‹ Études d'archéologie et d'artChapitre 19 sur 54 · TEMPLE D'APOLLON D I D Y M É E N · texte numérisé non relu

TEMPLE D'APOLLON D I D Y M É E N

1° Dans le naos, il fallait reconnaître le niveau du dallage antique, la place de la fissure sacrée, la disposition, le long du mur de la colla, des pilastres qui le soutenaient à l'intérieur, et la décoration de la base de ces pilastres. Il fallait enfin chercher s'il ne restait pas quelque débris du piédestal de la statue du dieu; la statue même étant en bronze, il n'y a aucun espoir de la retrouver.

2° Dans la partie du pronaos située à la hauteur du moulin, on voyait du côté sud une sorte de chambre rectangulaire creuse, obstruée par de gros blocs entre lesquels il était impossible de passer. Quelques vieillards se rappelaient avoir pu, dans leur enfance, se glisser dans cette cavité et y avoir trouvé un escalier comblé, au bout de quelques marches, par les terres éboulées. On ne pouvait déblayer cet escalier sans ébranler le monticule du moulin, mais la même recherche était possible du côté nord, où un plus grand espace existait entre le moulin et le mur latéral du pronaos. Bien que de ce côté l'amoncellement des terres ne laissât voir aucune trace de chambre, il était probable qu'il existait là une disposition analogue à celle du côté sud. Il ('tait important de vérifier cette particularité si originale dans la disposition d'un temple grec.

8° Au pied des deux colonnes du côté nord, la configuration du terrain se prêtait particulièrement à la recherche de la base du mur du naos et de la base des colonnes elles-mêmes. Le dallage du péristyle une fois trouvé, il resterait à mesurer, au moyen d'un échafaudage, la hauteur et le galbe des colonnes, et à en dessiner le chapiteau.

4° Enfin, au moment même où nous nous installions à Didymes, M. Richard Wood avait le bonheur de découvrir, au milieu des ruines malheureusement bien saccagées de FArtémision d'Éphèse, une des bases de colonnes sculptées, mentionnées par Pline dans un texte célèbre et torturé de toutes les manières par les commentateurs modernes. J'avais pu voir moi-même, à la station d'Ayasolouk, cette base, l'œuvre la plus admirable de la sculpture décorative grecque après les frises

du Parti) énon. Le temple de Didymes, contemporain de celui d'Éphèse, n'avait-il pas, lui aussi , quelques-unes de ses colonnes décorées de bases sculptées? S'il en était ainsi, c'était évidemment du côté de la façade qu'on avait le plus de chance de faire une heureuse trouvaille. Quoique les maisons couvrissent en partie cette façade et rendissent de ce coté les travaux fort difficiles, il fallait à tout prix tenter cette recherche.

Ce programme une fois arrêté, et les négociations nécessaires pour l'expropriation de quelques jardinets, fours et pans de mur, menées à bien, non sans mille glapissements, pleurs et malédictions de la part des femmes, et sans force tentatives des gros bonnets du village pour exploiter le besoin que j'avais de leur concours, les quatre points furent attaqués simultanément dès les premiers jours de mai. A partir de ce moment, les fouilles furent poussées avec une activité soutenue jusqu'à la fin de juillet. Le nombre des ouvriers employés ne fut jamais inférieur à cinquante, et s'éleva parfois jusqu'à la centaine. C'était le plus grand nombre d'hommes que l'on pût faire travailler utilement sur un espace aussi restreint.

De nos quatre fouilles, la première, celle du naos, fut loin de donner les résultats que nous en attendions. Une fois que lamine eut un peu déblayé le terrain, une tranchée longitudinale fut. ouverte dans l'axe de la cella, et sur toute la longueur possible. Au bout de trois semaines, on était déjà parvenu à un niveau beaucoup plus bas que celui du péristyle du temple, et cependant la pioche ne rencontrait encore ni le dallage du naos, ni le massif de construction sur lequel ce dallage, s'il avait jamais existé, eût forcément dû reposer. Une tranchée transversale, poussée de l'extrémité est de la première vers le mur sud du temple, nous fit bientôt découvrir le pied de ce mur : il était en effet de beaucoup en contre-bas du sol du péristyle, mais cependant au-dessus du niveau auquel était descendue la première tranchée. Celle-ci cependant continuait à se creuser péniblement; il avait fallu établir des banquettes pour le pelletage des terres, et déjà les ouvriers avaient grand'peine à

jeter les déblais sur ces banquettes. Les deux parois de la tranchée, presque verticales, et formées de terre meuble surmontée d'une masse pesante de blocs, menaçaient de s ébouler sur les ouvriers. Force me fut d'arrêter le travail, sans avoir pu ni atteindre la place où avait dû être la statue, ni parvenir à la profondeur du sol antique au milieu de la cella, à l'endroit où avaient dû être la fissure sacrée et ÏOmphalos prophétique. Malgré cette déception, la fouille n'en avait pas moins constaté d'une manière certaine deux faits fort importants :

1° Le pied du mur de la cella était, à l'intérieur, beaucoup plus bas qu'à l'extérieur;

2° Le sol au milieu du temple était encore plus bas, et en ce point il n'y avait jamais eu de dallage. Nous reviendrons longuement sur ces résultats lorsque nous entreprendrons la restauration du temple.

Restait à dégager la porte par laquelle la cella communiquait avec le pronaos. Serait-il possible de le faire? la chose était fort douteuse. Toute cette partie était en effet couverte d'énormes blocs entassés les uns sur les autres et arc-boutés réciproquement, de sorte que le déplacement d'un seul pouvait entraîner l'écroulement de plusieurs autres; or, immédiatement au-dessus, était la plate-forme du moulin. La terre qui remplissait les interstices de ces blocs empêchait de se rendre compte des dimensions de chacun 'd'eux, de l'effet que pouvaient produire les pinces et les crics, et compliquait singulièrement le travail.

Néanmoins un petit nombre d'ouvriers, choisis parmi les plus forts et les plus adroits, furent mis à l'œuvre et attentivement dirigés. On fit d'abord crouler quelques blocs qui roulèrent comme une avalanche jusqu'au fond de la tranchée creusée au milieu de la cella. On put apercevoir alors le haut des demicolonnes engagées qui flanquaient la porte et auxquelles avait appartenu un beau chapiteau corinthien dessiné jadis par les dilettanti et détruit depuis. Ensuite, en calant avec des pierres et des bois mis en tous sens les blocs qu'il était impossible

d'enlever, on put creuser entre ces deux demi-colonnes une sorte de trou de taupe , qui permit d'apercevoir successivement les jambages, puis le seuil de la porte, de constater que ce seuil était à plus de 3m,50 au-dessous du pied du mur de la cella, du côté intérieur, enfin d'apercevoir les premières marches de l'escalier qui rattrapait cette différence de niveau et permettait de descendre du pronaos dans le sanctuaire. Ainsi se trouvaient confirmés les résultats de la fouille précédente et expliqués des textes précis, relatifs au temple de Delphes, qui n'avaient jamais été compris jusque-là. Nous y reviendrons tout à l'heure.

Si les trois fouilles entreprises dans le naos n'avaient pu, à cause des difficultés matérielles, donner tous les résultats que nous en attendions, en revanche celle entreprise au nord du moulin, pour vérifier s'il n'y avait pas de ce côté un escalier semblable à celui dont on apercevait les indices du côté sud, réussit beaucoup mieux et put être poussée beaucoup plus loin que nous l'avions espéré. Il suffit d'enlever quelques pieds de terre mêlée d'éclats cle pierre pour dégager la cage d'un escalier de marbre à deux volées parallèles, fort bien conservé, et dont nous atteignîmes au bout, de quinze marches le palier inférieur. Sur ce palier s'ouvrait à gauche, c'est-à-dire du côté de l'axe du pronaos, une porte large de lm,80, encombrée de terre, d'éclats de pierre et de blocs 'à demi en équilibre; les deux jambages de cette porte, en beau marbre blanc, avaient été, lors delà ruine de l'édifice, fortement ébranlés. Sur le seuil, , on voyait encore les trous de scellement des gonds, ceux où entraient les verrous des battants, et les sillons circulaires creusés par le tournage de ces derniers. Pourrions-nous nous avancer au delà de ce seuil, pénétrer, ne fût-ce que de quelques pieds, dans l'espace compris entre les deux escaliers et sur lequel s'élevait ce moulin maudit dont nous aurions salué avec une joie peu charitable l'incendie ou l'éboulement? Le danger de l'entreprise était si évident que nous ne trouvâmes parmi nos ouvriers qu'un seul homme assez casse-cou pour consentir

TEMPLE D'APOLLON DIDYMÉEN.

à travailler en cet endroit : c'était un nommé Pavlos, à moitié fou et qui s'était épris d'affection pour nous parce que nous le défendions de notre mieux contre les lazzis et les bourrades de ses camarades; il travaillait à petits coups, attaché par les reins à une corde dont deux hommes, postés en haut de l'escalier, tenaient l'autre bout, prêts à hisser vivement si quelque éboulement s'annonçait. Mon contremaître, M. A. Veux, jeune Français Smyrniote fort intelligent, ou moi-même, restions sans cesse les yeux fixés sur la muraille du remblai que notre homme affouillait à la base. Nous pûmes ainsi dégager, au delà du seuil, un degré : le palier inférieur de l'escalier était clone plus haut que le dallage de la salle sur laquelle s'ouvrait la porte. A ce moment la fouille présentait l'aspect d'une niche creusée dans un sol friable à l'extrême, composé qu'il était de poussière et de menus débris, et au-dessus de cette niche étaient suspendus des blocs branlants impossibles à soutenir au moyen des bois en ma possession, et dont l'étranglement de la porte empêchait seul la projection en avant. Le danger devenait si sérieux que je ne crus pas pouvoir exposer plus longtemps la vie d'un homme, et fis abandonner le chantier. Aussi bien avions-nous éclairci complètement le problème qui nous occupait, et acquis la certitude :

1° Que le fond du pronaos ne communiquait pas directement avec le naos, suivant la disposition ordinaire des temples, mais formait une salle séparée dont les textes relatifs au temple de Delphes nous faisaient connaître le nom grec, l'oïxo; ou chambre;

2° Que des deux côtés de cette salle se trouvaient des escaliers donnant accès à un comble situé au-dessus du pronaos.

Commencée en même temps que celle de l'escalier, la fouille des colonnes était terminée bien auparavant. Un jeu de moufles, fixé à un long câble passé autour de l'architrave, servit à retirer les blocs tombés des parties supérieures du mur du naos. Après avoir ainsi enlevé cinq mètres de remblai, on découvrit la moulure qui ornait le bas du mur du temple, et en même temps

les bases des deux colonnes, assez bien conservées et peu différentes des bases de Priène, du Mausolée et d'Éphèse. La difficulté de supprimer une rue du village, jointe à la profondeur du remblai, nous décida à ne pas continuer la fouille en avant jusqu'aux degrés du péristyle dont le nombre resta ainsi indéterminé.

La base relevée, il fallait trouver par une mesure directe la

Base dodécagone. (Temple de Didymes.)

hauteur exacte de la colonne, évaluée par Texier, d'après une triangulation approximative, à environ 20 mètres, et en dessiner le chapiteau dont on n'avait que des croquis assez peu exacts. Du monticule du moulin, nous fîmes donc lancer par-dessus l'architrave une pierre attachée à une ficelle. Cette ficelle servit à hisser une corde. Alors un vieux marin de Samos, plein d'ardeur et très ingambe malgré ses soixante-dix ans, le « capitaine Zaccaria », comme son humeur raisonneuse et ses airs d'importance nous l'avaient fait familièrement appeler, grimpa comme un chat le long de cette corde et amarra solidement au moyen de câbles passés au-dessus d'un des chapiteaux deux

TEMPLE D'APOLLON DIDYMÉEN.

poulies qui servirent à monter un échafaudage de planches construit de manière à faire tout le tour d'une des colonnes. Nous nous faisions hisser jusqu'à cet échafaudage au moyen (rime troisième poulie et d'une corde terminée par une boucle. Le vent, très violent sur la côte d'Asie Mineure pendant l'été, faisait bien grincer les cables et vaciller cette galerie de bois suspendue à 20 mètres en l'air. Néanmoins, mon compagnon de voyage put y travailler plusieurs jours de suite, et relever avec la plus minutieuse exactitude tous les détails du chapiteau.

Cependant notre attention se concentrait peu à peu sur les travaux du pronaos, et, à mesure que la fin ou le ralentissement des autres fouilles le permettait, c'est là que je reportais ouvriers et matériel.

Ce côté des ruines formait, nous l'avons vu, une longue pente douce recouverte de terre, et s'abaissant depuis le moulin jusqu'au plus épais du village. Une rue dirigée du nord au sud et bordée de deux rangées de maisons occupait le bas de la pente. Autant que nous pouvions en juger, elle recouvrait en grande partie la rangée de colonnes de façade. Au milieu de l'espace entre cette rue et le moulin s'élevaient deux maisons à l'une desquelles était attenant un petit jardinet de 8 ou 10 mètres carrés à peine. Qui n'a point entendu glapir, sangloter, hoqueter les femmes des villages grecs, à une lamentation funèbre ({AuptoXoYia), ne peut se faire une idée de la tempête que souleva l'expropriation de ces quinze ou vingt pieds de tomates et de cette brassée de haricots, mieux payés par nous qu'ils ne l'eussent été à Paris à la fin du siège. Il fallut l'intervention du Mecljlis (conseil des notables) pour arrêter ce torrent de larmes, entrecoupées de menaces et accompagnées de spasmes nerveux, devant lequel les ouvriers avaient dû s'arrêter; le calme rétabli, on se mit vivement à l'œuvre.

Nous avions choisi comme point de départ de nos fouilles l'extrémité du mur latéral sud du pronaos, en termes techniques la Trapotcrraç ou ante méridionale. En ce point la destruction du jardinet nous donnait assez de place pour nous remuer,

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tandis que du côté nord du pronaos il eût fallu commencer par la démolition de deux maisons. Le haut du mur fut bientôt dégagé jusqu'à son extrémité et peu après apparurent presque simultanément la colonne située dans le prolongement de Tante, et celle placée à la hauteur de Tante, à l'intérieur du pronaos, cette dernière assez abîmée, l'autre parfaitement intacte ; le remblai était formé de ce côté d'un mélange de gros blocs d'architrave, de tambours brisés, de fragments de caissons, enchevêtrés les uns dans les autres et empâtés dans une terre compacte. Pour comble de malechance, le voisinage des maisons interdisait de recourir à la mine. Il fallut embraguer tous ces blocs l'un après l'autre, les hisser au moyen d'une bigue et d'un palan, puis les tirer à travers une ruelle étroite et tortueuse. Aussi est-ce avec de grandes fatigues que Ton parvint à la profondeur d'une dizaine de pieds, profondeur à laquelle on trouva à la fois, et la base de Tante, décorée d'une moulure admirablement belle et bien conservée, et la base de la colonne située en avant, intacte elle aussi, et semblable à celle des deux colonnes du côté nord. Nous reconnûmes encore deux des colonnes situées dans l'intervalle des antes, et dont il était nécessaire de connaître la position pour dresser le plan exact du pronaos.

Pendant que ces dernières recherches s'achevaient, un grand effort était fait pour mettre à découvert la colonne extérieure de la façade, située dans le prolongement de Tante et immédiatement au delà de celle qui avait été dégagée de prime abord. Le souvenir de la base sculptée trouvée par M. Wood à Éphèse me trottait dans la tête. Aussi portai-je de ce côté-là mes meilleurs ouvriers et la plus grande partie de mon faible matériel.

Le haut de la colonne cherchée fut assez vite trouvé et mis à nu sur la moitié de son pourtour tournée vers le temple; la moitié extérieure restait engagée sous le mur d'une maison. Mais lorsqu'il fallut creuser plus profondément, de grandes difficultés se présentèrent. Toute la colonne était en effet comme encastrée dans un mur formé par la juxtaposition de gros blocs

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pris à des édifices antiques. Ce mur, évidemment construit au moyen âge, avant la destruction du Didyméon, pour barrer toute la façade et faire du temple un château fort, avait une épaisseur de plus de 3 mètres, et derrière était une sorte de banquette, construite de même et allant jusqu'à la seconde rangée de colonnes. Il fallait dégager successivement chacun des blocs à coups de pince, passer dessous des bragues, et les hisser au moyen du palan; toutes manœuvres assez difficiles dans un espace resserré de tous côtés par des maisons. Nos efforts furent heureusement récompensés par la découverte d'une base du profil le plus original, et dont le gros mur qui nous avait coûté tant de peine avait du moins préservé de toute atteinte les délicates sculptures : c'est la plus voisine de la porte d'entrée, au Louvre, dans la salle Rothschild. Au premier abord, cette base paraissait intacte: mais lorsqu'elle fut bien nettoyée, nous nous aperçûmes que du côté extérieur elle était partagée par d'imperceptibles cassures en une infinité de fragments restés exactement juxtaposés, mais dont beaucoup s'enlevaient par le simple effort de la main. Le choc des colonnes voisines, lors de l'écroulement du temple, et l'ébranlement du sol causé par la catastrophe, étaient sans doute les coupables de ce ravage.

Pour dégager tout le pourtour de cette base de manière à la dessiner d'abord, à l'enlever ensuite, il fallut soutenir en dessous le mur d'une maison à l'aide d'un madrier posé de champ et supporté par des étais verticaux. Pendant ce travail, le propriétaire de la maison, un pauvre vieillard, restait du matin au soir accroupi au fond de sa cave largement éventrée par la fouille, et contemplait fixement les ouvriers avec des yeux pleins de larmes. Les rayas de ces pays sont si habitués aux promesses des fonctionnaires turcs que notre parole d'honneur de refaire, après l'extraction de la colonne, un solide soubassement à la maison, n'avait pas eu le pouvoir de rassurer le pauvre paysan; il ne commença à se consoler qur lorsqu'il vit les maçons à l'œuvre.

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Il fallut triompher des mêmes obstacles matériels pour atteindre et pour isoler la colonne de façade suivante, en allant vers Taxe de l'édifice. Celle-ci (c est la seconde clans la salle du Louvre) n'apparut que plusieurs jours après.

Beaucoup plus abîmée que la première par des infiltrations d'eau, elle était, elle aussi, en partie engagée sous une maison; cette maison appartenait à un vieux pappas, ivrogne et colère, justification vivante du dicton grec :

'AaaO/jÇ xat xaxo^G7)ç 'AxajAaTYjç xoù cpayaç,

TlTCOTa 8sV TOU U.SVEl

Ilapà và Y£v-/j TcaTiTiaç.

« Ignorant et vaurien, fainéant et glouton, il ne lui reste plus qu'une chose à faire : devenir pappas. »

Notre homme se fâchait tout rouge à la plus engageante proposition d'achat, d'indemnité ou de reconstruction de sa bicoque. Je voulus alors essayer de la soutenir comme j'avais fait de l'autre, au moyen d'une pièce de bois glissée sous le mur. Mais la maison du pappas était vieille et mal bâtie; dès qu'on travailla dessous, de grosses lézardes s'ouvrirent dans les murailles. Cet accident eut d'ailleurs un bon résultat : devant la nécessité, le pappas cessa ses criailleries, accepta les propositions que je lui avais d'abord faites, et laissa démolir son mur.

Il ne fallait pas songer à enlever la colonne suivante; il eût fallu jeter bas non seulement la maison du pappas tout entière, mais une autre encore, celle-là grande et neuve. Tout ce qui nous parut possible, ce fut de pratiquer une sorte de galerie par laquelle mon compagnon de voyage pût se glisser à quatre pattes jusqu'à la colonne, la mesurer et la dessiner; celle-ci était assez analogue comme profil à la première trouvée, avec cette différence que le bandeau circulaire de la partie

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supérieure était décoré, non plus de rinceaux, mais de palmettes du plus beau caractère.

Des trous de sondage nous firent reconnaître que les cinq colonnes de la moitié nord de la façade n'avaient jamais été terminées. Quant aux deux extrêmes de la moitié sud, elles étaient sous la maison d'un des notables du village, le cordonnier. Nous dûmes renoncer à les découvrir.

Cependant la saison s'avançait : la moisson commencée rendait fort difficile, malgré l'augmentation de la paye, de retenir les ouvriers. Les chaleurs étaient accablantes, et la fièvre paludéenne, cette maladie endémique de l'Asie Mineure, sévissait cruellement sur mes hommes; moi-même je venais d'en être atteint pour la troisième fois, bien moins à la suite des fatigues de la surveillance des fouilles qu'à cause des voyages à marche forcée que les chicanes continuelles de l'administration turque m'avaient contraint de faire à Smyrne, en traversant à l'aller et au retour les marécages desséchés de la vallée du Méandre. p]nfm, chose beaucoup plus grave, mes crédits tiraient à leur fin. Il fallait donc se contenter des résultats acquis, et songer à mener à bien la seconde partie de mon programme : l'embarquement des marbres , sculptures, inscriptions, découverts tant à Didymes que clans mes fouilles précédentes de Milet et d'Héraclée du Latmos. Pour cette tâche, l'assistance de mon compagnon ne m'était plus nécessaire; il repartit donc pour Rome, les cartons bondés de dessins et de notes, fruits d'un labeur opiniâtre de plusieurs mois. Quant à moi, après avoir chargé mon contremaître, M. A. Veux, de commencer les travaux d'une route depuis Didymes jusqu'à la petite baie des Terres-Rouges (toc xoxxiva) située à environ trois kilomètres, j'allai à Smyrne noliser un bateau.

Trouver dans le port de Smyrne un navire dont le capitaine consentît à aller mouiller pendant un mois dans la petite baie de Kokkina, entièrement ouverte aux coups de vent du sud-ouest, pour y charger des caisses dont plusieurs pesaient

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de trois à quatre tonnes, ne fut pas chose facile. Aucun bâtiment européen ne voulut risquer l'entreprise; je dus me rabattre sur un brick chiote de 100 tonneaux, tout neuf, dont le capitaine se laissa séduire par l'appât d'un fort nolis. Les Chiotes n'ont pas bonne réputation dans le Levant, au moins parmi leurs compatriotes ; ceux-ci ne leur pardonnent pas leur mollesse pendant la guerre de l'Indépendance, mollesse que les malheureux insulaires ont pourtant payée assez cher; ils leur pardonnent encore moins peut-être les grandes richesses qu'ils

Face de la base dodécagone. (Temple de Didymes.)

ont su acquérir dans le commerce et la banque, leurs établissements prospères de Marseille, de Londres, de Trieste, de Constantinople, de Galatz et d'Odessa. Aussi, plus d'un proverbe injurieux court-il sur leur compte; celui-ci par exemple :

vAv stoeç Tcpàffivo XayoJ, Eiôeç xat Xiwtt] yvcoaatxo.

« Si tu as vu un lièvre vert, tu as vu aussi un Chiote qui ait du savoir-vivre. »

Et cet autre (I) :

(1) Je conserve ici l'orthographe populaire.

TEMPLE D'APOLLON DIDYMÉEN.

"O7rou 7uecpTSt \<x uapa 'ç tv;v xôirpia, Travxa 'uptaxêTou 'vaç Xuot7,<; va to [/.a^'-l/Yj.

« S'il tombe un para (1) dans du fumier, il se trouve toujours là un Chiote pour le ramasser. »

Les Chiotes auraient beaucoup à dire pour se justifier de ces reproches, mais je n'ai pas à leur servir davocat. Tout ce que je tiens à constater, c'est qu'ils joignent à l'intelligence de leurs compatriotes un esprit d'ordre et un amour du travail que ceux-ci n'ont pas d'ordinaire. Mon capitaine particulièrement et ses sept matelots étaient tous des gaillards robustes et résolus. Le contrat fut bientôt signé et le brick vint mouiller auprès de Didymes, à la baie Kouvella d'abord, où furent portés les poids les plus faibles, à celle de Kokkina ensuite, beaucoup moins sûre, mais la seule où l'on put porter les gros fardeaux.

Ce transport demanda un mois entier, quoique pendant la dernière semaine je fisse travailler même la nuit. Les marbres trouvés à Milet et à Héraclée du Latmos durent descendre à la mer par le Méandre, dont la barre est peu profonde et très mauvaise. Ceux trouvés à Didymes furent traînés à bras d'homme jusqu'au point choisi pour l'embarquement. Un morceau surtout nous causa des ennuis : c'est le chapiteau placé au Louvre dans le coin de la salle opposé à l'entrée, et qui faisait partie de Pédicule sous laquelle la statue d'Apollon était abritée. Même évidé par derrière autant qu'on pouvait le faire sans en compromettre la solidité, ce morceau pesait encore près de quatre tonnes. Sous ce poids, un remblai construit par nous au-dessus du lit d'un torrent s'effondra; pour dégager le chariot de là, il fallut une journée de travail. Puis ce fut la bigue établie sur le rivage qui se brisa : le bloc tomba dans la mer, heureusement profonde à peine d'une brasse. Il fallut le faire embraguer de nouveau par des plongeurs et installer pour le soulever une seconde

(1) Un para vaut un demi-centime.

TEMPLE D'APOLLON DIDYMÉEN.

bigue. Enfin le malencontreux morceau est chargé sur une barque et amené contre le bord du brick. On le hisse; mais au moment où il est à moitié hauteur, un contre-palan rompt sous l'effort et le bloc retombe de plus d'un mètre, en choquant avec violence contre le bordage. Le navire donna une telle bande que l'eau arriva à bâbord à un pied du niveau du pont; les mats s'infléchirent et craquèrent , comme s'ils allaient casser; le capitaine se précipita dans la cale pour voir si une voie d'eau ne s'était pas ouverte. Rien n'arriva pourtant, et nous en fûmes quittes pour un moment de peur.

Il y a sans doute des gens qui souriront de toutes ces petites misères; mais ceux qui ont l'expérience de pareils travaux comprendront quel soulagement j'éprouvai lorsque je vis le dernier morceau arrimé à fond de cale et le navire prêt à appareiller. Il y en a d'autres qui trouveront les fouilles de Didymes bien incomplètes , et me reprocheront d'avoir laissé bien des points obscurs. Je crois connaître aussi bien qu'eux ces desiderata; peut-être sais-je mieux qu'eux pourquoi la solution n'en a pas été tentée. Quels que soient les résultats acquis, je suis heureux de les avoir obtenus sans que, dans toutes ces manœuvres de force faites avec un matériel insuffisant et des ouvriers de hasard, il y ait eu à regretter la perte d'une vie d'homme, ni môme une blessure sérieuse. Et je crois que, lorsque MM. de Rothschild eurent généreusement donné au Louvre la presque totalité des marbres de Milet, deux lignes de remerciement adressées par le Ministre d'alors à mon camarade et à moi n'auraient paru à personne de l'encre mal à propos dépensée.

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