‹ Études d'archéologie et d'artChapitre 26 sur 54 · A SAMOTHRACE · texte numérisé non relu

A SAMOTHRACE

(Ârchaeologische Untersuchungen auf Samothrake. Vienne, Gerold, 1875. 1 volume in-folio de 02 pages et 72 planches) (1).

Nos lecteurs ont tous présente à l'esprit la magnifique Victoire trouvée en 1863 à Samothrace par M. Champoiseau , vice-consul de France , et aujourd'hui placée au Louvre, au fond de la salle des Caryatides. C'est un des trésors de notre musée , et je suis d'accord avec M. Newton , un fin connaisseur en choses de l'art antique, pour y voir une désœuvrés les plus importantes qui nous restent de l'école de Scopas.

L'arrivée de ce marbre en France fit quelque bruit en son temps et décida le gouvernement à envoyer en 1866 à Samothrace, pour y faire des fouilles, MM. G. Deville, ancien membre de l'école d'Athènes, et E. Coquart, ex-pensionnaire de l'Académie de France à Rome. A vrai dire, ni l'un ni l'autre des deux voyageurs n'était dans la disposition d'esprit sans laquelle une expédition de ce genre ne saurait être fructueuse. La foi en eux-mêmes, cette foi « qui transporte les montagnes », leur faisait totalement défaut. Deville, déjà usé, au physique et au

(1) Gazette des Beaux-Arts, 1er avril 1876.

moral, par le climat de l'Orient, allait contracter dans File de Samothrace des fièvres qui achevèrent de ruiner sa santé délicate et hâtèrent sa mort, malheureusement survenue Tannée suivante. M. Coquart était, et est encore, un de ces délicats dont la pureté de goût va jusqu'à n'être jamais satisfaite et dont la vive, mais trop impressionnable intelligence, découvre en toutes choses des sujets d'hésitation, de scrupule et de tristesse. Pour lui, la Victoire de M. Champoiseau n'était qu'une « figure décorative d'une époque assez basse ». Deville la déclarait « médiocre ». Sous l'empire de ces dispositions chagrines, les deux explorateurs étaient déjà, avant d'avoir donné le premier coup de pioche, parfaitement convaincus de l'inutilité de la besogne dont on les avait chargés, et se demandaient l'un à l'autre « ce que diantre ils étaient allés faire dans cette galère ». Aussi leurs fouilles, fort intelligemment entreprises, furent-elles trop tôt abandonnées. Les quelques marbres que, pour l'acquit de leur conscience, les explorateurs jugèrent à propos d'emporter, furent laissés par eux à Ai nos, où ils sont encore; les dessins , dont étaient bondés les albums de M. Coquart, n'aboutirent à aucune restauration complète, et la mission ne laissa d'autres traces qu'un rapport sommaire et tout à fait insuffisant, inséré dans les Archives des Missions scientifiques.

Aussi M. A. Conze, qui avait déjà publié, avant les trouvailles de M. Champoiseau et le voyage de MM. Deville et Coquart, une étude très intéressante sur Samothrace, ne crut-il pas ce sol épuisé. En 1873, il parvint à décider le ministère autrichien de l'Instruction publique à envoyer dans l'île une mission archéologique. M. Conze était naturellement placé à la tête de cette mission : on lui adjoignait deux architectes, MM. A. Hauser et G. Niemann. Un crédit de 6,000 florins seulement était affecté aux fouilles, mais la corvette Zrinyi était mise à la disposition des trois savants.

Située au nord-ouest de l'entrée des Dardanelles , en face de l'embouchure de l'Hèbre (aujourd'hui la Maritza), l'île de Sa-

mothrace n'est qu'un gros bloc de rocher, inculte et couvert de bois, dont le sommet, le mont Haghios-Géorghis, s'élève à 1.700 mètres. Stérile et sans ports, elle n'a jamais eu d'importance ni politique ni commerciale, et son unique ville, dont les ruines portent aujourd'hui le nom de Pakeopoli, tirait toute son illustration du sanctuaire consacré là par les habitants primitifs de l'île aux Cabires ou Grands-Dieux (0eo\ fxsyàXoi Kaêetpot ), divinités dont le nom trahit une origine sémitique (1) et qui paraissent avoir eu un caractère chthonien. Ce culte asiatique fut adopté par les Grecs avec d'autant plus de ferveur qu'il était plus mystérieux et plus étrange. Aussi File de Samothrace resta-t-elle de tout temps un asile inviolable, un lieu de pèlerinage d'où étaient sévèrement exclus les impurs et où les dévots accumulaient les offrandes et les constructions pieuses.

Les ruines de Samothrace se composent de l'enceinte de la ville, enceinte en appareil polygonal irrégulier, assez bien conservée quoique d'une époque fort ancienne, et d'un hiéron ou sanctuaire situé en dehors de la ville et renfermant plusieurs édifices distincts :

1° Un temple dorique en pierre, d'une époque fort ancienne et dont il ne reste plus que quelques débris épars sur une terrasse en appareil polygonal. Sur ce point, l'expédition de M. Conze n'a pu ajouter que peu de chose aux renseignements recueillis par M. Coquart;

2° L'édicule où a été trouvée la Victoire. C'est une sorte de temple aptère de dimensions très petites, et sans aucun intérêt;

3° Un second temple dorique en marbre, très superficiellement exploré par M. Coquart, et que les savants autrichiens ont complètement déblayé. Ce monument, regardé par M. Coquart comme sans intérêt et d'époque assez basse, attribué par MM. Conze et Hauser à la fin cie l'époque hellénique, remonte — on peut, je crois, l'affirmer — à la seconde moitié du quatrième

(1) Kâ6stpot, traduit en grec par grands Dieux, semble être l'équivalent de l'arabe Kebirim, et le nom du prêtre des Cabires, le K6r]ç ou KioTâp/r4ç, rappelle les Cohen de la religion hébraïque. Cf. Movers, Phœnizier, I, p. 651.

siècle. C'est l'époque où le dorique cédait partout la place à l'ionique. L'ordonnance du temple de Samothrace est raide et maigre : c'est, on le sent, une œuvre d'école , et d'une école d'où la vie s'est retirée. Mais les moulures, où l'on reconnaît aisément l'inspiration des architectes de l'Ionie, sont du plus beau caractère. Les têtes de lions du larmier et les rinceaux de la cymaise rappellent de très près le temple de Priène et ne lui sont pas inférieurs; l'acrotère est formée d'une puissante touffe d'acanthe, nerveuse et grasse à la fois, où la richesse la plus exubérante s'allie au goût le plus pur.

Le seul objet intéressant de l'intérieur du temple est le trou par où s'écoulait, dans une fissure du sol, le sang des victimes immolées aux divinités du monde souterrain.

Quelques débris de la décoration sculpturale du fronton antérieur ont été retrouvés. Les plus importants sont les corps de deux personnages couchés, appuyés l'un et l'autre sur le coude droit, le torse nu et largement modelé, les jambes couvertes d'une draperie; la moitié inférieure d'une femme assise, tenant une grappe de raisin; enfin le bas du corps d'une figure féminine, qui semble marcher avec un mouvement animé. Ce dernier morceau, de beaucoup le plus beau de tous, présente une analogie frappante avec la belle Niobide du musée Chiaramonti et avec notre Victoire. C'est la même maestria dans les draperies où le vent s'engouffre, mais les formes ont plus d'ampleur et de puissance encore ;

4° Une rotonde de 19 mètres de diamètre, évidemment consacrée elle aussi aux cérémonies mystérieuses du culte des Cabires, et qui est certainement le plus original et le plus intéressant des édifices de Samothrace. M. Coquart en avait entrepris la restauration. L'a-t-il terminée? Ses dessins sont-ils restés enfouis, comme tant d'autres beaux travaux cle nos architectes, dans les cartons de l'école des Beaux-Arts? je ne saurais le dire. Cette rotonde est dorique à l'extérieur, corinthienne à l'intérieur. Au-dessus d'un soubassement plein, terminé par une ravissante moulure formée d'un rang de rais- de-

cœur et d'un autre de palmettes et de fleurs d'eau, règne, sur tout le pourtour, une rangée de fenêtres dont les trumeaux sont décorés, au dehors, de pilastres doriques, au-dedans, de colonnes corinthiennes. L'espace qui s'étend entre ces pilastres et ces colonnes au-dessous des fenêtres est décoré sur les deux faces de fleurons placés entre des bucranes. Les pilastres supportent un entablement dorique dont le larmier est orné de têtes de lions et de rinceaux d'un superbe style. La face intérieure de l'architrave est ionique. M. Niemann suppose, je crois, avec raison, contrairement à ravis émis par M. Coquart dans son mémoire, que la toiture conique qui couvrait l'édifice était en bois.

L'intérêt de ce temple circulaire est d'autant plus grand que la date peut en être fixée avec une rigoureuse précision et que la construction s'en rattache à des événements historiques. En effet, au milieu des ruines, ont été trouvés deux fragments d'une inscription gravée sur l'architrave, et qui peut être restituée d'une manière certaine. En voici la traduction :

« La reine Arsinoé, fille du roi Ptolémée [Ier Soter], femme du roi Ptolémée [IIe Philadelphie] , aux Grands-Dieux, en exécution d'un vœu. »

Cette Arsinoé est la célèbre reine dont il existe des médailles si belles et si recherchées des numismates.

Après la mort de son premier mari, Lysimaque (281), elle épousa Ptolémée Céraunos, le conquérant de la Macédoine. Menacée de mort par lui, elle dut bientôt après s'enfuir à Samothrace, d'où, en 279, elle se rendit à Alexandrie; là elle épousa son frère Ptolémée Philadelphe en 276. Elle mourut quelques années avant son troisième mari , décédé en 247. L'exécution du vœu qu'elle avait fait en 280 dut suivre de près son mariage avec le roi d'Egypte. La rotonde date donc probablement de 276 à 270. En tout cas, elle ne peut être postérieure à 250.

L'ouvrage des savants autrichiens se divise en trois parties :

Étude archéologique, par M. A. Conze;

Restauration du temple dorique, par M. A. Hauser;

Restauration de la rotonde, par M. G. Niemann.

Ces trois parties sont accompagnées de soixante-douze planches, faites par le procédé héliographique d'Obernetter, et comprenant d'excellentes reproductions cle photographies des sculptures et des murs cyclopéens, et des fac-similé beaucoup moins réussis de dessins d'architecture.

Il va sans dire que le travail de M. Conze est excellent. L'éminent professeur de l'université de Vienne s'est placé dès longtemps aux premiers rangs parmi les archéologues. A Tétendue des connaissances et à l'amour obstiné du travail qui caractérisent l'érudition allemande , il joint une rectitude de jugement, une sobriété de science et une clarté d'exposition dont on regrette trop fréquemment l'absence dans les ouvrages souvents hâtifs, mal digérés et pédantesques de ses compatriotes. Je regrette de ne pouvoir adresser de môme des éloges sans réserves à ses collaborateurs, MM. les architectes Hauser et Niemann. Leurs restaurations, consciencieuses et instructives , pèchent par une certaine lourdeur de dessin : le procédé d'Obernetter ne les a pas d'ailleurs flattées. Évidemment, l'enseignement de l'architecture en Allemagne ne peut soutenir la comparaison avec celui de notre École des Beaux-Arts, complété par quatre ans d'études sérieuses à Rome. Aussi est-il infiniment regrettable que les restaurations cle nos pensionnaires de la Villa Médicis restent inédites, et par suite inconnues de l'étranger et non avenues pour la science.

Le luxe typographique des Recherches à Samothrace fait honneur à l'éditeur Gérold et à l'imprimerie de Vienne.

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