DE LA COLLECTION DE LUYNES
La plaque en terre cuite reproduite par notre planche est de provenance inconnue. Elle a fait partie du cabinet de Raoul Rochette, et est décrite en ces termes au n° 202 du catalogue qui fut composé en 1855 pour la vente aux enchères de ce cabinet.
« 202. Bas-relief. Bige courant à gauche; l'aurige a une cuirasse ornée de spirales et d'un lys renversé. Près de lui, sur le char, un guerrier armé d'un casque à haute crista, d'une lance et d'un grand bouclier circulaire décoré d'un aigle volant. Au-dessus des chevaux, un oiseau qui vole. Coloration en blanc, rouge et noir; la forme du mors des chevaux est fort curieuse. Très ancien style (2). »
A la vente de 1855, la plaque fut achetée par le duc de Luynes; en 1862, elle passa, par legs du duc, au Cabinet des médailles, en même temps que tant d'autres richesses. Le catalogue manuscrit de la collection de Luynes reproduit presque
(1) Gazette archéologique, 1883, p. 305-308, pl. 49.
(2) Catalogue des monuments antiques... composant le cabinet de feu M. Raoul Rochette. Paris, 1855.
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textuellement, au n° 768, la description du catalogue Raoul Rochette; il n'ajoute que quelques détails : ainsi il signale la tête du griffon qui décore le milieu du joug.
En l'absence de toute indication de provenance dans l'inventaire de l'une et de l'autre de ces collections, et vu la variété d'origine des objets possédés par Raoul Rochette, il serait bien téméraire de prétendre déterminer d'où peut venir ce monument. Je serais tenté de songer à Cumes, d'après le souvenir que m'ont laissé quelques fragments analogues conservés au Musée de Naples, et qui ont été trouvés sur l'emplacement de cette ville. Mais c'est là une simple hypothèse, et je n'ai point gardé des fragments du Musée de Naples une mémoire assez exacte pour pouvoir rien affirmer.
L'emploi de la plaque est plus facile à établir. Elle faisait partie d'une frise en terre cuite comme en avaient souvent les maisons des villes grecques de la Campanie. Un des trous ménagés pour le passage des clous qui servaient à la fixer au mur, est visible en haut, vers la droite, et le clou en fer qui n'a pu pénétrer assez profond dans la maçonnerie, et que l'on a dû rabattre à coups de marteau, est encore conservé. L'autre trou irait juste au-dessus de la tête des chevaux, et c'est évidemment la résistance du clou qui y était engagé qui a causé la rupture de l'angle supérieur gauche de la plaque. Les deux bords opposés du monument étant conservés, à gauche au milieu de la hauteur, à droite au coin supérieur, sa longueur peut être mesurée avec toute certitude : elle est de 45 centimètres 2 millimètres, ce qui correspond avec une exactitude vraiment surprenante, si l'on songe à la difficulté de calculer à priori le retrait qu'éprouvera une brique, à un pied et demi grec. La hauteur primitive ne peut être déterminée, le bas de la plaque étant brisé. Mais si l'on songe qu'au-dessous du sol sur lequel posaient les roues du char et les pieds des chevaux, il devait y avoir un ornement correspondant à la torsade du haut, on regardera comme probable que cette hauteur était d'un pied. Un pied et demi sur un pied, c'est une proportion tout à fait normale pour des
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matériaux d'architecture. Ce sont là précisément les dimensions du genre de brique que les Grecs appelaient brique lydienne, et que les Romains ont le plus fréquemment employée (1).
Le style des figures et des ornements indique la date avec une assez grande précision ; le type des hommes est celui que Ton retrouve sur les derniers vases à engobes rouges et les plus anciens des vases à décor noir; les coins de la bouche et des yeux sont encore relevés, mais ils ne le sont plus que fort légèrement, et les attributs sont déjà libres ; l'aigle qui vole au-dessus de l'attelage ressemble beaucoup à celui d'un didrachme frappé par Thémistocle à Magnésie du Méandre, ainsi que l'a démontré M. Wacldington, et datant par suite d'entre 464 et 449; mais le corps de l'oiseau, gauchement représenté en forme d'œuf, presque comme sur le monument desHarpyes à Xanthos, révèle une époque un peu plus ancienne. Les chevaux ont déjà une grande souplesse de mouvement, mais l'attache des têtes et des jambes de devant est maladroitement dessinée. Tous ces signes indiquent la transition de l'archaïsme à l'art de la grande époque, et en plaçant le monument vers 480 ou 470, on ne se tromperait assurément pas de beaucoup.
Le fond de la plaque était blanc, les figures peintes d'un noir brunâtre, relevé çà et là de rouge cinabre très foncé. La scène représentée, en relief de plus de trois centimètres de saillie, forme le sujet de nombreuses peintures de vases. Un guerrier ou plus probablement un héros, car le motif est emprunté aux légendes du temps passé plutôt qu'aux usages contemporains (2), est monté sur un char attelé de deux chevaux, et se fait transporter sur le champ cle bataille. Il a le casque à haut cimier et à paragnathides rigides, la lance et le lourd bouclier rond, Yaspis argienne, dont l'épisème est un aigle aux ailes éployées; debout à côté de lui, sur le devant du char, se tient le cocher, la tête
(1) Yitruve, II, m, éd. Rose et Mùller-Strûbing, p. 38, 1. 26.
(2) L'usage des chars de guerre a néanmoins continué dans certaines parties du monde grec, notamment à Cyrène, jusqu'au milieu du cinquième siècle.
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couverte d'un casque de forme analogue, mais sans cimier, le torse protégé par une cuirasse ornée d'une fleur d'eau renversée. Suivant l'usage, il a enroulé plusieurs fois l'extrémité des rênes autour de ses cuisses,, afin de pouvoir les rattraper si quelque secousse trop forte les lui faisait tomber des mains; le char luimême, étroit et bas sur terre, est aussi léger que possible; ses roues ont des jantes en bois cerclées de métal, et des rayons en métal qui viennent s'implanter dans un moyeu de bronze. La cage du char, reposant directement sur l'essieu et sur le timon, est faite en osier tressé et soutenue par une mince armature métallique.
Au dessus de l'attelage lancé au galop , et dans le sens où il court, vole, comme cela se voit souvent sur les vases, un aigle, présage de la victoire.
Les chevaux traînent le char par l'intermédiaire d'un joug, et sont naturellement sans traits; le joug, en bois sans doute, mais peut-être décoré d'une garniture en métal, forme à ses extrémités deux arcs de cercle qui viennent reposer sur le garrot des bêtes; au centre est une pièce métallique verticale, décorée, comme dans un vase de Milo publié par M. Conze, d'une tête de griffon (1). Cette pièce verticale (èWop) sert, lorsque le timon a été amené sous le joug, à fixer par un nœud la courroie que l'on croisera ensuite plusieurs fois autour du joug et du timon, à la hauteur de la clavette passée dans ce dernier ou de la saillie qui la remplace. Cette courroie sera ensuite attachée autour de Yhestor par un second nœud; Fhestor porte encore latéralement deux anneaux dans lesquels passent les rênes.
Le joug est maintenu en place en avant par une sorte de cravate (Çéuy^) qui passe sous le cou des chevaux; en arrière, par une sangle qui vient s'appuyer sur l'extrémité de leur sternum.
Le harnachement de tête est exactement celui dont on se sert encore aujourd'hui; le mors est absolument pareil au mors en
(1) A. Conze, Melische Thongefœsse , pl. III.
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bronze encore fixé dans la bouche d'un des chevaux du quadrige colossal qui surmontait le tombeau de Mausole à Halicarnasse; comme dans le mors turc, les rênes agissent sur un bras de levier qui appuie sur la langue une petite palette à bord tranchant, système qui, à la moindre traction sur la bride, cause à l'animal une douleur si vive qu'il s'arrête instantanément au milieu de la course la plus emportée.
A vrai dire, aucun de ces détails de harnachement n'était inconnu; les uns étaient signalés par les textes (1), les autres marqués sur les monuments figurés. Mais je ne connais aucun bas-relief, aucune peinture de vase qui les indiquent d'une manière aussi précise, aussi minutieuse, et là n'est pas le moindre intérêt de la plaque de la collection de Luynes.
(1) Voyez notamment Homère, Iliade, V, v. 720 et suiv.; XXIV, v. 266 et suiv.
L'ART GREC AU TROCADÉRO