TEMPLE D'APOLLON DID.YMEEN
l'antiquité même. La restauration a détruit le début d'une inscription incrustée en lettres d'argent sur le cou-de-pied ; on
Apollon de Hombino. (.Musée du Louvre.)
n'en peut lire avec certitude que les deux dernières lignes :
AGANAIAI AEKATAN
De la ligne précédente, on ne distingue que quelques lettres
TEMPLE D'APOLLON DIDYMÉEN.
qui permettent de restituer AAM02. Il est difficile de dire si la statue consacrée à Athéné comme dîme du butin était dédiée par une ville ou par un particulier, du nom de Kharidamos par exemple.
Quoi qu'il en soit, le bronze du Louvre est une copie évidemment très soignée de l'Apollon de Kanakhos et date de la même époque, c'est-à-dire des dernières années du sixième siècle. Il n'est pas jusqu'à l'incrustation des seins, des sourcils et des lèvres, et jusqu'à l'inscription rapportée sur le pied en lettres d'argent, qui ne confirment cette conjecture ; le guerrier de Kléœtas consacré sur l'Acropole avait aussi les ongles incrustés en argent.
Néanmoins, si ces bronzes, tous de dimension bien inférieure à celle de la statue qui leur a servi de type, tous œuvres d'artistes de second ordre, peuvent nous donner une idée exacte de ce qu'il y avait dans l'œuvre cle Kanakhos d'imposé par le symbolisme religieux, c'est-à-dire la pose, les attributs, l'arrangement des cheveux et jusqu'à un certain point la physionomie, si même on peut y trouver l'imitation naïve de quelques détails, il est une chose dont des œuvres aussi peu importantes ne peuvent évidemment nous donner aucune idée : cette chose, c'est le faire du grand statuaire, l'empreinte puissante de sa main sur le bronze, l'accent personnel de l'œuvre d'art. Ce style, ce faire, nous ne pourrons le retrouver que sur des œuvres originales de véritables artistes. Or, nous avons précisément un ensemble d'œuvres importantes qui datent du dernier quart du sixième siècle, c'est-à-dire du moment même où dut être fondu l'Apollon Didyméen. Mes lecteurs ont déjà nommé les statues des frontons d'Égine. C'est là, c'est dans un beau torse archaïque d'Apollon conservé au British Muséum, que nous trouverons, je crois, les vrais caractères du bronze de Kanakhos.
L'art de l'Asie Mineure a, du moins parmi les archéologues français, une assez mauvaise réputation. Plusieurs le déclarent d'avance, et sans avoir pris la peine de l'étudier, un art de
TEMPLE D'APOLLON DIDYMÉEN.
décadence. C'est pourtant à lui que nous devons le Coureur d'Agasias, le Laocoon, la Victoire en bronze du British Muséum, le Mausole de Pythios, le peu qui, dans le Taureau Farnèse, n'est pas du Milanais Andréa Bianchi, la Déméter de Cnide, la base sculptée d'Éphèse, et sans doute bien d'autres chefsd'œuvre dont la provenance est inconnue ; sans parler des œuvres perdues des Bathyclès, des Théodore, des Rhœcos, des Bupalos et de cent autres auxquels les anciens, apparemment plus en état que nous d'être bons juges, accordaient un certain mérite. Comme peintres, l'Asie Mineure a produit Parrhasios et Apelles, deux noms assez connus ; comme musicien, Timothée; je ne parle point des poètes, des philosophes, des historiens : depuis Homère, Thalès et Hécatée, la liste en serait assez longue. Dans l'architecture, Pythios, Pœonios, Daphnis, Hermogène, et, pour descendre jusqu'au Bas-Empire, Anthémius de Tralles et Isidore de Milet ont aussi joui de quelque réputation. L'étude du Didyméon aura, je l'espère, laissé dans l'esprit de nos lecteurs cette impression qu'il y a, dans les œuvres des architectes ioniens, bien des choses à regarder, et même quelques-unes à admirer; que l'art antique nous ménage encore bien des surprises; et que ceux qui se vantent de le connaître sur le bout du doigt devraient bien se souvenir de temps en temps du mot de Socrate : « Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien. »
MÉTOPE TROUVÉE A ILION.
Par M. HEINRICH SCH LIE MANN (1).
Il y a quelques mois, il n'était bruit, dans le cercle des personnes qui s'intéressent aux choses de l'antiquité grecque, que des fouilles de M. Schliemann en Troade, du trésor de Priam, et des Minerves à tète de chouette constamment figurées sur les produits de l'art troyen. Osait-on conseiller quelque réserve aux enthousiastes preneurs de ces découvertes, insinuer qu'il serait prudent d'aller voir la collection de M. Schliemann à Athènes avant d'en parler, émettre surtout quelques doutes sur l'assimilation faite par M. E. Burnouf et après lui par M. F. Ravaisson (2) entre quelques représentations grossières et le Palladium des poèmes homériques? on passait pour un sceptique obstiné, pour un envieux systématiquement préoccupé de dénigrer les travaux des autres.
Cet engouement a duré jusqu'au jour où l'on a pu jeter un coup d'œil à la dérobée sur quelques photographies envoyées d'Athènes, jusqu'au jour surtout où M. E. Burnouf a lu, sur un des objets rapportés de Troade, le mot IAIEQN, sur un autre le nom IIPIAM02, sur un troisième une inscription chinoise (3) :
(1) Gazet te des Beaux arts, 1874, t. IX, p. 480.
(2) Dans les séances de l'Académie des inscriptions.
(3) Revue Archéologique , février 1874.
MÉTOPE TROUVÉE A ILION.
dès lors, les admirateurs de la veille se sont hâtés de l'aire volte-face :
Plus n'a voulu l'avoir dit l'un ni l'autre.
Les bijoux de Priam sont devenus chypriotes pour ceux-ci, byzantins pour ceux-là, barbares pour d'autres. La collection de M. Schliemann était formée d'objets ramassés de droite et de gauche. — Peu s'en fallait que ses fouilles même ne fussent mises au nombre de ces mythes parmi lesquels la critique allemande avait depuis longtemps rejeté la guerre de Troie.
Ayant eu l'occasion de voir souvent, à Athènes, la collection de M. Schliemann, de suivre campagne par campagne ses enrichissements rapides, je n'étais pas de ceux qui en rêvaient pour le Louvre l'acquisition coûte que coûte et en bloc; je ne suis pas davantage de ceux qui lui refusent toute importance scientifique : les travaux fort considérables du voyageur allemand ont montré une fois de plus, après vingt autres, qu'il est impossible de remuer ce sol, pétri de débris, de la Grèce et de l'Asie Mineure sans y faire des découvertes du plus haut intérêt. xAu point de vue de l'histoire , ils ont pleinement démontré que la lutte qui forme le thème des épopées homériques n'est pas un conflit mythologique entre les nuages, mais une guerre bien réelle entre des hommes de chair et d'os. Ils ont mis fin aux discussions des géographes sur l'emplacement de Troie, prouvé qu'il fallait en revenir à l'opinion de tous les écrivains de l'antiquité, sauf Demetrios de Skepsis et Strabon, opinion reprise d'ailleurs plusieurs fois parmi les modernes, et, sans aller bien loin, soutenue avec une grande force dans le dictionnaire classique de Smith. Nul doute maintenant que les restes de l'Ilion d'Homère n'existent, et n'existent précisément sous les ruines de l'Ilion d'Alexandre, à Hissarlik.
Quant aux objets très nombreux, sinon très variés, qui
MÉTOPE TROUVÉE A ILION.
ont été trouvés clans ces fouilles, il faut attendre pour en parler la publication prochaine du livre annoncé par M. Schliemann, et qui doit contenir, avec la reproduction photographique d'un grand nombre de pièces, des explications nécessaires sur les circonstances de la trouvaille. Mes lecteurs me permettront de n'en dire aujourd'hui que quelques mots. Presque tous ces objets, qu'ils soient de pierre, de métal ou de terre cuite, appartiennent évidemment à une époque très ancienne et de civilisation encore assez barbare, époque dont les limites chronologiques sont, cela va sans dire, impossibles à établir, mais que rien n'empêche de reculer jusqu'à la date assignée d'ordinaire à la guerre de Troie, sinon plus loin encore. Les plus importants à tous égards de ces objets, les coupes, vases, diadèmes, colliers et pendants d'oreilles, auxquels M. Schliemann a donné, avec une confiance qui ne peut surprendre chez un explorateur, le nom de Trésor de Priam, n'ont point d'analogues dans nos musées et, en l'absence de tout point de comparaison, il serait fort téméraire de prétendre en déterminer la date; mais il est impossible de ne pas être frappé de leuraspect archaïque et éminemment asiatique. Ils rappellent bien moins les œuvres de Fart grec que certains ornements figurés sur les bas-reliefs de Ninive et de la Phrygie. Rien, par suite, qui nous empêche d'y voir des restes de la civilisation troyenne , sans que , bien entendu , aucun indice permette de les attribuer à Priam plutôt qu'à quelque chef inconnu. Quant aux centaines de vases, où MM. Burnouf et Schliemann ont cru voir des tètes de chouettes , et dont ils ont fait, je demande pardon pour la bizarrerie de l'expression, des ustensiles-idoles, des palladiums de ménage, ce sont des pots fort grossiers, gauchement modelés dans une terre mal pétrie, et qui se rattachent tout simplement à la nombreuse série de vases à organes féminins (1), que jusqu'à ce jour on n'avait
(1) C'est aussi l'opinion émise par M. Rhangabé, dans une lettre pleine de sens adressée à l'Académie des inscriptions.
MÉTOPE TROUVÉE A ILION.
guère rencontrés hors de Chypre et des îles méridionales de l'Archipel. Si , dans ces vases , l'habitude de ne figurer la tête
Métope découverte à Ilion.
que d'une façon abrégée, de n'indiquer l'œil que par la courbe exagérée de l'arcade sourcilière , de modeler le nez en forme de bec crochu en pinçant entre ses doigts l'argile encore molle, si l'inhabileté du travail enfin permettaient quelques
MÉTOPE TROUVÉE A ILION.
hésitations, d'autres organes, représentés avec une précision naïve, ne laissent subsister aucun doute. Les vases de la Troade se placent à côté de ceux trouvés par MM. Gorceix et Mamet auprès d'Acrotiri (île de Santorin), sous la couche épaisse de pierre ponce qui constitue File actuelle, dans les ruines d'un village détruit, par conséquent, par un cataclysme anté-historique. J'ai vu à Amorgos des vases de môme famille, mais d'un galbe déjà fort beau et d'une époque par suite bien postérieure, quoique assez reculée encore : le cou en était renflé en forme de gorge, et, sur la panse, deux boutons représentaient les seins. Mais c'est à Chypre que ces vases sont les plus nombreux, que la fabrication en a duré le plus longtemps, et que la figure humaine a été imitée avec le plus de détails. Le Louvre en a plusieurs exemples, quelques-uns assez archaïques et proches parents des ustensiles de la Troade. Parmi ceux d'époque récente, le plus beau que je connaisse appartient à M. Eugène Piot : l'embouchure en est modelée en forme de tête humaine, dont tous les traits sont parfaitement reconnaissables. Au reste, l'idée de comparer le vase à la femme et la femme au vase est trop naturelle pour qu'on s'étonne de la rencontrer aux époques primitives, parmi des peuples fort différents : en ce point, les Kanaques de Nouka-Hiva se sont rencontrés avec les anciens Chypriotes et l'Écriture sainte (1) avec des Troyens. D'ailleurs ne voyons-nous pas, dans presque toutes les langues, les mêmes mots servir à désigner les parties du vase et celles du corps humain? les Grecs ne disaient-ils pas la bouche, les oreilles, les mains (<rroV«>v, J^a, xeipa)? Ne disons-nous pas nousmêmes le cou, la panse, le pied?
Mais avant d'atteindre les couches profondes où il a trouvé tous ces restes de l'antique civilisation troyenne, M. Schliemann a du traverser la couche superficielle formée des débris de la ville qui est venue on ne sait à quelle époque, s'ins-
(1) Vas élection? s.
MÉTOPE TROUVÉE A ILION.
taller sur les cendres de Fllion homérique. — C'est aux ruines de cette nouvelle Ilion , qu'appartient, avec quelques inscriptions intéressantes, la métope en marbre blanc dont la reproduction est jointe à cet article.
Cette métope est la traduction sur la pierre des vers de . l'hymne homérique XXXI, au Soleil :
Xau.7rpat o axttvsc; air'auTOu atyX^sv (m'XêouGi, -rcapà xpoxàcpwv te 7rap£ial Xaaïrpai àno xpotTOç /api'sv xaxe^ouai uposioTrov T^Xauyéç" xaXov oï 7tept y poï Xocutcetou egGoç XsTTTGupYsç TCVOtTj àvsuojv utzo o apasve; ittttoi.
« De sa tête partent des rayons resplendissants; au dessous de ses tempes, des joues brillantes de jeunesse encadrent son gracieux visage dont l'éclat luit de loin; autour de son corps brille un beau vêtement, d'un fin tissu, que le souffle des vents agite : sous lui sont des chevaux mâles. »
Debout sur son char, penché en avant comme pour s'élancer vers la route céleste, le dieu Hélios étend le bras droit et fouette ses chevaux, sa tête, ombragée de cheveux ondoyants, surmontée d'une sorte de diadème radié, se lève pour contempler le point à atteindre. Le vent que produit cette course rapide gonfle sa longue robe flottante, et agite derrière ses épaules les plis de sa chlamycle. En avant, hardiment cabrés, les quatre chevaux enlèvent, par un effort vigoureux, le char vers les espaces célestes.
Le groupe se présente un peu de trois quarts, disposition destinée à permettre de faire rentrer plus de figures dans un espace restreint. Néanmoins l'artiste a été évidemment gêné par le manque de place. Il a du rapprocher le soleil des chevaux à tel point que le dieu semble plutôt se tenir, on ne sait comment, sur la croupe de ceux-ci que sur un char placé derrière. La composition non plus n'est pas bien équilibrée : toute la masse en est à gauche. On sent dans toute l'œuvre la main d'un artiste secondaire, mais d'une bonne époque, d'un
MÉTOPE TROUVÉE A ILION.
écolier, mais d'un écolier formé sous d'excellents maîtres. Les deux premiers chevaux surtout, par la fermeté du dessin, la fierté de l'attitude , témoignent du niveau encore très élevé de l'art, et rappellent de fort près, de si près que sans la puissance plus grande du relief on songerait à une copie, les chevaux de la frise intérieure du Parthénon.
Mais ce qui rend surtout instructive l'étude de ce morceau, c'est qu'il est possible, à 40 ans près, d'en déterminer la date. On ne sait à quelle époque l'emplacement de l'ancienne Ilion fut de nouveau habité : il l'était au moment où Xénophon écrivait les Helléniques. Mais ce qui est certain, c'est qu'il n'y eut là, avant le milieu du quatrième siècle, qu'une bourgade sans importance. C'est Alexandre, qui, dans son enthousiasme pour Achille et pour Homère, imagina de faire de cette bourgade une ville. Ce que le conquérant avait sans doute plutôt ordonné que fondé, Lysimaque (323-282) l'exécuta. C'est évidemment de son règne qu'est le temple dorique d'où provient la métope de M. Schliemann. Tout, en effet, clans ce marbre nous reporte à cette époque : le caractère général de la composition, la réminiscence évidente d'Homère, le dessin un peu lâché de la draperie, et, détail plus caractéristique encore, cette exagération des os maxillaires qui rend la figure carrée. La ressemblance de cette tète avec celle des monnaies de Rhodes est frappante : ce sont les mêmes traits, les mêmes cheveux, les mêmes rayons, la même manière enfin de présenter la tête aux regards des spectateurs. Or, les monnaies de Rhodes sont du même temps (1).
C'est là ce qui fait le grand intérêt des fouilles. Supposez que le marbre de M. Schliemann se trouvât dans une de ces collections, des palais~de Rome, formées par le pillage d'ha-
(1) Je ne sais pourquoi M. E. Curtius (Arch. Zeit., 1872, p. 57) a cru, après M. Adler, voir dans la métope d'Ilion une œuvre de l'époque romaine impériale. Il est vrai que M. Curtius a, en quelques années, déplacé l'Agora d'Athènes, mis le Pnyx je ne sais où, construit un troisième long-mur, transporté Phalère à 5 k. de sa place, et renouvelé la topographie d'Ephèse.
MÉTOPE TROUVÉE A ILION.
bitations antiques où un premier pillage avait déjà entassé pêle-mêle les œuvres d'art de la Sicile, de la Grèce et de F Asie, ce serait pour nous une bonne œuvre d'école, et rien de plus : nous la regarderions une minute, et nous passerions. Trouvée à l'endroit où elle a été sculptée, sur l'emplacement de l'édifice auquel elle appartenait, datée par cela même, elle prend toute l'importance d'un jalon certain dans l'histoire de l'art grec, d'un document authentique ajouté à ceux que nous possédions déjà sur la sculpture monumentale à l'époque alexandrine. Le siècle qui a sculpté les bases des colonnes d'Éphèse et les pilastres du temple d'Apollon à Didymes n'est pas tellement à dédaigner que la découverte d'une de ses œuvres doive passer inaperçue.
Monnaie de Rhodes.