‹ Études d'archéologie et d'artChapitre 12 sur 54 · A MILET ET DANS LA RÉGION DU GOLFE LATMIQUE · texte numérisé non relu

A MILET ET DANS LA RÉGION DU GOLFE LATMIQUE

Messieurs,

Retenu loin d'ici par ses devoirs de député, M. Beulé ne peut, cette année encore, venir reprendre la série des leçons brillantes que vous avez si souvent applaudies. Il a tenu à ce que, malgré son éloignement prolongé, sa chaire ne cessât pas d'appartenir à cette école d'Athènes où se sont passées les années les plus remplies de sa studieuse jeunesse, et envers laquelle il a, de longue date, si largement acquitté sa dette de reconnaissance. Et, se souvenant que c'est dans cette salle même que, deux ans après son retour d'Orient, il fondait, par le récit des fouilles des Propylées, sa réputation scientifique, il a voulu procurer à ceux de ses jeunes camarades qui s'essayent à marcher à leur tour, et loin derrière lui, clans la même carrière archéologique, la possibilité de venir les uns après les autres y faire connaître les résultats de leurs travaux. C'est à < es intentions généreuses que vous devez, Messieurs, la surprise de voir un jeune homme, sorti d'hier de l'École, venir s'asseoir à la place du professeur que vous eussiez souhaité

(1) Leçon d'ouverture du Cours d' Archéologie, professée à la Bibliothèque Nationale (27 janvier 1874).

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ne pas être plus longtemps privés d'entendre, et que je dois de me trouver, dès mon retour, au débotté pour ainsi dire, chargé du périlleux honneur de continuer devant vous l'histoire des découvertes archéologiques contemporaines. Honneur périlleux et embarrassant, je le répète, dussé-je apercevoir sur vos lèvres ce sourire d'incrédulité quelque peu moqueuse qui accueille d'ordinaire les déclarations d'humilité des professeurs et des auteurs. Puis-je en effet me rappeler sans confusion et sans crainte l'histoire de cette chaire, la seule, jusqu'à ce jour, consacrée dans notre pays à l'archéologie? C'est ici que Raoul Rochette expliquait jadis, avec une science un peu téméraire parfois, mais pénétrée de l'amour du beau, les nombreux problèmes mythologiques et artistiques que soulève l'étude des monuments figurés de l'antiquité grecque et romaine. C'est ici qu'il y a peu d'années, M. Beulé lui-même charmait un auditoire nombreux et d'élite, tantôt en déroulant devant lui les merveilles de l'Acropole, en rétablissant à ses yeux, dans leur admirable intégrité, les chefs-d'œuvre des Mnésiclès et des Phidias; tantôt en le promenant à travers les musées de Tltalie, et dans les rues de Pompéi, le plus riche, le plus varié de tous les musées. Et puis-je méconnaître à quel point, moi qui assume aujourd'hui la tache de ces deux maîtres, je suis loin de pouvoir vous apporter, pour empêcher une comparaison fâcheuse et retenir votre attention, le même talent de parole et la même science?

C'est sur la côte d'Asie Mineure que je vous convierai à venir avec moi. C'est là, en effet, que depuis un demi-siècle, et dans ces dernières années surtout, les travaux, et avec les travaux les découvertes, se sont surtout multipliés. Par une conséquence tout à fait imprévue, la jalousie des Grecs, en interdisant en réalité, avec l'exportation des antiquités, les fouilles elles-mêmes sur le sol du royaume hellénique, a forcé les gouvernements désireux d'enrichir leurs musées , les particuliers curieux des belles choses, à tourner toute leur atten-

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tion vers ces colonies du côté opposé de la mer Égée, chez lesquelles le développement de la civilisation et des arts n'a pas été moindre que dans la mère patrie. Aussi, sauf trois ou quatre points où l'intérêt purement scientifique était assez grand pour valoir à lui seul les dépenses d'une fouille désintéressée, la Grèce en est restée à la période des voyages de touristes, qui, ces touristes fussent-ils en même temps des savants, ne peuvent guère donner qu'une connaissance générale et superficielle du pays; l'Asie Mineure, au contraire, est entrée depuis longtemps dans l'ère des travaux localisés, bien plus lents, plus coûteux et plus difficiles, mais bien autrement féconds; non contents d'y étudier les restes épars à la surface de la terre, on s'est mis de tous cotés à interroger les profondeurs du sol même. Vous connaissez déjà, et depuis longtemps, les fouilles faites par M. Newton, alors simple viceconsul à Rhodes, aujourd'hui directeur du British Muséum, à Cnide et à Halicarnasse, fouilles exécutées avec cette abondance de ressources que le gouvernement anglais sait toujours mettre au service des travaux utiles, et avec cet esprit personnel d'entreprise auquel les collections de nos voisins doivent de tels enrichissements. Vous savez de quel jour nouveau la nombreuse collection d'inscriptions sur plomb trouvées à Cnide éclaire certaines particularités de la vie religieuse des anciens; et il n'est pas besoin de vous rappeler ce lion colossal en marbre, couronnement d'un tombeau monumental, et cette belle Déméter assise, une des œuvres les plus imprévues en même temps que les plus authentiques du ciseau grec. Il n'est pas davantage nécessaire de vous entretenir de ces fouilles, encore plus importantes, d'Halicarnasse, d'où n'est pas sortie, il est vrai, la restauration exacte du mausolée qu'on était en droit d'en attendre, mais qui n'en ont pas moins produit, avec de nouveaux morceaux de la frise de Scopas et de ses rivaux, avec la magnifique statue de Mausole et les fragments du quadrige de Pythios, des renseignements tout nouveaux sur l'histoire si peu connue, malgré tant d'écrits, de la sculpture

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grecque. A ces fouilles il faudrait ajouter celles de Xanthos, en Lycie, dues à l'infatigable activité de M. Fellows, et qui ont révélé dans cette contrée éloignée et presque barbare, on le croyait du moins, un développement surprenant de Fart; celles d'Iassos, sur le littoral carien, précieuses par les inscriptions qu'elles ont fait connaître, et enfin, dans les îles dont la côte est bordée, celles de Calymnos, d'où sont sortis des bijoux et de beaux bronzes ; celles de Camiros et de Khalki, dont le Louvre n'a recueilli que quelques épaves, tandis que les plus belles trouvailles allaient grossir le musée de Londres ou les collections particulières. Vous avez tous présents à la mémoire les beaux travaux de MM. Perrot et Guillaume à Ancyre. Enfin, pour en venir aux entreprises d'hier, les journaux n'ont pas encore cessé de parler des fouilles de M. Schliemann en Troacle, fouilles du plus haut intérêt, quoique malheureusement on ne puisse accepter sans contrôle toutes les assertions, soit de l'explorateur lui-même, soit de ses trop enthousiastes amis; et les recherches de M. Wood à Éphèse, si longtemps infructueuses, viennent, par un succès éclatant, de justifier pleinement la persévérance de leur auteur et de payer d'un seul coup les sommes énormes qu'elles ont coûtées.

L'année serait trop courte si je voulais vous présenter un tableau complet de tant de travaux. Force m'est de sacrifier beaucoup, de concentrer votre attention sur un terrain strictement délimité et de médiocre étendue, afin de pouvoir vous le faire connaître avec quelque détail. J'ai choisi la vallée inférieure du Méandre et le littoral de l'ancien golfe Latmique, de ce golfe ouvert en face de Samos, entre la chaîne du mont Mycale et le massif du Latmus, qui a été d'abord le centre de la puissance ionienne, et dont les eaux ont permis au monde grec de faire pénétrer sa civilisation jusqu'au cœur de la Carie. Par un hasard singulier, aucune partie de l'Asie Mineure n'a été mieux explorée, et aucune peut-être n'est, aujourd'hui encore, moins connue. Cinq points du pourtour du golfe ont été fouillés, et d'aucune de ces fouilles nous n'avons de rela-

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lion. Les beaux travaux de MM. Texier et Clerget à Magnésie n'ont pas donné lieu, en partie peut-être à cause de l'indifférence et du mauvais vouloir qui succèdent souvent chez nous à un engouement passager, à la publication dont ils étaient dignes. Ils ne sont connus que par un court récit de M. Texier. Or, si M. Texier a rendu, par ses voyages, à la géographie de l'Asie Mineure des services beaucoup trop méconnus depuis, il n'était, il faut l'avouer, ni un dessinateur assez habile, ni un archéologue d'une science assez sûre. L'expédition de M. Newton à Branchidse n'a été qu'un coup de main rapide destiné à enlever des marbres en partie déjà visibles. Ce qu'on en sait par des rapports présentés au Parlement à l'appui de demandes de crédits et par un livre où le récit pittoresque empiète un peu trop souvent sur la place de la discussion scientifique, montre qu'il n'y faut pas voir autre chose. Le mauvais temps et la fièvre ont mis, ce semble, aux fouilles de M. Pullan à Priène, une fin précipitée; et c'est là sans doute ce qui explique que, depuis sept ans, aucune publication n'ait eu lieu sur ces travaux fort importants; y en aura-t-il même jamais une? Il est permis d'en douter. Enfin, Messieurs, d'autres fouilles faites dans ces mêmes régions sont terminées d'hier à peine et sont naturellement encore inédites : je veux parler de celles que la munificence de MM. Gustave et Edmond de Rothschild m'a permis à moi-même de faire à Milet, à Héraclée du Latmos, et au temple d'Apollon Didyméen, dans le voisinage de Milet. Vous en aurez la primeur. La découverte de marbres nombreux et remarquables n'est que la moitié du résultat de ces fouilles. L'autre moitié, et non la moins digne de votre attention, ce sont les dessins, les plans, les restaurations, rapportés par mon compagnon de voyage, M. Albert Thomas, pensionnaire de l'Académie de Rome, qui, attiré par l'amour du beau et le désir de voir des choses nouvelles est venu spontanément, pendant la seconde de mes deux campagnes, m'apporter son précieux concours. Je n'ai pas l'intention de vous faire le récit détaillé, ni des

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touilles de MM. Texier et Clerget et de M. Pullan, ni des miennes. Mille accidents sans intérêt, des querelles avec le propriétaire d'un champ ou d'une maison, la pluie, la fièvre, un câble qui casse, tiennent dans les travaux de ce genre, et usurperaient dans le récit, une place beaucoup trop grande; sans parler des difficultés administratives, sur lesquelles il est impossible d'insister, pour bien des causes. Rares d'ailleurs sont les fouilles dont le plan est assez net, la marche assez régulière pour que l'histoire n'en ait pas ses interruptions, ses longueurs, et que, comme dans une pièce bien faite, la curiosité soit constamment tenue en haleine et l'intérêt aille crescendo jusqu'au dénouement. D'ordinaire l'imprévu a dans ces entreprises une grande part. On sait bien ce que l'on cherche ; on a des soupçons, des espérances; on ne sait pas au juste ce que l'on trouvera. Quinze jours se consument en efforts inutiles : le seizième amène à la fois deux ou trois trouvailles; une découverte imprévue vous console d'un espoir déçu. Je ne vous ouvrirai donc point mes cahiers de notes ; je ne chercherai point à dérober aux autres le secret des leurs. Aussi bien, la multiplicité des recherches faites sur le pourtour du golfe Latmique nous a donné sur cette région des notions assez complètes pour qu'une autre méthode soit possible. Il est peut-être moins pittoresque, il est certainement plus instructif, au lieu de s'asservir au hasard de l'ordre et du lieu des trouvailles, de grouper d'une manière logique les faits trouvés; de mettre immédiatement chaque détail, qu'il soit emprunté à un texte d'auteur, à une inscription ou à une fouille, à la place qu'il doit occuper pour concourir, selon son importance, à l'achèvement d'un tableau d'ensemble.

Ce tableau offrira-t-il quelque intérêt? Je le crois, et à trois points de vue.

Et d'abord, la géographie des pays classiques offre peu de sujets d'études plus curieux que cette côte si découpée de l'Asie Mineure, que ces golfes profonds, aujourd'hui si complètement transformés par les cours d'eau qui y débouchent,

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qu'on y cherche comme à tâtons la position des villes florissantes dont leurs bords étaient jadis couverts, et que tout un travail de la pensée est nécessaire pour s'en représenter la configuration primitive. C'est que ces fleuves, si modeste qu'en soit la largeur, si paisible qu'en paraisse le cours pendant la belle saison, c'est-à-dire pendant huit ou neuf mois sur douze, ont à leurs heures une puissance extraordinaire. D'année en année ils s'avancent, et font succéder à la mer, d'abord les lagunes et les barres, puis les marécages fiévreux, puis les plaines admirablement fertiles. S'il en est parmi vous qui aient visité Smyrne, ils ont pu voir l'Hermos, qui se jette sur la côte nord du golfe, le resserrer peu à peu, le prendre à la gorge, pour ainsi dire, si bien qu'entre les bas-fonds qu'il a formés et la côte opposée il ne reste plus qu'un étroit chenal où les navires ne passent pas sans précautions, et que l'on peut calculer l'espace de temps, deux ou trois cents ans peut-être, après lequel, si la main de l'homme ne s'y oppose, le principal port de FAnatolie se trouvera perdu au fond d'un immense marécage. Il en est de même du Caystre : Éphèse, jadis port de mer, est aujourd'hui à deux heures du rivage; le golfe qui lui amenait, sur les vaisseaux grecs, les richesses du monde, est maintenant un vaste champ de coton, de pastèques et de millet. Il n'est pas jusqu'au Scamandre, ce ruisseau de poétique mémoire, au nom si doux, à la physionomie si bénigne, qui n'ait conquis sur la mer un vaste espace, au point d'embarrasser fort, malgré le secours des guides Murray ou autres, les touristes à la recherche des souvenirs de Y Iliade. Mais nulle part ce phénomène général n'a eu plus de puissance que dans le golfe Latmique. Le Méandre, qui apportait jadis tout au fond de ce golfe les eaux limoneuses recueillies sur les plateaux de la Lydie, n'a pas cessé de travailler à le combler avec une activité qui, dès une époque fort reculée, fixait l'attention des écrivains grecs. Il a si bien fait qu'il a refoulé la mer de plus de GO kilomètres à l'ouest, et qu'il la repousse chaque jour davantage. Les textes en mains, on peut suivre

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sur le terrain même cette marche du fleuve, et voir se former peu à peu cette immense plaine couverte de tamaris, de joncs et d'herbes rases, où les navires sont remplacés, comme pour montrer que l'humanité n'est pas toujours en progrès , par les tentes noires et les maigres chevaux des Turcomans.

Ces recherches géographiques sont le prélude nécessaire et comme la clef de l'étude historique de ces contrées. C'est la mer qui faisait vivre ces villes; c'est le fleuve qui les a fait périr. L'histoire du retrait de la mer et des atterri ssements du fleuve est celle de leurs progrès, de leur immense développement, de leur irrémédiable décadence, jusqu'au jour éloigné où un autre effet de la même cause leur rendra de nouveaux éléments de prospérité. Nous verrons d'abord la vieille cité carienne de Tralles, bâtie primitivement tout au fond du golfe, et de plus en plus éloignée de la mer, rester longtemps pauvre, obscure, rebelle à toute influence du dehors; puis, grâce aux champs fertiles que le fleuve lui apporte chaque année, s'enrichir de plus en plus par l'agriculture, se faire le grand marché du cours moyen du Méandre, le trait d'union entre l'Ionie et la Lydie, entre l'Asie et la Grèce ; gagner ainsi d'immenses richesses, et, après Alexandre et sous l'empire romain, devenir le théâtre d'une civilisation brillante, quoique toujours un peu matérielle, un peu grossière, un peu carienne. Si nous pouvions la suivre au moyen âge et dans les temps modernes, nous la verrions, d'évêché byzantin, devenir, sous le nom d'Aïdin, la capitale des princes de la vallée, des Déré- Beys des premiers temps de la domination turque, puis celle de cette tribu sauvage et pillarde des Zeibeks, dont la soumission réelle à l'autorité des sultans ne date que de quelques aimées; enfin aujourd'hui, tète de ligne d'un des deux chemins de fer de l'Asie Mineure, recevoir dans ses bazars les interminables files de chameaux qui lui apportent de bien loin dans l'intérieur le coton, les sésames, la garance, l'huile et le blé qu'elle expédie par Smyrne à l'Occident. A côté de cette ville, asiatique d'origine, si longtemps réfrac-

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taire à l'hellénisme, et qui garde, môme sous la civilisation romaine, je ne sais quel goût de terroir, les vaisseaux grecs, s'aventurant sur les eaux du golfe Latmique, y laissent, dans les îles d'abord, puis sur les points les mieux situés du littoral, de hardis colons. Peu à peu se forme ainsi sur la côte carienne une bande de plus en plus large de territoire ionien, où ne tarde pas à fleurir une civilisation aussi brillante que celle de la métropole, quoique originale par plus d'un côté. D'abord, sur le plus septentrional des deux bras que le golfe Latmique projette dans l'intérieur des terres, Myonte, imprudemment placée trop près de l'embouchure du fleuve, après avoir dû d'abord à ce voisinage môme quelques siècles de prospérité, séparée de la mer, entourée de marécages, tombe la première dans une décadence si complète que ses habitants l'abandonnent, et que pendant longtemps on a cherché sans ia trouver la trace de ses ruines.

En face, Magnésie du Letha^os, bientôt elle aussi isolée de la mer, doit cependant à la fertilité de son territoire et à sa position sur la seule route commerciale et militaire qui relie les vallées du Caystre et du Méandre, de conserver une importance et une richesse dont nous trouverons les preuves dans l'étendue de ses ruines, la beauté du type de ses monnaies, et surtout la magnificence du temple dédié par elle à Artémis Leucophryène.

Plus bas sur la côte, et du môme côté que Magnésie, s'élève, sur les pentes du mont Mycale, Priène, à la fois port de commerce et ville forte. Intimement mêlée à l'histoire générale de la Grèce, ses citoyens jouent un rôle dans la bataille de Mycale, dans les luttes de la guerre du Péloponèse, dans l'expédition d'Agésilas contre les Perses. De ses interminables démêlés avec Samos, il nous reste comme témoignage une série d'inscriptions qui sont peut-être le monument le plus précieux de la diplomatie et du droit public helléniques, et qui à ce titre méritent une étude approfondie. Priène est célèbre aussi par son philosophe Bias, que l'antiquité mit au nombre des sept sages, par son historien Myron, par son sculpteur

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Archélaos. Ses belles murailles, son acropole juchée au sommet d'un rocher presque inaccessible, les ruines de son stade et de son beau temple d'Athéné Poliade , attestent sa grandeur passée.

Au fond de l'autre branche du golfe, au milieu des blocs de granit entassés les uns sur les autres qui composent le massif du Latmos, des ruines imposantes par leur étendue et leur aspect sévère marquent le site d'une autre colonie grecque, Héraclée du Latmos. Isolée sur sa montagne, Héraclée semble être restée comme un intermédiaire entre la civilisation grecque, dont elle est longtemps Favant-poste, et la barbarie carienne qui l'entoure de toutes parts. L'hellénisme ne paraît pas avoir pu prospérer sur ce sol âpre et ingrat : s'il impose ses formes aux édifices, l'aspect brutal de la construction trahit une résistance incomplètement vaincue; s'il installe au milieu de la ville la religion officielle d'Athéné, la montagne n'en reste pas moins consacrée au culte asiatique de la Lune, et d'Endymion, dont le tombeau vénéré s'élève à peu de distance des portes. Si nous pouvions ici encore faire une excursion en plein moyen âge, nous nous demanderions si l'on ne retrouve pas la trace des dispositions au mysticisme et â Fextase dont ce culte est pénétré dans le grand développement que prit au onzième siècle, dans les mêmes lieux, la vie cénobitique. C'est d'Héraclée du Latmos, du désert cle Latrie, comme on disait alors, qu'est sorti le sombre ascète saint Christodule, le réformateur des couvents grecs. Nous n'y chercherons pas ses traces; mais nous examinerons â Héraclée une agora intéressante et un système de fortifications comme il n'en existe peutêtre nulle part dans le monde grec.

Nous arrivons à la plus importante et à la plus célèbre de toutes ces villes, à celle qui a mérité le nom cle capitale de l'Ionie, Milet. Bâtie à l'entrée même du golfe, elle dut de bonne heure â cette position et à l'excellence cle ses ports un prodigieux développement commercial. Aussi loin que remontent avec quelque certitude les récits des historiens grecs, nous In

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voyons nouer avec l'Egypte des relations étroites, envoyer aux derniers pharaons des mercenaires, établir sur le Nil des comptoirs, et, lançant ses, vaisseaux sur toutes les mers, égrener sur tous les rivages, depuis l'Italie jusqu'au Bosphore cimmérien, plus de quatre-vingts colonies. Son développement artistique et intellectuel n'est pas moindre. C'est de son territoire que proviennent les œuvres les plus archaïques que nous connaissions du ciseau grec, si l'on excepte les lions de Mycènes. C'est là que toute une école de savants, cpdoco^oi, Thalès, Anaximandre, Ànaximène, initièrent le monde grec aux connaissances astronomiques et physiques de l'Égypte; c'est là que Cadmus et Hécatée donnèrent les premiers modèles de l'histoire. Fière de sa population nombreuse, de sa domination sur un vaste territoire et sur plusieurs des Sporades, Milet donne, avec ilistiée et Aristagoras, le signal de cette révolte de l'Ionie, qui, quoique comprimée, arrêta court l'extension de la domination persane et forme la préface des guerres médiques. Saccagée par Darius et par Xerxès , elle se relève bientôt , et pendant la guerre du Péloponnèse devient l'arsenal, la base d'opérations des Hottes lacéclémoniennes en Asie, l'âme de la lutte qui ensanglante ces rivages. Sa prise même par Alexandre ne semble pas atteindre d'une manière sérieuse sa prospérité, car c'est à cette époque qu'elle entreprend une œuvre gigantesque dont je vous entretiendrai tout à l'heure. Mais le fleuve, ennemi plus dangereux et plus implacable, la menace à son tour; ses ports sont envahis comme ceux de Myonte et de Priène ; son commerce passe à d'autres; l'industrie seule de la laine lui procure encore quelques richesses, comme l'atteste la construction fastueuse de son théâtre romain. Peu à peu cependant elle se dépeuple; nous perdons sa trace au moyen âge, et nous ne retrouvons aujourd'hui à la place qu'elle occupait, qu'un hameau turc, avec la misère duquel le nom orgueilleux de Palatia, les Palais, fait un étrange contraste.

Précédée et soutenue par cette étude historique, l'étude architecturale, qui occupera la plus grande partie de ce

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cours, sera, je l'espère, plus intéressante et plus fructueuse. Messieurs, on s'est aperçu depuis un demi-siècle que ce n'était pas dans le Manuel de Vitruve qu'il fallait chercher la connaissance de l'architecture grecque : les monuments en diraient toujours plus long que les livres. On s'est mis courageusement à l'œuvre, et, grâce aux travaux des Hittorff et des Paccard parmi nous, pour ne citer que les morts, des Penrose et des Cockerell parmi les étrangers, l'art dorique, dont nous avions sous la main, en Italie et en Sicile d'abord, à Athènes et dans son voisinage ensuite, de si superbes et si complets modèles, a été, en moins d'un demi-siècle, étudié à fond. Mais il n'en est pas de même de l'art ionique; de celui-là, l'Italie n'offrait point d'exemple : Athènes même n'en avait que deux, l'Erechtheion et la Victoire Aptère. Or, ces deux merveilles (j'allais dire ces deux bijoux) se trouvent être précisément, dans le développement de l'architecture ionique, non seulement deux exceptions, mais deux véritables bizarreries. Cette ténuité des colonnes, poussée jusqu'à la gracilité, cette coquetterie du chapiteau, paré d'un collier de palmettes, cette recherche un peu outrée de l'élégant, du joli, que rachète heureusement une admirable exécution de chaque détail, tout cela était plus propre à nous induire en erreur qu'à nous éclairer sur le vrai caractère de cet ordre d'architecture.

Ces leçons seront, je l'espère, la démonstration d'une vérité bien simple en apparence, et que cependant, en France du moins, on ne paraît, même aujourd'hui, accepter qu'avec une certaine défiance: c'est en Ionie, dans le pays où elle ;i pris naissance et d'où elle tire son nom, qu'il faut étudier l'architecture ionique. Et, dans le territoire de l'Ionie, il n'y a pas de région où cette étude se présente plus naturellement à l'esprit, offre plus de facilités et promette d'être plus féconde que les bords du golfe Latmique, à mi-chemin entre l'Artémision d'Éphèse et le Mausolée d'IIalicarnasse, en face de l'Hérœon de Samos. Là, dans un rayon de quelques lieues, nous trouvons trois temples, cités tous les trois dans l'anti-

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quité comme des modèles classiques, tous trois à peu près de la même époque, et par cela même plus intéressants à comparer : tous trois enfin fouillés, en sorte que l'étude complète en est possible.

De ces temples, le premier que nous examinerons, quoiqu'il soit probablement le dernier par la date, c'est le sanctuaire d'Artémis Leucophryène, à Magnésie. Et ici, Messieurs, nous aurons la satisfaction, rarement offerte à l'historien des découvertes contemporaines en Asie Mineure, de nous entretenir de fouilles françaises. J'ai déjà cité MM. Texier et Clerget : c'est aux frais du gouvernement, avec l'aide de la marine nationale, qu'ils ont en partie déblayé le temple de Magnésie : les marbres rapportés par eux, et qui ne comprennent malheureusement pas (la difficulté des routes s'y opposait) tout ce qu'il eût été curieux de recueillir, sont déposés au Louvre. A vrai dire, ce n'est pas par ces débris d'une sculpture un peu grossière qu'il faut juger de l'importance architecturale de l'édifice d'où ils proviennent. Le sanctuaire de Magnésie n'est rien moins que le plus antique exemple, le seul à peu près conservé, d'un temple grec pseudodiptère. Il possède de plus un vaste et grandiose téménos, asile des suppliants delà déesse. Enfin, ce qui fait à nos yeux plus que doubler l'intérêt d'une œuvre d'art ou d'un édifice, il porte un nom d'auteur.

En allant de Magnésie a Priène, nous passons d'un art, "curieux par ses efforts pour se rajeunir, mais empreint déjà de signes avant-coureurs de la vieillesse, à l'art le plus viril et le plus pur. Nous sommes en effet ici à cette époque d'Alexandre, qui est celle du plus brillant essor de l'art ionique. Nous y sommes avec certitude, car le temple de Priène n'est pas seulement, comme son voisin, une œuvre signée : il est de plus daté par les inscriptions, par les monnaies et par les textes. Grâce aux fouilles de M. Pullan, nous pourrons étudier en détail ce temple, de proportions restreintes, mais excellentes, d'exécution très soignée. Nous y reconnaîtrons le type classique de l'architecture de l'Ionie.

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Mais, messieurs, je ne crois pas être aveuglé par mon amourpropre de fouilleur, en vous disant que, autant la ville de Milet surpassait en importance ses deux voisines, autant les temples de Priène et de Magnésie le cèdent en intérêt au grand sanctuaire du territoire milésien, au Hiéron d'Apollon Philésios à Didymes. Célèbre dans L'antiquité par son oracle, que tous les Grecs d'Asie venaient consulter, intimement mêlé à l'existence politique de l'Ionie, le temple de Didymes est digne, par son rôle historique comme par sa beauté architecturale, d'occuper une place tout à fait à part, à coté et non au-dessous de l'Artémision d'Éphèse. Strabon le cite comme le plus grand des édifices religieux du monde grec, ^s'yiatov vewv xwv Travrwv; et en effet, la hauteur des colonnes de son double ptéron (20 mètres environ), les 50 mètres de développement de sa façade décastyle, la profondeur de son naos (100 mètres à peu près), confirment pleinement ce témoignage. Ces proportions colossales n'en forment toutefois ni le seul, ni le principal intérêt : il faut y ajouter l'originalité du plan, imposé sans doute par la configuration du sol sacré, la disposition unique qui isole entièrement des regards des profanes et du voisinage du monde l'Adyton, le lieu sacro-saint où la voix du dieu se faisait entendre; ces bases de colonnes sculptées, dont, avec le temple d'Éphèse, le Didyméon offre seul l'exemple, et toute cette ornementation d'une richesse prodigieuse, si peu conforme à l'idée qu'on se fait d'ordinaire de l'art grec : ces frises d'animaux fantastiques, ces chapiteaux de pilastres, ornés de griffons ou de rinceaux, ces antes décorées de figures; tous ces morceaux enfin, où une merveilleuse fécondité d'invention, une puissance étonnante de dessin, et, permettez-moi Fexpression, une « maestria » sans égale, sont, non pas gênées, non pas même contenues, mais sagement dirigées par une pureté de goût toul à fait grecque. Assurément, Messieurs, s'il fallait, d'après le seul caractère de cet art si inattendu, fixer une date au Didyméon, on hésiterait. Mais l'hésitation est impossible : les textes nous donnent les fondateurs, et avec les fondateurs la chrono-

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logie de l'édifice; les inscriptions confirment entièrement le témoignage des textes. Nous avons là un monument contemporain des Apelles, des Lysippe, des Praxitèle. Grâce aux travaux de mon compagnon M. Thomas, nous pourrons le restituer dans sa splendeur primitive. Nous essayerons en même temps, aidés des passages d'auteurs qui le citent, des inscriptions nombreuses trouvées autour de ses ruines, des monnaies qui le reproduisent, de lui rendre la vie, de le repeupler de la fouie des dignitaires et des prêtres, de replacer sur son piédestal la statue de bronze du dieu, de grouper tout autour les offrandes précieuses des Séleucides, d'assister même, autant qu'il est possible, à quelques-unes des cérémonies sacrées.

A ce moment, j'espère pouvoir vous montrer, non plus seulement des dessins, des estampages et des photographies, mais les marbres eux-mêmes. Donnés généreusement au Louvre par MM. de Rothschild, l'administration du musée en poursuit depuis trois mois l'installation avec toute l'activité que mérite un si bel exemple et un si riche cadeau.

Arrivés au terme de cette étude, ce sera alors le moment de jeter un regard de l'autre côté du mont Mycale, sur le temple d'Éphèse, où se sont faites l'an dernier de si belles découvertes, où d'autres peut-être se font au moment où je parle. Instruits par cette comparaison, nous pourrons alors essayer de préciser le caractère propre de l'art ionique en Asie Mineure, à l'époque de sa pleine maturité. Nous verrons en quelle mesure il sacrifie à la grâce, en quelle mesure il a la force et la majesté; dans quelles limites il est soumis, non pas à des règles numériques qui n'ont jamais existé que dans l'imagination de l'École, mais aux principes immuables du goût et de la raison; à quel point la spontanéité des artistes reste libre de varier les proportions suivant le lieu et les circonstances, le plan selon les besoins, l'ornementation suivant les goûts de chaque époque et le caprice de l'invention individuelle; comment enfin il s'aide de la sculpture, et de la peinture dont remploi sur les édifices

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a été si longtemps nié, qu'on a depuis prodiguée avec si peu de discernement. Et nous reconnaîtrons ensemble que rien n est plus divers dans ses manifestations, plus souple dans ses formes, plus inépuisable dans ses ressources, que cet art grec, si longtemps représenté comme uniforme, roide et froid. Je voudrais encore, Messieurs, qu'il se dégageât pour vous cle ce cours une autre conviction : c'est qu'au lieu de pousser d'inutiles plaintes sur la faiblesse des études artistiques en France, il faudrait songer sérieusement au seul moyen de les relever : multiplier dans nos collections les modèles ; au lieu de regarder d'un œil d'envie l'accroissement rapide des musées de Londres et de Berlin, il serait grand temps de prendre enfin notre part des trésors artistiques de l'Asie Mineure, trésors dont chaque jour l'un ou l'autre nous échappe. Je voudrais parvenir à vous faire partager cette idée, qu'au lieu d'aller de temps en temps déterrer chez quelque brocanteur de Rome ou de Naples des œuvres venues on ne sait d'où, sans patrie et sans état civil, il serait tout autrement intéressant de consacrer les mêmes sommes à rechercher, en fouillant le sol des villes antiques, des marbres que les circonstances mêmes de la trouvaille permettent presque toujours de classer du premier coup, sans hypothèses hasardeuses, à leur vraie place dans l'histoire de l'art.

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