FOUILLES
Le temple de Didymes a été renversé par un tremblement de terre, à une époque assez récente, car une petite église a été ensevelie par la catastrophe. Les tambours des colonnes et les blocs qui formaient les murs du naos ont été précipités en tous sens, les uns dans l'intérieur du périmètre de l'édifice, les autres bien loin au delà. Trois colonnes seulement sont encore debout, deux au nord, adjacentes, une autre au sud, isolée. Ces trois colonnes dominent de beaucoup l'amoncellement des débris et se voient de fort loin en mer. Au commencement de ce siècle, des Grecs de Samos sont venus bâtir un village en cet endroit. Ces gens, s'ils ne démentent pas toujours le dicton fort en vogue dans l'Archipel : « 2af/,uoxï]ç, xAeW,c : Samien, voleur, » sont intelligents, actifs et bons ouvriers. Les maisons assez misérables qu'ils se sont construites se pressent tout autour du temple, grimpent même eà et là sur les ruines, s'appuient sans façon aux colonnes, aux restes de murs. Du côté est, sur un monticule formé par les décombres, s'élève un moulin à vent.
C'est de ce moulin que l'on peut le mieux se rendre compte de l'aspect et du plan des ruines. Si on regarde de là vers le sud-ouest, on aperçoit à ses pieds un vaste espace rectangulaire dont les côtés sont dessinés par de grandes masses de blocs superposés en désordre. Le niveau général atteint par la crête de ces entassements de blocs est à peu près à la hauteur des terrasses des plus hautes maisons du village. Le milieu de ce rectangle forme une dépression qui était, avant les fouilles, remplie elle aussi de blocs, ceux-là alignés à côté les uns des autres, comme si un grand pan de mur s'était écroulé d'une seule masse et ne s'était disjoint qu'après sa chute. Cette dé-
TEMPLE D'APOLLON DIDYMÉEN.
pression était tout entière couverte d'épaisses touffes de figuiers sauvages, poussés entre les interstices des blocs, et qui, trouvant là une fraîcheur constante, manifestaient leur vigueur par le vert sombre de leur feuillage. En se glissant entre les branches, on apercevait, vers le fond de la cavité qu'ils recouvraient, des fragments d'architecture et de sculpture monumentale, déjà, pour la plupart, dessinés tant bien que mal dans les ouvrages des clilettanti et de Texier. Çà et là aussi , dans les intervalles des blocs accumulés en bourrelet sur les côtés du rectangle, on entrevoyait les restes d'un gros mur. Cet espace rectangulaire était évidemment le naos, et comme aucune ouverture n'existait au fond, le pronaos devait certainement être cherché vers l'est, soit sous le moulin, soit plus loin encore.
De notre poste d'observation, tournons-nous maintenant vers le nord. Presque à nos pieds, au bas du monticule sur le sommet duquel nous sommes, deux grandes et belles colonnes sont encore debout, cannelées, bien conservées. Au-dessus de leurs chapiteaux est encore en place le morceau d'architrave qui les relie. Le bas de ces deux colonnes est enfoui sous terre, et une maison s'appuie à Tune d'elles. Si, en partant de ces deux colonnes, on fait le tour du naos par l'ouest, on rencontre de distance en distance, dans les rues et au fond des maisons, des bases de colonnes et des tambours tombés les uns sur les autres comme des capucins cle cartes. Ce n'est que du côté sud du temple, et dans une position symétrique à celle de la plus orientale des deux colonnes du côté nord, qu'il s'en trouve une troisième debout, en partie enfouie comme les autres, et restée épannelée. Les Grecs, on le sait, ne taillaient les cannelures qu'une fois tous les tambours mis en place, afin d'éviter les cassures des arêtes pendant l'opération difficile du montage. Sur le chapiteau de cette colonne s'était établi au moyen âge un moine stylite : on voit encore les restes de la maisonnette qu'il avait bâtie là pour s'abriter.
A l'est des ruines, entre cette colonne non terminée et les deux du côté nord, s'abaisse, depuis le moulin, une longue pente
douce où les blues sont recouverts de terre, et au milieu de laquelle s'élèvent deux maisons contiguës. Au bas de la pente, d'autres maisons se pressent, des deux côtés d'une rue dirigée du nord au sud; au delà de cette rue s'étend le gros du village.
Tel était l'état des ruines de Didymes lorsque, dans les premiers jours de mai 1873, nous vînmes, M. A. Thomas et moi, nous établir dans le village.
Déblayer complètement le temple était un travail trop considérable pour qu'il fût possible de songer un seul instant à l'entreprendre, avec la somme dont je disposais encore (1) et avec le matériel fort restreint que j'avais entre les mains : deux paires de moufles en fer, quelques bois de bigues, quelques câbles, trois crics, des pinces, des pioches, des pelles et des brouettes. Il ne pouvait être question que de deux choses : recueillir les renseignements nécessaires à mon compagnon de voyage pour une restauration de l'édifice; extraire des ruines et expédier en France les morceaux de sculpture monumentale déjà visibles, et ceux que le hasard des fouilles ferait découvrir.
Je m'occupai aussitôt d'accomplir ce double programme.
Malheureusement, une des parties du temple les plus intéressantes à tous égards, le fond du pronaos et sa communication avec le naos, était évidemment juste sous la montagne de débris au sommet de laquelle s'élevait le moulin. Acheter ce moulin, le détruire et débla}^er l'énorme amas de ruines qui lui servait de soubassement, eût été beaucoup trop coûteux. Travailler au-dessous de lui, au pied de cet amoncellement de blocs superposés au hasard, sujets par suite à glisser et à s'ébouler à Timproviste, était chose fort délicate.
Gênés par cet obstacle insurmontable, force nous était de borner notre tâche aux quatre points suivants :
(l) J'avais déjà fait des fouilles considérables à Milet et à lïéraclée du Latmos.