de séguidille sur les parvis de Grenade, ou un refrain de tarentelle sur les gondoles

patriciennes de Venise, les barques de pêcheurs aux écueils de Procida.

Au lieu du pincement des guitares et des mandolines, des soupirs éoliens, des harpes, des sanglots et du rire des castagnettes et de l'accordéon, c'étaient les brusques et sourds roulements de la derbouka qui s'y mêlaient comme le tambour de basque à une danse de tziganes.

« Sait-elle, la cruelle, murmurait la jeune femme, combien est profonde la plaie que ses yeux ont ouverte dans mon cœur? Quelle preuve de mon amour plus éloquente pourrais-je donner que la pâleur de mon teint et le dessèchement de mes yeux ?

« Sa taille pleine de grâce ne le cède point à la souple tige du lis; sa démarche enivre. Son visage plein d'éclat fait pâlir les roses du Bengale; sa beauté fascine. Ses yeux de gazelle lancent des traits empoisonnés ; son amour tue.

« Le cœur saignant et la raison égarée, un soir, à sa porte, je tombai épuisé parla douleur et m'endormis. Prévenue, elle sortit tenant à la main son flambeau ; la cire binilante me coula sur les mains et m'éveilla.

« Oui, oui, me suis-je alors écrié; brûle, ma bien-aimée, tout mon corps, si tu le veux ; mais de grâce, pitié pour mon cœur, c'est loi qui t'y trouves. Un éclat de rire, et elle disparut laissant Tair chargé des mille parfums de l'Arabie.

(X Ah ! Puisque je vois que le paradis rêvé par moi n'est qu'une chimère ; puisque l'impitoyable destinée fait de moi un humble esclave ; qu'importe ? C'était écrit ! Exerce ta tyranie, comme tu l'entends, ma souveraine ; le corps dépérira, mais mon amour survivra.

« Oui, insensible et rieuse, complais-toi dans tes dédains. Prolonge mes tourments. Tue-moi, je t'aimerai encore, et je mourrai avec la douce pensée que cette faute te retenant au grand jour de la répartition devant le tribunal du juge, je pourrai te voir plus longtemps. »

Et l'amoureuse et triste ballade saharienne se prolongeait en interminables couplets jusqu'à l'heure où le sommeil gonflant les paupières de la chanteuse l'étendait sur ses coussins, au miheu de ses petites tables incrustées de nacre, de ses coffrets de bois de santal et de ses éventails de plumes d'autruche, dispersés çà et là

entre des cassolettes d'or et des babouches de velours.

Les pluies de l'arrière-saison, les vents froids de l'hiver étaient venus ; ce n'étaient plus des sauterelles qui parfois voletaient dans l'air et couvraient le sol, mais de petits nuages cotonneux et glacés qui se fondaient en tombant. Les cimes lointaines de l'Atlas étaient redevenues blanches, la mer grondait houleuse et sombre; l'hiver algérien, est-ce bien l'hiver qu'il faut dire, commençait ; ou plutôt les génies des pôles, faisant leur ronde, avaient frôlé le sol africain du bout de leur manteau d'hermine. Les gazouillements étaient plus rares dans les bosquets de lauriers et de jasmins, dans les nids suspendus aux ramures flexibles des clématites; sous les touffes d'althéas, les herbes odorantes, les bananiers et les cactus, les insectes aux cris-cris stridents s'étaient tus et endormis. Les triangles des cigognes passaient dans le gris du ciel, des coassements s'entendaient autour des ruines romaines et des cime tières suburbains.

La lumineuse Alger se voilait pour quelques semaines, et encore que de rayons trouaient en les argentant ses vapeurs légères !

U4 BEN TAÏEB LE MZABI

Ben Taïeb, cependant, me paraissait s'assombrir avec le départ des chaudes journées. Je ne savais à quoi attribuer ses tristesses, car l'hiver n'avait plus de surprises pour lui, ancien déjà sous notre zone ; quoique fils du royaume de l'éternel soleil, il était assez habitué aces deuils momentanés de la nature septentrionale, pour que les comparaisons plus saisissantes qu'il pouvait établir, les regrets plus sensibles qu'il devait éprouver, ne fussent pas comme une fissure par laquelle s'en irait le calme, la paix, le courage viril de l'homme de cœur qui avait résisté à de plus dures épreuves. C'est qu'avec la chaleur et le soleil, les parfums et les fleurs, les nuits phosphorescentes et les longs jours^ s'écoulaient sa vie morale, son amour et son sang. Brillant oiseau des tropiques, étouffé dans sa cage d'or aux arbustes de carton ; atteinte au cœur sans qu'elle sans doutât, Meryem dépérissait lentement, et avec son soufle la vie de son enfant s'éteignait chaque jour. Fathouma, on le pouvait déjà prévoir, suivrait rapidement sa mère dans la tombe. Ces détails me furent donnés par ma vieille négresse. Mais, retenu par les usages, j'hésitai longtemps à parler au

Mzabi de la santé de sa femme : injure à faire en effet à un homme que de lui indiquer qu'on s'occupe de ce qu'il prend tant de soin à garder dans Tombre.

Il me prévint et nous tînmes conseil.

« Tu ne saurais croire, me dit-il, combien sont strictes les ordonnances qui régissent le Mzab, combien étroits les pactes qui en lient les enfants partout où ils vont ; les simples coutumes deviennent elles-mêmes des engagements réels, inéluctables. A l'heure présente, le bannissement a été prononcé non seulement contre ma femme, mais aussi contre moi, chez qui on ne doute pas qu'elle se soit réfugiée et qui l'eût dût reconduire pour me disculper. En ce qui la concerne, il est perpétuel, et quand même, du reste, le cheikh-el-Baba et la djemnà rapporteraient leur verdict, la réprobation publique, plus forte que la loi, la chasserait encore. Mieux eût valu pour Meryem qu'elle se tuât; les siens la pleureraient du moins en paix, et son corps reposerait dans nos koubas, tandis que maintenant... Pour moi, la faute est moindre, sans doute, mais encore me faudrait-il obtenir mon pardon par la confessiou

116 BEN TAÏEB LE MZABI

publique, et sera- ce bien nécessaire quand mes deux fleurs de lotus se seront séchées sur leur tige? Car elles inclinent tous les jours la tête comme les plantes que votre industrie arrache aux talus de mousse des montagnes, ou les varechs de la côte que vous jetez dans des vases de terre loin des flots vivifiants, de Tair libre, du ciel azuré.

c< Mes aimées mourront, vois-tu, car le Mzab leur manque, et le Mzab c'est la vie, plus pour elles encore que pour moi. Si tu avais vu le jour, comme nous autres, à l'ombre du feuillage des oasis, si tu avais bu à leurs sources et mangé leurs fruits, tu penserais comme nous. Quels parfums dans l'air, quelles nuances sur les immenses tapis de sable tachetés de fleurs et de broussailles, quel calme dans l'enceinte des Ksours! Quel spectacle inoubliable, quand, sous les voiles pourpres du couchant, paraissent au loin, en longue file, les blancs maharis des caravanes mêlées aux noirs juments caparaçonnées ! Les guides des montures font entendre leurs chants aigus, et le timbre de leur voix porte à l'âme ; il annonce richesse et amis !

a Je serais heureux que tu vives quelques

jours dans la demeure de mes pères, si jamais les portes de la patrie nous étaient rouvertes ; alors tu comprendrais nos regrets, nos angoisses ; tu pourrais te figurer l'étendue du sacrifice de Meryem, qui Ta quittée, en la citant un jour aux femmes de ton pays, comme sublime exemple et mortelle folie.

Je lui dis qu'à sa place je me transporterais, au moins momentanément, dans le sud de l'Algérie, du côté d' El Aghouat, non plus en qualité de Mzabi, mais sous le masque arabe; et que j'essayerais du climat le plus rapproché du leur. Ce ne serait certainement pas la patrie, mais il en viendrait des effluves salutaires qui ramèneraient sans doute la couleur à la peau et l'éclat aux yeux de ses chères malades. Je me chargeais des intérêts matériels à Alger, de la maison et de l'échoppe, pour le cas où il devrait revenir.

Il accepta, et quelques jours plus tard je le voyais, transformé comme costume et allures, avec ses mules chargées, son cheval au précieux fardeau et ses serviteurs noirs, disparaître dans un horizon d'hiver sur la route de Blidah.

BEN TAÏEB LE MZABI

Des nouvelles m'arrivèrent de Médéah, la jolie, de Boghari, le balcon merveilleux du désert, de la tribu des Oulad Nayls et enfin d'El Aghouat; puis je ne sus plus rien.

J'avais d'abord loué conditionnellement, puis vendu échoppe et maison, sur l'avis incertain, mais probable, qui m'avait été donné de la mort de Meryem et de Fathouma, comme du départ de Ben Taïeb pour le Mzab. Je chargeai des Mzabis dont j'avais fait connaissance, aux repas funèbres, et qui retournaient, après économies réalisées, àisguen et Mélika, de le prévenir que je tenais une certaine somme à sa disposition et de l'assurer de mon entière sympathie. Sans réponse, je pensai qu'il me voulait indemniser des tracas, bien minces cependant, qu'il avait pu me causer et que notre adieu serait éternel. Je repartis moi-même pour la France. Les espaces entre nous s'augmentaient à mesure que, par une tendance native, nous retournions chacun vers le lieu de nos origines. Ce que Dieu a fait est bien fait, a chacun son lot, icibas, sa place de terre, sa lumière et son air.

Quel charme particulier cependant, quel attrait irrésistible ont donc les pays du soleil

RÉCIT DE MŒUHS AUABKS H9

pour que les termes de la proposition, énoncée ci-dessus, se renversent en ce sens que si quelquefois nous aimons respirer l'air natal, revoir les champs de blé onduleux, les près verts, les saulaies humides ; la nostalgie de l'Afrique; une fois que nous l'avons connue, nous autres hommes du Nord, nous prend avec une intensité comparable à celle des exilés, enfants de cette même terre de feu? Serait-ce donc que' l'Orient est plus que toute autre contrée une pâle copie du Paradis et sanostalgie ne serait-elle autre chose qu'une nostalgie du ciel? Transporté sous nos climats, au contraire, l'Arabe s'échappe rapidement, malade déjà; il n'y revient jamais, malgré les splendeurs et le luxe d'une civilisation que son intelligence et ses goûts fastueux le mettent cependant à même d'apprécier ce qu'elle vaut.

Quoi qu'il en soit, je revoyais Alger quelques années plus tard et la saluais de loin avec la triomphante ivresse d'un amant qui revoit sa bien-aimée. Ses blanches terrasses émergeant de masses de verdure, comme ces toiles, qu'à l'automne on met sécher au soleil du matin sur les haies des vergers rustiques,

BEN TAÏEB LE M ZABI

sa mer tiède et calme aux reflets changeants, ses parfums de cèdres brûlés, de benjoin et d'ambre qui vous arrivent en bouffées, c'est une renaissance et une joie dès le bord du navire ; spectacle et sensations dont on se souvient à jamais, qui vous enthousiasment à chaque retour, boisson capiteuse qui éveille les désirs et les chants à chaque fois que vous trempez les lèvres dans son calice !

Je repris mes anciennes habitudes ; visitai à nouveau mes chers petits coins ; revis mes tableaux préférés et vivants, de la mer, des collines, des ravins, des bosquets; avec joie, pour ce que j'y retrouvais des émotions passées aux traces parfois encore visibles, avec tristesse aussi, car l'effacement, les dégâts, les ruines m'y rappelaient plus qu'ailleurs, la lourde main du temps nous poussant vers Féternel oubH.

Je remontai et descendis la rue de la Gazelle ; l'échoppe y était toujours avec sa figure de Mzabi impassible dans le fond, mais ce Mzabi n'était plus Ben-Taïeb. Son ancienne demeure comme mon palais mauresque de jadis était fermée ; mes pénates avaient été transportées ailleurs : Ali et Kreira avaient disparu.

Je suivais un soir, à pas comptés, les files de musulmans regagnant, à travers les escaliers de la Kasbah, leurs gîtes mystérieux, quand il me sembla percevoir, au milieu des cris des biskris et du concert d'un café maure, les sons d'une voie connue; je m'approchai et reconnus Ben Taïeb servant ses pratiques, un immense plateau chargé de cafetières et de tasses à la main. Je me ghssai près de lui avec un geste amical, à ï arabe sans démonstration ; il me remercia d'un regard et d'un « le salut de Dieu soit sur toi » solennel, triste, doux, sans interrompre sa besogne.

Puis, quand les joueurs furent tous à leurs damiers, sur lesquels manœuvraient de singuliers échecs, les rêveurs à leurs songes, les musiciens à leurs instruments, il m'apporta une tasse du thé arabe que j'aimais, s'accroupit sur la table-banc en face de moi et, me serrant les deux mains :

« Ce qui arrive était écrit ; inutile de récriminer contre les desseins de Dieu et de réveiller le passé. Tu a tout su; rien de ce qui était n'existe plus ; je suis convenu avec moi-même de n'en parler jamais. Le souvenir dort avec

122 BEN TAÏEB LE MZABI

Meryem et Fathouma dans le fond de mon cœur jusqu'à ce que la réalité de là-haut remplace les fantômes d'ici-bas. J'ai revu le Mzab, j'ai incliné mon front dans la mosquée pendant la prière et obtenu des tolbas mon pardon; mais j'y étouffais et je suis revenu ici; je mourrai plus vite peut-être. Quant au métier, qu'importe? je ne ramasse rien, n'ai besoin de rien; j'ai pris celui-ci parce qu'il ouvre ma porte à tout venant, me tire de moimême, fait des mendiants qui passent mes hôtes bénis, et me relie par la charité aux anges de Dieu. Sois le bienvenu chaque fois que tu franchiras mon seuil, toi dont le cœur est tendre ; si tu ne le veux garder, donne le peu d'argent que tu as de moi aux pauvres de ton pays, en souvenir de celles que tu as connues.»

Si vous allez jamais vous asseoir dans les cafés maures d'Alger la Blanche, respectez le silence du kaouadji et acceptez de bonne grâce son café, son tabac et ses dattes, car peut-être sera-ce mon ami Ben Taïeb le Mzabi, à moins que le regret des palmiers et des sources de l'oasis ne l'ait déjà emporté avec

ses désirs vers Fathouma et Meryem, ses anges qui l'appelaient au ciel, Féternelle oasis de rhumanité.

LE

Les derniers contreforts des monts Ouarensénis, sur le versant opposé à la mer, vont en s'inclinant petit à petit, deviennent de collines bientôt simples mamelons, pour se fondre en immenses plaines qu'arrose le Chéliff et aboutir aux sables mouvants du Sahara.

Gomme les plis du tapis à ramages d'un escalier de géants, leurs flancs revêtent les nuances les plus diverses, depuis les blancs étincelants des crêtes neigeuses, jusqu'aux verts gris des pâturages et des forêts, en passant par les jaunes intenses des rochers, les bleus et les

rouges que dessinent en longs festons les fleurs et les plantes embaumées.

Çà et là dans les lointaines brumes d'or qui s'élèvent du sol, les caravansérails, les bordjs, dressent les têtes de leurs minarets^ ou les croissants de leurs koiihas ; Blidah, la voluptueuse, chante et soupire ; Cherchell, la romaine, baigne ses pieds dans les flots et veille sur ses tombeaux ; Milianah, la verdoyante citadelle, se balance entre ciel et terre ; Teniet, agite ses forêts de cèdre pâles, abrite sur ses coteaux les noirs de Mayotte et de Tombouctou ; Orléansville brûle toujours sous son ciel de feu et Tiaret seperd, mélancolique sentinelle, aux confins du désert.

Des tribus nombreuses, aux origines et aux familles riches et célèbres se pressent en douars fréquents et se partagent les blés et les herbes que leurs frères nomades du Sahara viennent souvent amoindrir par leurs incursions.

Nous galopions, quelques amis et moi, un matin d'août, sur les routes fictives, sortes de rubans interrompus et poudreux qui rehent ensemble les Beni-Djedoud et les Oulad-Amra. Un groupe formé de spahis, de chaouchs et

mokrasnis aux burnous verts, blancs, rouges, aux têtes d'ivoire jauni et d'ébène, nous accompagnait ; mes amis appartenant tous à Tadministration ou à l'armée.

Le vent tiède, seC; nous apportait tantôt les parfums pénétrants des lauriers et des citronniers au travers des roses et blancs rameaux desquels il avait passé, tantôt nous couvrait d'un sable impalpable qui brûlait les yeux, craquait sous les dents, surexcitait singulièrement les nerfs. Le soleil inondait au loin de sa lumière intense les plaines crevassées, et faisait pâlir au-dessus de nous le bleu noir et profond du ciel.

Cependant des petits monticules qui bornaient Thorizon sur la droite, par de véritables sentes de chamois, descendaient en file indienne soit des femmes mal enveloppées dans des haillons blanchâtres, la tête couverte de toquets élevés faits de chiffons roulés, leurs enfants ficelés sur le dos ou pendant à la mamelle, soit des hommes en burnous, l'inévitable matraque à la main, le haïk couvrant le front et bridant la mâchoire, la corde en poil de chameau entourant le crâne, jaune ou noire, épaisse ou mince, longue ou

courte, noire ou jaune, suivant Taisance de chacun, mais le plus souvent inférieure aux prescriptions du Coran qui en exige trente mètres.

Sur la gauche, vers le sud, au pas ou à fond de train, arrivaient des pelotons de cavaliers debout sur leurs larges étriers de fer blanc, le moukala damasquiné en travers de la selle, appuyé droit sur la cuisse ou passé en bandoulière à l'aide d'une vulgaire ficelle.

D'autres à pied, les sehates traînantes, poussaient devant eux, à grands coups de bâton et au moyen de cris rauques et de claquements de langue particuhers, des troupeaux d'ânes microscopiques chargés de couffins d'herbe ou de bois, des moutons et des chèvres, de solennels dromadaires.

Ce bruit inusité de piétinements nombreux, de bêlements divers, de hennissements tristes ou joyeux, cette vie, ce mouvement, là ou d'habitude errent en paix les chacals, voltigent les alouettes bavardes et planent les aigles, n'avaient d'autre cause que le retour hebdomadaire du marché des Ouled-Amra.

On ne saurait dire combien sont précieuses

et agréables pour les enfants de la solitude, vivant dans un éternel isolement, absorbés par de vages contemplations, ces fêtes de la tente, ces réunions où ils revivent en quelque sorte au contact de leurs semblables, et satisfont à ce besoin de société inné au cœur ne Thomme. Malgré son mutisme habituel, son indéfférence apparente pour tout ce qui ce passe autour de lui, l'Arabe comme le Tartare-Mongol, comme tous les peuples pasteurs, aime ces marchés qui résument pour lui la vie publique, et où il donne hbre carrière à ses désirs incessants de déplacement et de parade. Là, en effet, nonseulement il trouve les objets qui lui sont utiles ou précieux : laines, burnous, couteaux, cordes, brides, selles, toiles de tente, bagues, coUiers. bracelets, parfums ; mais il recueille les nouvelles pohtiques et religieuses qu'apportent les mercantis des villes, les juifs errants, les kabyles étameurs, ce qu'il ruminera la semaine suivante dans son gourbi ; il apprend le prix des blés et des orges, des "moutons et des chevaux, écoute les calculs et prévisions sur le temps probable, la récolte prochaine, que forment et émettent ses frères des tribus éloignées.

Non-seulement il verra trancher là le différent qui existe entre lui et son voisin ou parent, mais le cadi dissoudra en audience foraine, s'il le désire, son union avec telle ou telle de ses femmes ; le thehih lui tirera un verre de sang ou appliquera des ventouses ; et le tlmleb lui transcrira des versets-amulettes dans le Livre ou griffonnera avec son long roseau un projet de citation devant le juge roumi.

Depuis plusieurs heures déjcà les premières tentes avaient été plantées ; les bouchers en plein vent dépeçaient leurs viandes dont des bandes de chiens au poil jaune et aux oreilles droites se disputaient les rognures, avec de rauques aboiements ; les affaires se concluaient sans voix et sans gestes autour des chevaux dessellés et entravés, quand un remous plus considérable de la foule et des hnleks répétés annoncèrent le passage d'une troupe nombreuse de cavaliers.

Le caïd des Ouled-Amra arrivait à son tour au marché de TAïn El Nser, nom de l'emplacement où il se tenait habituellement.

Qui n'a vu beaucoup d'Arabes et examiné souvent, admiré de près des types choisis, de

manière à s'en être fait une sorte d'idéal, peut difficilement imaginer l'incomparable noblesse et la mâle beauté de quelques-uns. Le caïd El Hadj Mohammed Ben Omar était certainement un des spécimens les plus accomplis de sa race. Dans la force de Tâge, ce qui pour la terre d'Afrique ne va guère au delà de quarante ans, il était d'une taille élevée, même parmi les siens, avait l'œil large et profond, aux ardeurs noyées, mais parfois instantanément aux lueurs sauvages, le nez busqué, la barbe en fer cà cheval, noire, épaisse et courte ; enveloppé dans un haïk et un burnous d'une éblouissante blancheur, il chaussait de hautes bottes de cuir rouge, aux immenses éperons, et conduisait sans effort apparent un étalon noir aux naseaux ouverts, au mors écumeux, harnaché d'une haute selle à dossier et d'une bride à œillères soutachées ; un sac dans le même style et destiné aux papiers et à l'argent, lui battait le flanc. Une douzaine de serviteurs caracolaient en arrière.

Mohammed, non-seulement schériff, c'est-àdire gentilhomme de la descendance de Fathma, fille du prophète, était de plus marabout ou fils

et successeur de saints dans l'Islam ; son titre de caïd, ces fonctions administratives que confie la France, lui venait de son influence considérable sur les tribus du cercle.

On avait pensé faire acte de bonne politique en se l'attachant. Il avait accepté probablement avec l'arrière-pensée d'être utile aux croyants à un moment donné, et surtout de réaliser des bénéfices qui combleraient les vides de son existence opulente.

Fils lui-même de caïd, parlant le français avec élégance et facilité, en rapports continuels avec les officiers des bureaux arabes et les magistrats des cantons, il avait acquis une certaine connaissance de nos usages, de nos goûts, de notre politesse, tout en gardant de son origine de nomade et d'envahisseur une indépendance hautaine, un besoin non dissimulé d'air pur au sein même des palais de la Division et du Gouvernement. Il semblait sans cesse regretter l'immensité des déserts, chercher autour de lui des ravins à franchir, des espaces à dévorer. Sa générosité sans borne, son observance exacte des règles minutieuses du Coran le faisaient admirer et aimer des Ouled-Amra et

rendaient moins lourde pour eux la partie de sa charge qui, dans la domination étrangère, pèse le plus aux épaules des vaincus, l'impôt.

Le caïd arrêta sa monture en face d'un kaoïh adji à l'installation sommaire, passa ses jambes par-dessus le dossier élevé de sa selle et jetant sa bride à ses hommes à terre déjà et qui soutenaient le côté opposé des sangles, vint s'asseoir sans façon sur une natte auprès du petit foyer d'herbes et de crottin séchés.

Quelques bambins aux yeux de gazelle, aux fines attaches, à la peau douce et brune, aux mouvements gracieux, la tête couverte de rouges chéchias aux gros pompons bleus et le corps enveloppé d'un seul petit burnous, attisaient, les uns de toute la force de leurs poumons, les autres, à l'aide d'une peau de bouc terminée par un tube de fer, la flamme qui faisait bouillir une myriade de microscopiques cafetières à longues queues, pleines de café mouki et que l'on sert telles quelles aux consommateurs, en nombre égal à celui de tasses aux dimensions semblables. A droite, un mzabi, marchand d'épices, s'agitait dans sa gandoura de calicot, aux manches retroussées et sous sa

LE PtAVIN DES LAURIERS

dalmalique brodée, tout en confectionnant de petits cornets symétriquement disposés, dûment mesurés, qu'il remplissait de poivre, de sel, d'encens, et comptant des paquets de minces bougies aux mille couleurs , destinées à la mosquée ou au tombeau des ancêtres ; à gauche, un groupe de Kabyles, ces Berbères véritables propriétaires et premiers enfants du sol conquis par l'Arabe, travaillaient l'argent, sous forme de bagues et de bracelets incrustés de grossières verroteries et de losanges de corail.

De temps à autre, quittant la ligne droite, quelques indigènes se détachaient de leurs groupes et venaient d'un mouvement rapide et courbé baiser les cordes en poil de chameau et l'épaule du caïd qui s'inchnait d'avance pour faciliter cette fraternelleet respectueuse démonstration. Si le passant appartenait à une grande tente, ce qu'indiquait habituellement un burnous supplémentaire noir ou brun, le caïd allait vers lui, la main posée large ouverte sur le cœur, et tous deux les bras étendus se recevaient sur la poitrine en se baisant alternativement. Rien de plus digne que leur maintien, d6 plus noble

que leurs gestes, de plus sculptural que leurs lignes et leurs poses.

Çà et là des enfants d'Israël, partout les mêmes, partout la race au sang vicié, sale, lâche, avide, méprisée, se tenaient accroupis, en veste noire garnie de mille boutons dorés en bas bleus et turban violet, veillant du coin de Tœil sur leur hric-k-hrac^ serrant leurs douros et supputant à voix basse quel prix la remonte du gouvernement pourrait bien donner de l'étalon duGaïd.De pauvres arabes leur mendiaient un emprunt à quatre cent pour cent, tout en leur offrant avec la prodigalité habituelle de nombreuses rasades de café brûlant ou d'une infusion rougeâtre et parfumée faite de canelle et d'arrnoise, que nos loiidi mercantis buvaient sans vergogne ; autant de pris sans bourse délier.

Tout à coup un tumulte indescriptible mêlé de clameurs, de coups sourds, d'imprécations, fit pâlir ces honnêtes négociants qui se sachant sujets à caution disparurent instantanément sans oublier leurs chères denrées et leurs sacs graisseux ; les tentes se renversèrent et une nuée de burnous s'avançant, reculant, tombant,

se relevant couvrit bêtes et gens d'un épais nuage de poussière soulevé par les piétinements.

En Bretagne une sorte de panique universelle, que Ton nomme la mouche, s'empare quelquefois des animaux amenés pour la vente au champ de foire, jetant le désordre et l'alarme partout où chevaux, vaches, chèvres et moutons s'enfuient épouvantés.

Les parcs de la Provence au pied des Alpes offrent aussi de temps à autre le même spectacle. Mais en Algérie si quelque chose d'identique se produit fréquemment sous le nom de nefra, les hommes et non les animaux en sont toujours la cause.

Soit accidentellement à la suite d'une querelle particulière, soit avec préméditation pour faciliter le vol et détrousser plus habilement les juifs qui les ont sucés jusqu'au sang, une collision générale a lieu entre indigènes.

Trois ou quatre Arabes se jettent les uns sur les autres, se tiraillent, se déchirent, aussitôt quelques autres initiés, sous prétexte de secourir leurs amis viennent grossir la mêlée, augmenter le bruit et finissent par pousser un

cri de : Sauve qui peut, à la faveur duquel on ramasse couvertures, bijoux, café, tout, en un mot, ce qui tombe sous la main, et sans trop distinguer ce qui porte Testampille Israélite, de ce qui appartient aux correligionnaires.

Après avoir accordé quelques instants de répit à sa dignité et examiné la nature de la nefra qui se produisait, car la politique pouvait n'y être pas étrangère et rendre par cela même sa situation fort délicate, le caïd saisit brusquement une matraque, s'élança au plus épais des combattants et leur distribua une généreuse grêle de coups, en ordonnant, du ton du maître, à la foule de se disperser.

Le drame, à cette voix de marabout aimé et respecté, s'arrêta comme par enchantement, mais la journée marchande était définitivement compromise, les paquets étaient déjà ficelés et des cavaliers voleurs ou volés s'éloignèrent à la hâte, galopant par monts et par vaux.

Nous arrivions à ce moment même. El Hadjd Mohammed ben Omar s'avança à notre rencontre, nous serra la main à l'européenne, fit signe à ses gens, qui se chargèrent de nos montures et apportèrent du café, pendant qu'un

cavalier, muni d'une outre, allait à Teau du côté de l'Aïn El Nser, espèce de mare enfermée, par la munificence du gouvernement, dans un cordon de pierre, environnée de grandes auges et décorée pour cela, du nom de source.

Après quelques heures de repos sur ce vaste espace foulé des bêtes et des gens, couvert d'immondices et labouré par mille excavations, tout à l'heure si animé et maintenant si solitaire, nous remontâmes à cheval, et français et arabes formant un petit escadron serré, sorte de ffoam aux nuances diverses, disparurent sous les rayons obliques du couchant. Nous avions accepté l'hospitalité du Caïd qui nous emmenait à son bordj.

Ce même jour, à l'aube, alors que Caïd et cavaliers d'escorte quittaient le bordj, se dirigeant vers le marché, un jeune homme d'une vingtaine d'années, beau comme un dieu du sombre royaume, détachant une jument entravée près de la porte, s'élançait dans une direction opposée.

Une rosée abondante couvrait les hautes herbes, les plantes touffues, les haies de cactus ; un soleil ardent déjà commençait à la boire.

enveloppant ravins, nionlicules, arbustes cruno buée douceâtre, énervante, lumineuse. Au seuil des gourbis enfouis dans les replis de terrains, les femmes montraient une tête curieuse, secouant des tapiS; jetant du fumier, vidant de larges vases de bois; les enfants nus couraient au bord des ruisseaux ; des cris de pasteurs se répondaient par intervalles, et d'innombrables troupeaux de petites vaches maigres, de cavales hennissantes, de chameaux géants descendaient dans les vallées, remontaient sur les flancs des coteaux, broutant et mugissant.

La vue se perdait au loin dans les flots d'une mer verdâtre de collines lilipu tiennes, où s'arrêtait aux branches de cèdres parfumés, des figuiers crevassés, des oliviers poudreux, suivant que la route, devinée mais jamais précise, conduisait sur un sommet ou faisait descendre dans un fond. Des geais bleus rayaient les airs de leurs fugitifs éclairs ; un silence universel succédait aux rares glapissements des chacals peureux qui se coulaient entre les broussailles ou aux cris de trompette des cigognes blanches et roses qui volaient dans l'azur. Droit sur ses étriers, le cavalier sauta les fondrières,

creva les haies, gravit les talus pendant une heure, puis arrêtant sa monture, la fit trotter de côté avec Fallure bondissante et gracieuse, familière aux bêtes ardentes que Ton veut modérer tout en avançant.

Son regard d'aigle interrogeait l'horizon et les alentours, l'attente inquiète se lisait sur sa face au nez busqué ; les plis du haïk^ et les pans du burnous l'entouraient d'un nimbe clapotant aux reflets blancs et noirs.

Kaddour ben Mohammed était l'aîné des fils du Caïd et son préféré entre tous, car sa mère quoique négresse du Soudan, amenée par les caravanes mzabites, avait été la véritable et seule femme adorée du père, jusqu'à sa mort, prix de la naissance du fils.

Le mélange des sangs avait fait de lui une nature généreuse, ardente, bonne, mais fougueuse, terrible, impitoyable, selon les mobiles qui agitaient son âme ou les frémissements qui faisaient craquer son corps d'acier. Dédaigneux des positions où l'influence de son père eût pu l'appeler, aimant la chasse où l'antilope fuit comme un rêve, les fantasias aux buveurs d'air pleins d'écume, aux belles

RÉGIT DE U a: U R s A R A B E S

armes, aux iou-ioii retenlissanls, les causeries couchées sous les palmiers des mosquées, il avait quitté depuis longtemps les maîtres roumis et semblait s'attacher de plus en plus à la vie du douar.

Il sauta enfin à terre, lia le cheval à un arbre et s'avança doucement vers une kouba dont le dôme s'arrondissait au-dessus du feuillage, et dont les abords étaient empêchés par de nombreuses tombes arabes. Après s'être prosterné plusieurs fois le front contre terre, il s'accroupit quelque temps, égrenant les grains d'un chapelet de bois sculpté et odorant qui pendait à son cou, puis il descendit dans le ravin encaissé sur un des bords duquel s'élevait la kouba.

Une fraîcheur et une ombre délicieuses attiraient le voyageur vers une fontaine pleine d'herbes aromatiques, qu'entouraient de nombreux lauriers et de magnifiques eucalyptus.

Kaddour fit ses ablutions et s'étendant roulé dans son burnous, le capuchon sur les yeux, commença sur sa flûte de roseau, une de ces interminables mélodies qui, monotones et tristes comme le désert, en ont la grandeur et le charme unique, les acres senteurs et les mille voix.

Image du fatalisme de sa vie, la même harmonie ne fatigue jamais l'Arabe; il gémit des heures entières la même plainte, berce doucement les mêmes rêves, psalmodie les mêmes prières.

Dieu est Dieu et Mohammed est son Prophète ! crient depuis des siècles aux quatre vents les muezzins sur le sommet des minarets: Dieu est Dieu et Mohammed est son Prophète ! répètent des miliers de fois par jour les miUions de croyants d'Afrique et d'Asie, qui prient le front baissé sur les nattes des mosquées de Stamboul, ou égrènent leur chapelet sous les palmiers de l'oasis.

Et cette prière, synthèse admirable d'une religion, résumé d'un culte, suffit aux nègres de Tombouctou comme aux Oulémas du Caire ; elle a fait couler des rivières de sang comme elle sert encore à bercer les odialisques voilées dans leurs tentes postiches, au dos des dromadaires, à marquer les heures pour la caravane, comme elle embraserait demain l'Orient attentif au cri de l'Islam et soulèverait l'étendard vert.

Les heures succédèrent aux heures, un

chant plaintif, tendre, succéda aux mondulations de la flûte.

Les fauves dormaient dans les halliers, les poules de Garthages, les perdrix dans les champs, les criquets bruissaient indéfiniment au soleil de midi, quand une silhouette blanche se détacha sur le feuillage des lauriers, entre les troncs moussus et les guirlandes de herre, et qu'une fillette sans voile se mit à trottiner en descendant les pentes.

Kaddour! Kaddour! murmurait-elle d'un accent argentin avec des roulements d'oiseau, et sa course précipitée soulevait sa jeune poitrine, entr'ouvrait ses lèvres épaisses et rouges, dilatait ses narines mobiles.

Kaddour d'un bond s'était retrouvé sur ses pieds, tremblant, ne pouvant faire un pas, les yeux fixés sur la gracieuse apparition. Il rejeta ses burnous en arrière, étendit les bras et reçut bientôt avec un doux choc sur la poitrine, l'enfant qui s'y précipitait.

« Aziza, mon aimée, est-ce enfin toi ? La jument grise au front étoilé a déjà brouté bien des tiges du figuier, depuis le moment où ne l'attendant presque plus, je me suis mis à in-

voquerles djinns du paradis pour qu'ils aillent t'annoncer mon arrivée.

(x Que ne pouvais-je confier mon message aux geais bleus, aux scarabées de bronze et d'or, aux moucherons tourbillonnants qui pas- ^ saient au-dessus de ma tête !

« Enfin je vois ton âme parler dans tes yeux, je Fentends battre sur mon cœur, je la bois sur tes lèvres. Aziza, la houri des Beni-Djedoud, le rêve de mes nuits, le soleil de mes jours, je t'aime. »

Et la fillette heureuse l'inondait de ses larmes de joie, le couvrait de ses noirs cheveux, le mordait à pleines dents, avec des cris de jeune lionne, puis le faisant fléchir, s'assit à ses côtés.

Il lui était difficile d'être belle auprès d'un guerrier comme Kaddour, ensemble harmonieux des perfections de deux races; néanmoins, le contraste de sa suave physionomie, fraîche et rose, aux tons* doucement hâlés, éblouissait encore.

Un large pantalon de cotonnade blanche serré aux chevilles, une veste en velours bleu fendue aux manches, une chemise en mousseline,

le tout recouvert d'un ample haïk en laine fine et d'une fouta d'étoffe légère et bariolée, façon cachemire, qui ceignait les reins, voilà pour le principal du costume.

Quant au détail, Aziza avait serré le sommet de sa tête dans un carré de soie verte broché d'or, à peu près à la manière des Béarnaises, et passé quelques fleurs de grenadiers dans ses cheveux. Ses mains et ses ongles étaient teints de hennali ; mais elle portait des bas blancs dans de mignonnes babouches vernies et n'avait pas eu besoin d'allonger Tovale de ses paupières et ses cils avec le koheul ; des bracelets aux poignets, des krolkral ou retentissants anneaux au bas de la jambe et un chapelet de fleurs de jasmin, vingt fois roulé autour du cou et tombant sur les seins complétaient sa toilette.

Sous le soleil d'Afrique, les palmiers aux tiges panachées, aux grappes savoureuses, les verts citronniers, les cèdres plats et géants, comme sous les tropiques, les sassafras et les baobabs, comme sous les pins givreux, les bouleaux dépouillés et les glaces du Nord, la fille d'Eve sera toujours la reine ; on lui chantera

toujours dans la même langue l'hymne de Téternel amour.

— « Oh ! mon aimée murmurait le fils du Prophète, tes lèvres sont sucrées comme le miel, tes cheveux odorants comme Fambre, tes yeux brillent comme l'escarboucle, tes seins ressemblent à deux oranges jumelles ; mon meilleur yatagan de Damas n'est pas plus moélleusement recourbé que tes hanches, tes pieds et tes mains sont comme ceux de Fange au berceau. Je t'aime comme une sœur, te vénère comme une mère, te chéris comme une amante, t'adore comme une idole. »

— « Seigneur de mon âme, répondait la gentille tofla, For pourra s'entasser aux pieds de mon père, les grandes tentes pourront envoyer tous leurs fils, je ne serai jamais qu'à toi. Les djinns m'emporteront au paradis, avant que je consente à passer dans les bras d'un autre.

« Quand le vent des soirs t'appellera pour respirer hors du bordj, regarde du côté de la vallée des Boni Djedoud, tu verras la fumée des douars, elle sera ma messagère et te redira que quelqu'un t'attend là et soupire. Tu es beau

comme les plus beaux des Beni Djedoud, tu es brave comme mon père, bon comme mes frères, je l'aime, Kaddour, si tu veux de moi> je serai ton esclave, tu dormiras sur ma poitrine après tes fatigues, je panserai tes blessures, et baiserai tes mains en rafraîchissant tes yeux. Je t'aime, emporte moi, je ne regretterai rien. »

Et les accents de la passion se prolongeaient en termes de louanges, en serments éternels, en protestations touchantes.

Les cigales grinçaient toujours dans les sillons, et dans l'azur passaient toujours les geais bleus. Tout à coup un bruit sec qu'il connaissait sans cloute bien, fit bondir le fils du Caïd ; debout, la face tournée du côté où semblait se cacher le danger, il regardait, avant de s'élancer^ quelques touffes de lauriers agitées d'une façon insolite. Une détonation, qui se répandit en échos indéfinis dans le ravin^ éclata en même temps ; il oscilla un instant et poussant un cri guttural de fureur impuissante, tomba sur le dos les bras étendus.

Chaque battement du cœur rejetait un filet de sang de la poitrine trouée, teignait le burnous, et laissait une sueur abondante et vis-

queuse inonder le front et les joues devenus verdâtres.

Penchée à genoux sur le corps de son ami, Aziza s'empourprait les lèvres et les mains, maculait son haïk ; et sans larmes, se déchirait la figure et les seins à coups d'ongles.

Son œil hagard et devenu farouche fouillait en cercle les buissons environnants.

Elle ne vit cependant point le burnous qui rampait dans le lit du ruisseau à deux pas d'elle ; et subitement elle se trouva prise à bras le corps, en arrière, par un arabe voilé qui la renversa.

Une lutte sans bruit s'engagea ; l'homme avait * déchiré les vêtements, meurtri les poignets, dont les bracelets étaient entrés dans la chair, pendant que la tofla, de sa mâchoire d'acier, l'étranglait à la gorge. Mais bientôt épuisée, vaincue, Aziza se rejeta de côté et se laissa, avec un ricanement de triomphe tomber de tout son poids sur le flissa de Kaddour qui lui entra jusqu'au manche dans le flanc.

Quelques heures plus tard, un silence complet régnait au fond du ravin, des lueurs rougeâtres découpaient de grandes ombres sous le

feuillage, illuminaient le dôme de la kouba, enveloppant d'un suaire de tièdes effluves, de fraîcheur parfumée et de mystérieuse tristesse les cadavres, statues mutilées de la jeunesse, enfouies sous les herbes.

Quant au meurtrier, il avait disparu, effaçant soigneusement toutes traces de son passage.

Quel était-il ? Quel mobile l'avait fait agir ? Une jalousie de douar ou une haine de tribu ? Qui sait ?

C'est journellement que le drame entre dans la vie de ces natures ardentes, fières, sauvages ; c'est journellement qu'il en sort sous une forme pour se représenter sous une autre, jusqu'au moment où un hasard rappelle le passé, fait retrouver la trace perdue, et alors ce sont des vengeances et des meurtres ininterrompus entre sofs ou familles.

En attendant le fatalisme musulman explique le brisement des destinées, paralyse les révoltes affectueuses des survivants. Dieu ïa voulu ; cela devait être.

A la nuit, un pasteur amenant boire ses moutons au ravin, reconnut les victimes, puis partit en courant avertir le douar des Boni-

Djecloucl. Quelques cavaliers silencieux emportèrent bientôt et la tofla et le fils du Caïd, dans deux directions différentes, ficelés entre quelques lattes de bois au dos des mulets.

Nous arrivâmes au bordj à l'heure où se terminait ce court et sombre poème fait de rêves, de calme champêtre, d'amour insouciant, de secrète envie, de fleurs et de sang, de chant et de larmes, idylle et tragédie.

Un calme imposant planait sur les forêts lointaines ; les hauts sommets se noyaient petit à petit dans le vague de l'horizon, d'enivrantes odeurs montaient de la terre et des plantes broyées sous les pieds de chevaux ; des troupes de nègres, camées de jais et de stuc sur une mosaïque de saphir ; d'émeraude et d'opale, sciaient en chantant les derniers épis, et les croyants se courbant et se redressant, le visage tourné vers la Mecque pendant la prière du soir, ressemblaient à des fantômes entrevus et évanouis.

Le bordj, amas de constructions simples et mal entretenues, jetées au milieu de jardins d'orangers et de citroniers sans qu'aucune harmonie eût présidé à leur distribution, réjouit

néanmoins notre vue, parce qu'il annonçait le gîte, du couscous pour le moins et des couvertures.

Nous mîmes pied à terre sous la verandah, rustique vestibule d'une salle des étrangers, édifiée à part, avec un certain luxe, par le père du caïd.

De nombreux parents de la famille et des serviteurs s'y tenaient accroupis sur des bancs de pierre élevés au-dessus du sol, à la mode de ceux des cafés maures ; des bandes de lévriers roux hurlaient à nos trousses, pendant que de jeunes hommes les poursuivaient, des cailloux à la main : le muezzin particulier au hordj psalmodiait sur le minaret; des éclats de voix, et des bruits de pas, dans l'intérieur des cours, annonçaient la rentrée des femmes et les préparatifs pour la dilTa.

De longues cordes retenues de place en place par des piquets entravèrent les pieds de nos chevaux. On nous offrit immédiatement du café brûlant, de l'absinthe et des coussins, plus quelques magnifiques fusils anglais pour ceux qui désireraient profiter du crépuscule et abattre les nuées d'oiseaux qui venaient à

grand bruit d'ailes se coucher dans les arbres.

Nous pénétrâmes dans les bâtiments quand les mets et les couchages eurent été préparés.

L'Arabe a un amour-propre qui ne lui rend rien de plus pénible que la surprise dans la réception des hôtes. Il tient en ces occasions, lui si sobre quand il est seul, à développer tout le luxe dont il dispose et à offrir le confort, autant qu'il le. connaît et comme il le comprend.

Il jeûnera, s'il le faut, des mois entiers, engagera aux Juifs selles et bijoux, mais l'étranger, musulman ou roumi aura été reçu en prince sous sa tente ou dans son gourbi.

Etrange mélange de grandeur et de misère, de goût et de malpropreté, velours et guenilles, pierres précieuses et fumier, que ce bord j\ expression saisissante du caractère arabe, orgueilleux et insouciant, noble et rustre, artistique et destructeur.

Des cours remplies d'immondices, des flaques d'eau croupissante et infecte où lapent des chiens maigres, où s'ébattent des nuées de ramiers et de moineaux, des portes à peine équarries, fermées par des barres de bois transver-

sales, des meurtrières pour fenêtres, des chevaux errants sous les palmiers et se frottant contre les vasques de marbre des ablutions. Des escaliers en colimaçon blanchis à la chaux, et tout à coup des portières en velours, des charrues primitives et des armes de prix ; un vrai bazar de la fantaisie qui marque les jours de splendeur et garde la trace des mois de gêne.

Des maisons bâties par des hommes qui ont voulu essayer de la civilisation, et qui, fils de la tente, y étouffent; des essais généreux de permanence et d'installation que le simoun du désert renversera bien moins que l'instinct n'en repoussera demain les auteurs, dans les charmes de la solitude et les marches des caravanes.

On nous installe dans une salle carrée dont le centre est une voûte en coupole, percée de fenêtres étroites, que ferment ou de petit volets à jour ou des vitraux coloriés; sous nos pieds d'immenses et épais tapis dans lesquels le pied s'alourdit comme au mois de juin dans l'herbe drue des prés, des peaux de lion, de gazelle, de panthère ; aux murs, des Hissas^ des épe-

rons, des moukalas, des plats d'or, d'argent damasquinés ; dans les angles, d'énormes coffres ouvragés, luxe arabe, qui renferment des bijoux de femme, des éditions du Coran manuscrites sur parchemins, ouvrage de tolbas kabyles ou des oulémas de Stamboul.

Le repas commença au milieu d'un grand silence ; le caïd et quelques uns de ses parents nous servaient debout, les autres admis dans la salle s'étaient accroupis en cercle, après avoir préalablement retiré leurs babouches et mangeaient le couscous à la gamelle dans de grands plats avec des cuillers de bois.

Je ne saurais dire ce qui défila sous nos yeux, depuis les soupes au piment jusqu'aux moutons entiers, rôtis au feu de broussailles et encore traversés de la broche primitive ou bâton aiguisé qui avait servi à les maintenir. Gelées musquées, artichauts sauvages, lait aigre, pâtes, couscous de choix, café se succédèrent avec une homérique prodigalité.

On entendait le babil des femmes montant curieusement dans l'escalier; on faisait semblant de ne pas apercevoir leur tête s'allongeant dans l'ombre, ou la manœuvre consistant à

pousser en avant d'adorables petits enfants quelles accouraient rechercher ensuite. Eternels défauts de la femme! vouloir connaître et dire, regarder et causer, œil et langue.

Aussi faible qu'elles, je m'échpsai à un moment donné et me glissai à tâtons à travers les sloughis aux crocs peu engageants, du côté de leurs appartements. Les belles négresses du Soudan en gandoura serrée aux reins , les seins nus, le rire aux lèvres, préparaient la farine cuite à l'étuvée, les morceaux de poulet, les cœurs d'artichaut, la sauce pimentée du couscous ; les jeunes arabes attisaient les fourneaux en terre, épluchaient les vertes olives, les citrons odorants, les bananes crémeuses. On me vit parfaitement, mais on ne laissa rien paraître ; les rires et le babil mélodieux s'accentuèrent et s'accélérèrent, voilà tout.

Les mots étranges montaient en cris gutturaux et voilés, aigus et adoucis, les roulades moelleuses succédaient aux cascades métalhques; le lieurtement des bracelets, des anneaux de pied se mêlait au timbre humain, comme le parfum des fruits à celui des ceintures et des

cheveux, et là-bas, dans les jardins, le glapissement des chacals et le miaulement sinistre de la panthère complétaient en sourdine ce concert de murmures de femmes, et de chansons d'enfants.

Le caïd se retira de bonne heure, en apparence par discrétion, et pour laisser plus de liberté à ses frères et à ses parents qui ne devaient ni rire, ni parler, ni fumer en sa présence, en réahté pour veiller et gémir. Nous ne le sûmes, hélas! que le lendemain.

Aussitôt qu'il eût disparu, les sons sourds des derhoukas frappées à coups de poings, le claquement rythmé des castagnettes de fer nous cassèrent les oreilles d'un côté, pendant que de l'autre des flûtes nous berçaient avec des phrases rêveuses et prolongées. Quelques jeunes garçons maures, en pantalon bouffant, veste brodée et chéchias au gros pompon se mirent à danser ou plutôt à glisser par terre avec des déhanchements lascifs, pour être bientôt remplacés par le charmeur de serpents.

Un Marocain aux tempes rasées, tête nue, cheveux hérissés, s'accroupit en face d'une gargoulette de roseau tressé et tirant un fifre

du capuchon de son burnous joua sur un ton aigu et précipité.

Il se balançait d'arrière en avant, interrompant son jeu pour chanter des hymnes religieuses ou guerrières, ou adresser de courles et énergiques apostrophes au contenu de la gargoulette.

Une vipère à coUier finit par en sortir, rampant doucement, elle se dressa sur sa queue, gonfla énormément sa gorge et fixant son regard sur le charmeur, se pencha en cadence de droite à gauche.

Elle retournait à son panier, s'aplatissait, se roulait en spirale, s'élançait ou reculait au moindre signe : immobile et rigide dans la main de son maître, comme furieuse et bondissante aux tentatives de rapprochement des spectaleurs.

Ce cercle de burnous attentifs, de barbes blanches ou noires sous les capuchons rabattus, groupe en bronze de moines antiques qu'éclairaient de bizarres lanternes aux mille couleurs, qu'animaient ces accents sauvages ; cette musique bourdonnante, au miheu d'une atmosphère vaporeuse, faite de fumée de tabac et de café, de

senteurs de jasmin et de musc, estompant les contours, semblèrent à nos yeux demi-clos une toile de Vernet ou de Fromentin descendue de son cadre et subitement animée.

Nous nous étendîmes les uns sur de petitssofas très-bas, les autres sur les coffres rembourrés d'oreillers, d'autres enfin dans l'intérieur d'une espèce de haute et large estrade à rideaux de soie qui occupait le fond de l'appartement, après que les salamaleks terminés, chacun de nos hôtes et commensaux eût disparu.

A l'aube, le caïd entra près de nous, s'inquiéta de tout ce qui pouvait nous être utile ou agréable, nous offrit le café et alors seulement grave et triste nous adressa la prière suivante: « Messeigneurs, pendant qu'heureux de vous accueiUir sous mon toit, j'ordonnais de préparer la cUffii des étrangers, les gens du douar m'ont rapporté la dépouille de mon fils Kaddour : l'âme était repartie vers Dieu. C'est un deuil irréparable pour moi qui voulais en faire le glorieux appui de ma vieillesse; pour la tribu qui l'aimait ; mais ce qui doit arriver arrive.

« Le vent souffle aujourd'hui du nord, il

viendra demain du sud. Dieu seul est, nous, nous disparaissons, comme les sauterelles que chasse le simoun, noyées à la mer ou écrasées au rocher. Pourquoi comprimer hier votre joie, troubler le repos de votre fatigue ; je ne devais rien vous dire. Mais aujourd'hui, si je suis votre ami, venez apporter le tribut de vos cœurs aux cheveux blancs de mon père et jeter la poignée de terre du souvenir sur la tombe de mon fils. î>

Nous serrâmes les mains du caïd qui nous remercia les yeux levés vers le ciel. J'évoquais involontairement les ombres bibliques d'Abraham et d'Isaac en présence de cet autre cœur de père immolé dans la personne de son fils, et je suivis tout ému le groupe qui, à travers cours et jardins, se dirigeait vers la salle basse où nous attendait l'agha El Hadj Omar.

Ce vieillard, épuisé par la maladie et vaincu par l'âge se soutenait encore grâce à une volonté de fer. Etendu, enveloppé dans un burnous, quelques croix de commandeur en sautoir, la figure et les mains parcheminées, il ne vivait plus que parle regard. La sueur perlait auxbordsde son turban de cachemire jaune -paie

brodé d'argent, et la tasse de café arrivait péniblement à ses lèvres, mais la voix qui avait hurlé la fantasia et poussé au combat avait toujours, impérieuse et vibrante, les intonations du commandement.

Près de lui, un enfant de douze ans, habillé de satin rose, de laines bleu céleste et de velours vert, Benjamin de cet autre Jacob, nous regardait avec le naïf dédain et la haine instinctive de son âge, encore inhabile à dissimuler ses sentiments et à farder d'un sourire les angoisses et les rages du sectaire et du vaincu. Il refusa de nous saluer, et on n insista pas, car on Tapprouvait tout bas. Pour ma part, je l'admirais dans son attitude rebelle, dans sa fierté indomptée.

Le vieillard nous parla des anciens gouverneurs de l'Afrique, les beys, de l'époque de la conquête à partir de laquelle ceux qui veulent compter leur âge ont l'habitude de le faire, en prenant pour terme de comparaison, la taille, la force qu'ils avaient alors. Etait-il nécessaire de savoir son âge, la mort comptait pour nous et n'oubhait pas. Mourir ou vivre était parfois une même chose, car être libre dans ses mos-

quées et parcourir en paix ses champs n'était rien quand le regard apercevait sans cesse au loin un autre étendard que le croissant. Que d'amertumes entassées dans cette âme de pa* ladin qui débordait après le calice de la veille !

Nous nous retirâmes avec le Caïd que sa douleur n'empêchait pas de songer à ses intérêts et qui essayait, par conséquent, d'effacer la mauvaise impression que les regrets du belliqueux vieillard auraient pu exercer sur nous. Certes, nous ne songions guère à lui en vouloir ; son Dieu et son pays déhvrés du chrétien, n'est-ce pas là le rêve du musulman au berceau, l'espoir qu'il emporte en mourant dans la tombe. Le principal est que ce rêve et cet espoir restent ce qu'ils sont, les manifestations d'âmes ardentes et guerrières, et que pratiquement nous n'en souffrions pas.

Vers les dix heures une troupe de cavaliers de la tribu des Beni-Djedoud arrivait apportant le cadavre d'Aziza, par suite d'une entente entre le Caïd et le père de l'infortunée tofla. El Hadj Mohammed espérant être agréable à l'âme de son fils, réunissait sous le marbre

d'une kouha que sa fortune lui permettait d'offrir en partage aux Beni-Djedoud, les dépouilles de Kaddour et celles de sa fiancée. Des femmes voilées suivaient à dos de mulets, sanglotantes sous leurs haiks.

Les groupes se formèrent, et on réserva de porter les deux défunts, enveloppés d'étoffes ^ blanches et vertes, aux parents les plus proches, aux assistants les plus dignes. Porter un mort, est en effet d'après le Coran, l'œuvre de charité par excellence, rédemptrice des plus formidables iniquités. Nous traversâmes les jardins, les vignes nouvelles, et à quelques centaines de mètres, dans un enclos parsemé d'héhotropes, de Userons, d'œillets, fouilhs de géraniums géants, de jasmins, d'agaves et de cactus, nous trouvâmes une délicieuse mosquée en miniature, toute de marbre blanc, abritée sous un dôme de palmiers, de bananiers, d'eucalyptus.

Une petite fontaine^ où venaient boire les cigognes et les passereaux coulait goutte à goutte dans un bassin placé à l'entrée ; les plus fantastiques arabesques dessinaient à jour les soubassements. Â rintérieur^ des rectangles allongés,

avec garniture et dossiers en stuc niellé, indiquaient les anciens morts ; deux dalles levées, deux trous ouverts, attendaient les nouveaux ; des centaines de bougies de couleur, des cassolettes d'encens répandaient dans Tair des arômes mystiques.

Le tolba attaché au bordj comme iman, le muezzin, le thaleh qui instruisait dans un gourbi isolé les fils des Khrammés, puis les porteurs et les invités se rangèrent en cercle : « Dieu est Dieu et Mohammed le prophète de Dieu ! psalmodia le tolba. Vous aviez été tirés du limon de la terre, vous y êtes retournés, vous en sortirez un jour. 0 Seigneur Dieu , notre Maître, reçois dans la paix de ton sein les âmes de tes serviteurs, accueille les prières qu'ils ne manqueront pas de t'adresser pour nous, leurs parents et leurs amis, pour nous, qui les rejoindrons quand l'heure marquée sera venue.

Puis chacun jeta quelques poignées de terre sur les corps seulement enveloppés dans leurs Hnceuls , en même temps que commençaient dehors d'abondantes distributions de viande, de farine, de café aux pauvres accourus.

Un repas funèbre suivit la cérémonie et nous nous empressâmes de laisser le Caïd à sa douleur.

De nouvelles aumônes, de nouveaux repas funèbres aux quinzaine et quarantaine, à Fanniversaire, selon la coutume arabe dans les familles riches et puis le torrent des inquiétudes^ des besoins de chaque jour, passa sur le souvenir de Kaddour et d'Aziza.

Quelques années plus tard, le hasard nous ramenait près de la Kouba du hordj; les plantes et les arbres la dissimulaient complètement, la fontaine était tarie, les bougies éteintes, Tencens dissipé. Un homme, prosterné le front sur les dalles, semblait être le génie de ces lieux. Il se redressa à notre approche, le visage tourné vers TOrient, et la voix du caïd El Hadj ben Omar, absorbé et indifférent, monta comme une prière dans le silence étouffant du midi :

« Ce qui doit être arrive ! Dieu seul est le maître ; beauté, jeunesse, naissance, fortune sont entre ses mains la poussière des sillons ! Dieu est Dieu et Mohammed le serviteur de Dieu !»

La foi du croyant et la douleur du pére étrei-

gnaient tour à tour cette âme dont l'enveloppe se brisait peu à peu. Le brillant caïd de TAïn El Nser a rejoint les amants du Ptavin des Lauriers.

Digne, Août.

Tu savais ma manière de voir au sujet de l'engouement absurde de nos chers compatriotes, pour les merveilles artistiques et naturelles de l'étranger, quand ils ont à leur porte, dans notre si beau pays de France, de quoi satisfaire les goûts les plus difficiles, rassasier les désirs les plus exigeants. Mais ce que je t'apprends de nouveau aujourd'hui, c'est qu'échappant à la manie générale je me suis mis à parcourir les Alpes françaises, nos Alpes, et que ravi je me suis promis de convertir à leur endroit le plus de monde possible, toi le premier. Puissiez-vous sur mon simple et fidèle récit, laisser de côté, l'année prochaine, au

moins, la Suisse aux vues cataloguées, aux chalets de bazar, aux montagnards de paravents ; pour les sites grandioses et ignorés, les sommets vierges, les cabanes solitaires, les rudes paysans d'ici.

Je profite de quelques instants de repos, maintenant que je suis rentré à Tétat-major général, pour Tesquisser la première partie de mes pérégrinations et en finir avec la Provence et son ciel de feu; autrement il eût été inutile pour moi de quitter les côtes d'Afrique.

Tu as apprécié toi-même, pour les avoir ressenties, les étouffantes chaleurs de Tété marseillais; je crois pouvoir t'afhrmer que les Basses- Alpes ne leur cèdent en rien. Leurs têtes sont neigeuses, c'est vrai, et leurs pieds baignent dans la Méditerranée pour ainsi dire; mais ces glaces sont journellement coiffées d'un cimier de nuages noirs et 'fulgurants, la mer absorbe le peu d'eau qui reste encore dans les torrents et les larges rivières desséchées. Le teint des indigènes est une preuve du reste des ardeurs du climat, jeunes et vieux, hommes et femmes sont aussi brunis que les marins du

port phocéen, aussi secs et nerveux que les biskris de la Kasbah d'Alger.

Digne dort donc à cette heure, deux heures de l'après-midi, sous ses dômes de feuillage et au bruit des petits ruisseaux qui bavardent dans les rues ; on y fait la sieste dans les champs étroits. Sous les oliviers chantent les cigales, montent des senteurs de terre embrasée ; les montagnes qui Tenserrent, au point d\ retarder l'aurore et d'y abréger le crépuscule, au lieu de brises soufflent le mistral qui franchit leurs crêtes. D'immenses troupeaux de moutons, des retardataires, passent sans interruption venant des plaines de la Camargue et de la Grau pour aller parquer et brouter quelques semaines sur les hauts plateaux. Rien de pittoresque comme ces caravanes; en avant les ânes aux clochettes retentissantes et diversement sonores marchent fiers comme s'ils portaient des reliques, chargés des objets de campement ; puis viennent les béliers cornus qui s'arrêtent de temps à autre pour la lutte, les brebis, les pasteurs portant dans leurs bras les trop petits agneaux ; quelques belles chèvres jaunes comme des chamois, capricieuses et hardies, courent

travers la gent moutonnière. On croirait de loin à Farrivée d'une armée et je me rappelai ces troupeaux du Sahara, si serrés, si magnifiques, que contiennent et poussent les burnous et les matraques. Ici l'intelligent et brave chien au long poil noir, remplit sans repos, sans murmure, son rôle de gendarme.

J'ai parcouru la semaine dernière ces massifs incessants de rochers de granit, de pics dénudés qui couvrent une partie du département et lui font un rempart du côté de la mer et de l'Italie. Nous partions habituellement le soir, par des nuits tièdes, étoilées et à mesure que nous nous élevions, l'air plus pur devenait plus vif, l'horizon élargi s'éclairait des premières lueurs de l'aube, les alouettes s'éveillaient dans les sillons et montaient droit vers le ciel, la lavande écrasée sous nos pieds nous ranimait de son parfum capiteux. Au sommet, des perspeclives reposées, sereines, lumineuses, les oHviers et les figuiers par grandes taches gris-vert, les moissons et les chaumes en tapis dorés. Des buées blanchâtres dans les éloignements incertains et bleuis marquaient les méandres des rivières, vrais hts de

cailloux ; les papillons merveilleux aux larges ailes de velours et d'argent, se posaient sur des fleurs étranges qui ne vivent que là. Nous descendions à travers des champs d'arbustes rabougris semés de quartiers de roche tombés des hauteurs , glissant au flanc des pentes , nous accrochant aux parois des ravins. Rangés en bataille, géants pétrifiés dans leurs armures, une suite ininterrompue de rochers rouges et jaunes nous regardait parfois passer; des ruines romaines perchées çà et là nous rappelaient les époques glorieuses des anciens âges et nous disaient que d'autres yeux que les nôtres avaient contemplé ce que nous contemplions. Des thermes encore fréquentés nous offraient les mêmes salutaires délices qu'aux légionnaires des empereurs.

Dans les vallées silencieuses, les petits villages se cachent loin des routes, les paysages sont étroits et monotones, les altitudes trop rapprochées les écrasent ; la neige au loin n'est ici qu'un décor et aux reptiles nombreux qui traversent les sentiers, aux grondements fréquents du tonnerre, on se sent plutôt dans un milieu ardent de zone tropicale qu'au pied des glaciers éternels.

Nous avons essuyé plusieurs orages dans la montagne et je puis t'assurer qu'à la fin on pouvait s'écrier avec Shakspeare : « Bien rugi, lion! « Les éclairs violacés déchiraient les nappes de nuages avec le précis et le sec d'un coup d'épée dans une cloison de papier, la foudre crépitait multipliée par mille échos, les chalets de paille flambaient çà et là, les pâtres restaient la face contre terre, nouveaux Saùls sur le chemin de Damas au milieu de leurs troupeaux, immobiles comme si l'ange de la mort les eût touchés. Les torrents poudreux une heure auparavant, roulaient bondissants et écumeux. L'eau arrivait en une seconde comme un coursier fougueux, du premier jet au niveau des bords, et ce terrible râteau humide qu'on appelle ici « la barre » emportait engloutis moutons, charettes, vêtements, fourrages.

Il y a dans la température, (les hivers ici sont fort doux), dans la physionomie générale, la faune et la flore, trop de simihtude avec l'Atlas, le Jurjura et les Ouarensénis pour que je n'aie pas hâte d'atteindre les Hautes-Alpes, avec leur sol tourmenté, leurs bise glacée, leurs monts géants, leurs perspectives grandioses,

leurs rochers sauvages. C'est donc de là que je t'écrirai la prochaine fois et longtemps encore, sans doute, car après avoir vu Tété en son royaume, au Sahara, j'attendrai l'hiver chez lui dans les neiges et la tempête.

Aspres les Corps, Septembre. ♦

Comme les noms sont bien une image des choses dans ce pays-ci. L'aspect général estrude, sévère, dépouillé ; les montagnes sont aussi âpres que la bise qui les balaie et me fouette le visage. Je suis descendu ce matin même des sommets de la Salette où s'élève dans de majestueuses solitudes une cathédrale inattendue. C'est un véritable poème de granit chanté audessus des nuages à la Vierge-Mère, ce doux et rayonnant symbole des vertus, des beautés, des héroïsmes de la femme, cette apothéose fragile mais éternelle du spiritualisme chrétien fait de sacrifice, de chasteté, de douleur et d'amour. Actuellement je me repose un instant, après une courte étape, sur la longue route qui va du Dauphiné vers l'Italie à travers une série de colhnes et de pics déchiquetés et changeants, lesquels se rapprochent parfois et parfois s'écar-

i3ANS NOS ALPES:

tent pour vous faire jouir d'un horizon limité ou élargi mais toujours incomparable de couleur, de fraîcheur, de silence. Me voilà, sac sur le dos, et bâton à la main, en présence d'un féerique décor de théâtre qu'on appelle l'entrée du Valgodemar. Vrai sybarite des jouissances de l'œil, des harmonies du vent dans les pics et les brèches des glaciers, des extases de l'âme s'envolant par delà les masses granitiques rosées et fuyantes sous le soleil, je me suis organisé et j'ai divisé mon temps de façon à n'y arriver qu'à la nuit tombante.

Chemin faisant, j'évoquais doucement de peur de la voir apparaître tout à coup, la grande ombre du connétable Lesdiguières dont je croyais ouïr parfois le grincement de l'armure ou le heurt des sabots du palefroi sur les galets. Lentement, un vieillard en veste et pantalon de droguet, son immense manteau à pèlerine roulé sur le bras, cheminait en avant. Il disparaissait dans les fonds pour tacher de nouveau en brun sur les pentes poudreuses, sa mince et haute silhouette courbée comme un pêcher battu par le vent d'orage. Désireux de communiquer mes impressions et d'avoir des:

renseignements je le rejoignis à la hâte, car sa marche mesurée n'annonçait point la fatigue et eût triomphé à la longue de mon allure nerveuse et peu montagnarde. Il me salua d'un « Dieu vous garde ! » doux et fier et m'admit en sa compagnie.

Il m'indiqua obligeamment la route du Dévoluy aux landes désolées, ruban invisible qui serpente au flanc des rochers, il me nomma tour à tour chacune des cîmes qui dressaient ici et là isolément leurs têtes et fit défiler à mes yeux étonnés les rondes sataniques des légendes locales, les cavalcades des reîtres, les castels des barons, les cagoules des moines, les cavernes des R.éformés, les monastères des Templiers etles remparts desVaudois. Quelques ruines venant à l'appui des dires se dessinaient sur le fond vert et jaune du paysage. Sans mots à effet, sans phrases à périodes, il savait charmer et donner un étonnant rehef aux choses, sans prétentions, avec des allures de paysan aisé, il fascinait et imposait le respect, ouvrant au large un trésor d'érudition et de noble complaisance où il permettait de regarder et de puiser à volonté. Je sentais à mes

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