‹ Études d'archéologie et d'artChapitre 28 sur 54 · A SAINT-PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

A SAINT-PÉTERSBOURG

IflU

out, en Russie, remonte à Pierre le Grand : les collections d'antiques de Saint-Pétersbourg ne font pas exception à la règle. Dans son voyage en France en 1717, le tsar avait admiré le Louvre, la Bibliothèque et le Cabinet des médailles du roi ; dès son retour en Russie , avant même que la guerre de Suède

soit terminée et à peine une potion forte l'a-t-elle débarrassé des intrigues de son fils Alexis, on le voit occupé de doter sa capitale nouvelle d'imitations de ces établissements de luxe, indispensables à un Etat qui veut faire bonne figure dans le monde. En 1718, il a à Rome trois agents chargés d'acheter des statues antiques et d'en négocier l'exportation : le capitaine Kologrivow, le comte Ragusinski et M. Béklémichew. La moisson qu'ils firent ne fut d'ailleurs ni abondante ni belle. Après la mort de Pierre, ses successeurs, pendant un demi-

(1) Gazette des Beaux-Arts, 1er décembre 1881, 1er janvier 1882.

190 LES ANTIQUES A SAINT PÉTERSBOURG

siècle, ne pensèrent plus guère à cet embryon de musée. Pour y constater quelques additions, il faut sauter presque un demisiècle et descendre jusqu'à Catherine II. Celle-ci, en 1777, fait acheter à Rome, par le grand chambellan Jean Schouvalow, quelques statues en marbre et une série de vases en albâtre. En 1787, elle acquiert, pour la somme alors énorme de 23,000 livres sterling, une collection de marbres antiques appartenant à M. Lyde Brown, de Wimbleclon. L'empereur Paul Ier fait encore quelques achats ; puis viennent les grandes commotions politiques, les guerres avec la France, les insurrections de la Pologne. Pendant quatre-vingts ans , les antiques sont délaissés, et jusqu'au règne de Nicolas Ier, aucun événement important ne se produit dans l'histoire de la collection. En 1850, ce prince résolut de réunir, dans l'aile nouvelle qu'il venait de faire ajouter par l'architecte bavarois Klenze à l'ancien Ermitage de Catherine, les antiques jusqu'alors dispersés dans les diverses résidences impériales et particulièrement au palais de Tauride et à Tsarskoe-Selo. En 1851, il accrut l'ancien fonds de toute la collection Demidow, seize statues, huit pièces diverses de sculpture; en 1852, il acquit encore la collection Laval, composée de marbres et de vases. Sous Alexandre II, les enrichissements continuèrent. En 1859 fut achetée une Vénus qui est une des principales pièces du musée, et enfin, en 1861 , pendant que le gouvernement français négociait tout à loisir l'acquisition de la galerie Campana, M. Guédéonow choisit dans la collection quarante-trois statues et un grand nombre de vases, et les emporta à Pétersbourg.

L'ensemble ainsi formé est aujourd'hui assez considérable. Malheureusement, ceux qui l'ont réuni semblent avoir cherché la quantité plus que la qualité. Ils ont acquis pêle-mêle ce qui leur était offert à bas prix, sans s'inquiéter de savoir si, dans une statue prétendue antique, les trois quarts étaient modernes et le reste retouché. Parmi leurs coups de filet, le dernier seul a été bien jeté et a ramené quelques bonnes prises : encore n'est-ce que parmi les vases qu'elles ont été faites. Sur les

LES ANTIQUES A SAINT-PÉTERSBOURG. 191

Vase à parfums en terre cuite, trouvé à Kertch (Panticapée). Musée de ("Ermitage, à Saint-Pétersbourg.

361 pièces que comprend le catalogue des marbres, il n'y en a

pas une seule qui soit de grande importance, et pas plus de dix à douze qui présentent quelque intérêt au point de vue de l'artiste ou à celui cle l'érudit. Le morceau le plus vanté de la collection, la Vénus acquise à Rome par Alexandre II, et que les savants de Pétersbourg désignent, d'une manière quelque peu prétentieuse, sous le nom de « Vénus de l'Ermitage », est une œuvre de troisième ordre, de la famille de la Vénus de Médicis, mais d'une facture infiniment moins bonne. Je lui préfère de beaucoup le Jupiter colossal assis, trouvé à Castel- Gandolfo : la tête est d'un beau style; la draperie (qui étaif sans doute en bronze) a été refaite ainsi que les bras et les pieds. Le torse d'Hermès (n° 148), pourvu d'extrémités modernes et d'une tête antique qui ne lui appartient pas, est une copie médiocre d'une assez bonne œuvre grecque de l'école de Lysippe. Une statue d'éphèbe nu , debout et la tête levée , provenant du palais Soranzo à Venise (n° 153), est d'un art un peu maigre, mais d'une grande distinction. Un torse cuirassé d'empereur, trouvé sur l'emplacement de Faléries (n° 218), est un bon morceau de sculpture romaine du premier siècle. Le bas-relief n° 337, qui représente le Massacre des Niobides et qui, dit-on, aurait été porté du Péloponèse à Venise, donne l'idée d'un très bel original. Un autre bas-relief, celui-là provenant de Naples (n° 329), est intéressant à la fois, et parce qu'il est grec et même d'assez bonne époque, et parce qu'il représente un sujet très rare, les trois Parques : Clotho assise, le fuseau à la main, Lachésis tenant le peloton de fil, Atropos debout (la tête et l'épaule de cette dernière sont seules conservées). En cherchant bien, on trouverait peut-être encore cinq ou six pièces cle quelque valeur; le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.

La série des vases de la grande Grèce et de l'Étrurie est beaucoup plus belle. Elle renferme même une des œuvres capitales de la céramique antique, le fameux vase de Cumes qui faisait partie de la collection Campana (1), et qui aurait dû

(1) Stephani, Vasensammlung der K. Ermitage, n° 525. — Compte-rendu

LES ANTIQUES A SAINT-PÉTERSBOURG

entrer au Louvre. C'est une hydrie noire à panse côtelée, haute de G5 centimètres et absolument intacte. A peu près à mi-hauteur de la panse est une bande unie, sur laquelle se détachent en faible relief des animaux dorés : lions, griffons, chiens et panthères. A la naissance du cou et sur plus de la moitié de son pourtour se développent des appliques plus importantes : dix personnages en assez fort relief, de Om,ll environ de haut, rapportés en terre peu cuite, en partie peints, en partie dorés. La scène représentée se rattache au mythe éleusinien. Au centre de la composition, on reconnaît aisément Déméter, assise sur la pierre carrée, la pierre qui ne rit point (iysXaayh^ Tréxpa) d'Éleusis, la tête surmontée du polos, la main droite appuyée sur le sceptre royal. Auprès de son siège est le vase sacré des mystères, la plémochoé, sur laquelle sont appuyés deux de ces bâtons courts entourés de feuilles qui étaient l'insigne des initiés du degré supérieur et que Ton appelait des pax/oi. La déesse se retourne vers une jeune femme qui s'avance vers elle, les cheveux dénoués et une torche à la main : sans doute Coré revenue de l'Hadès. Derrière Coré vient le héros Eubouleus, qui porte deux p«K/ot et tient par la patte le cochon de lait destiné au sacrifice. Plus loin sont Athéna, assise et reconnaissablé à son casque et à sa lance, Artémis (ou plutôt Hécate) tenant une torche dans chaque main , et une déesse assise , le voile sur la tête et la main sur le sceptre : peut-être Aphrodite. De l'autre côté de Déméter, en allant vers la gauche, on trouve d'abord Iacchos, appuyé sur un haut trépied et tenant un long thyrse. Le jeune dieu, imberbe et beau, porte le costume presque féminin du Bassareus de la Lydie. Après Iacchos estTriptolème assis sur son char ailé, puis un personnage tenant une torche, dans lequel M. Stéphani reconnaît Hécate, mais que son costume et sa chevelure me font hésiter à regarder comme une femme; enfin Rhéa assise, une haute couronne sur la tête.

de la commission impériale archéologique, 1862, pl. III. — Voy. ce qu'a dit de ce vase M. Clément de Ris, et la gravure qui en a été faite dans la Gazette des Beaux-arts, 2e pér., t. XIX, p. 180.

Toutes ces figures , et surtout celles de la partie centrale de la composition, qui sont plus soignées, sont d'un dessin souple et gras, voluptueux presque; l'artiste qui les a modelées était plus préoccupé de l'élégance et de la grâce que de la majesté des lignes, de la gravité des attitudes, du style en un mot. Le marquis Campana, dans son catalogue, appelle cette bydrie « le roi des vases, il re dei vasi ». Certes il est beau, magnifique même, et si supérieur à tout ce qui existe en ce genre qu'on peut le regarder comme unique. Mais, malgré toute l'admiration que m'inspirent et la pureté de son galbe et la richesse de son ornementation, je ne saurais lui attribuer la primauté qu'on revendique pour lui. Cette imitation en terre d'une forme et d'un système de décor qui appartiennent en propre au métal, cette application d'ornements si peu adhérents et si friables que le vase cesse d'être un ustensile d'usage pour devenir un simple objet de parade, indiquent déjà une altération du goût et un commencement de décadence. Je préfère l'art sévère de la coupe de Sosias au Musée de Berlin et de celle de Brygos au Louvre.

Quoique ce vase ait été trouvé dans un tombeau de Cumes, le petit catalogue du musée le donne comme de fabrique attique. Cela est possible sans doute, mais il me semble fort téméraire de l'affirmer. Le mythe éleusinien était aussi populaire dans la Grèce italienne que dans la Grèce propre; la forme du vase est tout à fait celle des hydries campaniennes en bronze ; les vases noirs et côtelés ne se trouvent presque jamais en Grèce; enfin la fragilité de l'ornementation se serait mal prêtée à un transport. Pourquoi l'hydrie Campana n'aurait-elle point été fabriquée dans la ville même où on l'a découverte? Les ateliers céramiques de Cumes étaient très nombreux et très célèT bres : l'activité de leur fabrication s'est maintenue jusqu'à la lin du premier siècle de notre ère, sinon plus tard (1). Je ne crois pas non plus que M. Stéphani soit fondé à l'attribuer au

(1) Martial, XIV, 122. — Stace, Silves, VI, ix, 42.

LES ANTIQUES A SAINT-PÉTERSBOURG

quatrième siècle : elle est d'une élégance trop raffinée pour être antérieure à Tan 300, et en lui assignant pour date 280 ou 260, on s'approcherait probablement davantage de la vérité.

Une chytris à figures rouges, trouvée à Caeré et provenant également de la collection Campana, est bien loin d'avoir le charme du vase de Cumes; elle intéresse pourtant les archéologues, et par la signature qu'elle porte, Eùcppovtoç lypacpaev, et par le sujet qu'elle représente (1). Euphronios est un des plus habiles parmi les peintres de vases du cinquième siècle. Nous possédons au Louvre ses deux chefs-d'œuvre, la grande coupe de Thésée et Amphitrite et le cratère d'Hercule et d'Antée. La chytris de Saint-Pétersbourg est sans doute un peu antérieure au cratère, et à peu près contemporaine de la coupe, c'est-àdire qu'elle doit avoir été faite vers 470 ou 460 ; le dessin en est déjà savant, mais encore un peu raide. Quatre femmes entièrement nues, et qui n'en sont pas plus séduisantes, sont à demi couchées sur des lits de festin; l'une joue de la double flûte, les deux autres sont occupées à boire, la dernière, 2pxpà, l'index de la main droite passé dans l'anse d'un scyphos, s'apprête à lancer au loin les dernières gouttes restant au fond du vase. C'était là le jeu du cottabe, qui, inventé par les Siciliens, devint la passion de toute la Grèce. Du bruit que faisait en tombant le liquide projeté, de la forme de la tache qu'il laissait sur le sol , de la proximité plus ou moins grande où il tombait d'un point désigné à l'avance, on concluait si la personne à laquelle on songeait payait ou non de retour l'attachement qu'on avait pour elle. C'est à cela que se rapporte l'inscription en dialecte dorien peinte à côté de la joueuse : Tlv -ràvoe Aa-ràaaco, A^pe. « C'est pour toi que je jette ceci, Léagros! »

La collection renferme encore bon nombre de vases curieux : une amphore à figures noires enrichies d'engobes rouges et

(1) Stephani, Compte rendu de la Com?7iission impériale archéologique , 1869, pl. V. — Vasensammlung der K. Ermitage, n° 1670.

190 LES ANTIQUES A SAINT-PÉTERSBOURG

blanches, qui représentent des satyres vendangeant (1); une hydrie à figures rouges de beau style (n° 1668), sur laquelle sont peints un personnage barbu et un jeune homme qui tient un cerceau; une péliké à figures rouges, où est figuré un chameau à deux bosses conduit par un homme (n° 1603); une jolie hydrie du quatrième siècle , dont la peinture montre un char de course et divers personnages (n° 1206); une œnochoé signée du potier Taleidès , qui a peint sur la panse le combat d'Hercule et du lion de Némée (n° 68) ; une cylix d'Hiéron , avec des guerriers du siège de Troie (n° 830) (2) , etc., etc.

Je devrais aussi entraîner un instant mes lecteurs vers la collection de pierres gravées, qui est fort nombreuse, et comprend entre autres le fameux cabinet du duc d'Orléans et le camée de la Malmaison, l'un des plus grands et des plus beaux qui soient parvenus jusqu'à nous. Mais il nous faudrait trop de temps pour étudier ces richesses, et j'ai hâte de quitter cet ancien fonds du musée et d'arriver à ce qui forme l'originalité de l'Ermitage, à ce qui le rend, pour certaines séries, incomparablement supérieur à tous les autres musées de l'Europe : les antiquités du Bosphore Cimmérien.

On sait ce que les anciens appelaient le Bosphore Cimmérien : c'était le canal sinueux et large de 8 à 12 milles par lequel le lac des Maïtes (Mouwtiç XiW,, aujourd'hui la mer d'Azow) se déversait dans le Pont-Euxin. La presqu'île montueuse qui se détache à l'est de la Chersonèse Taurique et forme la rive occidentale de ce goulet avait été, dès le milieu du sixième siècle, colonisée par les Milésiens, qui y avaient fondé, sur le

(1) Stephani, Vasensammlung , n° 9. — Gerhard, Auserlesene Vasenbilder, pl. 35.

(2) Monumenti delV Instituto, t. VI, pl. 22.

LES ANTIQUES A SAINT-PÉTERSBOURG

détroit même et au fond d'une baie vaste et siïre, la ville de

Panticapée, plus tard désignée souvent par le nom même de Bosporos. Les colons de Panticapée avaient à leur tour essaimé

LES ANTIQUES A SAINT-PÉTERSBOURG

de tous côtés : au sud-ouest, et sur la côte même du pays des Taures, ils avaient bâti Théodosia; au nord, au point où le Tanaïs se jetait dans le lac Méotide, ils avaient élevé la forteresse de Tanaïs. La ville de Phanagoria, fondée un peu plus tard dans une île de la côte orientale du Bosphore par Phanagoras et les habitants de Téos fuyant devant les Perses, fut plutôt pour eux une alliée qu'une rivale. Maîtres du passage par lequel le commerce grec pouvait pénétrer le plus avant dans la Scythie et recevoir les produits de cette contrée, les Grecs du Bosphore parvinrent bientôt à une grande prospérité : la ville de Panticapée est une des rares cités helléniques qui aient frappé de la monnaie d'or. Néanmoins ses habitants et ceux des cités voisines ne purent maintenir leur indépendance. Soit qu'ils y aient été contraints par la force, soit qu'ils y aient trouvé des avantages au point de vue de leur commerce, ils se soumirent à l'autorité, d'ailleurs précaire et très limitée, des chefs de Tune des tribus voisines, à demi civilisée à leur contact. Ces chefs, moitié Grecs et moitié barbares, et qui, dans les inscriptions qu'ils ont fait graver, prennent le double titre d'archontes de Bosporos et de rois des Taures, des Sindes et des Maïtes, marquant ainsi nettement la nature différente de leur autorité sur leurs divers sujets, fondèrent par des conquêtes successives un empire dont les limites varièrent sans cesse, mais qui parfois s'étendit assez loin. Dès le milieu du quatrième siècle, ils étaient assez puissants pour que les grandes cités helléniques cherchassent à entrer en relations avec eux : Athènes surtout, qui peu à peu avait accaparé tout le commerce du Pont-Euxin, et qui achetait en Scythie des blés, des esclaves, des peaux fraîches et des pépites d'or de l'Oural, Athènes leur fit assidûment la cour. Elle eut pour ami Spartocus, qui régna jusqu'en 438, et la plupart de ses successeurs : Satyros (407-393), Leucon et Spartocus (393-318) et Pairisades (318-310).

Quand les rois de Macédoine se furent emparés de la Thrace, qu'Alexandre eut conquis l'Asie, et que Ptolémée Soter se fut rendu maître de l'Egypte, tous les pays d'où Athènes tirait les

LES ANTIQUES A SAINT-PÉTERSBOURG

grains nécessaires à sa nombreuse population industrielle furent aux mains de ses ennemis. L'amitié des rois du Bosphore lui fut alors encore plus précieuse; certaines années, elle tira de leurs États jusqu'à 400,000 médimnes (200,000 hectolitres) de blé.

La dépopulation progressive de la Grèce, en diminuant l'exportation des blés, porta un rude coup à la richesse du Bosphore. Mithridate lui rendit quelques années de prospérité, mais les querelles de ses successeurs et les agressions des tribus scythiques, à la faveur de ces querelles, ruinèrent de nouveau le pays ; il ne se releva un peu que dans les dernières années avant l'ère chrétienne, lorsque Agrippa eut donné le pays à un Grec de Laodicée du Méandre, nommé Polémon. Polémon, sa veuve et son fils gouvernèrent paisiblement le Bosphore pendant tout le règne d'Auguste; après eux, le pouvoir passa, sous le protectorat des empereurs, à une dynastie thrace, qui ne finit qu'au quatrième siècle de notre ère, lors de la grande poussée en avant des tribus de race mongolique.

Il ne reste de ruines importantes d'aucune des villes du Bosphore, ni de la capitale Panticapée (Kertch), ni de Phanagoria (station de poste de Sennaïa), ni de Théodosia (Caffa). Mais si les édifices ont disparu presque en entier, les tombeaux ont en grande partie échappé aux barbares, et il en sort aujourd'hui, sous la pioche des fouilleurs, une foule d'objets qui nous permettent de suivre l'histoire de la civilisation du pays depuis le cinquième siècle jusqu'aux derniers temps de l'empire romain.

C'est à un Français, Paul Dubrux, directeur des salines de Kertch, homme fort intelligent et animé d'un véritable amour pour la science, que sont dues les premières fouilles méthodiques dans la nécropole de Panticapée. Dès 1816, il ouvrit quelques tumuli et envoya à Pétersbourg les vases qu'il en avait extraits. Des trouvailles du même genre, faites en 1821 clans d'autres tumuli par M.Patinioti, chef de la flottille de Kertch, achevèrent d'éveiller l'attention du gouvernement russe, et Du-

LES ANTIQUES A SAINT-PÉTERSBOURG

brux fut officiellement chargé de continuer les recherches. Une découverte inopinée vint peu après exciter l'ardeur d'abord un peu languissante de l'administration. A quelques kilomètres à l'ouest de Kertch s'élevaient deux énormes mamelons presque entièrement formés de grosses pierres que recouvrait à peine un peu de terre : l'un s'appelait en tatar le Koul-Oba, « le tertre des cendres. » En septembre 1831, 200 soldats étaient occupés à l'exploiter comme une carrière; le bruit retentissant du sol sous leurs pics leur fit supposer qu'ils se trouvaient sur quelque grande cavité. Dubrux, averti, accourut, fit chercher à la base du tumulus et découvrit une entrée qui le conduisit dans une grande chambre dont les murs étaient formés de belles assises régulières et le plafond construit en encorbellement. Cette chambre était restée inviolée. A gauche, contre la paroi, se dressait un énorme sarcophage en bois formé de planches épaisses glissées à coulisses entre de forts montants. Dans ce sarcophage était étendu le cadavre d'un homme : sur sa tête on voyait encore les restes d'un bonnet conique en feutre, entouré d'une large bande d'or décorée au repoussé; à son cou était un torques d'or massif, à ses poignets des bracelets, à ses côtés une épée, un fouet, un étui d'arc revêtu d'une large plaque d'or pâle couverte de figures en relief, une épaisse phiale d'or ; de petites bractées d'or, disséminées parmi ses restes, avaient dû être appliquées jadis sur ses vêtements. — A côté du sarcophage, parallèlement à lui et juste en face cle la porte, étaient les restes d'une femme ensevelie avec de riches bijoux et sur laquelle s'étaient effondrés les morceaux de son cercueil. — Contre la paroi du fond était le cadavre d'un homme d'une stature gigantesque. Enfin, dans le coin du fond, adroite, étaient entassés les os d'un cheval. Sur tout l'espace resté libre, on avait rangé côte à côte des vases, les uns en terre cuite, les autres en bronze, en argent, en électrum (alliage d'argent et d'or), enfin en or pur.

Quel était le personnage ainsi enseveli, avec sa femme, son écuyer et son cheval de guerre? Un des rois du Bosphore ap-

LES ANTIQUES A SAINT-PÉTERSBOURG

paremment. Mais lequel? Aucune inscription, aucun indice ne nous permet de le dire.

A mi-distance entre le Koul-Oba et Kertch se trouvait un autre tumulus de même structure, et appelé par les Tatars l'Altoun-Oba, « le tertre de For. » M. Kareischa en découvrit rentrée l'année suivante (1832) et y trouva un caveau en forme de

Collier en or trouvé à la grande Bliznilza (Phanagorie). Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg.

pain de sucre, comme le trésor d'Atrée à Mycènes. Mais ce caveau avait été pillé, et le nom tatar du tumulus est le dernier souvenir des richesses qu'il a contenues.

Malgré cette déception, l'élan était donné, et depuis, à part l'interruption causée par la guerre de Crimée, les fouilles n'ont point cessé. En 1859, une commission fut instituée sous la présidence d'un ami passionné de l'archéologie, le prince Serge Stroganow, pour les diriger et en publier les résultats; elle dis-

LES ANTIQUES A SAINT-PÉTERSBOURG

pose d'un crédit annuel de 15,000 roubles (environ 40,000 francs) pour les fouilles mêmes et de 6,000 roubles (environ 15,000 francs) pour la publication. On ne trouva plus de tertres de l'importance du Koul-Oba et de l'Altoun-Oba, mais on en découvrit des centaines de plus petits disséminés dans les environs de Kertch, de Sennaïa, de Caffa, sur le littoral nord-ouest de la mer d'Azow, à Nedvigovka (l'ancienne Tanaïs) à l'embouchure du Don, et jusqu'à Nikopol, dans la vallée du Dniéper, à 200 verstes de la côte. On s'aperçut même que certains grands tumuli se composaient de plusieurs sépultures édifiées l'une sur l'autre. Il y en avait ainsi de petites sur les flancs du Koul-Oba (1). Une immense salle à neuf fenêtres de façade ne suffit pas à contenir tous les objets trouvés dans ces fouilles; après avoir multiplié et bondé les vitrines, il a fallu envahir les salles voisines, et qui sait combien il reste encore de tombeaux à ouvrir!

Lorsque l'on entre pour la première fois dans cette salle des antiquités de Kertch, on est un moment ébloui; il y a là en effet, entassés, serrés les uns contre les autres, dans des armoires

(1) Les principaux ouvrages sur les antiquités et sur les fouilles du Bosphore Cimmérien sont :

Dubois de Montpéreux, Voyage autour du Caucase, etc., 6 vol. in-8° et un atlas in-folio. Paris, 1843.

Aschik, Kertchenskiya-Drevnoisti , petit in-folio. Odessa, 18-4."">.

— Bosporskoe tsarslvo, 3 vol. in-4°. Odessa, 1848 et 1841».

— Tchasy dosougà, Odessa, 1851.

Mac Pherson, Antiquities of Kertch, petit in-folio. Londres, 1.S57.

Enfin et surtout, les deux magnifiques publications faites par ordre et aux frais du gouvernement russe et rédigées en grande partie par le savant conservateur du Musée de l'Ermitage, M. Stephani : Antiquités du Bosphore Cimmérien, 3 vol. in-folio, Pétersbourg, 1854; Compte rendu de la Commission impériale archéologique, texte in-4° et planches in-folio, paraissant annuellement depuis 1859. Un article intéressant sur la matière se trouve dans l'ouvrage de Beulé, Fouilles et Découvertes, t. II, p. 378.

LES ANTIQUES A SAINT-PÉTERSBOURG

adossées aux murailles, dans les embrasures des fenêtres, dans des montres circulaires et sur des piédestaux isolés, des centaines de vases, des terres cuites, des marbres et une telle masse d'objets d'argent et d'or, qu'on n'en formerait pas une égale en réunissant ce que possèdent en ce genre le Vatican, le musée de Naples, le British Muséum et le Louvre. Au milieu de toutes ces richesses, l'œil est comme perdu et l'esprit désorienté; d'autant plus que le rangement est loin d'être méthodique, que les objets nouveaux ont été introduits au fur et à mesure des trouvailles, là où il était possible de leur faire une place, et que le seul catalogue qui existe est très sommaire et suit la disposition de la salle. Peu à peu, cependant, on parvient à apercevoir des lignes au milieu de ce chaos, à reconnaître des provenances, à distinguer des époques, et l'on se convainc que tous ces monuments, quelles qu'en soient la forme et la matière, peuvent se diviser en trois grandes classes. La première serait formée des objets de caractère entièrement grec, qu'ils aient été fabriqués dans les villes même du Bosphore par et pour leurs habitants de race hellénique, ou que, ce qui doit être le cas d'un certain nombre, ils aient été importés de la Grèce propre; la seconde comprendrait tous ceux qui ont été faits pour les grands personnages scythes, quelques-uns peut-être dans la Grèce même, le plus grand nombre à Panticapée et dans les villes voisines, par des ouvriers dont une partie n'étaient pas grecs et qui se conformaient aux goûts des acheteurs barbares pour lesquels ils travaillaient. Dans la dernière, enfin, nous rangerions les objets fabriqués à une époque où la race indigène avait peu à peu conquis la prépondérance et par des artisans qui s'efforçaient de suivre tant bien que mal les traditions de leurs maîtres, mais n'avaient ni le même sentiment du beau ni la même habileté de main.

Parmi les œuvres de caractère purement hellénique, l'une des plus dignes d'attention est un fragment de stèle funéraire en marbre surmontée d'un fronton et décorée d'un bas-relief. Ce bas-relief représente un jeune homme debout, la tête pen-

Page 1