D A N S X 0 S ALPES
côtés un cœur insondable comme les précipices de notre route, une intelligence à l'essor puissant comme l'aile des gypaètes qui tournoyaient dans l'azur. Son beau front se développait sous une couronne de cheveux grisonnants , le regard était clair , rêveur , la bouche, entrouverte par des lèvres épaisses, le nez, droit à l'arrête indiquée, le bas du visage, enfoui dans une barbe taillée en carré, fine et fournie; j'admirais à la dérobée cette tête de vieillard antique, d'artiste du Moyen Age, d'évêque aux catacombes ou d'Erasme sur ses livres, sympathique et vénérable, digne et cependant sillonnée de rides, au masque tourmenté de passions et de luttes, où l'on sentait le feu couver sous la cendre.
Les idées et les sentiments que l'occasion me permit d'émettre l'édifièrent sans doute suffisamment sur ma personnalité, de même que l'examen physiognomonique de ses yeux scrutateurs ne me fût pas défavorable, car en me quittant pour s'enfoncer dans une vallée solitaire du Champsaur, il m'a serré vigoureusement la main, et invité cordialement à l'aller visiter dans sa retraite, si j'éprouvais jamais
le besoin d'échapper au tumulte des foules et aux ennuis de la vie publique. J'en profiterai sans attendre longtemps.
Le soleil a presque disparu derrière la colossale muraille qui me bouche l'Occident, il estompe les crêtes de lueurs incertaines et dorées, immatérialisant en quelque sorte l'opaque et les contours des rochers, des forêts, des neiges, devenus transparents et fugitifs, semblables aux visions que la fantasmagorie jette sur ses toiles; comme voûte à ce panorama, des portions de ciel tranchant en bleu intense au centre, en vert pâle aux extrémités. Et ce que l'œil peut embrasser, n'est que le vestibule du temple magique, il devine des plans successifs, des lointains nouveaux, des entassements de merveilles sur des merveilles. Les petites cloches fêlées des refuges pleurent Tangelus au milieu des brouillards, qui montent des vallées en traînées flottantes et blanchâtres, gigantesques fils de la vierge.
Clémence d'Ambel, en Valgodemar
Des montagnes et encore des montagnes agitant leurs manteaux de mélèzes et de pins, étalant leurs belles robes de bruyères et de mousses rougies par l'automne, dressant leurs têtes curieuses éternellement poudrées à frimas, déroulant les brillantes écharpes de cascades bleuâtres et floconneuses qui voltigent à leurs flancs, et couvrant le tout d'un voile de tristesse et de mystère, brume précoce et légère, presque sèche. Des villages qui n'en sont pas, puisqu'ils se composent de chalets isolés, de nids d'aigle perchés ici et là à d'effroyables distances; des habitations, qui n'en sont pas, car les chaumes écrasés, verdâtres, humides, crevassés sont bien plutôt des cabanes de trappeurs ou des cônes de castors; et plus étonnant encore, des paysans qui n'en sont pas, des intelligences vives, cultivées, des esprits indépendants
et fiers, des cœurs d'or à la tête de fer et aux bras d'acier, quelque chose comme des chevaliers de la montagne.
La pauvreté, la douleur, le sacrifice, le travail seront toujours le sel préservateur de la corruption pour la misérable humanité; car je ne croyais pas qu'il y eût en France pays aussi pauvres, labeurs aussi rudes, isolem-ent et dénument aussi profonds, absence pareille de ce qui fait le charme habituel de la vie et je doute maintenant qu'il y ait quelque part sur terre, âmes aussi droites, mœurs aussi pures, générosité aussi complète. La raison des austérités monastiques se trouve expliquée ici ; les soli-^ taires et les ascètes ne faisaient pas autre chose que de se mettre volontairement dans un milieu identique pour arriver au résultat que je signale. On m'a reçu à bras ouverts, préparé le meilleur lit possible et je vais m'endôrmir plus assuré contre les voleurs dans ce cul de sac de gorges ignorées et sauvages que sur •les boulevards de la grande cité.
Même endroit
Suis-je en Finlande, en Narwège, dans le Tyrol? Non, car je ne vois ni troïkas aux chevaux couverts de grelots, ni popes sur le bord des isbas; je n'entends ni le grondement des vagues ni le vol rapide des eiders ; les gens qui passent ne portent ni culottes, ni sandales, ni chapeaux pointus. Je me rappelle cependant avoir vu déjà tout ce qui m'entoure ; ces grandes auges de pierre où boivent confondus chèvres, vaches, moutons, sous la garde d'une fille au chapeau de paille retroussé en arrière, perchée à califourchon sur les bâts de son mulet ; ces toits de mousse baveuse, ces poutres brutes, ces fenêtres étroites, les arbres grêles et tordus, ces pasteurs en grand manteaux doubles, hommes, bêtes et choses formant le premier plan d'horizons immmenses et bornés, de sites désolés et grandioses, de paysages changccints
et arides. C'est, je mêle rappelle, dans les cartons de nos vieux professeurs de dessin, et je passais des heures en face de ces sujets d'étude que je croyais une création d'artiste, un rêve, et que je devais retrouver vivants un jour.
Que dirai -je encore ! Des torrents qui bondissent sur des lits de cailloux, des quartiers de roche moussue où se cache la truite dans des bouillonnements écumeux et glacés ; des avalanches qui dégringolent des cimes entraînant terre, arbres, pierres avec un bruit d'artillerie; de petits champs par plaques, arrachés de lutte au granit et échappant à la sécheresse, au manque de terre végétale à force d'irrigations : voilà le Valgodemar, voilà les Alpes habitées. Pas de fruits, pas de vignes, pas d'oiseaux ; quelques chamois sur les hauteurs. Pas de bois^ pas de pâturages ; des mois entiers sans la bienfaisante influence du soleil ; un ciel d'azur mais des froids du pôle ; des transitions de température brusques et mortelles ; un jeu de boules le dimanche et des lectures l'hiver. Et ce sol ingrat, les Alpins ne le veulent point quitter, ils y meurent sans avoir jamais vu ni
médecin, ni notaire, ni gendarme ; leur curé aussi pauvre qu'eux tient lieu de tout cela. Cet amour du pays natal, ils le portent si loin qu'ils préfèrent s'expatrier, fuir le service militaire, non certes point par peur, mais pour être plus sûrs d'y pouvoir rapporter un jourleurs os. Il résulte de cette perpétuité de la race sur un même point, de la fécondation dans des conditions hygiéniques semblables, que le type est laid comme lignes, le sang pauvre, et ceux qui survivent trempés par le climat laissent derrière eux des masses de victimes au berceau.
Je vais profiter d'un admirable clair de lune pour enfourcher ma mule et voyager, spectateur silencieux et ému à travers les sentiers, les ravins, les landes, ma pensée se perdra à loisir dans les espaces où la silhouette blanche des Alpes se dessine en dentelures géantes, en sommets pressés comme des amoncellements de nuages.
Dans le Ghampsaur.
Voilà plusieurs jours que je trotte de jour ou de nuit, heureux, tranquille ; on se sent si bien loin du monde et de ses misères. J'ai visité successivement Gap, perdu dans sa vallée de collines boisées ; Embrun, au parfum monastique enveloppé dans sa ceinture de remparts ; Briançon, citadelle de démons on se mêlent, se dominent, se supportent, s'écrasent, forteteresses, murailles, ponts^ barrières, torrents, précipices, l'étroite et haute porte des Gaules sur l'Italie. Le long de mon chemin, guidé par le hasard, j'ai rencontré des hameaux suspendus sur les abîmes à des altitudes invraisemblables, j'ai dormi au bruit des cascades, au roulement des troncs de pins se brisant dans les gouffres, qu'alternaient le cri cri des cigales dans les blés murs, sous un ciel d'une pureté persistante et sans égale. C'étaient tantôt des
rues grimpantes au milieu de ruches d'abeilles ou de wigwams d'indiens; tantôt des ruines complètes d'abbayes ou de châteaux solidifiées par le vent du nord ; des é tables devenues chapelles ou maisons d'école ; des porches d'église où sautaient les chèvres, couvaient les poules; les aspects divers d'une contrée tourmentée par les convulsions de la nature, les drames de la guerre et sur laquelle règne maintenant le calme cénobitique de laborieuses populations montargnardes.
Aujourd'hui la nature alpestre s'est montrée à moi sous une autre face, dans un mode plus ordinaire, plus civihsé, dans une forme plus cultivée. Le paysage perd en grandes allures, il gagne en pittoresque, en grâce, en fraîcheur. Aucun autre site de France ne peut être comparé à ce coin des Alpes où je me trouve et qu'on appelle le Champsaur. C'est un intraduisible ensemble de simple et de grandiose, de majestueux et de coquet ; des sommets vertigineux à quelques pas, et des bocages, des massifs noirâtres , surplombants , de pins, de mélèzes; des champs de coquelicots, de bleuets, des cols de déjection antédiluviens et
des ruisseaux sous les pommiers. Vue de près, cette série de petites toiles coupées dans un panorama illimité mais variable, a des couleurs vives, tranchées. On voit que le soleil du midi a éxagéré les ors, foncé les verts, en même temps que le haie blanchissait les gris, lavait les noirs en brun. Le cadre de l'horizon trop épais, trop large, fait valoir les sujets, maisons groupées autour du clocher de pierre, ravins où courent des bandes de porcs, ermitages isolées sous les noyers, il leur sert de repoussoir mais y jette trop d'ombre et les enferme de trop près. Le vent ici s'apaise, les orages semblent aussi éloignés que les passions, la route dangereuse et encombrée de la vie n'y passe pas ; quand on s'assied, il vous vient des envies subites de vivre là, de ne pas aller plus loin, de s'endormir au murmure à peine sensible des bourdonnements d'insectes, des cris des pâtres, des angehis lointains.
Château de X.
Me voici arrivé chez mon compagnon de route plus tôt qu'il ne s'y attendait, ce qui n'a nui en rien, je le reconnais volontiers, à la cordialité de son accueil. Il habite une vaste, grise, basse maison seigneuriale, perdue sous le dôme de noyers, de platanes et de marronniers séculaires. Les tourelles aux girouttes festonnées par la rouille sont lézardées et branlantes dans leurs escaliers en colimaçon ; la salle des gardes immense ; les pièces obscures malgré les lustres, glaciales malgré les hautes cheminées. Une petite chapelle humide abritant quelques pierres tombales ; des cours boueuses où hurlent des chiens et piétinent des pigeons ; des vergers abandonnés à eux-mêmes où les arbres meurent, et les buis, la luzerne, les betteraves, s'étouffent mutuellement: voilà l'enceinte comprise entre les anciens fossés,
les ponts et les murs en ruines. Mon hôte vit là seul, et ces hautes montagnes qui enveloppent les choses d'une demi-obscurité perpétuelle, ce silence qui répercute le moindre bruit en mille échos, ont donné, je le comprends, à sa physionomie, cette dignité austère qui m'avait tant frappé. Au milieu de ses lambris déchirés, de ses fauteuils vermoulus, de ses écussons brisés, il me semble quelque chose comme un Louis XIV rustique dans un Versailles en miniature, l'un oublié des hommes, l'autre ravagé par le temps.
On a allumé pour moi du fou dans la bibhothèque, et je puis à loisir dérouler les parchemins, feuilleter les in-folio, admirer les missels des moines qui recèlent sous leurs couvertures jaunies, tachées, de si suaves peintures au coloris toujours vif, aux ors toujours résistants. Je ne me lasserais pas de contempler les petites vierges d'azur, les saints aux longues barbes, les Jésus aux manteaux écarlates ; chaque nouveau volume tiré de son coin, débarassé de sa poussière, renferme d'autres richesses; il me semble ouvrir de ces vieilles boîtes de carton à ramages où l'on cherche
des boutons et où Ton découvre rubis, perles et médailles des aïeules.
M. X. m'a rejoint dans la soirée et m'a reposé les yeux et l'esprit par sa conversation toujours intéressante. Il a deviné les questions indiscrètes que je me posais intérieurement et est allé au devant de ma gêne en me contant simplement sa vie. Nous sommes maintenant liés à jamais.
Ma mère, m'a-t-il dit, est morte jeune, d'une de ces maladies aiguës de la poitrine, ordinaires dans nos montagnes. Mon père, ancien officier de cavalerie, m'a élevé rudement et me destinait à la magistrature. Il fut tué à la chasse au moment où j'allais terminer mes études de droit à Grenoble, cette gracieuse ville de promenades qu'entourent délicieusement des bains, des eaux, qu'illustrent les déserts de la Chartreuse. Je partis alors pour Paris, et libre de mon temps et d'une modeste fortune, j'errai plusieurs années ici et là au caprice du hasard, nature aimante, souvent à la suite ou au gré des aimées. Mille lieux divers, villes, bourgades, palais, solitudes, sont gravés avec du fer et du sang dans mon souvenir ; j'ai souvent mangé du
D A ^ S y OS AL P E S
pain amer, dévoré des larmes, dédaigné des sourires et recueilli des aveux. J'emporterai avec moi ces chers fantômes dans la tombe, j'en peuple pour moi seul, les allées où je chemine le soir, les recoins des galeries quand pleure le vent d'hiver ; matériellement , les timbres et les dates d'un paquet de lettres roulé dans un crêpe, quelques bibelots sans valeur et que je touche en tremblant jalonnent les étapes de ma vie.
Vous parlerai-je de Lyon, la cité gauloise et romaine, au travers de laquelle mugissent deux fleuves puissants, dont les eaux viennent battre les ponts nombreux ; de ses brouillards britanniques, ^de son exclusivisme industriel, de son orgueil commercial ? De Lyon que domine Fourvières, aux flancs de laquelle s'abritent des nécropoles et dont les pieds foulent des sables d' arène et des cendres de martyrs.
Vous parlerai-je de la Bourgogne , aux coteaux brûlés, aux forêts de chênes tordus, dans les plaines immenses de laquelle ondulent les moissons dorées et s'alignent les ceps verts? De la Bourgogne où souffle un air vivifiant de jeunesse, de santé, d'indépendance , où
éclate le rire malin sur les visages colorés du gai travail.
J'ai habité Tantique Champagne, c'est-à-dire la vraie France, où chaque poignée de terre a été arrosée du sang des batailles, et où l'on cherche encore les druides errants dans les sombres forêts toutes parfumés de senteurs humides. Troyes et Reims qui gardent empreintesles traces des hordes d'Attila, des légions de César; où s'agitent aux yeux français les panaches des rois sacrés , l'armure de Jeanne triomphante, où se dressent sur les parvis les grandes ombres des évêques : Saint Loup et Saint Rémi. J'ai parcouru le Béarn, le Languedoc ; les Pyrénées, ces montagnes privilégiées, crées pour la jouissance de l'œil, où la race est forte et belle, les villes délicieuses, le climat enchanteur. Tarbes, Pau, Bigorre^ Argelés, Cauterets, où cîmes, neiges, torrents, forêts semblent aménagés comme un parc, où tout est doux, bon, fructueux, où chaque jcur est une fêtC; le vent une musique, la nature un magique décor à la porte de l'Espagne.
Vous connaissez aussi bien que moi Nîmes, avec ses arènes, ses temples, ses thermes, son
cachet à part qui en fait une sorte de Rome française ; Nîmes dont les arts, la littérature, les typessont si curieux etsi riches. Avignon, la ville des Papes, la ville de Pétrarque et de Laure , qu'on oublie jamais quand on l'a vue. Marseille, avec ses mille vaisseaux, ses peuples divers, son esprit local, son ciel de Provence. Genève, qui est presque encore la France, où l'on arrive par les marais de la Bresse, les étangs bleus de Nantua, Genève le refuge des grands révoltés, la terre de prédilection du génie haineux, des Voltaire, des Calvin. J'ai laissé dans ces lieux divers un peu de moi-même, beaucoup de mes illusions, mon temps et ma jeunesse ; et maintenant je suis revenu mourir où sont morts mes pères.
L'amour du sauvage pays natal m'ia repris ; j'ai voulu faire du bien aux deshérités de nos montagnes et resserrer dans des épreuves communes, dans la lutte de chaque jour contre la nature pour l'existence, des liens déjà solides. Après tout qu'ai-je trouvé ailleurs: sous l'éclair des yeux langoureux, le rire des dents nacrées, égoïsme, fausseté, bêtise, vanité, pourriture ; sous les habits galonnés, la lâcheté et la plati-
tucle, dans les saluts, la moquerie, dans les mains tendues, l'envie. La nature ici vaut mieux, elle est toujours vraie, dans ses fêtes comme dans^ses deuils ; le soleil luit toujours généreux, les pins se balancent mélancoliques, la lune argenté les maigres sillons, les champs de trèfle ; ils me réchauffent, me saluent et m'éclairent à Tenvi, la rafale berce mes rêveries et l'ouragan me rapproche de Dieu. Les hommes de la montagne subissent tous plus ou moins ces influences salutaires de l'isolement et sans être parfaits sont meilleurs qu'ailleurs. On ne connaît pas les montagnes, on ne les aime pas ce qu'elles valent autrement on s'y enterrerait comme moi.
Même endroit.
Nous avons profité d'un ciel sans nuages et d'un vent tiède pour faire l'ascension des pics qui dominent le château de X. J'ai constaté une fois de plus les erreurs incroyables dont est capable un montagnard novice en fait de distances mesurées à l'œil. Je croyais à une vulgaire escalade et, partis à l'aube nous ne sommes arrivés sur le plateau du sommet, près d'une source où nous devions nous reposer et manger, que vers le milieu du jour. Quant à la route suivie; figure-toi des chemins tracés par le hasard des éboulements et des orages, des lits de torrent pavés de cailloux roulés et de quartiers de roche, bordés de haies épineuses et de gigantesques noyers aux troncs noircis, éventrés. De temps à autre nous croisions un mulet descendant par saccades, passant continuellement de droite à gauche, une fille à
califourchon sur le dos; nous dépassions un traîneau fait de poutres rustiques qui s'usent sur le tranchant des pierres, des roues s'y briseraient. De hautes bornes de marbre blanc et rose terminées par un chapiteau à jour où se lialance une clochette ou s'enfouit une niche de Vierge, sous les fleurs desséchées, nous indiquaient aux angles, aux bifurcations, la ligne la plus directe. Çà et là quelques chaumes agglomérés, une écurie, une pauvre demeure, dos gens saluant gravement.
A mesure que nous nous élevions l'horizon s'agrandissait, les collines, les champs, les plaines, les villages se perdaient dans la brume de vapeurs intermédiaires^ l'air devenait d'une vivacité et d'une pureté suffocante, le froid commençait à se faire sentir. Les mélèzes, les pins, les buissons ont cessé vers les deux tiers de l'altitude et ce qui du bas semblait des pointes aiguës, des arêtes étroites s'est transformé en prairies immenses au tapis de verdure et de fleurs embaumées, aux ruisseaux herbeux. Les moutons, les chèvres, dont la fiente alcaline se sent par bouffées, oscillent en larges plaques jaunes ou grises aux flancs des ravins; les pas-
leurs roulés dans leurs manteaux près de leur cabane temporaire soufflent dans leurs chalumeau, indifférents et rêveurs, comme écrasés par -le spectacle grandiose qu'ils contemplent pendant des mois entiers. Un silence formidable enveloppe les espaces, les aigles planent dans l'azur et plusieurs centaines de têtes blanches, bleues, noires, rondes, pointues, carrées se dressent à Thorizon ; ce sont tous les monts qui existent entre l'Isère, la Drôme, la Provence, ritahe et la Suisse, du Pihône et de la Saône à la Méditerranée, de Lyon à Marseilles ; on se croirait penché sur une carte en relief. Echauffé par la montée, je me suis promptement senti glacé et j'ai faitusage des couvertures emportées.
Nous sommes partis à la nuit et rien ne saurait rendre le charme des soirées lumineuses à travers les champs cultivés, les petits villages endormis, un cortège de souvenirs vous suit avec le frais zéphir qui vous pousse, la plus suave poésie redescend avec vous de la montagne.
Te parlerai-je de la vie habituelle dans ces villages alpins aux longs et rudes hivers ? Cela
nuira peut-être à mon plaidoyer en faveur des Alpes, mais je dois tout dire et je le fais d'autant plus volontiers que dans ces misères mêmes je trouve encore de l'intérêt et un sujet de méditations sérieuses. Les maisons sont souvent voûtées, les ouvertures sont aussi étroites et bouchées que possible, le chauffage à l'anthracite est presque nul ; de sorte que bestiaux et gens s'entassent ensemble dans ces réduits pour se garantir du froid pendant que la tourmente amoncelle la neige sur les toits et menace de les effondrer. Au miHeu d'une atmosphère irrespirable, à la lueur d'un maigre lumignon, ces malheureux, vivent d'un pain durci et vieux de plusieurs mois qu'ils font mollir ; les bestiaux en sont réduits parfois au salpêtre des murs, et les morts attendent rigides le retour des beaux jours, la possibilité de sortir et de creuser la terre pour recevoir leur sépulture. Transportés à dos de mulet et surpris par l'ouragan, les cercueils restent parfois abandonnés au bord des chemins ou dans plusieurs mètres de neige. Et heureux encore ceux des montagnards qui rentrés au gîte peuvent dormir et manger à peu près;
mais la première tempête de neige arrive parfois brusquement, le pâtre isolé ne veut point abandonner son troupeau ; le mendiant, les crétins qui errent sont surpris loin des châlets et leurs cadavres sans forme, contractés, momifiés se retrouvent seulement au printemps. Songe un instant aux angoisses de cet homme entouré de ses bêtes frissonnantes, tout son avoir, le gagne pain de sa famille et le sien, sa nourriture et son vêtement. La neige épaisse le fouette, Taveugle ; le vent le terrasse ; il voit à quelques centaines de pieds la fumée de sa demeure, la silhouette des siens; il appelle et sa voix se perd dans le tonnerre de Favalanche ; il veut lutter, courir, et ghsse sur le bord des gouffres ; il sait qu'on ne peut venir ; il sent le froid qui le paralyse et il tombe pour toujours dans ce linceul blanc qu'il a sous les yeux depuis son premier jour, comme le marin voit sans cesse la vague qui Tengloutira à deux brasses du rivage et de ses filets.
Le Bon Dieu n'est pas mieux logé que les habitants, et la parole de TEvangile « que le Fils de THomme ne sait où reposer la tête ^ reçoit ici son apphcation. J'ai vu l'hostie con-
sacrée et sa petite lampe symbolique déposées dans une étable entre les râteliers des animaux ; le sol du temple improvisé était défoncé par le séjour du fumier, la porte disjointe fermait à l'aide d'une ficelle. C'est vraiment pour les x\lpins que le royaume promis aux pauvres semble une nécessaire et divine compensation.
Ustensiles et vêtements, ils font tout par eux-mêmes ; le lait, le fromage et la laine sont leur unique ressource. Aussi les questions de libre parcours des pâturages sont elles ici des questions de vie ou de mort ; les femmes ellesmêmes, tueraient les imprudents qui voudraient appliquer des règlements arbitraires. Pas plus qu'aux Arabes, on ne fera jamais comprendre aux Alpins, les lois sur le reboisement et la dépaissance ; pasteurs , le droit au parcours c'est-à-dire à l'herbe pour leurs animaux et par suite à la vie pour eux leur paraît un droit acquis, primordial, illimité, imprescriptible, et je ne sais pas jusqu'à quel point ils ont tort. Touchez à leurs pâturages et pour les uns comme pour les autres, vos subtilités administratives, vos fictions légales sont lettre-
morte, ils vous courent sus comme à un chien enragé, à un être malfaisant. Un peu de miel, des truffes, les fraises et d'autres baies des buissons, de petits oiseaux de tempête, les perdrix et les lièvres blancs, que tue Thiver, les chamois qui coûtent souvent la vie du chasseur: voilà toutes leurs richesses.
La neige descend peu à peu des hauteurs dans la plaine, le matin les chemins sont givreux et les montagnards encapuchonnés, les corbeaux coassent en bandes sur les routes, la Noël approche et quoique le soleil rayonne encore, que le firmament soit bleu, les jours de tourmente ne tarderont guère. Je vais bientôt dire adieu à mon hôte et ne sachant quand et d'où je pourrai t'écrire à nouveau, je m'allonge de quelques derniers détails sur les lieux dignes de remarque dont j'ai omis h dessein la description au cours de mon récit.
Je te signalerai d'abord un antique sanctuaire perdu dans un délicieux vallon, aux environs de Gap, et où Ton accède par des sentiers plus délicieux encore : c'est Notre-Dame du Laus, riche en souvenirs historiques. Connais-
DANS' NOS Aî.PES
tu Langres ou Gonstantine, ces villes de guerre perchées sur des plateaux élevés, dont la ceinture de remparts s'aperçoit de loin et qui semblent inaccessibles au premier abord ? J'ai à t'offrir dans les Alpes une forteresse semblable, mais inconnue pour ainsi dire, isolée, château-fort oublié, repaire de bandits trans-formé. C'est une petite ville, un village, de trente maisons où l 'on arrive par plusieurs heures de circuit en montagne, où l'on entre par des ponts-levis et où les poules et les veaux se promènent en paix. Des canons, des artilleurs, une chapelle à coupole, des casernes, il y a de tout cela ; mais aussi des charrues, des fumiers. Est-ce une place de guerre que Mont- Dauphin ou un pauvre centre rural ? Les habitants sont-ils des villageois ou des citadins ? Situation étrange , existence singulière que celle de paysans clos par les murs d'un fort, pétrifiés dans leurs chaumières, qui ne vont aux champs que quand les portes sont ouvertes, moitié soldats au besoin et logeurs en garni. Les artilleurs semblent plus fantastiques encore que les habitants; ils errent comme des âmes en peine dans une promenade inculte, s'as.-
seyent sur des obusiers inutiles, se demandant cent fois par jour à quoi ils servent là et si c'est bien réellement la garnison qui leur a été assignée. Ils peuvent se consoler et guérir leur nostalgie en regardant depuis les terrasses le superbe horizon de glaciers, de vallées, de collines qui borne la vue de toutes parts ; ils sont au pied du Pelvoux, du mont Genèvre, ces colosses qui gardent la frontière d'Italie.
Je finis par Orpierre, centre à part, le spécimen qui résume le mieux la physionomie guerrière de ces solitudes qu'on pris et repris, rançonné et brûlé les hgueurs et les calvinistes^ les pillards les plus divers, les armées de l'Europe entière^ où ont passé tous les bandits qui remuent dans l'histoire. Acculés, désireux d'échapper à la domination de qui que ce soit, les protestants se sont réfugiés dans une gorge profonde, facilement défendable, resserrée qu'elle est aux deux extrémités, ils y ont construit une petite ville de guerre aux rues d'un mètre de large, aux meurtrières nombreuses. Les hôtels des gentilshommes huguenots s'y pressent avec leurs portes à ferrures, leurs chapiteaux, leurs écussons ; on respire là je ne sais quel
parfum de vie indépendante et guerrière et les émotions que Ton ressent sont étranges ; des siècles entierS; des personnages repassent devant les yeux, et je ne sais si le sang de guisards et de réformés que j'ai dans les veines y est pour quelque chose, mais je n'oublierai jamais ces vestiges encore debout d'une lutte toujours ouvertO; je me croyais à chaque instant en face d'une vieille et grande estampe. Ne marchais-je pas au milieu du brouillard dans une ruelle du moyen-âge et n'allais-je pas rencontrer la chaise du roi Henri, les hallebardiers de Madame Catherine ou apercevoir le feutre à plume de Jean Cavalier? Mes impressions étaient les tiennes autrefois à l'autre bout de la France en Champagne, entre cette grange et cette église de Vassy, où a commencé le fameux drame qui nous occupe.
En Dévoluy.
Quelle joie, mon ami; la tourmente fait rage; il y a des mètres de neige partout, les communications sont interrompues, on a dételé les dernières diligences et après avoir admiré le soleil en son royaume, il y a quelques mois, au Sahara, je vais être reçu par l'Hiver assis sur son tronc de glace, entouré de ses Nymphes frileuses dans leurs peaux de zibeline pailletées, de sa fille la Neige qui floconne et de ses fils les Frimas, les Brumes, les Verglas, vêtus de peaux d'ours blancs. J'ai fait comme j'ai pu une première étape, et réchauffé, reposé ici, j'escalade demain la capitale de la Sibérie française, aussi ignorée qu'Irkoutsk et où jamais aucun touriste civilisé ne s'est risqué à cette époque de l'année. Ayant poussé à la roue de mon véhicule, les pieds dans la neige, une partie de la journée, je suis un peu las, mais je me reposerai plus tard.
Même endroit.
Je suis parti hier matin ainsi que j'en avais rintention et que je te Tannonçais et me voici revenu, satisfait pour le reste de mes jours, car je doute que j'aie Foccasion de recommencer mon tour de force.
A six heures j'allumai ma bougie, enfilai de fortes bottes, puis une fourrure et descendis à la cuisine occupée déjà par la vingtaine d'hommes qui me devait accompagner. Nous causons des chances du voyage, le vent est tombé et l'on espère s'en tirer ; les étoiles pâlissent, le soleil luit et tout annonce une belle journée. Le gardien du refuse situé à mi-chemin a dû faire le nécessaire, prévenu qu'il était depuis plusieurs jours et préparer les voies. On avale une gorgée d'eau-de-vie, on distribue les bâtons ferrés et l'on part. Mes hommes mis en bonne humeur par la perspective d'un bout
de lard, d'une bouteille de vin, (chose rare dans les Alpes) et d'une journée à gagner par ce temps de chômage, marchent gaiement. Nous emportons des bêches, des cordes, des spiritueux. Un vent aigre rougit les figures, la neige durcie à la surface craque sous les pieds. Nous apercevions au loin les villes, les villages, les châlets uniformément couverts d'un immense et blanc linceul et encore endormis; de temps à autre les avalanches nous couvraient en passant d'une poussière glacée. Personne ne disait rien, nous montions à la queue leu leu nous poussant, soutenant, aidant mutuellement; les uns sont déjà en haut, taches noires à pic au dessus de nos têtes, les autres sont encore enfoncés jusqu'aux aisselles dans les anfractuosités de rochers que dissimule une neige traîtresse ; chaque pas peut être la mort. Le gardien apparaît, il nous a tendu des cordes et des fils de fer maintenus par des troncs de pins brisés sous l'avalanche, on s'y accroche, on se hisse comme dans l'escaher d'un clocher à jour, enfonçant dans des milliers de balles de coton. Arrivés en sueur au refuge nous nous sommes séchés pour éviter la tran-
sition, car dans le col où il se trouve, le vent est glacial. Après quelques rasades de vin chaud nous sommes repartis et alors nous demeurâmes entre ciel et neiges n ayant plus la vue des vallées et n'apercevant point encore le village de Saint-Etienne. Des aigles dans l'azur, une neige rose étincelante de mille diamants sous les pieds, devant, derrière, de côtés, de la neige en monceaux : voilà le paysage. A midi nous étions admirablement reçus par les habitants de Saint-Etienne, autres moines d'un petit Saint-Bernard, car si haut et si loin qu'on se trouve, le cœur de la France est toujours le même. Faut-il que l'amour du sol natal soit une force pour que l'on demeure deux hiver dans ce nid d'aigles, bâti de glace sur la glace et que les conscrits qui en descendent pleurent cependant le clocher comme le peuvent faire les gars des beaux villages de Normandie.
Nous sommes repartis à trois heures et nous avons retrouvé nos plaines de neige silencieuses que dorait le soleil sur son déclin. Je doute que l'Islande, le Groenland, offrent des sites plus désolés, plus uniformément co-
lorés. Des blancs et encore des blancs crus, découpés sur un bleu noir, des teintes roses sur les surfaces planes et des franges jaunes aux extrémités saillantes. Nous enfonçons dans la croûte ramollie, la fatigue, les difficultés nous espacent à de grandes distances ; je me sentais bien petit et bien seul! Et cependant ce soleil est le même que celui qui dore les sables d' Afrique, on le reconnaît ; néanmoins il monte au cœur des spasmes d'angoisse, on pleure dans l'abandon d'un nouveau Golgotha, des besoins de revoir autre chose que cette matière invariable, enveloppante, mortelle, vous font faire des bonds frénétiques, on voudrait autre chose que cette substance molle sous les pieds et l'on partage presque les terreurs des naufragés de l'Océan et celle des engloutis de l'avalanche. Nous disons adieu au chalet de refuge et à ses habitants, obscures et chères victimes d'un climat meurtrier, nous les voyons disparaître entièrement sous la glace qui comprime le toit aie rompre. La nuit vient, la neige durcit à nouveau, les bâtons ferrés se brisent comme s'ils étaient de verre; nous allons par glissades effrayantes sans songer
aux gouffres ; Taspect général est devenus gris, les crêtes seules rougissent encore; enfin voilà des toits, de la fumée, nous allons rentrer sans malheur et nous ne sentons plus la fatigue. Maintenant que j'ai vu Fhiver vrai je n'appellerai plus de ce nom nos froids modérés, nos neiges légères du centre; je ne me plaindrai plus jamais en songeant aux exilés du Dévoluy. J'ai dû couper mes bottes pour en tirer mes pieds gonflés, et je me suis étendu dans un lit bienfaisant d'où je ne suis pas encore sorti. A quand ton tour? Adieu et à bientôt.
A une époque où l'on parle tant de patriotisme, probablement parce qu'on en a moins que jamais, à une heure aussi où la famille russe traverse une crise aiguë et sanglante, il m'a paru d'un singulier intérêt, d'une indéniable opportunité, d'étudier en quelques pages une contrée trop ignorée, tout à la fois mère, féconde de héros patriotes, glorieux et poétique berceau des origines slaves. Les Slaves ! qui ne s'intéresserait à cette race d'hommes généreux et tendres, soldats et rêveurs, dans les âmes desquels se mêlent, se combattent, s'harmonisent les ardeurs de l'Orient et les songes ossianesques des steppes du Nord, légionnaires,
Daces et brahmes indous ; race de fer et d'ambre,
de neige et de feu dont Fimpériale victime de ces derniers jours représentait bien le mysticisme, le cœur sensible ami du foyer, comme le nihilisme inquiet en symbolise actuellement encore les vagues et incessantes aspirations, Tâpre ténacité.
Sous le charme des émotions saines et profondes qu'ont excité en moi et le regard rapide jeté sur les phases de l'histoire chevaleresque de la Serbie et la lecture de ses chants guerriers, de ses ballades , j'ai tenu à les faire partager en esquissant en traits légers la phy- * sionomie, les affinités, les tendances, la foi et les progrès, le passé et le présent de ce grand petit peuple. En recherchant dans ses récits homériques et ses douces cantates les traces qu'y ont laissé le heurt des glaives qui s'abaissent, la musique des lyres qui frémissent, les baisers et les parfums des femmes qui apparaissent, le galop des coursiers qui passent, la couleur des étendards qui se déploient, mon but a été de reconstituer, pour ceux qui voudront bien me lire, une sorte de type idéal, la physionomie du génie serbe.
Depuis longtemps déjà et dans ces dernières
années plus que jamais, l'attention publique a été attirée du côté de cette série de minuscules Etats, continuateurs du triomphe de Lépante, qui, véritables sentinelles avancées de la civilisation chétienne, gardent acculés dans leur immobilisme dangereux et voulu les fils de rislam et servent d'enjeu comme de champ de bataille à cette interminable et colossale partie d'échecs que joue l'Europe La question d'Orient.
La Serbie tranche au miUeu, en est le centre véritable et quand on jette un coup d'œil sur l'ensemble de la carte d'Europe, telle que l'ont faite les derniers remaniements diplomatiques, on la trouve dans la partie méridionale, entre quatre larges taches diversement nuancées qui laissent bien nettement dans l'esprit sa situation géographique exceptionnellement avantageuse: la mer Adriatique et la mer Noire, la Turquie et l'Autriche. Une série de provinces et de villes dont les noms sont dans toutes les mémoires pour avoir rempli les feuilles pubhques ou même les romans à la mode comme (( Les Rois en Exil » de M. Daudet, se piquent en noir alentour. On peut citer au hasard ; Dulcigno, .
Jaiiina, Plewiia, Widdin, Raguse, Zara, Trébigne, Scutari, Szegedin, Semlin, Nisitsch et autres dont quelques-uns sonnent comme des fanfares de victoire, éveillent des souvenirs confus, de temples fumants, de draperies sanglantes, mêlent dans l'imagination les janissaires et Charles XII, les sultans et les papes, les empereurs grecs et les Pères de F Eglise. Ses bornes réelles sont : FAutriche-Hongrie, la Pioumanie, la Bulgarie, la Turquie et le Monténégro. »
Maintenant si nous soulevons un à un ces lourds feuillets de la vie des peuples qui s'appelent des siècles, nous allons assister à une épopée interrompue, lutte grandiose qui laisse bien loin derrière elle la défense héroïque de la Hollande contre la suzeraineté espagnole et qu'à mise en relief l'admirable drame de « Patrie » de M. Victorien Sardou.
La Serbie actuelle est la Mésie supérieure des anciens; le Willayet-Serf ou province tributaire des Ottomans. Les Avares, un de ces peuples envahisseurs à la dénomination singulière, Toccupaienl jadis quand les Slaves descendus des Karpathes obtinrent de l'empereur
Héraclius de s'y installer vers l'an 600. Jusqu'en Tan 900, leur histroire ainsi que celle de leurs rois se perd dans la nuit des temps. Mais à partir de celte époque nous allons voir que ce nom de Serves, Servions, Serbes qui semble rappeler une idée de servitude, n'a jamais été plus improprement donné, car personne plus qu'eux n'a protesté contre un joug quelconque, plus hardiment et plus fréquemment secoué ses chaînes.
Ils passent successivement sous la domination des Bulgares et des Grecs mais recouvrent leur indépendances au xiv® siècle avec le fameux Etienne Duschan, leur premier roi, dont les brillantes qualité comme organisateur et conquérant les mène à l'apogée de leur puissance et de leur gloire. Ses ordonnances et ses préceptes comme tout à la fois chef et pontife de son peuple sont un modèle toujours admiré et encore suivi.
Après la mort de cet homme remarquable pâlit l'étoile de la Serbie ; elle subit une crise après ce règne fameux et tombe gémissante entre les mains des Turcs qui la divisent en quatre gouvernements.
Au xviii** siècle elle est conquise par F Auelle et cédée à la paix de Passarovitz. Par la paix de Belgrade en 1739, elle retourne à la Turquie dont elle essaie continuellement, dès lors, et souvent avec succès de chasser les représentants.
Sous Czerni Georges elle redevient libre de 1804 à 1809. La paix de Bucharest entre la Russie et la Turquie la rejette aux mains de cette dernière.
En 1816 nouvelle révolte avec Miloch Obrenovitch ; la Turquie ne peut plus dompter la Serbie, et le traité d'Andrinople en 1829 entre la Russie et la Turquie, laisse les Serbes à peu près maîtres chez eux, sauf le paiement d'un léger tribut. La principauté a définitivement été reconnue indépendante sous le souverain actuel, prince héréditaire Milan Obrenovitch, par le traité de Berlin du 13 juillet 1878.
Voilà en résumé l'histoire de l'indépendance serbes, mais ce n'est pas seulement en quelques minutes qu'il la faudrait apprendre, il faudrait suivre les sacrifices, les combats, les luttes quotidiennes pendant plusieurs siècles pour apprécier à sa juste valeur le mérite d'une race qui a
sacrifié depuis sa naissance pour ainsi dire tout repos, toute richesse, à son amour de la liberté dans la patrie, à son culte pour ses foyers et ses autels.
Le fond du caractère serbe est donc la noble fierté, l'esprit d'indépendance et de dignité. C'est cette impatience de tout joug qui constitue le génie de la Serbie, qui a déterminé les crises qu'elle a traversées, qui lui a donné la forme de son gouvernement, sa hiérarchie religieuse, qui a inspiré ses admirables poésies nationales, écrites comme tous ses monuments littéraires, tous ses livres religieux, dans cette langue si expressive que parlent encore la Hongrie, laDalmatie, l'Esclavonie ; elle est la terre privilégiée de la lutte pour la liberté patriotique bien plus que la classique Helvétie, et ses heïduks ou chefs de bandes révoltées sont des géants autrement taillés que Guillaume Tell. Ses libérateurs sont devenus ses rois, et elle a poussé si loin cette fièvre qu'elle a fait schisme, qu'elle s'est soustraite avec le moine-archevêque Sava à l'autorité romaine , et rangée sous les ordres d'un clergé national. Ses nombreux monastères en lui rappelant un passé glorieux
ont contribué bien plus par les souvenirs patriotiques qui s'y rattachaient que la croyance elle-même leur créatrice, à la préserver au contraire des peuples voisins, contre Tinvasion de rislamisme.
Les rochers, les forêts de la Serbie ont leurs légendes et leurs mystères ; comme les chênes de notre vieille Gaule, ses pins abritent leurs dolmens et leurs menhirs ; nous allons retrouver tout à riieure les ballades de leurs nymphes, de leurs faunes, de leurs dryades, réunis en une seule gracieuse incarnation, les Vilas, fées vaporeuses et bienfaisantes, sortes de Vellédas immatérielles cachées sous des dômes de verdure dans la profondeur des feuillages sacrés. Le long des ileuves, au bord des lacs, le paysan serbe nuit et jour retrouve ses vilas, croyance populaire qui avec une foule d'autres coutumes rappelle le paganisme métamorphosé par les idées chrétiennes au miUeu desquelles il persiste et transpire parfois.
La famille serbe est unie, Tautorité paternelle y est incontestée et par suite la commune qui n'est que le groupement des familles s'y trouve solidement et hiérarchiquement étabUe. Com-
mune et famille absorbent l'individualité tant et si bien que personne n'a de domicile, de propriété exclusifs ; mais chacun jouit du domicile, de la terre, des enclos, du moulin, de la famille, des parcours et immunités de la commune. On ne fête point le patron de Tun ou de Tautre, mais le patron choisi par la famille. Les Turcs n'ont jamais put toucher l'impôt par tête mais par famille.
Vaillant et robuste, le Serbe fait tout par lut-même ; comme le moujik russe son frère slave, de sa hache et rien qu'avec sa hache il construit ses demeures, fabrique ses charrues, entourre de palissades ses vergers. La femme tisse, file, teint, pétrit. La famille se suffit à elle seule dans ses besoins restreints, ses goûts modestes, ses appétits limités ; à l'instar de ce qui se passe dans nos économes, laborieuses et rudes populations des Alpes françaises, abris, nourriture, vêtement sont sous le chaume serbe le produit de l'industrie privée ; les seules choses qui tiennent au côté poétique de la vie pourrait-on dire, armes, bijoux, instruments de musique et livres viennent de l'achat.
Les villages accrochés aux flancs des co^
teaux, posés au bord des fleuves, enfouis dans les massifs forestiers, occupent de larges espaces et révèlent par leur situation Tépoque de paix ou de guerre à laquelle ils ont été construits ; ils sont Thistoire vivante de la belliqueuse patrie et le refuge de l'esprit national plus effacé dans les villes.
Trois grandes puissances qui Vont eue successivement sous leur dépendance y ont laissé chacune tour à tour des traces profondes de leur passage et quoiqu'éternelle révoltée se partagent les sympathies, les tendances de la Serbie, d'une façon inconsciente peut-être. La fille de Spartacus garde la meurtrissure des fers brisés et ne peut repousser les descendants de bourreaux avec lesquels elle a passé enfance et jeunesse.
Ses instincts élevés, sa soif de progrès la portent vers l'Europe dont l'Autriche est la représentante la plus proche et par conséquent la plus fréquemment mise à contribution. La Serbie n'est-elle pas du reste comme le gigantesque caravensérail de l'Asie, se portant avec ses mille produits des rives de la Mer noire aux bords de l'Océan atlantique. Le commerce qui
arrive du fond de l'Arménie y trouve une ligne directe, un entrepôt naturel et personne n'a plus fait que l'Autriche pour donner à ce point de vue à la Serbie toute l'importance qu'elle est en droit d'espérer.
La Russie, la formidable tête slave, le centre du rit grec, comme origines et croyances, lui tient certainement plus au cœur qu'une autre région de race et de culte différents.
La Turquie enfin, longtemps sa maîtresse tyranique, y a imprimé fortement sa marque, infusé son sang, apporté pour ainsi dire des rayons de son soleil.
Admirable et généreuse contrée que cette Serbie inconnue ! Quelques nouveaux efforts, une main tendue et elle prendra rang, fera valoir ses immenses ressources. Espérons que de la France lui viendront pour cette tâche les meilleurs conseils, les secours les plus efficaces et que cette fois encore notre pays restera le guide de la grande famille humaine par sa tête et par son cœur.
Les poésies nationales, les chants locaux, sont bien véritablement tout à la fois l'indice et la traduction de passions accusées, persis-
tantes, bonnes toujours ; le mal et le vice, la barbarie et la révolution n'ont pas de rythme pour exprimer leurs sensations; lesfauves repus, sanglants s'endorment sur les toisons déchirées, les fauves à jeun hurlent sans mesure; les peuples corrompus, pas plus que les barbares en marche, n'ont de concert permanent. En France actuellement les régions les plus amoureuses du sol natal sont celles qui ont le mieux gardé le parler, les poésies, les légendes, les danses des ancêtres ; témoins les félibres de Provence; les pardons de Bretagne. C'est là qu'il faut chercher dans sa naïve expression, le fond du caractère d'un peuple, les sincères aspirations d'une race. Ouvrons donc les recueils serbes, lisons quelques récits, savourons quelques poésies, et du parfum qui s'en détache nous viendra une plus complète, plus harmonieuse et plus idéale connaissance du génie serbe. Aussi bien c'est pour le courage téméraire, la franchise indomptée, un pendant du génie français ; seulement frondeurs et gais, égrillards et moqueurs sous leur ciel bleu et ' tiède, nos ancêtres mourraient en riant, se délectaient avec joyeusetés et gauloiseries au-
LE GÉxNIE SERBE 229
tour du fanion déchiré de Jehanne, dans les marches sans souhers et sans pain du Directoire ; les Serbes au contraire, graves et recueillis chantaient comme on prie, Toreille et l'œil attentif épiant la Vila qui leur devait au milieu des brumes présenter le labarum de la déli • vrance.
Commençons par les chants héroïques. Le sentiment s'y rencontre à chaque hgne, si l'art dans ses règles méticuleuses et d'après coup y fait parfois défaut ; on sent qu'improvisé par un traducteur enthousiaste des passions populaires, le poème est une œuvre sans prétention, née sous les ombrages de la place publique ou autour des bûches du foyer d'hiver. Comme pour riUade et autres récits fabuleux des origines des peuples, ces chants existent à l'état d'œuvre générale, manifestation des sentiments de tous, bien plus que comme œuvre particulière d'un rapsode, d'un troubadour connu : les Homéres ont des impersonnalités, l'auteur vrai c'est le génie de la race avec la langue de laquelle on a chanté.
— Les chefs serviens se disputent la principauté. Un oracle les avertit que Marko, fils de
Tun d'eux, est Tintermédiaire choisi par le ciel pour désigner à qui appartiendra la suprématie. Marko, se dispose à partir pour la plaine où se tiennent les grandes assemblées, sorte de champs de mai de nos rois francs consultant leurs leudes.
« Euphrosine, qui aimait son fils autant que celui-ci aimait la vérité, lui parla en ces termes :
« Fils jinique et chéri, par les soins que j'ai pris de ton enfance, "ne vas pas rendre un faux témoignage, ni en faveur de ton père, ni pour complaire à l'un de tes oncles ; prononce, comme Dieu lèvent, selon la vérité: songe au salut de ton âme ; mieux vaut faire le sacrifice de ta vie, que de souiller ta conscience d'un tel péché. »
— Marko obéit aux conseils de sa mère, à sa conscience, et résistant aux sollicitations des uns, aux menaces des autres, étouffant les conseils de l'intérêt, la voix du sang, il désigne celui qu'il croit devoir désigner. Père et oncles qui ont tous compté sur lui, chacun in petto j frémissent de rage en voyant leurs calculs égoïstes détrompés par la noble attitude du jeune Marko.
« Il dit, et le roi Voukaschin, donnant tous les signes d'une violente colère, tira son glaive à la poignée d'or et il s'apprêtait à frapper son fils. Marko fuit devant le prince irrité ; car il sied mal à un fils de braver le courroux paternel : et devant Dieu une telle lutte serait impie. Il fuit donc, le noble Marko, et tourne rapidement autour de l'église, toujours poursuivi par Voukaschin. Déjà le roi allait l'atteindre, lorsqu'une voix qui venait de l'église lui cria: (X Réfugie-toi dans le sanctuaire, ou tu périras victime de ton amour pour la vérité. » Les portes du temple s'ouvrirent et se refermèrent aussitôt sur lui. Voukaschin en ce moment, levait le' bras pour frapper, mais le fer n'atteignit que la porte, et des gouttes de sang en découlèrent. A cette vue, le roi sentit un vif repentir : « Malheur à moi ! 0 Dieu vivant ! s'écria-t-il ; malheur à moi ! J'ai immolé de ma main mon propre enfant ! » Roi Voukaschin, reprit la voix qui sortait de l'église, ce n'est point ton fils que tu as blessé, mais un ange de Dieu. » Alors, dans sa colère, le prince maudit Marko : « Puisses-tu, fils ingrat, être anéanti par le courroux céleste! Puisses-tu
LE GÉME SERBE
n'avoir ni postérité, ni tombeau, et n'exhaler ton âme qu'après avoir servi l'ennemi de notre foi, le sultan des Turcs ! « Mais Urosch, le jeune tsar, bénit celui que son père venait de maudire : « Que Dieu te protège, ô Marko ! Puisses-tu briller par ta sagesse dans les conseils des chefs ! Que ton glaive sème la mort dans la mêlée et que le renom de ta gloire dure aussi longtemps que le soleil et la lune resplendiront dans la voûte du ciel ! » Ildit, etles vœux du jeune tsar eurent leur accomplissement dans l'avenir. »
Marko qui reparaît dans la plupart des épopées serbes est une figure moitié historique, moitié fantastique, taillée sur le modèle des héros de la chevalerie, type résumé de toutes les noblesses, de toutes les bravoures ; Cid espagnol, Pioland franc, Tamerlan tartare, chanté comme eux, escorté comme eux d'un cortège de créations mythologiques, rayonnant au miheu d'une auréole de faits merveilleux, guidé par la céleste apothéose, par la main des Vilas, sœurs des héros, au lieu de l'être par lamain des nobles dames ou l'écharpe des damoiselles si ce n'est par l'œil de velours des odahsques.
Tout est généreux et pur dans les créations serbes.
Trouvez-moi une mère comme cette Euphrosine ; n'a-t-elle pas réunies dans son àme, les ames des Spartiates, des Véturie, des Lucrèce, des Blanche de Bourbon. L'honneur d'abord, les honneurs après ; Thonneur d'abord, le repos, la gloire, le bonheur de son mari, de ses frères, de son fils après. Quel tableau achevé des perfidieS; des abîmes d'égoïsme, des surprenantes et illogiques variations du pauvre cœur humain en quelques hgnes. Un père qui gémit et qui frappe, qui menace et qui prie, qui blasphème et h Taudace d'appeler le courroux céleste au secours de son envie diabolique. Un drame complet avec ses hésitations , ses luttes , sa récompense. Quelle haine patriote de menacer comme d'une honte suprême le passage au service des turcs oppresseurs et infidèles.
Une plaine et une bataille ont vu la fin et le tombeau de la grandeur et de la liberté serbes; l'imagination populaire en a été frappée pour toujours, le sentiment national y rapportera désormais tous ses chants, y fera mourir ses héros de toutes les époques. C'est l'àme do la
patrie qui s'est en quelque sorte endormie là, de l'éternel sommeil. On ne songera désormais qu'à la pleurer et à entourer d'ingénieuses fictions sa défaite et sa chûte pour rendre le deuil moins amer et la consolation possible.
— Les épouses attendent le résultat de la bataille décisive contre les Turcs.
« Le lendemain , l'aube blanchissait â peine le fond des collines, lorsque deux corbeaux noirs traversèrent rapidement les airs. Ils arrivent de la plaine d'Amsel et viennent s'abattre sui la blanche tour de la résidence du noble tzar L'un de ces messagers dit à l'autre : c: N'est-ce point ici la demeure de Lazare, et ces tours sont-elles habitées? Aucune voix ne répondit, mais la tsarine les avait entendus : « Noirs corbeaux , leur dit-elle, Dieu bénisse votre message ! D'où venez-vous ? Serait-ce du champ de bataille? Là se sont heurtés deux armées puissantes. Dites laquelle des deux est restée victorieuse ? » Et les porteurs des présages lui répondirent : « Militza, noble tsarine ! Nous étions ce matin dans les champs d'Amsel : là s'est livré une grande bataille, et des deux côtés les chefs ont succombé. Peu de Turcs ont
survécu ; mais tous les Serviens qui respirent encore sont sanglants et couverts de mortelles blessures. »
— « Est-ce un noble faucon qui vient à tire d'aîle de Jérusalem la sainte ? Est-ce une hirondelle qu'il tient dans ses serres ? Non, c'est le prophète Elie qui porte une missive de la mère du Sauveur. Il se dirige vers la plaine d'Amsel, et laisse tomber sur les genoux du tsar le message ainsi conçu : « Tsar Lazare ! rejeton d'une race glorieuse, quel est le royaume que tu as choisi? Est-ce le royaume du ciel oa celui de la terre ? Si le royaume de la terre te semble préférable, sangle ton coursier de bataille, serre la boucle de ton ceinturon, fais prendre le glaive à tes braves et marche contre l'armée des Turcs dans l'attente d'un triomphe certain. Mais si tu choisis le royaume céleste, élève une église sur la plaine d'Amsel, non sur des fondements de marbre, mais semblable à une tente soyeuse où l'armée des Serviens, après s'être purifiée de ses péchés, reçoive la sainte communion et se prépare ainsi à une pieuse mort ; car tous tes guerriers succomberont, et toi-même tu tomberas avec eux. » Le tsar se
recueillit, et, d'abord incertain, il s'écria: « 0 mon Dieu ! éclairez-moi de votre sagesse! Les avantages terrestres peuvent séduire, mais ils sont éphémères et inconstants ; le royaume célesle est acquis pour l'éternité. » Et Lazare choisit le royaume du ciel, et il dressa une grande tente semblable à une église sur la plaine d'Amsel. Il manda le patriarche et les douze évêques pour donner la sainte communion à ses guerriers et les préparer à une mort chrétienne. »
Lisons, maintenant, quelques phrases d'un drame de l'amour.
« Jamais, depuis que le monde sortit de la main de Dieu, on n'avait vu de beauté plus merveilleuse que celle de Rosanda, la sœur du Voïvode Léka ; puisse sa beauté ne pas lui être fatale ! Ni les Turcs, ni les chrétiens n'avaient encore rien contemplé de si parfait. Les musulmanes au teint éblouissant, les gracieuses valaques, les femmes latines à la taille svelle, ne pouvaient être comparées à Rosanda. Jusqu'à l'âge de quinze ans, la vierge avait été élevée dans une retraite profonde ; une tour était sa demeure, et elle n en sortait ni le jour, ni la nuit.
LE GENIE SEUDE
Marko doit évidemment apparaître, lui seul est digne d'une beauté pareille, mais remarquons auparavant quel sens judicieux est mêlé aux exagérations poétiques. — Puisse sa beauté ne pas lui être fatale ? — En une ligne un horizon immense est ouvert sur la vanité, la fragilité, le malheur même, de la beauté charnelle. Ce même esprit austère, vertueux, sage, se retrouve partout dans la poésie serbe.
— Marko voulant se marier va chercher deux de ses amis, les équipe, les habille aussi richement qu il Test lui-même, car toujours généreux, magnifique, il ne veut pas s'imposer à Rosanda; ce qu'il désire, c'est la lutte, qu'elle choisisse entre rivaux également jeunes, braves, riches et beaux.
Rosanda se montra intraitable, son idéal est encore plus haut. C'est en vain que son frère l'adjure, son frère c'est-à-dire en Serbie quelque chose de plus cher au cœur d'une femme que père, mère, amis, amant: « Sœur bienaimée, choisisentre ces trois Voïvodes, et nomme celui que tu préfères. Si le courage l'emporte à tes yeux sur tout autre mérite, si tu fais cas d'un héros dont la gloire est attestée par vingt
combats, choisis Marko et suis-le dans sa blanche demeure; ton orgueil peut s'applaudir d'une telle aUiance. Si la beauté dans un guerrier te séduit davantage, Milosch n'a point son égal pour la vigueur et la mâle expression de ses traits ; prends avec ce guerrier la route d'Amsel et les vierges envieront ton sort. Enfin si la grâce et l'élégance ont plus de charme pour toi, accompagne Rélia dans Novi- Basar, sa patrie : un tel parti peut satisfaire ton orgueil. »
Mais la moquerie monte en flots amers aux lèvres de la belle R.osanda, dont les flèches du dieu n'ont pas encore effleuré le cœur, elle se révolte du choix qu'on lui impose, prétend prendre un époux où et quand bon lui semblera. Elle préfère attendre dans sa tour que sa chevelure grisonne sur ses tempes plutôt que de s'entendre appeler l'épouse de Marko. Marko? Le valet des Turcs, un homme qui n'aura point d'inscription sur sa tombe, dont le peuple ne chantera pas les hauts faits à ses funérailles. La prend-on vraiment pour une cavale de lui proposer Milosch, cet étalon beau et fort qui est sans doute le fils d'une jument arabe? Et
Rélia quels ancêtres a-t-il? Il est badin, enjoué, qu'y a-t-il d'étonnant à cela ; n'est-il pas le bâtard de quelque baladine ou d'une gitane qui Fa laissé une nuit sur le pavé de Novi-Basar ?
Cependant Marko repoussé et meurtrier car il crève les yeux et coupe la langue à la belle Rosanda, ce qui n'est pas très chevaleresque, Marko continue la série de ses exploits. Le récit de sa lutte avec le géant albanais Moussa, sorte de Goliath dont il est un autre David, est digne des plus beaux morceaux de ce genre.
Le sultan des turcs donne à Marko qui est à sonservice, vins, spiritueux, chairs succulentes; comme un chevalier franc on le trempe dans des bains fortifiants, il fait forger, par l'armurier qui a doté Moussa d'un glaive fameux, une arme semblable et lui tranche le bras pour arrêter à lui sa fabrication. Puis il court, cherche et rencontre le terrible Arnaute qui désole les côtes de la mer.
« Un matin qu'il chevauchait aux premières lueurs de l'aurore dans les gorges étroites de la montagne, il aperçoit l'Albanais. Les jambes
LE GKXtE SERÎm:
croisées sur son coursier noir, Moussa s'amu* sait à lancer sa massue dans les airs et à la recevoir avant qu'elle ne touchât le sol. Lorsqu'il fût près du brigand, il lui parla ainsi: « Cède moi le passage, Moussa, ou force moi à te le céder ! »
« Passe ton chemin Marko ! répondit F Arnaule et garde-toi de me provoquer ! Tu ferais mieux de mettre pied à terre et de venir vider avec moi cette coupe où pétille une liqueur vermeille : mais Moussa ne se dérangera pas de son chemin pour Marko. Si une reine t'a enfanté dans un palais sur des coussins moelleux, poursuivit TArnaute, si tu as été reçu dans des langes de soie et nourri de lait et de miel, une forte Albanaise m'a mis au monde sur une pierre nue au milieu de ses brebis; elle a lié mes langes grossiers avec les ronces de la forêt ; et la farine de l'avoine a été ma première nourriture. Mais ma mère m'a fait jurer de ne céder le pas à personne.
A peine le héros eût-il entendu ces paroles, qu'il ût voler vers l'Arnaute sa lance de bataille. Moussa reçut le coup sur sa massue, et le trait repoussé alla tomber loin du but. A son tour
il brandit sa lance pour en frapper son adversaire; mais l'arme rencontra la massue du Servien et vola en trois morceaux, tous deux alors tirèrent leur sabre et s'attaquèrent avec fureur.
Déjà le fer de Marko s'est brisé, déjà la lame de Moussa s'est détachée de la poignée; c'est avec la massue qu'ils combattent ; dans leurs mains les armes solides semblent avoir des ailes dont les plumes se touchent et dont les débris jonchent la plaine verdoyante. Enfin ils s'élancent de leurs coursiers et se saisissent corps à corps. La victoire est douteuse et leurs forces semblent égales. La lutte avait commencé avec l'aurore, et le soleil atteignait la moitié de sa course ; une blanche écume baigne les membres de l'Albanais ; une écume blanche et sanglante couvre le corps de Marko. Le Servien voit que son adversaire semble fléchir; il le presse, mais il ne peut parvenir à l'ébranler. Epuisé par cet effort, il plie à son tour. Moussa réunit toutes ses forces, l'entraine et tombe lui-même sur le héros terrassé. Le Servien poussa un douloureux gémissement: « 0 ma sœur d'adoption, Vila de la verte forêt ! s'écria-t-il, où es-tu ?
242 LE GÉiVIE SERBE
As-tu oublié tes promesses ? Ne m'as-tu pas solennellement juré de me secourir au moment du péril ? » Une voix qui descendait des nues, celle de la Vila, répondit : .
« Insensé! ne t'avais-je pas prévenu ? Pourquoi livrer un combat le saint jour du Dimanche ? Certes, il serait déloyal de nous mettre deux contre un ; mais qu as-tu fait de la gaîne de ton poignard ?... Dans ce moment, Moussa regardait sur le ciel pour voir d'où venait la voix. Marko tira doucement le fer de son fourreau et le plongea si profondément dans le flanc de l'Albanais que la pointe en sortit par la gorge.
Marko pleure sur la mort du géant dont une triple rangée de côtes protège les trois cœurs : (t Que Dieu me le pardonne, s'écria-til, le vaincu l'emportait sur le vainqueur. »
Il prend la téte et va la jeter dans la blanche Stamboul, aux pieds du sultan qui tressaille encore à celte vue. »
Finissons-en par cette magnifique tirade avec les chants héroïques, et écoutons quelques poésies légères où semble souffler le vent qui vient des pins odorants, où tressaille Tàme
lp: gé.me serbe
triste des hivers neigeux, où languit et meurt dans d'inénarrables tristesses l'amour rêveur du Nord, chaste et doux mais éternel et caché.
« Hier soir, des torrents de pluie tombaient des nues ; le souffle de la nuit couvrit la terre de givre. Je sortis pour aller trouver celui que j'aime : mais sur la prairie solitaire je ne vis que son dolman, son écharpe, et près de sa harpe d'argent, une pomme verte. Alors je me suis dit : Si j'emportais son dolman... Mais peut-être aura-t-il froid ; Técharpe, c'est moimême qui la lui ai donnée ; la harpe est un présent de mon frère... j'imprimerai mes dents dans cette pomme verte ; il apprendra ainsi que je suis venue. »
Avez -vous jamais lu quelque chose de pareil à cette poésie de la Jeune Fille Indécise ? Quel tableau mélancohque et tendre ; l'aube, la plaine givreuse, l'absence du bien-aimé. Je ne veux pas qu'il aie froid, mon chéri ; que cela serait vilain de lui reprendre ce que je lui ai donné ; je suis trop de mon pays, fille serbe j'aime trop mon frère pour toucher à la harpe que son affection pour moi lui a fait offrir au liancé de mon àme ; mais il aime mon haleine
pure d'enfant, mes lèvres rouges, oh ! je mordrai dans cette pomme aigre et puisse sa saveur le faire frissonner quand il y goûtera à la trace de mes baisers dévorants. Chère âme, aimante fillette, je ne te connais pas, mais tu es mon idéal, bienheureux l'homme auquel tu laisses la pomme verte sur la plaine givreuse !
— La mort d'un frère. « Le soleil se cachait derrière les montagnes, et les guerriers, de retour d'une longue expédition, abordèrent au rivage de la mer. Palpitante d'espoir, la jeune épouse de Georges accourt , mais parmi les guerriers elle cherche en vain ceux qui font sa joie, le noble Georges, le Djéver, et son frère chéri. En mémoire de Georges, elle coupe sa chevelure, pour honorer le Djéver, elle meurtrit son visage ; mais à force de pleurer son frère, elle perd l'usage de ses yeux. Et avec le temps ses cheveux recommencèrent à croître, les blessures de son visage s'effacèrent ; ses yeux seuls ne guérirent pas. »
Amour, conjugal avec Georges, patriotique avec le Djéver, fraternel comme on le comprend en Serbie. Souvenez-vous maintenant de la Fiancée du Timballier des Odes et Ballades,
de cette prisonnière antique, qui entre père, époux, fils et frère choisissait ce dernier et comparez avec Tadmirable image serbe de Taveuglement sans remède.
— Dans le même esprit : La Mère, la Sœur, l'Epouse. « Entraîné dans la chûte de sa terrasse Ivan s'était fracturé le bras droit ; la Vila se chargea de le guérir; mais elle y mit trois conditions : la mère du blessé devait sacrifier une de ses mains, la sœur couper sa belle chevelure, et sa jeune épouse livrer à la nymphe de la verte forêt son coUier de perles. La mère et la sœur consentirent sans regret à ce que désirait la Vila ; mais l'épouse ne voulut pas donner sa parure de perles , alléguant que c'était un'présent de son frère. Irritée de ce refus, la Vila répandit sur la blessure du jeune Ivan le suc d'une plante vénéneuse, dont l'effet était subit et mortel. Alors les coucous firent retentir l'air de leurs plaintes ; les deux premiers gémissaient le jour et la nuit, tandis qu'un troisième ne se lamentait que par intervalles. Les deux premiers pleuraient pour la mère et la sœur d'Ivan, le troisième pour la jeune épouse. i>
246 LE GÉxNlE SERBE
Que de philosophie cachée sous les apparences d'un humble et simple récit !
(( Konda venait d'expirer... Konda, le fils unique de sa mère! Dans son désespoir elle ne veut point que ses restes chéris reposent loin de sa demeure ; on creuse une fosse dans le jardin verdoyant, sous des orangers aux fruits d'or. C'est là que chaque matin la mère éplorée vient s'entretenir avec celui qui n'est plus. « 0 mon fils, la terre te pése-t-elle? N'es-tu pas à l'étroit dans ton cercueil d'érable? Et une voix faible et plaintive répond : Ce n'est pas la terre qui me pèse, ce n'est point mon cercueil d'érable ; le poids qui m'oppresse, c'est la douleur de ma bien-aimée: quand elle soupire mon âme est triste dans le ciel... Juge du mal que me ferait son parjure !
Egoïsme maternel, simphcité rustique et dans le choix de la sépulture et dans ces inquiétudes qui rappellent le petit lit de l'enfant. Eternelle folie qui fait aimer, qui vous oublie et délaisser, qui vous adore ; berceau, jeunesse, famille, amour, se combattent et se marient dans ce cadre étroit, sombre et brillant.
Terminons sur le Secret Divulgué dont le bon
sens gracieux rappelle les meilleures inspirations de rinimitable La Fontaine : « Deux amants se prodiguaient des marques de tendresse; (presque: Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre ! ) car ils se croyaient seuls; mais la prairie les voyait; elle raconta leurs amours au troupeau, qui les redit au pâtre. Celui-ci en causa avec un voyageur, qui les confia à un batelier ; le batelier les révêla aux ondes indiscrètes, et celles-ci à la mère de la jeune fille. »
J'en ai dit assez pour faire juger l'esprit qui a toujours dirigé la nation serbe. On ne saurait trop s'appesantir sur la foi profonde, l'amour du foyer et du sol, les aspirations élevées, les généreux et fiers élans qui constituent son génie d'initiative créatrice et d'indépendance absolue. En attendant les hymnes que chanteront un jour à sa gloire la harpe d'or des grands écrivains, les pinceaux et le ciseau des maîtres, j'ai commencé à lui tresser une humble couronne de fleurs sauvages et ternes. La sympathie qui attire la Serbie vers nous et nous fait jeter les regards sur elle achèvera le reste d'une façon rapide et grandiose.