RUE JACOB
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NOTICE BIOGRAPHIQUE
Olivier Rayet naquit le 2;> septembre 1847, au Cairou, dans le département du Lot. Les premières années de sa vie ne furent pas heureuses. Tout jeune encore, il perdit sa mère ; son père, ancien magistrat, resta longtemps sous le coup de ce deuil et c'est dans une maison assombrie que commença l'éducation d'Olivier. Du moins l'affection ne lui fit-elle pas défaut : outre son père, qui l'adorait, il avait auprès de lui son frère aîné, devenu depuis un astronome de talent, pour diriger ses premiers pas et lui inspirer par son exemple le goût du travail.
On croirait volontiers qu'un esprit aussi brillant donna de bonne heure sa mesure et que ses succès de lycéen furent le présage de sa carrière d'érudit. Mais Rayet n'eut jamais le travail facile ; si son intelligence était prompte, sa plume était lente, et les qualités banales de l'improvisation lui faisaient défaut. Élève du lycée Bonaparte à Paris, il se contenta d'y tenir un ranghonorable et ne fit guère parler de lui aux concours de la Sorbonne. C'est au moment seulement où il se préparait aux examens de l'École Normale, que les conférences de Sainte-Barbe, dirigées par MM. Yacherot, Despois et Guérard, lui révélèrent sa vocation scientifique et le stimulèrent dans la voie des fortes études. Admis le troisième à l'École normale en 1866, dans la section des lettres, il en sortit premier agrégé d'histoire en 1869.
De tous les maîtres qui enseignaient à l'École, celui qui exerça sur Rayet la plus féconde influence fut Ernest Desjardins, chargé, depuis 1861, des conférences de géographie et d'histoire ancienne. C'était un professeur admirable, plein de sollicitude pour ses élèves, épiant l'éveil de leur curiosité et encourageant leurs ambitions d'écrivains futurs. La tendance à la prolixité, qui est un peu le défaut de ses livres, devenait une qualité dans son enseignement, où elle se transformait en abondance et en clarté. Sans jamais déclamer, il ne laissait pas d'être éloquent à ses heures, vivifiant
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l'étude de l'antiquité par la biographie des savants illustres, racontant avec la chaleur communicative d'un témoin et d'un ami l'histoire des débuts de Mariette et la vie sereine du grand Borghesi à Saint-Marin. Il donnait à ses auditeurs, avec la connaissance des résultats obtenus, le pressentiment et comme le programme de ce qui restait à faire. Au sortir du lycée, où la science paraît tenir tout entière dans les manuels, l'enseignement d'Ernest Desjardins était une révélation. Il le fut pour Olivier Rayet comme pour bien d'autres : ceux qui en ont profité ne l'oublieront pas.
Rayet n'était encore ni archéologue ni épigraphiste, mais il avait compris le profit que l'histoire ancienne peut tirer des monuments figurés et des inscriptions. Au sortir de l'École normale, il se prévalut de son titre de premier agrégé pour devenir membre de l'École française d'Athènes. Laissons ici la parole à M. Th. Homolle qui, dans une notice pleine de charme et d'émotion (1), a retracé les débuts de Rayet comme voyageur et comme savant d'abord, puis bientôt comme administrateur et comme soldat.
ce Des lettres, qu'on a bien voulu me confier, m'ont permis de suivre pas à pas Rayet, pendant les trois années de son séjour hors de France ; elles m'ont initié à tous ses projets, à toutes ses espérances, à tous ses efforts ; elles m'ont fait pénétrer dans le petit cercle de famille où se complaisaient, s'enfermaient toutes ses affections, et dont le centre était son père, son ce cher pérou adoré » , comme il l'appelle avec une familiarité méridionale et une câlinerie d'enfant. On découvre là un côté de la nature de Rayet qui échappait à bien des gens : ceux qui ne l'ont pas approché et pratiqué n'ont vu de son caractère que l'énergie vigoureuse, quelquefois même un peu rude ; ils n'ont pas aperçu, sous ces dehors, le fonds de tendresse qui se cachait en lui , comme il arrive souvent dans les âmes fortes et timides. Ils n'ont pas connu non plus cette franche gaîté, cette bonne humeur, qui éclataient surtout dans la liberté des voyages, et qui faisaient de Rayet le plus agréable des compagnons, comme il en était le plus résolu.
ce J'insisterai sur cette période de sa vie, celle où il se cherche encore, où il prépare tout ce qu'il fit plus tard et projette bien plus qu'il ne lui a été donné d'achever. Dès qu'il rentre en France, son talent est formé, il enseigne et publie ; ses ouvrages, les étapes de sa carrière sont connus : ces années de lumière et de succès ont pour nous moins de nouveauté que les années de sa vie cachée, qui fut si vaillante et si féconde.
ce Quand Rayet partit de Paris en 1869, il pensait ne faire en Grèce qu'une rapide tournée : c'est à Rome qu'il allait tout droit, à Rome qu'il comptait revenir et demeurer, pour en étudier à fond les monuments et
(1) Publiée dans le Mémorial des anciens élèves de l'Ecole normale pour 1888.
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l'histoire. Il se proposait, pour ses débuts, un sujet capable d'effrayer les plus entreprenants, l'étude de l'institution impériale.
« Il commença à connaître la Grèce dans ses colonies de Sicile et d'Italie : Paestum fut la grande émotion de son voyage, plus puissante même que ne devait être celle que lui causa d'abord le Parthénon, dont la perfection ne se révèle pas au premier coup d'œil. On devine à certaines erreurs un archéologue peu expérimenté ; mais on reconnaît aussi un esprit avisé, ouvert, sensible aux impressions de l'art, du pittoresque et du beau sous toutes les formes. Une description des métopes de Sélinonte est aussi frappante par la justesse du sentiment que par la vivacité du style ; le rapprochement établi entre ces œuvres et celles de la sculpture asiatique est une véritable intuition d'antiquaire. Toutefois Kayet ne prête guère plus d'attention aux monuments anciens qu'à un tableau, une église, un paysage, un détail curieux de mœurs ou de costume.
« Dans ses projets, dont il faisait aux siens la confidence, et qui auraient suffi à remplir quelques vies laborieuses, le fonds solide est toujours sa grande histoire de Rome. Pourtant, il entend voir la Grèce, et les îles, et l'Orient ; il traversera l'Asie Mineure, de Brousse à Smyrne, d'où il joindra la Caramanie et la Syrie, pour s'enfoncer ensuite dans l'Osrhoène et la Commagène. Le cours moyen de l'Euphrate, la région où ce fleuve se rapproche le plus du rivage de la Méditerranée, a été le chemin ordinaire des invasions, le point de contact des civilisations les plus diverses : Rayet cherchera les traces de tous les peuples qui s'y sont établis, de tous les empires qui s'y sont succédé ; il essaiera de reconstituer cette longue histoire, si intéressante et si variée. Ce n'est pas tout encore; il doit rejoindre M. Desjardins en Hongrie ou en Serbie, pour y recueillir les inscriptions latines du Danube. Il se sent aussi attiré vers l'Albanie, l'Epire, la Thessalie, les pays neufs de la Grèce ; la Tunisie et la Cyrénaïque le tentent ; il entrevoit des fouilles à faire à Cnide, à Samos, à Pergame, « l'une des villes où les ruines abondent le plus ». Et ce ne sont pas des rêves en l'air; il s'informe des voies et moyens, entasse notes sur notes, se soumet à un entraînement physique, pour être préparé aux études à faire, comme aux fatigues à subir.
« On peut trouver l'enthousiasme un peu naïvement jeune et bien ambitieux; mais on sent la volonté ferme, tenace, de faire quelque chose, et ce n'était pas trop avec un directeur qui annonçait d'abord à ses élèves, en forme d'encouragement, que l'antiquité grecque était épuisée. Rayet était trop perspicace pour croire à ces fâcheux pronostics, trop actif pour se contenter de voir la Grèce en amateur ; aussi ce se trémousse-t-il — ce mot est de lui — comme tous ses camarades ensemble. »
« Ses travaux pourtant ne l'empêchaient pas d'observer la Grèce contem-
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poraine, d'étudier les mœurs, la société, ia politique ; il avait surtout les yeux tournés vers la France, où la chute de l'empire s'annonce à lui prochaine, irrévocable ; déjà ses espérances de républicain s'attachent à Gambetta, qu'il devait un jour admirer sans réserve et pleurer comme un ami.
ce C'est au cours d'un voyage en Asie, au moment où il débarquait à Cos, avec M. Cartault, que la déclaration de guerre vint le surprendre : il en fut navré, car il prévit la défaite. Les désastres se succédèrent si terribles et si prompts, qu'ils ne lui permirent pas d'arriver avant l'investissement de Paris, Paris où étaient enfermés son père et son frère, tout ce qu'il aimait.
ce II réclamait un poste de combat, on le mit dans l'administration : il fut sous-préfet à Murât, puis secrétaire général du département de l'Aude. Là même il sut coopérer à la défense, en organisant mobiles et mobilisés et en réprimant, au péril de sa vie, le pistolet au poing, plusieurs tentatives de désordre. Jamais il ne voulut désespérer ; jusqu'au dernier jour il attendit un retour de fortune, il crut à la victoire. Une de ses lettres (6 janvier 1871) contient le récit enthousiaste des efforts de la province, des prodiges accomplis par Gambetta et Chanzy; il montre les masses qui se lèvent, s'avancent sur l'ennemi, vont l'entourer ; il s'écrie avec Gambetta : « Nous le tenons dans une étreinte de fer! »... La foi de Rayet n'était pas de celles qui n'agissent point ; depuis longtemps il demandait à servir dans l'armée. Nommé enfin capitaine d'état-major au 15é corps, il y fit son devoir généreusement, comme il savait partout le faire, mais inutilement, hélas! Le temps des désillusions était venu, même pour lui. La capitulation de Paris, la guerre civile lui enlevèrent tout son courage ; il eût voulu ne plus vivre ou ne plus penser.
« Il revit du moins son père et son frère; mais cette réunion ne fut pas longue : il fallait reprendre les travaux interrompus. »
Depuis 1871, Rayet est définitivement acquis à la Grèce. Il travaille à Venise, aux archives des Frari, pour rassembler les matériaux d'un livre sur l'histoire des Sporades ; et, tout en continuant ses voyages, il écrit ses premiers articles d'érudition.
En 1868, l'École française d'Athènes avait entrepris la publication d'un Bulletin, précurseur du Bulletin de correspondance hellénique qui devait être fondé en 1877 par Albert Dumont. Rayet y fit paraître un intéressant travail sur les fouilles du Céramique d'Athènes (1), dont il avait longuement étudié la topographie : là se révèle ce goût vif et sûr dans l'appréciation des œuvres d'art qui devait devenir sa qualité dominante et qui s'était formé peu à peu, sous l'influence des conseils de son oncle
(1) Bulletin, 1870, p. 109-220.
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M. Paul Mantz, par la fréquentation des musées et l'étude des maîtres de la critique. Les écrits de Beulé, en particulier, excitèrent son enthousiasme pour la perfection de l'art grec du cinquième siècle et lui firent comprendre l'intérêt des œuvres archaïques que les antiquaires de l'ancienne école connaissaient si peu.
Au mois de septembre 1871, il publia dans le Bulletin les inscriptions découvertes à Samos par M. Cartault et par lui (1) et consacra un nouvel article aux fouilles du Céramique extérieur (2). Mais ces notices ne donnent qu'une faible idée des travaux qui occupèrent Rayet pendant ses deux premiers séjours en Orient. Outre la Grèce continentale, il visita l'Archipel et la côte d'Asie Mineure. En 1870, de passage à Milet, il avait conçu le projet des fouilles qu'il devait y pratiquer avec tant de succès trois ans plus tard. Pergame aussi l'avait tenté : il avait pressenti les richesses que cet emplacement réservait aux explorateurs. Dans l'intervalle de ses voyages, son attention était particulièrement dirigée sur l'étude de la topographie d'Athènes. De grands travaux de voirie, qui s'accomplissaient alors dans la capitale et au Pirée, lui permirent de recueillir au jour le jour de précieuses indications, jalons d'une étude pleine de faits nouveaux qu'il n'a malheureusement pas eu le temps de publier.
En 1870, les premières figurines de Tanagra, exhumées par des fouilleurs claudestins, commencèrent à paraître sur le marché d'Athènes. Rayet, qui avait la double passion de l'archéologue et du collectionneur, ne tarda pas à reconnaître que ces statuettes, ignorées alors de presque tous les savants, devaient prendre rang parmi les productions les plus charmantes du génie grec. Il en acquit d'abord pour le compte du Musée du Louvre, et c'est grâce à lui que nos collections nationales possèdent une série incomparable de ces figurines, achetées toutes à une époque où les restaurateurs ne s'étaient pas encore mis à l'œuvre pour les retoucher, les compléter ou les repeindre. Puis il travailla, de 1871 à 1877, à se former une collection personnelle, qui compta bientôt plusieurs pièces de premier ordre, comme la fameuse tête d'athlète trouvée au Céramique, aujourd'hui dans le musée Jakobsen à Copenhague (3), la plaque estampée représentant Yekphora ou convoi funèbre (4), de nombreuses figurines en terre cuite provenant de Locride, de Thespies, de Thisbé, de Tanagre, d'Asie Mineure, le vase de Khakhrylion trouvé en Attique, des vases archaïques de Tanagre, le canthare béotien de Mogéa, d'importants fragments
(1) Bulletin, p. 227 à 231.
(2) Ibid.j p. 246 à 2G2.
(3) Voir plus loin, p. 1 h 8.
(4) Plus loin, p. 300.
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de vases du Dipylon avec représentations de navires et quantité d'autres curiosités qui sont décrites dans les trois catalogues de vente de sa collection (1). Le second de ces catalogues, rédigé avec grand soin par Rayet,' est rempli de notices intéressantes et originales qui font regretter qu'il soit devenu très rare.
Les efforts que fit Rayet pour former et accroître sa collection le mirent en rapport avec bien des gens qui évitent généralement les archéologues, parce que la plupart de ceux-ci désirent regarder ou dessiner les objets, mais ne veulent ou ne peuvent pas les acquérir. Ces individus, souvent peu recommandables, marchands de bibelots, fouilleurs clandestins, violateurs nocturnes de sépultures, sont cependant fort utiles à connaître ; seuls ils peuvent donner, à ceux qui gagnent leur confiance, des détails précis sur les localités où se font les découvertes, sur l'historique et parfois le roman des trouvailles célèbres. C'est grâce aux révélations de ces antiquaires non brevetés que Rayet connaissait, mieux que personne aujourd'hui, les dessous et les coulisses de l'archéologie grecque contemporaine ; la discrétion l'a empêché de tout écrire, mais il a du moins publié, dans ses Monuments de l'art antique (2), une histoire des premières fouilles de Tanagra qui a toute la valeur d'une déposition originale. On pourra glaner çà et là, dans ses articles, bien d'autres renseignements du même genre que Ton chercherait vainement ailleurs.
Rayet ne se contentait pas d'acquérir des antiquités et d'en établir minutieusement la provenance ; à l'exemple d'Adrien de Longpérier, il se préoccupait des détails delà fabrication, de toute cette partie technique de l'archéologie que l'on n'a commencé à étudier que récemment et qui a fourni à la fois des principes de classification et des critériums, devenus si nécessaires, pour établir l'authencité des objets. Il est cle ceux avec qui les faussaires ont toujours perdu leur peine et je possède de lui une lettre, datée de 1885, où il exprime les doutes les plus formels sur l'authenticité des « groupes d'Asie Mineure », que d'autres ont célébrés depuis comme les merveilles de la céramique grecque.
Au printemps de 1872, Rayet fit la connaissance de MM. Gustave et Edmond de Rothschild, auxquels son maître Ernest Desjardins l'avait présenté. Comme ces riches amateurs étaient disposés à faire pratiquer des fouilles, Rayet recommanda à leur attention la vallée du Méandre et le territoire de Milet qu'il avait visité en 1870. Ses propositions furent agréées et il se rendit à Constantinople afin d'obtenir le firman nécessaire. C'est là que commencèrent les difficultés. Ni l'appui de l'ambassadeur de
(1) Ces catalogues ont été publiés à Paris en 1877, 1879 et 1885.
(2) Notice delà planche 77; voir aussi plus loin, dans ces Études, les p. 275 à 287.
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vu
France, ni lu crédit des commanditaires de Rayet, ne purent lui épargner de longues et irritantes négociations, où l'éternel hcûadoum des fonctionnaires turcs semblait avoir pour but de l'exaspérer et de lui faire abandonner la partie. Après quatre mois d'hésitations et d'atermoiements, pendant lesquels Rayet lit plusieurs visites à Athènes, achetant des statuettes de Tanagra pour se consoler et faire prendre patience à ses patrons, le firman arriva et l'expédition se mit en route. Dès le commencement du mois d'octobre 1872, on put donner quelques coups de pioche sur l'emplacement même de Milet. Le premier travail consista à déblayer la scène du théâtre, où Rayet recueillit des statues de femmes, un torse d'homme de grande dimension et des textes épigraphiques. Les pluies torrentielles de décembre arrêtèrent ses travaux, mais, loin de se donner du répit, il explora en tous sens les environs de Milet et y copia beaucoup d'inscriptions inédites. Au milieu des broussailles qui couvrent la plaine de Palatia, il fit trois découvertes intéressantes : un lion en marbre blanc, de beau style archaïque, et deux statues de femmes assises qui rappellent les figures de la Voie Sacrée des Branchides. Atteint par les fièvres, presque emprisonné par les rivières qui débordaient, Rayet s'échappa non sans peine et alla passer le reste de l'hiver à Athènes, où il continua ses études de céramique. Il revint en Asie Mineure au mois de mars 1873.
Un architecte de l'Académie de France à Rome, M. Albert Thomas, s'était joint à lui pour continuer les fouilles. Cette fois, il porta ses efforts sur l'agora d'Héraclée Latmique, où il trouva un charmant autel ionique consacré à Aphrodite et un curieux cadran solaire avec inscription. Puis il commença des fouilles au village de Hiéronda , emplacement du sanctuaire de Didymes. Ses recherches sur ce point, bien qu'incomplètes, fournirent à M. Thomas les éléments d'une restauration certaine du temple, et à la mission des marbres très importants, qu'il fallut toute l'énergie de Rayet pour faire transporter jusqu'à la mer. Il a raconté luimême cet émouvant épilogue de sa campagne (1), mais « ce que Rayet n'a pas dit, ce qu'on doit savoir, c'est au prix de quelles peines il a acheté le succès. Il faut une force d'âme singulière pour demeurer et travailler durant des mois en un pays perdu, seul, sans correspondances régulières, sans appui, sans ressources d'aucun genre, aux prises avec des obstacles toujours nouveaux. Il faut bien compter sur son tempérament et bien peu se ménager soi-même ; car on doit être debout dès le jour et ne se reposer qu'à la nuit close, ne se soucier ni du soleil, ni des orages, courir sans cesse, à pied, à cheval, traverser les fleuves débordés, passer la mer, les marais, où la fièvre vous guette, aller, aller toujours. Notre ami ne s'avoue
(1) Voir plus loin, p. 140 à 141.
vm NOTICE BIOGRAPHIQUE.
jamais vaincu ; il crève son cheval, éreinte tout son monde, il travaille encore malgré la lassitude et la souffrance même. N'a-t-il pas abusé de ses forces, et le mal, qui nous l'a si soudainement enlevé, ne daterait-il pas de cette glorieuse, mais trop rude campagne ? On le croirait, à lire cette lettre du 13 juillet 1873 :
ce Le dimanche matin, me sentant à peu près bien, quoique très faible — il venait d'avoir plusieurs jours de fièvre, — je me suis résolu à partir. Me voilà donc en wagon : les wagons d' Aïdin sont construits et rembourrés comme ceux de Paris à Calais ; il faisait à ce moment-là une chaleur épouvantable ... si bien que je ressens bientôt la sensation d'une barre de fer rouge placée dans mon intérieur, le long de l'épine dorsale, que le sang me monte à la tête et j'arrive, au bout de cinq heures, dans un état d'exaltation semblable à celui que donne la fièvre chaude. Je passe quatre ou cinq heures à la station du chemin de fer, à moitié divaguant sur ma natte, pensant à toi, pleurant en songeant à ton chagrin s'il m'arrivait quelque chose... » — Le soir, à peine capable encore de se soutenir, il avait le courage de monter à cheval et de faire les trois heures et demie qui le séparaient de Sokia (1). »
Rayet n'avait pas perdu sa peine : le butin qu'il rapportait en France avait de quoi satisfaire les plus difficiles. Si les œuvres de sculpture en ronde bosse n'y sont point de premier ordre, en revanche les fragments d'architecture, donnés depuis au musée du Louvre par MM. de Rothschild, sont parmi les plus magnifiques qui nous restent de l'antiquité. Il faut remarquer surtout le chapiteau de pilastre orné de deux griffons affrontés, le chapiteau d'ante qui décorait un des angles postérieurs du naos, les deux bases sculptées qui supportaient les colonnes de la façade principale du sanctuaire de Milet (2). « Grâce à la donation de MM. de Rothschild, écrivait Rayet (3), il existe maintenant au Louvre un musée architectural ; espérons que cette collection n'en restera pas là... Il est vrai qu'il faudrait pour cela deux choses : de l'argent et de l'esprit d'entreprise. Au pays donc de donner l'un ; à qui de droit d'avoir l'autre. » Rayet n'a jamais renoncé à l'espérance de reprendre un jour les fouilles de Milet ; il en parlait même à l'époque où le funeste iradé de 1884 avait achevé de fermer l'Asie Mineure aux explorations honnêtes et sérieuses. Instruit par les confidences des fouilleurs clandestins autant que par ses nombreux voyages, Rayet ne connaissait pas seulement la surface du inonde hellé-
(1) Homolle, Notice sur 0. Rayet, dans le Mémorial des anciens élèves de l'École normale pour 1888.
(2) Voir plus loin, p. 86 à 160.
(3) Revue archéologique, 1874, t. I, p. 21.
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nique : il en devinait le sous-sol. Que de projets de fouilles il a emportés dans la tombe, lui qui était si sobre de paroles et qui a si peu écrit î
Les fouilles de Milet terminées, Rayet fut chargé par Beuléde le suppléer dans sa chaire d'archéologie à la Bibliothèque nationale (janvier 1874) (1). Beulé s'honorait lui-même par ce choix, en même temps qu'il rendait justice à son jeune émule, car à ce moment, malheureusement engagé dans une politique de résistance sans issue, il n'ignorait pas les vives sympathies de Rayet pour le parti dont Gambetta était le chef. Peu de temps après , le jeune professeur devenait directeur adjoint à l'École pratique des Hautes Etudes, où il enseigna l'épigraphie grecque, la céramique et la topographie d'Athènes. Bien que déjà considéré lui-même comme un maître, il ne laissait pas de suivre régulièrement les cours d'épigraphie de Léon Renier et de M. Foucart, au Collège de France; c'est là que je le rencontrai d'abord, assis sur le même banc que Charles Graux, un jeune maître aussi, l'espoir de notre école philologique, qu'un cruel destin devait nous ravir avant l'heure, comme Rayet, comme Stanislas Guyard, comme tant d'autres !... Lorsque M. Foucart fut nommé directeur de l'École française d'Athènes, en remplacement d'Albert Dumont (1879), Rayet devint le suppléant de son maître et ami au Collège de France ; son enseignement, qui fut très suivi, porta plutôt sur l'histoire de l'art antique que sur l'épigraphie. LTn instant, il fut question de créer pour lui une chaire d'histoire de l'art grec au collège de France ; l'affaire ne put s'arranger, mais on le dédommagea en 1884, époque où la mort prématurée de François Lenormant laissa vacante la chaire d'archéologie à la Bibliothèque. Rayet commença son cours au milieu d'une vive curiosité, par une leçon très remarquable en l'honneur de ses deux illustres prédécesseurs (2), mais la maladie le força bientôt de s'interrompre, comme de renoncer à tout enseignement et à tout travail. C'était l'heure où son talent, assoupli par une pratique déjà longue, allait se manifester dans une série nouvelle de travaux : il poursuivait sa grande monographie sur Milet, préparait une Topographie d'Athènes et une Histoire de la Sculpture grecque, poussait à la fois l'impression et la composition de son Histoire de la Céramique, bel ouvrage qu'il allait laisser à l'état de fragment, mais que le dévouement de son ami, M. Max. Collignon, devait si promptement mener à bonne fin, en donnant à l'archéologie française un excellent livre de plus sur le plus délicat et le plus difficile des sujets (3). Rayet méditait aussi une candidature à l'Académie des inscriptions et comptait sur la prochaine publication de sa Céramique pour lui épargner
(1) Voir plus loin la Leçon d'ouverture de Ra}Tet, p. 8(! «à 101.
(2) Voir plus loin, p. 405 à 424.
(3) Rayet et Collignon, Histoire de la céramique grecque. Paris, Decaux, 1888.
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les ennuis d'une longue attente. Il venait d'épouser la fille de son ancien maître, Ernest Desjardins, et les joies de la famille semblaient devoir s'ajouter aux satisfactions qu'il devait à ses études. Tous ces projets, toutes ces belles espérances, un mal cruel, dont il avait contracté le germe à Milet, les réduisit à néant. Il passa les deux dernières années de sa courte et brillante carrière dans un état d'affaissement physique qui contrastait tristement avec la féconde activité de sa première jeunesse. On le soutint, sans illusion sur sa fin prochaine, jusqu'au 19 février 1887. Il n'avait pas encore quarante ans!
De 1875 à 1885, Ray et a occupé dans le monde de la science et de Part une situation tout à fait privilégiée. Peu d'archéologues ont été aussi connus que lui, même dans les cercles où l'archéologie ne l'est guère. C'est qu'il était à la fois savant et artiste, érudit sûr et dilettante aimable ; il avait l'intelligence des textes jointe au sentiment des styles ; il était précis sans pédantisme et élégant sans frivolité ; il écrivait enfin une langue spirituelle, vive, parfois un peu brusque, dont l'originalité eut bientôt conquis le suffrage de tous les gens de goût. Entre les archéologues de profession, nécessairement peu nombreux et absorbés par leurs études, et la foule plus ou moins indifférente aux choses de l'art, il existe en France, et particulièrement à Paris, une classe d'amateurs, de liseurs et de collectionneurs éclairés, généralement favorisés des dons de la fortune, qui recherchent et apprécient les jouissances esthétiques et, sans entrer dans le détail des problèmes que l'archéologie soulève , accordent aux chefsd'œuvre de l'art antique une délicate et noble curiosité. Rayet, estimé à sa valeur par les savants de carrière, n'était pas moins goûté dans cette société polie à laquelle les hommes distingués de toute profession se font un honneur d'appartenir. Les artistes rendaient hommage à la sûreté de son jugement et les gens du monde se laissaient volontiers instruire par lui. C'était le moment de la grande vogue des statuettes de Tanagra, que Rayet connaissait mieux que personne pour les avoir étudiées presque au sortir des tombes béotiennes; c'était le moment aussi de cette belle Exposition de 1878, où le palais du Trocadéro réunissait tant de merveilles de l'art grec empruntées aux vitrines des collectionneurs parisiens (1). Rédacteur de la Gazette des Beaux-Arts pour tout ce qui concernait l'antiquité, Rayet se trouva bientôt comme le professeur attitré de ceux et de celles qui lisent les Revues, visitent les expositions, meublent des vitrines et des étagères, mais ne s'astreignent pas à suivre les cours publics. Après avoir ainsi élargi, par les idées justes et fines qu'il répandait, par la curiosité qu'il éveillait autour de lui, le cercle des ama-
(1) Voir plus loin, p. 330 à 380.
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teurs de Fart grec et oriental, il commença, à l'usage de ce même public, ces admirables Monuments de l'art antique, ou les chefs-d'œuvre de l'Egypte et de la Grèce, reproduits par M. Du jardin dans des planches d'une perfection inimitable, sont l'objet de notices à la fois savantes et claires, faisant une part égale à l'érudition et au goût (1). Aidé dans ce travail par ses collègues et amis, en particulier par MM. Maspéro, Martha et Collignon, c'est à lui seul qu'appartient l'honneur du choix judicieux des sujets ; c'est lui aussi qui a fixé le caractère des notices explicatives et donné de charmants modèles dans un genre difficile, dont la sécheresse et ]e verbiage sont les écueils.
Mieux inspiré à cet égard que Beulé, Kayet ne se laissa pas griser par le succès pour ainsi dire mondain de ses ouvrages ; il ne cessa pas de travailler sérieusement, d'étendre le rayon de ses études, et, loin de vivre avec indolence sur ses connaissances acquises, il ne perdit pas une occasion de visiter les grandes collections de l'Europe, de revenir passer quelques mois en Grèce, afin de se tenir au courant, par l'observation personnelle, des fouilles et des découvertes qui s'y succédaient, ce Toutes les générations qui ont passé à Athènes après lui l'y ont vu revenir, toujours heureux quand il touchait cette terre de ses études et de ses affections. On le respectait comme un ancien, on le consultait comme un maître, on l'aimait aussi comme un camarade, car nul n'était plus simple, plus gai, plus cordialement affectueux. Quant à son érudition, à son expérience, il les mettait au service de tous ; le directeur lui-même ne manquait pas d'y recourir à l'occasion (2). »
La découverte des terres cuites de Tanagra et d'Asie Mineure avait ranimé la vieille querelle des symbolistes et des réalistes. Rayet prit nettement parti pour ces derniers. Là où d'autres reconnaissaient des épisodes de la vie élyséenne, des figures mythiques plus ou moins précises empruntées aux cycles de Déméter, de Koré et de Dionysos, il ne voulut voir que des sujets de genre toutes les fois que les attributs divins faisaient défaut. C'est lui qui expliqua par Yèphèdrixnws ou Venkotylè le groupe de deux femmes, l'une portant l'autre, où M. Heuzey signalait une imitation de la Katagonsa de Praxitèle, un épisode à la fois religieux et familier de VAnodos de Koré (3). La théorie de Rayet sur la destination des terres cuites funéraires peut se résumer en quelques lignes. Suivant lui, les statuettes placées dans les tombes archaïques sont toujours des divinités.
(1) Monuments de l'art antique, publiés sous la direction de M. Olivier Rayet. Paris, Quantin, 1884.
(2) Homolle, Xotiee citée, p. 7 du tirage à part, (o) Voir plus loin, p. 373.
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qui protègent le mort à son entrée dans le monde infernal; mais l'usage de mettre dans les sépultures des images mythologiques cessa en Grèce à partir d'une certaine époque. Il y a là comme un hiatus que Rayet a signalé, mais dont il n'a jamais proposé d'explication. A Tanagra et en Asie Mineure, la présence dans les tombes de belles statuettes, pendant les trois ou quatre siècles qui précédèrent l'ère chrétienne, est due à l'idée de la substitution : ces figurines remplacent, par une sorte de fraude pieuse d'abord, puis par l'effet de la tradition , les victimes autrefois immolées aux Mânes. On continua à donner des compagnons aux morts, mais ces compagnons ne furent plus que des poupées (1).
Rayet était anti-symboliste avec une sorte de passion; plus d'une phrase, dans les Monuments de Vart antique et ailleurs, prouve qu'il ne sut point toujours se tenir en garde contre les exagérations de sa doctrine. Ce n'est point, du reste, dans l'interprétation des œuvres d'art qu'il a fait paraître le plus de finesse et de talent ; il ne se piquait ni de la hardiesse imaginative ni de l'immense érudition mythologique d'un Panofka, d'un de Witte ou d'un Lenormant. Ce qu'il avait au plus haut degré , ce qui fait l'excellence et la valeur durable de ses écrits, c'est le sentiment du style et de la valeur artistique des œuvres. Il en donna de bonne heure une preuve éclatante en appréciant, avant tout le monde, l'intérêt des figurines de Tanagra. Un peu plus tard, en 1877, au retour d'une promenade à Olympie, il écrivit dans la Gazette des Beaux-Arts un article sur les premières découvertes de la mission allemande (2). Tout ce qu'il a dit des frontons du temple de Jupiter est excellent, plein de pénétration et de justesse; il a compris d'emblée ce qu'il y avait d'étonnant dans ces sculptures, les éléments nouveaux et comme la perturbation qu'elles apportaient à l'histoire de l'art. Depuis, il se rangea complètement à la théorie de M. Brunn qui rattache les frontons d'Olympie à la statuaire de la Grèce du Nord, dérivée de l'art archaïque de l'Ionie (3).
Une autre question qui passionna Rayet fut celle de l'accroissement et de l'organisation des collections nationales. Ses voyages à Berlin et à Londres lui avaient donné la conviction que nos rivaux l'emportaient sur nous ou qu'ils étaient à la veille de nous dépasser. Peut-être s'exagérait-il le mal ; peut-être la connaissance approfondie qu'il avait de nos richesses le rendait-elle plus que de raison sensible à celles d'autrui, qui le frappaient
(1) Voir plus loin, p. 301 et suivantes.
(2) Voir plus loin, p. 42 à 65.
(3) Voir, dans les, Monuments de l'art antique ,1a notice de la'planche 12. Au cours d'une des dernières conversations que j'eus avec lui, Rayet se prononça énergiquernent contre une théorie plus récente qui voit dans les frontons d'Olympie l'œuvre d'artistes de la Grande Grèce ou de la Sicile.
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Mil
par l'attrait de la nouveauté. Quoiqu'il eu soit, on peut dire que ses cris d'alarme n'ont pas été inutiles et que, parmi les réformes qu'il réclamait, il n'en est point qu'on puisse qualifier de chimériques. Si, dans les polémiques où son ardeur l'entraîna, il eut parfois le tort de ne pas ménager les personnes, son excuse ne sera pas difficile à trouver, car il a pris soin de nous la donner lui-même. Dans son article sur les Antiques au musée de Berlin, publié dans la Gazette des Beaux-Arts de 1882, il instituait une comparaison, peu flatteuse pour le Louvre, entre l'organisation de notre musée gréco-romain et celle de Y Antiquarium allemand. Puis il ajoutait, comme pris d'un scrupule : « J'aurais encore beaucoup à dire s'il n'était grand temps de mettre un terme à ces réflexions amères. Je regrette de m'y être abandonné ; mais lorsque je constate en quelque chose une infériorité de la France vis-à-vis des autres pays, je ne puis rester maître de moi. Je ne sais si c'est mon long séjour à l'étranger qui m'a rendu aussi impressionnable. Les gens dont toute la vie s'est passée entre Montmartre et Charonne sont plus heureux : il y a longtemps qu'ils se sont affranchis de cette superstition qu'on appelle le patriotisme (1). »
Cette superstition-là, c'était la religion de Rayet. Ses émotions de l'année terrible y étaient pour une grande part , au moins autant que ses longs séjours à l'étranger. Ceux que les événements de 1870 ont surpris en pleine adolescence semblent avoir souffert deux fois des angoisses et des humiliations de la patrie. Ils en ont gardé, avec un culte jaloux de ce qui lui reste, quelque chose d'inquiet et d'amer qui se reflète dans leurs pensées et dans leurs écrits. Bien des traits de caractère, chez les hommes de la génération actuelle, s'expliquent par ces cruels souvenirs; bien des boutades d'humeur chagrine y trouvent leur justification ou leur excuse. Quelle que soit la force et la santé de l'intelligence, le cœur porte une blessure qui ne guérit pas.
Une des préoccupations dominantes de Rayet, celle de l'influence française dans le Levant, le mit de bonne heure en relations avec Gambetta. L'amitié de cet homme éminent fut une des joies trop peu nombreuses de sa vie. Rayet trouvait en lui non seulement un chef politique, objet de tout son dévouement et de toute sa confiance, mais, comme il l'a écrit lui-même, un esprit ouvert à toutes les jouissances intellectuelles, aux charmes d'une page finement écrite comme aux beautés d'une statue ou d'un tableau (2). C'est à l'invitation de Gambetta que Rayet publia, dans la République française, des articles, alors très remarqués, sur les fouilles des Allemands à Olympie et sur la réorganisation de nos Musées; nul
(1) Voir plus loin, p. 250.
(2) Monuments de l'art antique, notice de la planche 77.
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doute que si le grand orateur avait vécu quelques années encore, Rayet eût été par lui mis à même d'appliquer les idées nouvelles qu'il préconisait. La mort de Gambetta fut un malheur pour tous, mais peu d'hommes en ont souffert plus que Eayet. Publiant quelque temps après, dans les Monuments de Y ar t antique , une statuette de Tanagra offerte à Gambetta par les Epirotes, reconnaissants de sa puissante intervention en leur faveur, il a exprimé, avec une rare éloquence, ce deuil profond dont il ne devait pas se consoler : «; Vingt fois peut-être j'ai placé cette gravure sur ma table et me suis mis en devoir d'en écrire le commentaire. Toujours la plume m'est tombée de la main. Dussé-je par cet aveu offusquer les adversaires des principes politiques auxquels je suis attaché, dussé-je provoquer les sourires de ceux de mes coreligionnaires dont l'âme est mieux cuirassée contre l'émotion, je le confesse sans détours : huit mois passés sur mon deuil n'en ont pas diminué l'amertume, et, aujourd'hui encore, je ne peux penser à cet homme, incarnation de nos haines sacrées, porte-drapeau de nos patriotiques espoirs , sans que mes yeux se remplissent de larmes et que mon esprit ne retombe dans l'accablement de sa première douleur. »
J'ai parlé jusqu'ici de l'archéologue et de l'artiste; un portrait de l'homme privé serait plus intéressant encore, mais, si j'en aperçois les grandes lignes, je ne me crois pas assez informé pour les remplir. Accueillant sans laisser-aller, comme il était irritable sans rancune, nature réservée et presque timide, sauf peut-être dans l'intimité des voyages, Rayet ne se livrait pas facilement; s'il eut des amis auxquels il confia toutes ses préoccupations, tous ses projets, toutes ses espérances, il en eut bien peu et je ne fus pas du nombre. Lorsque je fis sa connaissance, en 1875, j'étais encore élève du lycée; lui, revenant de sa belle campagne de Milet, nommé suppléant de Beulé à la Bibliothèque nationale, passait déjà avec raison pour un maître, pour un des savants dont on attendait le plus. Plus tard, malgré l'analogie de nos études, les circonstances ne nous ont pas rapprochés ; aucun voyage fait en commun , aucune collaboration scientifique, n'est venue combler l'intervalle que son mérite éminent mettait entre nous. Nos relations n'allèrent jamais au delà d'une sympathie réciproque, et je ne me sens pas autorisé à juger le caractère d'un homme pour avoir souvent causé avec lui du musée du Louvre, de figurines en terre cuite et de vases peints...
... Nec amara Tibulli Tempus amlcitiœ fata dedere mece.
(1) Notice de la planche 77.
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Parmi les projets de Rayet dont j'ai eu connnaissance de son vivant, figurait la réimpression de ses principaux articles, dispersés dans la Gazette des Beaux-Arts et d'autres recueils. L'ouvrage que nous publions aujourd'hui n'est donc que la mise à exécution d'une de ses idées. Nous avons de préférence choisi les petits mémoires où l'érudition n'est pas apparente, réservant pour un autre volume ses travaux d'épigraphie grecque et son beau Mémoire sur l'île de Cos publié dans les Archives des Missions (1). Grâce à l'obligeance que nous ont témoignée les éditeurs et les directeurs de la Gazette des Beaux- Art s, de la Gazette archéologique, des Monuments grecs, du Bulletin des Antiquaires et du Bulletin de Correspondance Hellénique, nous avons pu faire figurer dans ce volume toutes les planches et toutes les vignettes dont Rayet avait accompagné ses articles; le portrait de l'auteur que nous publions en frontispice a été gravé pour ce livre, dans une pensée de pieux souvenir, par un ami et collaborateur de Rayet, M. Dujardin. Il est presque inutile de dire qu'en réimprimant ces essais nous en avons scrupuleusement respecté le texte, nous contentant de modifier çà et là quelques expressions trop vives ou de remplacer un mot par un autre pour éviter des répétitions. Ce sont là des corrections de détail ne portant en rien sur le fond des choses , où Rayet aurait consenti sans discussion ; il est certain qu'il en eût introduit bien d'autres s'il avait pu surveiller la réimpression de ses articles, car il était difficile à satisfaire et ne se relisait pas sans se corriger. Pour un de ses mémoires, les Figurines de Tanagra au musée du Louvre (2), nous avons eu entre les mains un tirage à part interfolié dont les marges portaient de
(1) Archives des Missions, 1876, p. 37-116, étude complétée par un recueil d'inscriptions inédites de l'île de Cos, publié dans V Annuaire de l' Association pour V encouragement des Etudes grecques, 1875, p. 266-326. Parmi les autres articles de Rayet que l'on ne trouvera pas dans le présent volume, nous citerons lessuivants : Gazette archéologique . 1883, p. 85- 1)0 (statues en bronze de Tarse); ibid., 1884, p. 1-6 (skyphos avec les représentations de Thésée et de la fuite de Dédale) ; Revue archéologique, 1872 , II, p. 36, 109 ("inscriptions de Samos et d'Halicarnasse) ; ibid., 1873, t. I, p. 233-245 (documents extraits des archives du monastère d'Haghios Theodoros à Patmos); ibid., 1874, t. I, p. 9-21, t. II, p. 103-114 (articles sur les fouilles de Milet et inscriptions recueillies au cours des fouilles); ibid. .1875, t. I. p. 171- 174 et 1877, 1. 1, p. 103-128 (articles sur les noms de céramistes grecs et sur le musée de l'Ecole évangélique de Smyrne.) Au Bulletin de Correspondance hellénique, il a donné des inscriptions de Télos (1879, p. 42-45), d'Astypalée (ibid., p. 406-408, 483-484), de Paga? (1880, p. 66-67), deThèbes (188!, p. 264-266), des notices sur une plaque estampée en terre cuite (1879, p. 329-333) et sur un vase archaïque de Myrina (1884, p. 509-514). Dans V Annuaire de V Association pour l'encouragement des Etudes grecques, il a publié des tablettes d'héliastes inédites (1878, p. 201-207). On pourrait ajouter plusieurs communications faites à la Société des Antiquaires de France, des articles dans la Chronique des Arts. la Revue Critique et la République Française.
(2) Plus loin, p. 275 à 324.
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nombreuses corrections et additions ; nous nous sommes fait un devoir de les introduire dans le texte toutes les fois qu'elles étaient suffisamment rédigées. L'article sur V Art grec au Trocadèro (1) a été l'objet d'une seconde édition par Bayefc lui-même; c'est naturellement celle-là que nous avons suivie, sans perdre de vue la première; on peut recommander le rapprochement de ces deux rédactions à ceux qui veulent se rendre compte des scrupules d'artiste qu'éprouvait l'auteur et de la minutieuse exactitude qu'il s'imposait dans les moindres détails.
La vie d'Olivier Ray et a été bien courte, il n'a eu le temps de terminer qu'un seul ouvrage , mais il est de ceux qui ne risquent pas d'être oubliés. Considéré pendant dix ans comme le chef de file de l'École française d'Athènes, non moins estimé à l'étranger qu'en France pour la finesse et la sûreté de son jugement, il est du petit nombre des archéologues dont les œuvres continueront à être lues alors même que le progrès des découvertes aura renouvelé les matériaux de la science. Les modèles de critique et de goût sont assez rares, même dans notre pays, pour qu'on puisse leur prédire des générations de lecteurs ; Rayet comptera encore beaucoup d'élèves parmi ceux que sa parole élégante n'a pas charmés.
(1) Plus loin, p. 330 à 389.
Salomon Reinach.
E ARCHAÏQUE EN MARBRE