‹ Études d'archéologie et d'artChapitre 2 sur 54 · PROVENANT D'ATHÈNES · texte numérisé non relu

PROVENANT D'ATHÈNES

La tète dont cette notice est destinée à accompagner la gravure a été trouvée, il y a peu d'années, à Athènes, vers l'ouest et tout auprès de l'usine à gaz. Elle provient donc de l'un de ces monuments funéraires qui faisaient à la Voie Sacrée une bordure ininterrompue, depuis le Dipylon jusqu'au pont du Céphise. Le mystère dont la sévérité des lois grecques force les fouUIeurs à s'entourer ne m'a pas permis de connaître d'une manière plus précise le lieu et les circonstances de la trouvaille. D'après ce qui m'a été raconté, un pied aurait été découvert en même temps que la tète , et les travailleurs avaient bon espoir de voir apparaître le reste de la statue, lorsque la brusque intervention de la police vint interrompre leurs recherches. Le pied aurait été saisi et se trouverait aujourd'hui au ministère des affaires ecclésiastiques, dans le bureau de l'éphore, où toutefois je n'ai pu parvenir à l'apercevoir. La têtes découverte un peu auparavant et déjà mise en lieu sûr,

(1) Extrait des Monument* grecs, publiés par l'Association pour l'Encourut/rmettt des Etudes grecques en France, n° 6. — 1877.

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aurait échappé aux recherches. Elle est en marbre du Pentélique et a, depuis la cassure du cou, une hauteur de 31 centimètres; elle est donc un peu plus grande que nature, et les anciens auraient appelé colosse la statue à laquelle elle appartenait. Cette statue n'est certainement pas restée longtemps debout à sa place, car, à part quelques éraflures produites, soit par la chute, soit par la pioche des fouilleurs, le marbre a conservé un poli, une fraîcheur d'épiderme que deux ou trois siècles d'exposition à l'air auraient sans aucun doute suffi à lui enlever. Peut-être a-t-elle été précipitée de son piédestal par les Perses de Xerxès, au plus tard par les Lacédémoniens d'Archiclamos , et les débris en sont-ils, depuis cette époque, restés cachés sous la terre. La peinture n'a même pas été effacée : les cheveux sont d'un rouge brun encore assez vif , les globes des yeux sont cernés , le long des paupières , d'une ligne rouge très apparente, et les lèvres ont conservé une légère teinte rosée. Quant aux chairs, elles sont toujours restées blanches.

Trois choses frappent tout d'abord clans ce marbre : la manière très archaïque dont la figure humaine est interprétée ; la puissance avec laquelle l'artiste a rendu la personnalité de son modèle; enfin, dans un modelé très sobre et très discret, une science cle la forme, une recherche du détail et des délicatesses de touche tout à fait inattendues à pareille époque.

L'occiput, très développé , fait paraître le front relativement bas : c'est là un caractère commun à toutes les œuvres de l'art grec primitif, et que l'on retrouve encore dans les statues des dernières années du sixième siècle, dans les guerriers des frontons d'Égine et clans l'Apollon en bronze du Louvre, découvert près de Piombino, mais fonclu certainement clans un atelier grec. La simplicité naïve avec laquelle est indiquée la chevelure , les mèches régulièrement étagées depuis l'épi cle l'occiput jusque sur le front, les rainures triangulaires qui les séparent, les ondulations, alternativement vers la droite et vers la gauche, par lesquelles le sculpteur a cherché à faire sentir leur

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souplesse, sont également des traits communs à toutes les figures de cette époque. Il faut noter toutefois la grande simplicité de la coiffure : elle n'a ni ces boucles gracieuses qui ornent le front de F Apollon du Louvre et de celui du British Muséum, ni cette frisure régulière à laquelle les guerriers doriens consacraient tant de soin et de temps, et dont les figures d'Égine nous offrent de curieux exemples. Ici les cheveux sont trop courts pour se prêter à une pareille recherche, et ils se terminent sur le front par un simple bourrelet.

La surface du front est unie et sans modelé. L'arcade sourcilière est très relevée, les yeux sont gros, saillants et posés encore un peu obliquement , suivant ces traditions phéniciennes dont fart grec a mis si longtemps à s'émanciper. Le globe, au lieu de présenter une convexité régulière, est sensiblement aplati; la prunelle paraît avoir été peinte, mais la trace laissée par la couleur est presque imperceptible ; le regard est vague et sans expression.

Le nez est malheureusement cassé, pas assez cependant pour qu'on ne puisse avec certitude en retrouver la forme. L'extrémité de la partie osseuse s'accusait par une forte saillie sur les côtés et par une bosse sur le dessus; les ailettes étaient largement ouvertes, le bout arrondi.

Le modelé des joues et de la bouche est d'une habileté étonnante. Le bourrelet formé par les chairs au-dessous de l'os malaire convient à un homme vigoureux , dans la force de l'âge, et laisse pourtant déjà, par la mollesse de sa courbure inférieure, deviner un commencement de fatigue. L'apparence énergique de la face est complétée par la grosseur du masseter, par la carrure du maxillaire inférieur et par l'ossature très accusée du menton, divisé en deux par une profonde fossette. Évidemment, les fortes mâchoires que l'on sent sous cette enveloppe de chair ont été souvent serrées par un effort violent. La bouche, très rentrée, entre des lèvres à la coupure ferme et nette , a un aspect étrange, et il semble qu'il y ait là , non pas seulement l'indice d'un caractère résolu, mais aussi

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une particularité individuelle : peut-être le personnage dont nous avons ici le portrait avait-il eu les dents cassées.

La tête est solidement implantée dans un cou épais et musru leux comme elle.

La forme des oreilles est importante à noter : elles sont collées contre le crâne, froissées et tuméfiées. Ces tumeurs et ces déformations des cartilages, avec l'endurcissement de rouie qui en est la conséquence, sont des accidents ordinaires aux lutteurs et aux boxeurs de tous les pays (1). C'est ce que les anciens appelaient avoir les oreilles brisées, wra xaTsaysvat. Voulaient-ils dépeindre un pugiliste ou un pancratiaste? ils n'oubliaient pas de dire qu"il était toxa xaxeayMç; Sxa Ts6Xa<7[JiÉvoç (2).

Lorsque, dans son hymne aux Dioscures, Théocrite représente Amycos défiant Pollux au combat, il le montre (v. 45) « terrible à voir, les oreilles écrasées par les durs coups de poing, sa poitrine énorme et son large dos bombés par des muscles de fer, et semblable à un colosse en bronze repoussé » :

oeivoç tO£?v, axXyjprjat XcQXacaivoç ouata 7ruyfjiaï;* cf^ôea û' eacpatpoJTO 7rsXo')pta xai TxXaxù vwxov aapxt aïo^per/], asupriXaioç ota xoXoaaoi;.

De là les sobriquets d'wxoGXao-aç et d'wxoxaxa;!; que Ton appliquait aux lutteurs et qui éveillaient, en même temps que l'image d'une difformité physique, l'idée de surdité, de brutalité

(1) Philostrate, Iléroieos, IV, 5 (portrait de Nestor) : "Eaxi soi xcù àyaX;j.a -apayaysî'v xou Nsaxopoç... xà ô'àpL^i ^aXa-aipav auxro Tre-ovr^éva xà ojxa /ax^yopoiVi.

(2) Platon, Protagoras, XXVIII, p. 344 c : xax o\ ;jiv wxaTs xaxayvuvTat. . . xat taàvxa; TCcptsiXiTrovrai xai ^iXoyu|Ava<JTouai xat (Spa^siaç àva6oXàç tpopouatv... Id., Gorgi as, LXXI, p. 515 e : xôv xà orra xaTeayôxwv axoiktç tauxa, w £(/>xpax££. Pliilostrate, Heroicos, XIV, 2 (portrait d'Hector) : xà ô' w-a y.aiîaywç r,v où/ u-ô

TràXrjç, toot'i yàp, w; e'-prjv, oux' aùxbç sy(yvwaxsv ouO' ot (^àpoapoi, àXXà DamascillS

dans Suidas, s. V. orra xaxêayoxîç : r^or] yàp Ivfotçxwv xà to-a xaxîayoxwv xat Stecpôap- (jéviov xà; otavoîa; sïç xioLtwBfav Èrodc^ï) xat ysXwxa rcoXuv xà xrjç atXoaoafa; azoppr^a. Cf. Ibid., s. v. xaxsayôxwv. Pollux, Ohomasticon, IV, 185 (noms des maladies) : (oxaXy(a, /.axsa/ 6ai xà wxa.

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et de bêtise (1). De là aussi l'habitude, dans les luttes courtoises comme étaient celles du gymnase, de se protéger les oreilles au moyen de coussinets appelés à^ontBeç,

Winckelmann a très justement remarqué que les artistes anciens, fidèles à ces habitudes de consciencieuse exactitude auxquelles Fart grec est en grande partie redevable de son admirable développement , n'avaient eu garde d'oublier, dans les portraits et les statues de lutteurs, cette particularité caractéristique (2). Il cite comme exemples diverses statues de Pollux et d'Hercule représenté comme paneratiaste, et l'oreille gauche du bel athlète d'Agasias, aujourd'hui au Louvre (l'oreille droite a été restaurée). On pourrait joindre à cette liste les portraits de pugilistes de la grande mosaïque des Thermes Antonines, maintenant au palais de Latran. Dans les figurines grotesques, cette difformité est naturellement bien plus accusée encore : je citerai surtout un pugiliste, terre cuite provenant d'Hermione et qui fait partie de la belle collection d'antiques de M. Albert Barre. Les lèvres injectées, le nez écrasé, les oreilles tuméfiées au point que le pavillon en est informe et le trou presque fermé, concourent à donner à la tête de cette curieuse statuette la laideur la plus repoussante.

Notre tête est donc celle d'un athlète, et nous nous expliquons maintenant tous les signes de vigueur et d'habitude de l'effort que nous avons remarqués dans l'ossature et dans les

1) Pollux, OnomasticOil, 11,83 : èViSs Toiv iv yjuvaai'ot; TîXrj&v, Ta toTa xaxsayévai, xauoTo/aTa£t;.//>/<'/., IV, 144 : àToxaxaijiaç. Diogène Laërce V, IV, Lycon, 67 : àXXà /.où yujjtvaaTtxo'jTaTO? sysvsTo xat e&sxttjç to aw;j.a Trjv xz rcarav ayeatv àOXr,- Ttxrjv sTctcpat'viov, (oToOXaota; xat I{XT:fvr]ç wv, xaOà sprjTtv 'AvtÉyovoç 6 Ivapujrioç. Atà touto SI xa\ TtaXataat XÉysTat toc ts iv xft rarptôt MXtsta xat acpatpt'aat. Lucien, Lexiphane, 9 : ô (OTOxâraSjtç EuÔ7]tJioç. Suidas S. v. : t2>TOxara!;tç Ta toxa TEOXaTuivo; iv jïaXafe-pa. Hésychius, s. v. : o'jioxàTaÇtç" rà (oxa Ts8Xacjtuivoç. Bekker, Anecdota , p. 116,32 : toTOxàxaçtç' xbv auvTSTptuusvov to ou?. 'ApiaToodcvrjç Ba6uXwv*ôiç. Ibid., p. 287, 12 : coxtoç6pot, ot Ta a>xa auvxsOXaakuivoi, otov wTOxaTaÇiotç* 7)3av 5s ooxot à~o -aXataxpaç. Eustathe, p. 1324 : &p0aX[Ji5>v saToyàÇovxo 7:avTwç ot -u/xat, xxGà xat ujtwv ôQsv tàxoxaxaljiç /axà AD.-.ov Atovjatov, (oxoOXaota:, Ta toTa TsOXaajJtsvo; iv -a- Xai'frpa.

(2) Winckelmann, Histoire de l'art, 1. IV, ch. iv, g§ 26 à 31.

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muscles du visage. Il est même fort à croire que c'est la tête d'un athlète célèbre, car les tombeaux athéniens du sixième et du cinquième siècle découverts jusqu'à ce jour ne sont jamais ornés que de simples stèles, et il semble bien probable que la loi réservait le luxe d'une statue en ronde bosse aux sépultures élevées aux frais de l'État. La découverte du reste de la statue et du monument qu'elle surmontait nous permettra- t-elle quelque jour de pénétrer le mystère de cette gloire anonyme, et nous dira-t-elle combien de fois l'olivier d'Olympie, l'ache de Némée , le pin de l'Isthme ou le laurier des premières Pythiades ont ombragé ce front?

Mais, s'il n'est pas possible aujourd'hui, et s'il y a bien peu d'espoir qu'il le soit jamais, de mettre un nom sous cette tête, du moins , sur la date et sur le mérite de l'œuvre , il est permis d'être plus affirmatif. Elle remonte sans aucun doute au milieu du sixième siècle, au moment où commençait, sous l'influence du Sarnien Théodore, du Chiote Boupalos, du Magnésien Bathyclès, et des Crétois Dipœnos, Scyllis et Aristoclès, le merveilleux essor de la statuaire dans la Grèce orientale et dans le Péloponnèse. Nous sommes, grâce à Pausanias, particulièrement renseignés sur les premiers efforts de la plastique dans ces pays; mais ils n'étaient pas les seuls où les arts fussent en honneur. L'Athènes de cette époque, l'Athènes de Solon et de Pisistrate, était déjà assez riche et assez éprise du beau pour construire l'Enneacrounos, commencer l'Olympieïon , élever le Pythion, l'ancien Parthénon et les premières Propylées. A côté d'architectes comme Antistatès, Callaaschros, Antimachidès, Porinos, elle possédait aussi toute une pléiade de sculpteurs de talent : c'est l'époque où Endœos, élève, disaiton, de Dédale, ce qui signifie tout simplement qu'il ne procédait d'aucun des maîtres de l'Ionie, de la Crète ou du Péloponnèse, faisait la statue assise d'Athéna , consacrée sur l'Acropole par Callias; c'est vraisemblablement aussi, à quelques vingt ou trente ans près, le moment où travaillaient d'autres artistes dont les inscriptions nous ont seules conservé le souvenir :

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Gorgias ( Co?yw inscript, attic, I, 353), Aristion (ibid.., 166), Callonidès (ibid., 183), Épistémon {ibid., 471) (1). Il est à supposer qu'une bonne partie de ces artistes étaient indigènes et qu'il y avait déjà, vers 550, une école attique, avec ses tendances particulières, ses procédés à elle, ses mérites originaux.

C'est à l'un des maîtres de cette école que j'attribuerais notre tête : du moins on y trouve déjà ce fini et cette délicatesse qui seront plus tard les préoccupations constantes et les qualités maîtresses des artistes attiques. Et, chose remarquable, parmi tous les débris de la sculpture primitive parvenusjusqu'à nous, il n'y en a que deux où ces qualités se retrouvent au même degré , et ces deux morceaux proviennent également d'Athènes.

Le premier est une tête d'homme, couronnée de feuillage, dont M. Rampin est aujourd'hui l'heureux possesseur et que M. A. Dumontse propose de décrire dans Y Annuaire de l'année prochaine : elle présente, avec un aspect un peu plus archaïque et de très curieux détails de coiffure, la même recherche de la physionomie individuelle et les mêmes finesses de ciseau. Le second est un fragment de bas-relief d'une saillie assez faible, trouvé dans les fouilles d'Haghia-Trias, au Céramique extérieur, et aujourd'hui conservé au Musée de la Société archéologique (n° 2210 du catalogue des marbres); le savant et sagace M. Coumanoudis croit que ce fragment appartient à une grande stèle dont la partie inférieure, trouvée au même endroit, porte en caractères très archaïques le nom de Xasvo<pavToç. C'est une tête jeune, d'une finesse élégante, et que le sculpteur a eu l'ingénieuse idée de détacher sur un disque posé sur l'épaule gauche du personnage et soutenu par une main aux doigts longs et effilés. L'inclinaison delà bouche, la longueur de la chevelure, soigneusement nattée et serrée au bout par un lien, semblent indiquer une date un peu plus ancienne que celle de notre marbre; mais la forme des yeux est exactement la même, et

(1) Aristoclès, l'auteur de la fameuse stèle de Valanidéza, me paraît un peu plus récent et se placer dans le dernier quart du sixième siècle.

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il y a dans le modelé du nez et de la bouche une ressemblance significative. Assurément, les mêmes traditions artistiques se continuent à travers ces trois œuvres échelonnées dans l'espace d'un demi-siècle tout au plus; et les deux dernières surtout sont si étroitement apparentées , que Ton est tenté de se demander si elles ne sont pas non seulement de la même école, mais de la même main.

Tête d'un Discobole. Bas-relief attique archaïque.

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