L'ARCHITECTURE IONIQUE EN IONIE
LE
TEMPLE D'APOLLON DIDYMÉEN
Hittorff a excellemment démontré que les principes architecturaux dont les temples de l'Acropole d'Athènes nous offrent la plus savante et la plus admirable application remontent aux modestes cabanes en bois de grume et en boue dans lesquelles s'abritaient les populations primitives de la Hellade. Mais si les éléments de la construction des temples grecs ont une origine toute nationale , il n'est pas douteux que, dans les proportions des diverses parties de ces édifices et surtout dans les détails de leur ornementation, une très grande part ne doive être faite à l'influence étrangère. Dans la lourdeur massive et la rude simplicité du dorique primitif, il est facile de reconnaître l'imitation des édifices de la Phénicie et de l'Egypte, tandis que la sveltesse des colonnes ioniques fait songer aux troncs de palmier dont les architectes d'Assour faisaient grand usage, •et que la base sur laquelle elles s'appuient, les volutes dont elles décorent leur chapiteau, les oves dont se pare l'entablement qu'elles supportent, rappellent sans conteste certains dé-
(1) Gazette des Beaux-Arts, 1er Avril, 1er Juillet, 1er Septembre 1876.
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tails des monuments Ninivites. Chaque jour montre crime manière plus évidente l'immense ascendant, non seulement militaire, mais encore religieux, scientifique et artistique qu'a exercé sur tout l'Orient le puissant empire des Sinakhérib et des Sargon. Aussi ne devons-nous point être surpris que certaines idées ornementales aient passé des Assyriens aux Lydiens et aux Phrygiens , leurs imitateurs en tant de choses, et de ceux-ci aux colons grecs fixés sur la côte d'Asie Mineure, Ioniens pour la plupart. Entre les mains de ces derniers, et grâce à l'admirable sentiment du beau dont la race hellénique était douée, grâce aussi à l'abondance tout autour d'eux de matériaux bien supérieurs à ceux dont disposaient les Assyriens, ces inventions asiatiques se perfectionnèrent; la mesure dans laquelle elles pouvaient s'adapter à la construction grecque, les règles auxquelles la raison et le goût en soumettaient l'usage, furent reconnues, et il résulta de tout ce travail la création d'un ordre particulier d'architecture, qui prit à juste titre, du pays où il s'était constitué , le nom d'ordre Ionique.
C'est en effet au cœur même de l'ionie, à Éphèse, que dès les premières années du sixième siècle avant notre ère, au moment où le Péloponnèse , la Grande-Grèce et la Sicile se couvraient d'édifices doriques, peu après le temple de Corinthe et soixante ans avant celui d'Égine, Khersiphron de Cnosse et son fils Métagènes élevèrent, suivant l'ordonnance ionique et dans des proportions énormes pour l'époque, le premier Artémision. L'œuvre de Khersiphron périt tout entière en 350 avant Jésus-Christ, dans l'incendie allumé par Hérostratos. Les fragments mutilés en furent plus tard employés comme matériaux et enfouis clans les substructions du nouveau temple construit sur remplacement de l'ancien; un petit nombre ont été retrouvés par M. Richard Woocl, le persévérant explorateur des ruines d'Éphèse, et envoyés par lui au British Muséum. Ce sont les seuls vestiges de ce qu'était à cette époque reculée l'art ionique dans sa patrie même. Pendant toute la durée du siècle suivant, le cinquième, nous ne trouvons plus
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en lonie de trace de ses progrès : c'est à Athènes qu'il nous faut aller l'étudier. Nous l'y voyons aux Propylées, transformé par son union intime avec le dorique; à la Victoire Aptère et surtout à l'Érechtheion, condamné par la médiocrité de l'espace dont il dispose à renoncer au grandiose, à se faire gracieux, coquet, à effiler à l'extrême ses colonnes, à parer ses chapiteaux de colliers, ses architraves de fleurons, à refouiller le marbre comme l'ébéniste refouille le bois d'un meuble. Assurément l'admiration ressentie par les modernes , plus peutêtre que par les anciens, pour ce prodige de goût élégant et de soin minutieux est mille fois justifiée. Et pourtant, clussé-je attirer sur ma tête bien des anathèmes, je suis forcé d'en faire l'aveu; la seconde de ces deux merveilles me semble dans l'histoire de l'architecture ionique une déviation, une véritable escapade : déviation charmante sans aucun doute, escapade pleine d'imprévu, d'originalité, de piquant; mais ce sont là des fredaines que l'architecture ne saurait se permettre sans quelque danger : l'Érechtheion est le dernier effort de l'art ionique à Athènes.
Le quatrième siècle nous ramène en Asie Mineure. Cette époque, en effet, est pour les villes d'Ionie, rudement éprouvées par la guerre du Péloponnèse, une période de paix relative ; sous l'autorité éloignée et peu gênante des satrapes cle Carie, elles développent leur commerce, accroissent leurs richesses, réparent leurs murailles, et s'embellissent de nombreux monuments. C'est alors que l'architecture ionique arrive au plus haut degré de perfection qu'elle ait jamais atteint. Si, au point de vue de l'exécution des détails, elle ne produit rien, je ne dis pas d'égal, mais cle comparable à FÉrechteion, au point de vue de l'effet d'ensemble, de l'heureux agencement des parties, de l'harmonie des proportions, de la majesté des lignes, ses œuvres sont incontestablement supérieures, et c'est ainsi que le jugeaient les anciens eux-mêmes, appréciateurs plus délicats, plus exercés et plus compétents que nous ne saurions l'être.
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L'homme dont, en l'état de nos connaissances, le nom nous apparaît comme attaché à ce moment glorieux, est Pythies (1), génie multiple comme Phidias et Michel-Ange, et, comme ce dernier, non exempt d'une certaine forfanterie. Il professait cette opinion ambitieuse que l'architecte doit, dans chaque branche des arts ou des sciences, posséder des connaissances plus étendues que les hommes spéciaux les plus instruits. Lui-même donnait de son mieux l'exemple. Architecte, il travailla avec Satyros (353-351 av. J-.-C.) au tombeau de Mausole, ce prodige d'élégance et d'audace qui remplit d'admiration l'antiquité tout entière,
Aère nec vacuo pendentia Maussolea.
et construisit (certainement avant 334) le beau temple d'Athéné Poliade, à Priène, dont M. H. Popplewell Pullan a déblayé les ruines. Statuaire, il sculpta le quadrige colossal en marbre blanc placé au sommet de la pyramide du Mausolée, et dont les restes, un avant-train de cheval et les statues de Mausole et d'Artémise, ajoutés par M. Newton aux richesses du British Muséum, révèlent une originalité puissante. Écrivain , il composa, sur les édifices qu'il avait construits , des notices restées célèbres et que Vitruve cite plusieurs fois. Il y déclarait une guerre à mort à l'ordre dorique, dont les proportions lui semblaient lourdes et les règles incommodes. Fut-il aussi peintre? Est-il le même personnage que le père d'Apelles? Rien ne l'indique, mais les dates et les lieux concordent assez pour que, sans rien préjuger et en attendant de nouveaux documents, la coïncidence de noms mérite d'être notée.
Les deux monuments érigés par Pythios furent des modèles dont pendant longtemps les architectes s'inspirèrent. Le Mau-
(1) Dans les divers passages de Vitruve où ce nom est cité, les manuscrits donnent les formes les plus diverses : Pythius, Pytheus, Phileos, Phiteus, Phyteus. Pline {H. N. XXXVI , iv , 19) donne Pythis. Le nom grec, Brunn l'a déjà reconnu, est nôOtoç.
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solée servit de prototype à une foule de tombeaux. Le temple de Priène resta pendant cinquante ans la règle, le xavow usité pour la construction des temples. Lorsque les Éphésiens eurent entrepris (350 à 334) de rebâtir, dans des proportions bien supérieures à tout ce qui avait été fait jusque-là, TArtémision brûlé par Hérostratos, ce fut l'ordre dessiné par Pythios qu'adoptèrent les architectes du nouveau temple. C'est d'après les mêmes principes que, bientôt après, Pœonios d'Éphèse et Daphnis de Milet élevèrent un monument encore plus gigantesque, celui même dont l'étude est l'objet de ces articles. Le Didyméon n'est pas seulement l'œuvre la plus considérable de l'école de Pythios, c'en est aussi la dernière production. Quelques années plus tard, deux architectes, asiatiques eux aussi, faisaient clans l'ordonnance des temples ioniques une véritable révolution. Hermogène supprimait, à Téos et à Magnésie du Méandre, la rangée intérieure du double péristyle, doublait presque la largeur des entre-colonnements, substituait aux caissons de marbre les plafonds de bois, enfin donnait à la base des colonnes un profil tout nouveau. Thargélios (1) remplaçait, dans PAsklépieion de Tralles , les oves et les volutes du chapiteau ionique par les feuilles d'acanthe du Corinthien Callimaque, qui, jusqu'à ce jour, n'avaient jamais été adoptées pour l'ordre extérieur d'un temple (2). Ainsi se constitua une nouvelle école dont les architectes romains se tirent les adeptes et dont les théories se retrouvent pour la plupart dans le Manuel de Vitruve.
L'histoire de l'architecture grecque est si obscure, et ceux qui ont cherché à la débrouiller l'ont surchargée de tant d'affirmations téméraires ou erronées, que ce préambule un peu
(1) Ce nom est écrit, dans les divers passages de Vitruve où il est mentionné, tantôt Tharchesius, tantôt Argelius. Aucune de ces deux formes n'est grecque : c'est très probablement GapY^Xio? qu'il faut lire.
(2) Scopas de Paros avait déjà employé le chapiteau corinthien dans le temple d'Athéné Aléa à Tégée , mais seulement pour Tordre supérieur de l'intérieur du naos; Tordre extérieur était ionique.
TEMPLE D'APOLLON DIDYMEEN.
long était nécessaire pour montrer la place qu'occupe le temple de Didymes dans le développement de Fart. Mais ce n'est pas seulement à ce point de vue qu'il a une importance capitale : son caractère particulier de temple-oracle lui donne un intérêt tout spécial. Ses architectes ont dû adapter aux impérieuses exigences de la religion des règles de construction que l'on est trop souvent enclin à regarder comme inflexibles. De là des modifications profondes apportées aux dispositions ordinaires des temples, et l'adoption d'un plan qui n'a qu'un
seul analogue dans toute la Grèce : celui du sanctuaire de Delphes. Ajoutons que, grâce à la libéralité de MM. Gustave et Edmond de Rothschild, il m'a été possible de faire sur l'emplacement du Didyméon des fouilles considérables. Ces fouilles ont permis à un pensionnaire de F Académie de Rome, M. Albert Thomas , qui avait bien voulu venir me rejoindre, d'entreprendre de ce grand édifice une restauration complète. Nous n'en serons donc pas réduits clans cette étude, comme <jn l'est trop souvent lorsqu'on essaye de reconstruire par la pensée les monuments cle Fart antique, à des hypothèses plus ou moins ingénieuses, à des raisonnements d'une trame
Slalues de la voie sacrée de Didymes. (Biilish Muséum.)
TEMPLE D'APOLLON DIDYMÉE3V.
plus ou moins solide : nous partirons de données certaines, et certaines aussi seront presque toujours nos conclusions.