ET LES FORUMS DES CÉSARS
Etat actuel des découvertes et étude restaurée, par FERDINAND DUTERT, ancien pensionnaire de r Académie de France à Rome. In-folio de 44 pages et 14 planches. Paris, A. Lkvy, 187G.
Peu de problèmes géographiques ont fait noircir autant de papier, remuer autant de textes, échanger autant d'arguments contradictoires, voire même autant d'injures pédantes, que la topographie du forum romain. Archéologues sans connaissances architecturales , architectes sans connaissances archéologiques, ont, depuis un siècle, torturé à qui mieux mieux les passages des auteurs et le témoignage des lieux mêmes, transporté à F envi les monuments de droite et de gauche, dessiné sur le papier des édifices impossibles. Sans compter les fantaisies brillantes, mais absurdes, de ceux qui, comme Huyot, n'ont vu dans la question qu'un prétexte à beaux coups de tireligne, il n'y a pas moins, sur la topographie du Forum, de six systèmes sérieusement étudiés et dignes d'une discussion, ceux
(1) Gazette des Beaux-Arts, 1er Mai 1877.
LE FORUM ROMAIN
de Fea, de Nibby, de Canina, de Bunsen, de Becker et de M. Dyer. C'est que, pendant longtemps, si ce qu'il y avait de restes antiques visibles sur le terrain suffisait à piquer la curiosité, à faire naître les questions et à fournir matière à controvérse, ce n'était point assez pour lever les cloutes et montrer d'une manière incontestable la solution des problèmes.
Depuis cinq ans, cependant, l'état des choses a beaucoup changé. Aussitôt installé à Rome, le gouvernement italien a fait faire sur le Forum des fouilles considérables. Ces fouilles, dirigées par un ingénieur actif et doué d'un remarquable flair, M. Pietro Rosa, ont achevé de mettre au jour toute la surface de la place, sauf les édifices qui la bordaient sur un de ses longs côtés, au nord-est. M. Dutert a eu l'heureuse fortune de pouvoir suivre ces travaux jour par jour; il a relevé, au fur et à mesure que la pioche les dégageait, les moindres restes en place ; il a dessiné tous les fragments épars dans la terre et en a noté le gisement; il a enfin participé à ce que l'on peut appeler l'émotion des fouilles, vu tour à tour tel système s'écrouler brusquement devant les trouvailles, telle hypothèse naître au contraire, prendre corps peu à peu, puis devenir une certitude : manière incomparable de se former une opinion raisonnée, car on est ainsi forcé d'examiner attentivement et d'apprécier à sa juste valeur chaque élément d'information, de toucher du doigt toutes les difficultés et de noter jusqu'au moindre indice.
Ce sont les résultats de ces patientes et laborieuses recherches que M. Dutert a condensés dans le volume que j'ai le plaisir de signaler aujourd'hui à l'attention de tous ceux qui s'intéressent à l'histoire et aux arts de l'antiquité* Ils sont exposés dans une langue sobre, claire, précise, sans prétention, la langue dont se servent les esprits justes, habitués à ne pas se payer de mots, à serrer de près les choses, et à procéder avec prudence et méthode.
L'ouvrage est divisé naturellement en trois chapitres : 1° La description des restes encore en place;
LE FORUM ROMAIN
2° La restauration topographique et l'identification des ruines existantes avec les monuments anciens mentionnés par les textes ;
3e La restauration architecturale des parties les plus intéressantes de ces monuments.
Mes lecteurs n'attendent pas de moi un examen détaillé du système adopté par M. Dutert. Cet examen demanderait une place dont je ne dispose point et un appareil d'érudition qui ne serait point de mise ici. Il me suffira de dire que l'auteur est bien au courant des travaux archéologiques faits jusqu'à ce jour, notamment de ceux de Nibby, de Canina, de Becker et de celui de M. Dyer, l'un des plus clairs et des meilleurs. Avec M. Dyer, il adopte pour le Forum la forme d'un triangle allongé et peu régulier : cette forme est clairement indiquée par les fouilles. Il a bien démêlé l'enchevêtrement des temples situés immédiatement au-dessous du Tabularium, ceux de Vespasien, de Saturne et delà Concorde; la place qu'il attribue au Comitium et aux Rostres, immédiatement au-dessous de ce dernier temple, est certainement la bonne. Du côté sud-ouest du Forum, où les fouilles de M. Rosa se sont surtout étendues, sa restauration peut être considérée comme définitive. La basilique Julia a pris sa vraie place et ses dimensions exactes, entre le Vicus Jugarius et le Vicus Tuscus. Le temple qui lui fait suite porte sur le plan nouveau, comme sur ceux de Fea et de Dyer, son véritable nom, celui de temple des Dioscures; il faudra bien encore cinquante ans pour que l'on perde l'habitude de le confondre avec le temple de Jupiter Stator. Rappelons, à ce propos, que lorsque M. Coquart eut l'heureuse idée de faire reproduire en plâtre, dans la cour vitrée de l'École des Beaux-Arts, deux colonnes de l'entablement des Dioscures, ce furent les fragments dessinés en place par M. Dutert et les moulages faits à Rome sous sa direction qui permirent de reconstituer en entier le chapiteau.
Le temple rond de Vesta, que l'on a cherché partout, et le temple de Jules César sont aujourd'hui reconnaissables à l'ex-
LE FORUM ROMAIN
trémité du Forum où M. Dyer les avait déjà marqués à leur vraie place.
De l'autre côté du Forum, celui du nord-est, M. Dutert place beaucoup mieux que M. Dyer, la Basilique /Fmilia et la Curie : le plan exact de ces deux édifices est d'ailleurs encore impossible à dresser. Quant à l'ordre des divers Forums impériaux, il était déjà connu avec assez de certitude, et, sur ce point, les modifications apportées par M. Dutert aux plans antérieurs ont moins d'importance.
Les planches comprennent des plans, des élévations, des coupes, état actuel et état restauré, et quelques détails : le chapiteau du temple des Dioscures et l'entablement de ce temple et de celui de la Concorde. Elles sont gravées d'une manière très satisfaisante ; il faut surtout louer une grande vue du Forum, eauforte de M. Housselin, et les deux planches d'entablements. Peutêtre est-il regrettable que l'auteur et l'éditeur aient cru devoir épargner la dépense de temps et d'argent nécessaire pour le rendu a V effet du chapiteau des Dioscures. Ce chapiteau, le plus beau qu'aient sculpté les Romains, méritait mieux qu'un dessin ombré à la machine. Mais c'est là un détail d'une bien minime importance, et qui ne diminue en rien la haute valeur de l'ouvrage. Le succès que le livre de M. Dutert a déjà obtenu, et qui ne peut manquer d'être durable, fait l'éloge à la fois du public et de fauteur : il montre que si l'un se rend compte des exigences de plus en plus grandes de la science, le public, à son tour, sait bien vite discerner et apprécier, comme ils le méritent, les travaux qui témoignent d'un labeur consciencieux et de connaissances solides.
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En deux hivers deux coups terribles ont frappé l'archéologie française. Janvier 1881 nous a enlevé Auguste Mariette; il y a quelques jours, le 14 janvier, M. de Longpérier succombait, après une longue et douloureuse maladie. Et si la renommée du second de ces hommes était moins répandue, si la marche en avant qu'il a fait faire à la science est moins longue, le vide que creuse sa mort n'en sera pas moins difficile à combler. Mariette revit en M. Maspéro, et celui-ci, avec le fïair et l'énergie de son prédécesseur, a sur lui l'avantage d'une logique plus sûre et d'une instruction plus solide. Mais les aptitudes intellectuelles qui distinguaient M. de Longpérier ne sont point de celles qui se retrouvent communément : je ne lui vois point de successeur, et sa place dans les rangs ne sera sans doute pas de sitôt occupée.
Henri-Adrien Prévost de Longpérier était né à Paris le 21 septembre 1816 : il avait donc seulement soixante-cinq ans. Sa famille, ancienne, riche et considérée, avait ses biens patrimoniaux près de Meaux, et c'est là que le jeune Adrien fut élevé.
(1) Gazelle des Beaux-Arts, 1er Février 1882.
ADRIEN DE LONGPERIER,
Son père, homme intelligent et instruit, longtemps maire de la ville de Meaux, ne voulut l'envoyer dans aucun collège et se chargea seul de son éducation. L'intelligence précoce de l'enfant grandit ainsi en plein air, ballottée par tous les vents du ciel, tantôt poussée par un caprice vers une science, tantôt ramenée vers une autre par un caprice nouveau, libre dans tous ses mouvements, ne connaissant de l'étude que ce qu'elle a de séduisant, le charme de la curiosité satisfaite, loin de la contrainte de la vie scolaire, contrainte maussade et rebutante sans doute, mais utile pourtant : car elle seule donne la persévérance au labeur, la discipline intellectuelle, la méthode scientifique. Il y avait d'ailleurs plaisir à le laisser papillonner ainsi, s'égarer dans tous les sentiers des connaissances humaines, manifester au sujet de tout un esprit d'observation étonnant, passer du dessin à la musique, du latin à l'hébreu et au grec : il réussissait à tout, il apprenait tout avec une facilité inouïe et n'oubliait rien. Mais c'était la numismatique qui l'attirait le plus : sa sagacité instinctive trouvait à la solution des petits problèmes d'appréciation, de classification et de lecture que chaque pièce soulève, un charme tout particulier : cette chasse aux objets à laquelle se livre le collectionneur convenait bien à son activité indépendante et fantaisiste. Il achetait des médailles, il en recevait en cadeau de tous les siens; monnaies romaines, grecques, orientales, modernes ou du moyen âge, il prenait tout, et peu à peu il se forma ainsi une collection sans grande valeur marchande, mais variée et excellente pour l'étude. Lorsque, devenu jeune homme, il dut faire choix d'une carrière, c'est pour celle de numismate qu'il se décida. En 1835, à dix-neuf ans, il entra comme employé au cabinet des médailles, où il resta onze ans. Les premiers travaux qu'il y fit attestaient tant de savoir que moins de trois ans après, en 1838, la Société des Antiquaires de France l'élut un de ses membres. C'était surtout vers les monnaies orientales et les monnaies françaises, deux séries dont aucun de ses chefs n'était en état de s'occuper, que son attention s'était tournée. En 1840, il publia un Essai sur les monnaies des
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rois perses de la dynastie sassanide. Ces études de numismatique orientale lui demeurèrent toujours chères, même lorsque d'autres fonctions occupèrent la majeure partie de son temps. En 1853, il écrivit encore un Mémoire sur la chronologie et Viconographie des rois parthes arsacides, travail érudit et important ; mais quelques erreurs peu graves qui s'y étaient glissées le désespérèrent à tel point qu'il fit par la suite son possible pour en retirer du commerce tous les exemplaires. Enfin, en 1868, dans un article de la Revue numismatique, il déchiffrait les premières légendes de monnaies himyaritiques, celles frappées à Raïdan dans l'Yémen. Ce n'est pas que la numismatique classique ne l'intéressât point : cette même année 1868, il publiait, toujours dans la Revue numismatique, une excellente monographie du Trésor de Tarse; en 1867, il donnait à la Revue archéologique des notes sur les représentations des fleuves sur les monnaies grecques. Mais c'était là un champ plus exploré, et où il avait moins de plaisir à s'aventurer. En revanche, la numismatique du moyen âge n'était encore que confusion et ténèbres; là il trouvait ample matière à la mise en œuvre de sa sagacité : il avait débuté en 1837 par une étude sur des monnaies inédites de quelques prélats français; par la suite il consacra encore aux types monétaires de la France de nombreux articles, et dans sa Notice de la collection des monnaies françaises de M. Rousseau, détermina l'âge et la place de bien des pièces non classées.
En 1846, M. de Longpérier entra au Louvre, comme conservateur adjoint des antiquités égyptiennes, à la place de Dubois, cet archéologue bizarre, qui se vantait de ne pas savoir un mot de grec et qui en savait assez pour fabriquer des inscriptions fausses, par pure gaminerie, pour s'amuser aux dépens de graves érudits comme Millin et Letronne. L'année suivante, en février 1847, les bas-reliefs trouvés à Khorsabad par M. Botta arrivaient au musée, et M. de Longpérier fut chargé de les mettre en place et d'en rédiger le catalogue. Il acheva cette double tâche dans l'année; il eut même le mérite de déchiffrer le premier sur
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ces monuments, dont l'écriture était encore mystérieuse et que Ton faisait remonter à une antiquité fantastique, le nom du roi S argon, roi du pays d'Assour. C'était le premier pas dans le déchiffrement des textes cunéiformes du type assyrien; il ne s'agissait plus que de continuer dans la voie si brillamment ouverte; mais il eût fallu s'appliquer longtemps, procéder avec lenteur, s'acharner aux difficultés, et ces besognes de longue haleine n'étaient pas son fait. Il s'arrêta et laissa à M. Jules Oppert la gloire à laquelle il eût pu prétendre.
En 1848, d'ailleurs, il changea de service : il devint conservateur du département des Antiques. A vrai dire, sa direction n'y fut pas aussi féconde en résultats que sa haute compétence archéologique eût pu le faire espérer. Ce brillant batteur d'estrade n'était pas apte au travail régulier, minutieux et monotone d'un administrateur; entretenir des rapports avec des gens de toutes conditions, marchands, dessinateurs, photographes, était pour la sensibilité presque féminine de ses nerfs un véritable supplice; se décider à une acquisition était un acte dont son esprit trop critique lui faisait sentir à l'excès les périls; il ne se résolvait qu'à regret, après de longues hésitations, et souvent laissait passer l'occasion propice. C'est ainsi que le Diadumène de Vaison et la collection Bîacas lui échappèrent et allèrent à Londres. Il fut étranger et même tout à fait hostile à l'achat de la collection Campana en 1862. Ce n'est pas qu'il n'eût quelques bonnes raisons à alléguer en faveur de sa manière de voir : la personne que l'empereur chargea de traiter cette affaire était — le reproche paraîtra étrange — cent fois trop honnête : entre elle et le marquis italien, la partie n'était point égale. On laissa la Russie prélever sur la collection quelques-unes de ses pièces capitales : le vase de Cumes, par exemple; on acheta les yeux fermés bien des objets apocryphes, notamment certain lit en bronze sur lequel était couché le cadavre armé et casqué d'un guerrier étrusque; les quatre pieds du lit étaient formés de bouts de lance, le treillage de la couche se composait de rubans de tôle laminée, soigneusement couverts de vert-de-gris, et,
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quant au cadavre et aux armes, ils devaient être fort étonnés de se trouver ensemble. D'autres objets, des vases surtout, et en grand nombre, avaient été tellement repeints qu'il était impossible de savoir s'il y avait sous le badigeon moderne quelque chose d'antique. Il fallut faire une expurgation sévère, décharger sur les musées de province des centaines et des centaines de pots de nulle valeur, en empiler dans les caves bon nombre d'autres que le marquis Campana avait fait fabriquer pour les distribuer généreusement aux visiteurs de ses galeries; en résumé, M. de Longpérier avait peut-être raison de croire qu'avec la même somme on eût pu avoir mieux. Mais ce n'était pas un motif pour regretter l'acquisition ; car si elle n'eût point été faite, l'argent qu'elle coûta n'aurait certes point été donné au musée des Antiques. On n'avait pas à opter entre cela et autre chose, mais entre cela, et rien. Une fois l'affaire faite, il en prit d'ailleurs délibérément son parti, et mit tout son zèle à disposer la. collection dans la première salle du musée, au premier étage. Le public avait à peine eu le temps d'apprécier le bon goût de cette installation que M. de Nieuwerkerke la faisait bouleverser pour mettre à la place la galerie Lacaze, qu'on eût aussi bien pu loger ailleurs. Il fallut procéder à un aménagement nouveau dans les salles de l'ancien musée Charles X.
Une autre chose qui, dans ses fonctions de conservateur, répugnait profondément à M. de Longpérier, c'était la paperasserie. Faire des écritures, tenir à jour un inventaire, libeller des fiches et des étiquettes, toutes ces choses absolument indispensables l'exaspéraient. Depuis 1857, la Cour des comptes ayant réclamé que l'on fît le récolement des collections antiques, ce fut entre lui et M. de Nieuwerkerke une série presque ininterrompue de luttes, luttes dans lesquelles le surintendant, quoiqu'il eût pour lui l'autorité et la raison, ne parvint point à venir à bout de la force d'inertie, des ruses de tout genre de son subordonné. Celui-ci était d'ailleurs une puissance : depuis 1854, il était membre de l'Académie des inscriptions; il y était entré à trente-huit ans. La guerre se poursuivit ainsi onze ans, tantôt
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sourde et tantôt aiguë, tantôt calmée par des réconciliations passagères, tantôt attisée par des personnes du dedans ou du dehors. Enfin en 1868, et pendant que M. Frôhner, qu'on lui avait adjoint pour l'aider et au besoin le combattre, rédigeait deux fort médiocres catalogues des statues et des inscriptions, M. de Longpérier donnait enfin la Notice de la première et plus considérable partie des bronzes, les figures et les représentations mythologiques et iconographiques. Ce petit volume de '1-1 1 pages, comprenant 1,022 numéros, est d'ailleurs, avec ses descriptions laconiques, mais précises, avec ses renvois brièvement indiqués, un modèle de ce genre d'ouvrages. Et plût au ciel que nous eussions l'équivalent pour les vases et pour les terres cuites ! Quant au fameux inventaire, il n'était pas terminé. A la fin, M. de Nieuwerkerke n'y tint plus, et M. de Longpérier dut quitter le Louvre avec le titre de conservateur honoraire. M. Frohner le suivit à peu de distance.
Un autre fruit du passage de M. de Longpérier aux Antiques fut le Musée Napoléon III. Ici l'auteur se trouvait à l'aise : l'ouvrage était un recueil de planches détachées, sans liaison entre elles, sans ordre; elles étaient accompagnées de notices très courtes, parfois quelques lignes seulement. Le but de cette publication était de faire connaître au public, un peu lassé de la solennité des marbres, tous ces menus objets qui étaient venus peu à peu changer l'aspect des galeries du Louvre et mettre sous les yeux de ses visiteurs une antiquité plus intime et plus vivante. Les planches, les unes gravées par M. Soudain, les autres mises en couleur par M. Régamey, étaient exécutées avec le plus grand soin : rarement, jamais peut-être jusque-là, il n'avait été donné de reproductions aussi fidèles des monuments antiques. Le texte avait les mêmes mérites que celui de la notice des bronzes. L'ouvrage eut un vif succès auprès des archéologues; mais l'auteur se fatigua, ou peut-être l'éditeur : des cent quarante livraisons promises, il n'en parut que vingt-cinq.
A partir du jour où il quitta le Louvre, M. de Longpérier vécut dans la retraite. Il n'en sortit qu'un moment, en 1878, pour
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organiser l'exposition rétrospective du Trocadéro. Lui seul, grâce à sa grande réputation, à ses relations étendues, pouvait mener à bien cette œuvre compliquée et délicate. Il fut d'ailleurs puissamment aidé, pour la partie administrative, par le dévouement, l'activité, l'amabilité à toute épreuve de M. Gustave Schlumberger. L'exposition fermée, M. de Longpérier, dont la croix de commandeur avait, à l'applaudissement de tous, récompensé les efforts, se renferma de nouveau, et plus complètement encore, dans ce rôle d'érudit dilettante, de connaisseur, pour lequel la nature l'avait fait, en lui donnant un coup d'œil d'une sûreté merveilleuse et cette espèce d'instinct divinatoire qui fait, en quelque sorte au toucher, reconnaître l'objet faux. Il était fier, et justement, de cet instinct, et au fond de son cœur il le prisait plus haut encore que sa science si variée. Il disait volontiers que c'était là une qualité très rare, dont l'exercice ne fait qu'aiguiser la finesse, mais à l'absence de laquelle l'étude ne saurait suppléer. Tout le monde reconnaissait sa supériorité à cet égard, et de tous côtés on sollicitait ses avis, à propos d'une épée du douzième siècle comme d'un cylindre babylonien ou d'une terre cuite grecque. Il était le conseil, l'expert bénévole des grands amateurs parisiens. Je ne suis pas sûr que, du moins dans ses dernières années, où sa vue s'était fatiguée et sa méfiance accrue à l'extrême, toutes les condamnations prononcées par lui aient été justes; mais quand il avait déclaré un objet authentique, on pouvait, suivant l'expression populaire, dormir sur les deux oreilles et se moquer du qu'en dira-t-on. II est sans exemple qu'il se soit laissé tromper. L'habitude de porter son attention sur les procédés techniques, le grand nombre de pièces fausses qu'il avait tenues dans les mains, lui avaient donné une telle expérience que le plus souvent il reconnaissait, non seulement la contrefaçon, mais l'atelier où elle avait été faite. Et quant aux choses vraiment antiques, il savait, du premier regard, distinguer ce qui en faisait l'intérêt, signaler les objets analogues, en indiquer la place exacte dans l'histoire et dans la géographie de l'art : ainsi, par exemple, dès son entrée au Lou-
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vre, trouvant dans une armoire de débarras cette tête en calcaire peint que j'ai reproduite dans la première livraison de mes Monuments de Vart antique, et que tout le monde au musée regardait comme une œuvre de la fin de l'empire romain, il affirma, seul contre tous, que c'était un monument égyptien des toutes premières dynasties et l'un des plus importants qui eussent traversé les siècles. De même, dans une petite statuette en albâtre apportée de Bagdad, il reconnaissait, plus de quinze ans avant les fouilles de M. de Sarzec, les caractères de l'ancien art babylonien, dont cet objet était, dans toutes les collections de l'Europe, l'unique représentant.
S'il a peu écrit dans cette dernière période de sa vie, et sa santé de plus en plus atteinte, son âme brisée par une inguérissable douleur ne lui en laissaient guère ni la possibilité ni le goût, il donnait du moins avec une grâce charmante, une complaisance inépuisable, à tous ceux qui lui paraissaient avoir pour la science un amour sans arrière-pensée, de ces indications brèves qui sont comme des traits de lumière projetés sur la route à suivre pour arriver à la découverte. Il avait toujours un rapprochement à faire, un détail curieux à signaler à votre attention, un livre, un article oublié à vous rappeler, et aussi, pour assaisonner la conversation, pour lui ôter toute apparence de pédanterie, une anecdote plaisante à raconter, un trait piquant à décocher. Il était jaloux de dissimuler la profondeur de ses remarques sous la forme primesautière de la causerie mondaine. Il se laissait ainsi mettre au pillage avec l'insouciance et la bonne humeur de ces seigneurs colossalement riches du temps passé, qui n'avaient cure des voleries de leurs gens, bien sûrs qu'on aurait beau leur prendre, il leur resterait toujours assez. Il trouvait d'ailleurs à cela son avantage : la vérité, à laquelle il tenait par-dessus tout, faisait ainsi son chemin dans le monde sans qu'il eût de peine à prendre et de responsabilité à encourir. Il se passionnait néanmoins encore, et avec la vivacité d'un jeune homme, pour les grandes découvertes, comme pour ce trésor de Sanà, dont son ami, M. Schlum-
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berger, a fait une consciencieuse étude, et pour ces antiquités de Tello, dont l'intérêt capital lui faisait surmonter les douleu rs de la maladie et triomphait de la répugnance qu'il avait à reparaître au Louvre après en avoir été expulsé. Cet amour ardent, exclusif, désintéressé pour la science, pour la lumière, ne s'est jamais démenti, et comme il l'avait lui-même, il l'exigeait des autres; sur cela il ne transigeait point. Les faux savants, les charlatans, les exploiteurs de tout genre lui inspiraient une haine vigoureuse, et il ne les classait pas bien loin de ces faussaires dont il contrecarrait si énergiquement les entreprises. Les uns et les autres lui ont fait une réputation de caractère difficile et jaloux. A cela je ne puis répondre qu'une chose : c'est que je lui ai connu des amis tout dévoués, dont quelques-uns lui étaient attachés depuis l'enfance, et que, quant à moi-même, que rien ni personne ne lui recommandait, j'ai toujours trouvé en lui une bienveillance agissante. Je tiens à déclarer ici la reconnaissance que je conserve à sa mémoire .
FRANÇOIS LENORMANT
LEÇON D'OUVERTURE DU COURS D'ARCHEOLOGIE PRÈS LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE.
Mesdames, Messieurs,
En remontant comme titulaire clans cette chaire où je me suis déjà, il y a dix ans, assis comme suppléant, je tromperais votre attente si je ne rendais tout d'abord hommage à la mémoire des deux savants qui ont porté en dernier lieu le titre de professeur d'archéologie près la Bibliothèque, Ernest Beulé et François Lenormant. Ce n'est pas seulement l'identité des fonctions successivement remplies qui invite à réunir ces deux hommes dans le même souvenir : l'histoire de leur carrière scientifique présente plus d'un trait commun. Parmi les titres de l'un et de l'autre, les explorations, les fouilles ont autant de part que les travaux de cabinet; tous deux ont été des savants de vie active et de plein air. Ils ont l'un et l'autre traversé l'existence à pleines voiles, le vent en poupe, et, de même que
(1) Journal des Débats du 9 Mars 1884.
FRANÇOIS LENORMANT
Sainte-Beuve disait « l'heureux Beulé », on eût pu dire « l'heureux Lenormant » ; et après que la fortune les eut poussés l'un et l'autre, avec une rapidité justifiée par leur mérite, aux honneurs et à la gloire, la mort, en les enlevant tous deux bien avant l'heure, par des coups également inattendus, aux applaudissements de leurs auditeurs, aux espérances du monde savant, à l'affection de leurs proches, est venue ajouter à tous ces points de contact un lien singulièrement tragique.
Vous rappeler le nom de Beulé est, en particulier pour moi, une obligation de reconnaissance. Lorsque je revins d'Asie Mineure, dans l'automne de 1873, je ne le connaissais presque point, et au fort de la crise politique qui sévissait à cette époque, alors que les deux partis auxquels nous appartenions s'observaient avec des regards chargés de haine, il ne me serait certes jamais venu à l'idée de m'adresser à lui et de rien attendre de sa protection. C'est lui-même qui vint me chercher dans la solitude un peu morose où je m'enfermais pour réparer les fatigues d'une longue campagne d'été, et qui, en me donnant accès à cette place, me permit d'exposer les résultats de mes recherches. Ce faisant, il me rendit un service que je n'oublierai jamais. Mais que de regrets la détermination prise par lui dut causer aux auditeurs ordinaires de ses cours! Que la parole du suppléant dut leur paraître timide et embarrassée, en comparaison de l'éloquence si ferme, si nette, si incisive de celui qu'il remplaçait! Et de quelles malédictions ne durent-ils pas charger la politique, la tortueuse et venimeuse politique qui avait fait sa proie du professeur aimé d'eux, et arrachait les dernières années de sa vie aux études qui pouvaient tant attendre encore de la clarté de son coup d'œil, de la précision de son jugement, de l'énergie de sa volonté!
Plus sage ou mieux guidé par sa bonne étoile, François Lenormant s'est tenu à l'écart de la politique. Ses relations de parenté, ses fréquentations d'homme du monde lui eussent rendu facile d'y prendre une part active, et assurément la promptitude avec laquelle il se rendait maître d'une question, la facilité do
FRANÇOIS LENORMANT
sa parole, et, qualités plus rares et plus nécessaires à l'homme d'État, sa confiance en lui-même et la rapidité de sa décision, eussent pu rendre cette part importante. Mais, s'il prit parfois la plume, soit pour concilier à la Grèce la bienveillance de la nation française, soit pour exciter notre pays à défendre en Syrie nos intérêts confondus avec ceux mêmes de l'humanité, il y avait loin de ce rôle de conseiller désintéressé à une intervention pratique dans la conduite des affaires publiques. Jamais il ne se laissa tenter; les études auxquelles il s'était donné tout entier dès sa première jeunesse restèrent l'unique occupation de toute sa vie, et sur son lit de souffrance, ses dernières pensées étaient encore pour elles. Il a vécu dans la science et pour la science; son histoire est celle de ses travaux; et pour apprécier en lui l'archéologue, à peine aurons-nous besoin de nous rappeler deux ou trois détails de sa biographie.
Né à Paris le 27 janvier 1837, il fit toutes ses études sous la direction de son père, qui devint en 1840, et resta jusqu'à sa mort, en 1859, conservateur du Cabinet des médailles. Il échappa donc, comme avant lui le jeune Adrien de Longpérier, à la discipline du collège, à la tyrannie des programmes officiels ; il put sans entraves promener sa curiosité dans les directions les plus diverses, passer des livres aux monuments et des monuments aux livres, quitter la Grèce pour l'Égypte, cle l'Égypte revenir à Rome, s'aventurer jusque dans l'Inde, et, après s'être enfoncé clans l'étude de l'antiquité, se délasser en donnant un coup d'œil au moyen âge. Son père même le poussait à se prodiguer ainsi, car il faisait partie d'une génération confiante en ses forces, soutenu par un enthousiasme inconnu aujourd'hui, et qui, dans sa vaillance un peu présomptueuse, croyait qu'un seul homme pouvait et devait tout savoir. Cette éducation dans la liberté de la solitude fut-elle bonne pour François Lenormant, l'avait-elle été pour Adrien de Longpérier? Certes, une intelligence ainsi cultivée au grand air doit se développer plus vite et jeter des pousses plus vigoureuses. Mais n'est-il pas à craindre que cette sève non contenue et non diri-
FRANÇOIS LEMORNANT.
gée se répande en folles branches? N'arrivera- t-il pas fatalement que l'esprit du jeune homme deviendra rebelle à un travail patient et régulier, qu'il prendra goût à s'égarer dans les chemins de traverse au lieu de suivre d'un pas lent mais soutenu la grande route qui conduit au but?
Faute de cette discipline sévère, Adrien de Longpérier a gaspillé des trésors d'érudition, une pénétration surprenante, un tact d'une infaillible sûreté en une foule de menus travaux dont l'ensemble forme six précieux volumes, mais dont aucun, pris à part, ne donne la mesure de la science et de la puissance intellectuelle de leur auteur. Plus cle foi en lui-même, une plus grande ardeur de production, un besoin inné de communiquer ses idées ont préservé François Lenormant de cet émiettement excessif; il n'a pas laissé seulement des notices et de courts mémoires, mais des livres. Et pourtant, lorsque passant la revue de ce qu'il a écrit, nous verrons tant d'ouvrages, entrepris d'enthousiasme, rester inachevés, d'autres, composés un peu trop vite et recommencés sur un plan nouveau au bout de peu d'années, pourrons-nous éviter de nous demander si le travail réglé d'une classe, si l'habitude d'une besogne imposée, à terminer à heure fixe, n'eût pas été pour le futur érudit une préparation meilleure que cette liberté complète?
Mais ces conséquences ne devaient apparaître que plus tard : ce qui éclata d'abord, ce furent les avantages de l'indépendance, l'excitation qu'elle donne à l'esprit, l'attrait qu'elle laisse au travail. Le jeune François Lenormant se lança dans les multiples études auxquelles l'initiait son père avec une véritable furie, et à l'âge où les autres écoliers pâlissent sur leur version latine ou raturent péniblement leur brouillon de thème grec, il publiait de véritables travaux d'érudition. Nous ne nous arrêterons pas à sa lettre à M. Hase sur les tablettes grecques de Memphis, qu'il écrivit à quatorze ans, ni à l'étude critique sur le recueil de graffîtes de Pompéi formé par le Père Garrucci, qu'il publia à dix-sept ans, ni au Mémoire sur l'inscription grecque d'Àutun, qu'il composa à dix-huit ans; ce n'est pas
FRANÇOIS LENORMANT
faire injure à sa gloire que de supposer que, dans ces premiers travaux, sa main fut un peu guidée. Mais un Mémoire sur là classification des monnaies des Lagides, qu'il présenta en 1857, à vingt ans, à l'Académie des Inscriptions, et pour lequel il obtint un prix, est, sans aucun doute, de lui seul.
C'était ainsi par un travail de numismatique qu'il s'affirmait comme archéologue, et la situation de son père au Cabinet de France, la facilité qu'il avait eue d'y étudier sous ses yeux rendait ce fait tout naturel. La même année, d'ailleurs, il publiait un second travail de même nature, le Catalogue de la collection du baron Behr, dans lequel les chapitres relatifs aux monnaies de Cypre, de Lycie, de Pamphylie et de Cilicie étaient soigneusement étudiés et contenaient beaucoup de fines remarques et d'interprétations nouvelles. Plus tard, des travaux d'un autre genre absorbèrent son attention, mais sans qu'il cessât pour cela de s'intéresser à la numismatique ancienne et d'en suivre les progrès, et, lorsqu'il professa dans cette salle, il prit pendant deux ans (1875-1877) pour sujet de ses cours « les monnaies antiques au point de vue de l'art, de l'histoire et de l'économie politique ».
De ce cours de deux années qui devait être continué et qui ne le fut point, il tira le sujet d'un ouvrage qui, bien que resté inachevé, peut être considéré comme une de ses œuvres capitales, une de celles au moins dont il restera le plus.
François Lenormant avait conçu cet ouvrage sur un plan vraiment grandiose : ce devait être une étude exhaustive où la monnaie eût été considérée sous toutes ses faces, dans tous les pays et à toutes époques; où l'on eût recherché son origine et suivi ses développements successifs, examiné son rôle politique et commercial, envisagé son aspect comme œuvre d'art. L'ouvrage devait être divisé en huit livres, dont chacun aurait formé un volume. Le premier, sorte de vaste introduction, comprendrait des aperçus généraux sur la nature, les origines et la propagation de la monnaie; le second traiterait des diverses matières employées pour la fabriquer ainsi que des procédés
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industriels mis en œuvre; le troisième enfin, sous le titre de « la loi dans les monnaies antiques » tirerait au clair les questions qui concernent le droit de monnayage, les unions monétaires, suite fréquente des alliances, les magistrats chargés de contrôler la frappe et l'organisation des ateliers.
Après cette première partie, tout entière administrative, il devait, dans les projets de Fauteur, en venir une seconde, consacrée aux questions d'art et d'épigraphie. Dans le livre IV, il devait être question de la forme dans les monnaies antiques, de leurs types, de leurs légendes; dans le livre V serait essayée une esquisse de paléographie monétaire qui devait comprendre, outre le grec et le latin, les écritures sémitiques, celles de l'Asie Mineure, des pays iraniens et de l'Inde .
La troisième partie aurait un caractère historique. Le livre VI retracerait l'histoire des systèmes monétaires de l'antiquité orientale et de l'antiquité grecque; le livre VII celui des systèmes de l'antiquité italique et romaine; le livre VIII enfin suivrait les transformations des monnaies dans les civilisations indépendantes de l'Extrême Orient, en Chine, au Japon, dans la Corée.
Ce plan si fermement tracé, si logiquement distribué, demandait, je l'ai dit, huit volumes. Hélas! les trois premiers seule- « ment ont paru, en 1878 et 1879, sous le titre de la Monnaie dans V antiquité, leçons professées dans la chaire d'archéologie près la Bibliothèque nationale en 1875-1877. Sous une forme un peu prolixe, et qui répond mieux aux habitudes d'esprit des savants du milieu de ce siècle qu'aux goûts de notre époque assaillie de mille préoccupations et toujours pressée, ces trois volumes sont excellents, nourris de faits, bondés d'observations sagaces et de féconds rapprochements. Ils méritent de devenir le Code du numismate moderne et font vivement regretter que l'œuvre si allègrement entreprise ait été si soudainement abandonnée, malgré la faveur avec laquelle le public instruit en avait accueilli le début. Il est vrai qu'un petit volume, paru à la fin de 1883 dans ^Bibliothèque de renseigne-
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ment de Vart qui se publie sous la direction de M. Comte, chez l'éditeur Quantin, renferme en abrégé ce qui eût formé la matière de la seconde et de la troisième partie du grand ouvrage, et conduit même l'histoire des monnaies beaucoup plus loin que ce grand ouvrage ne l'eût menée, jusqu'à l'époque contemporaine. Mais, si clair que soit ce résumé, de quelque utilité qu'il puisse être aux commençants, il ne saurait, cela va sans dire, consoler l'homme déjà un peu versé dans ces études de voir lui échapper la masse de renseignements qu'un programme brillant lui avait fait espérer.
Ce n'est pas seulement la numismatique que François Lenormant étudia dans ses longues visites au Cabinet de France. Le Cabinet n'est guère moins riche en vases antiques, en figurines, en petits bronzes et en pierres gravées qu'en médailles grecques et romaines, et Charles Lenormant lui-même, quoique le poste qu'il occupait fît de lui officiellement un numismate, était plutôt porté par le penchant de son esprit vers les spéculations esthétiques et les études de mythologie. L'auteur de Y Introduction à V étude des vases peints, le collaborateur à Y Élite des monuments céramographiques, l'impressario du Trésor de numismatique et de glyptique, ne pouvait manquer d'initier son fils aux éléments de l'archéologie figurée. Il fit mieux que de lui en donner les principes; il l'habitua à manier les monuments eux-mêmes, à les tourner et les retourner en ses mains, et lorsqu'il crut ses yeux suffisamment instruits à les regarder comme il faut savoir le faire, il tint à le conduire lui-même dans le pays d'où les plus beaux de ces monuments proviennent et dont la vue seule permet d'en bien comprendre l'intérêt, d'en goûter tout le charme. Le père et le fils partirent pour Athènes en octobre 1859, et profitèrent des derniers beaux jours pour s'acheminer vers le Péloponnèse. Mais à Épidaure, Charles Lenormant fut pris d'un accès de fièvre d'une violence telle qu'il ne restait évidemment pour lui d'autre chance de salut qu'un retour immédiat à Athènes. La route qu'il fallut faire par terre à cause d'une tempête déchaînée sur le golfe Saronique était
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malheureusement longue et rude, et le malade succomba presque dès son arrivée à Athènes (22 novembre 1859), entre les bras de son fils.
François Lenormant rapporta en France les restes de son père. Mais le parfum pénétrant de la Grèce l'avait enivré. L'antiquité s'était révélée à lui sous un aspect nouveau et bien autrement vivant. Les Grecs anciens ne lui apparaissaient plus tels qu'on les entrevoit à travers les livres, drapés dans les plis savants de leur himation, guindés dans une imperturbable solennité. Il avait retrouvé dans leurs descendants la même tournure d'esprit, les mêmes mœurs, presque la même langue. Les contemporains lui expliquaient leurs ancêtres ; il voyait maintenant ceux-ci vivre, s'agiter, penser au milieu du cadre même dans lequel leur existence s'était écoulée; et, à la lumière des choses d'aujourd'hui, les œuvres d'art du passé s'animaient d'une vie intense.
Après avoir, pendant l'hiver de 1860, tiré des notes recueillies dans ce fatal voyage la matière cle deux intéressants articles delà Gazette des beaux-arts, l'un sur un bas-relief d'Éleusis représentant Déméter remettant le blé à Triptolème, l'autre, beaucoup plus long et vraiment excellent, on peut presque dire définitif, sur la Minerve du Parthénon, il repartit aux premiers beaux jours pour Athènes, accompagné cette fois de sa mère qui, animée d'inquiétudes bien naturelles, tenait à veiller elle-même sur sa santé. A peine arrivé, il commença des fouilles à Éleusis. Une fugue au Liban, où les massacres de Deir-el-Kamar et de Damas avaient un moment semblé menacer les chrétiens d'une extermination totale, interrompit pour quelques mois ses recherches. Mais il vint les reprendre dès que l'expédition française lui sembla rendre inutile sa présence en Syrie. Le résultat fut le déblayement des abords et des propylées du temple de Déméter. L'emplacement même du Mégaron, couvert par le plus épais des maisons de la Lepsina moderne, eût été d'une exploration trop coûteuse pour les ressources dont il disposait. En même temps, il profitait du loisir que lui laissaient les
fouilles, conduites avec une lenteur nécessaire et par les bras d'un petit nombre d'ouvriers, pour recueillir les matériaux de l'ouvrage qu'il avait conçu sur Éleusis. Il poursuivit ce travail à son retour en France, et, en 1862, en donna une première partie. Sous le titre de Recherches archéologiques à Eleusis, exécutées dans le cours de Vannée 1860, ce premier volume contenait le recueil des inscriptions trouvées par lui-même ou déjà antérieurement connues. 120 textes environ y étaient fort exactement publiés et accompagnés d'un commentaire instructif, un peu long* peut-être. La première des diverses classes entre lesquelles il les avait réparties, celle des actes religieux, lui avait donné l'occasion de traiter en détail des divers sacerdoces du sanctuaire éleusinien : hiérophantes et hiérophantides, dadouques, kérykes, fonctionnaires de rang inférieur, tels que mystagogues, iacchagogues , exégètes, etc. Le rôle de tous ces personnages était défini avec une extrême lucidité et une remarquable intelligence de la pratique des choses.
Au lieu de se préoccuper de circonscrire entre des limites précises et restreintes les sujets qu'il entreprenait de traiter, Lenormant, nous l'avons déjà noté, était plutôt disposé par la nature de son esprit , comme par les principes qu'il avait reçus de son père, à les étendre le plus possible. Il était donc naturel qu'il voulût faire entrer dans son étude sur Éleusis la voie sacrée qui conduisait d'Athènes au sanctuaire des deux grandes déesses et sur laquelle se déroulait annuellement, au mois de Boédromion, la longue procession des mystes. En 1864 il donna une première partie de la description de cette route. Le tome Ier de la Monographie de la voie sacrée éleusinienne, de ses monuments et de ses souvenirs conduit cette description jusqu'au col du Corydalle, qui sépare la vallée du Céphise de la plaine de Thria. Des discussions topographiques très bien conduites, un examen approfondi des légendes relatives aux monuments rencontrés, des détails minutieux sur la marche du cortège, une revue de tous les tombeaux mentionnés par les auteurs comme existant des deux côtés de la voie, aussi bien que de ceux dont
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les fouilles récentes ont rendu au jour les restes, faisaient de ce volume, en dépit de la sévère modestie du titre, une œuvre variée, intéressante, et surtout extrêmement vivante ; tout au plus pouvait-on trouver un peu étendues quelques digressions qu'il eût mieux valu publier à part, comme, par exemple, celle du chapitre VIII, qui est tout un mémoire, excellent d'ailleurs, sur le culte d'Apollon. A partir du col du Corydalle, il restait à descendre jusqu'à la mer, à contourner le fond de la baie d'Éleusis, à franchir le Céphise thriasien, et à parvenir à l'entrée du sanctuaire : nous aurions rencontré successivement le temple d'Aphrodite Phila, les heroa d'Eumolpe et d'Hippothoon, la tour de Straton, le figuier Érinéos, le temple cl'Artémis Pronœa, toutes choses qui eussent assurément rempli un second volume aussi gros que le premier. Combien est-il regrettable que Lenormant ne nous l'ait jamais donné !
Je ne saurais dire ce qui l'en empêcha, car pendant plusieurs années il put disposer librement de son temps, travaillant l'hiver en France, et retournant de temps en temps, pendant la belle saison, en Grèce, notamment en 1863 pour suivre cle nouvelles fouilles faites à Éleusis par le gouvernement hellénique, et en 1866 où il assista à la fin de l'éruption de Santorin. Néanmoins, pendant cette période, je ne trouve de lui qu'un seul travail d'archéologie figurée : un article qu'il publia en 1866 clans la Gazette des beaux-arts sur les Antiques à V Exposition universelle des Champs-Elysées. Il semble qu'il en coûtât à son infatigable activité de s'enfermer longtemps dans le même ordre cle pensées. Six ans consacrés presque exclusivement aux choses de la Grèce étaient pour son esprit avide de nouveauté et toujours en mouvement un genre de vie trop sédentaire. Déjà en 1865, des Études paléo graphiques sur l'alphabet pehlevi insérées dans le Journal asiatique indiquaient le désir d'aller faire, en esprit du moins, une excursion du côté de l'Orient. En 1866, paraissait dans la Revue archéologique un travail où cette tendance s'accusait davantage ; sous le titre modeste d'Introduction à un Mémoire sur la propagation de V alphabet
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phénicien dans V ancien monde, Fauteur y reprenait une étude déjà entreprise plus d'une fois, mais dans laquelle il faisait preuve de connaissances plus précises que celles de ses devanciers : il y retraçait l'histoire des modifications de chaque lettre, depuis le signe de l'écriture hiératique d'où elle dérive jusqu'à la forme qu'elle a prise en Grèce, dans le Latium et en Étrurie. Plus tard, dans le Dictionnaire des antiquités de MM. Daremberg et Saglio, il a repris cette étude, en la poursuivant jusque dans le détail des systèmes d'écriture particuliers à chaque contrée de la Grèce ; enfin il lui adonné une extension infiniment plus considérable dans deux grands volumes in-4°, parus en 1872 et 1873, sous le titre d'Essai sur la propagation de V alphabet phénicien. Il y suit, jusque clans FInde et jusque clans l'Europe du Nord les migrations successives des caractères employés pour la première fois par les marchands de Sidon et de Tyr.
Mais la Phénicie était un terrain trop connu, et, vu le petit nombre de monuments qui y subsistent, trop vite exploré pour retenir longtemps François Lenormant. La civilisation à la physionomie si tranchée, si originale qui s'est développée clans les plaines de FEuphrate et du Tigre et nous a laissé comme témoignage de sa grandeur les immenses ruines de Flilleh, de Khorsabad, de Khalakh, de Kouyoundjik et de Nimroud était bien plus faite pour l'attirer. La mine était inépuisable et la difficulté même qu'il y avait à l'attaquer était pour un caractère aventureux comme le sien un attrait irrésistible. La science avait fait de grands progrès depuis le jour où, sur les monuments rapportés de Khorsabad par M. Botta, Longpérier avait déchiffré le nom et les titres du roi Sargon. Grâce surtout aux persévérants efforts de M. Oppert, on lisait maintenant, quoique péniblement encore, ces récits interminables de prises de villes, de massacres et de sacrifices sanglants, et l'on savait que ces textes pouvaient être divisés en deux classes dans lesquelles l'écriture, quoique composée d'éléments analogues, cle groupes de traits en forme de clous, appartenait à deux systèmes tout à fait distincts et qui paraissaient correspondre soit à deux épo-
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ques successives, soit à deux couches de populations d'origine différente. M. Oppert avait émis l'idée que les créateurs de récriture cunéiforme étaient un peuple de race touranienne, auquel il donnait le nom de Sumériens, et que c'était de ce peuple que les populations sémitiques qui conquirent plus tard la Chaldée l'avaient reçu. Un grand nombre de textes épigraphiques de la Chaldée et de l'Assyrie lui paraissaient émaner de cette population primitive, et leur nombre, leur longueur, leurs difficultés de lecture défiaient les forces du petit nombre d'assyriologues qui existaient alors. Lenormant se jeta à corps perdu dans ces questions compliquées entre toutes. Grâce à sa merveilleuse facilité d'assimilation et à sa prodigieuse mémoire , il fut bientôt au courant de tout ce qui était déjà fait et en état de tenter des voies nouvelles. Acceptant la théorie de M. Oppert, avec cette seule différence qu'il substitua, pour désigner la population primitive supposée, le nom d'Accad à celui de Soumir, il étudia minutieusement les textes dits accadiens, et entreprit d'en dégager le vocabulaire et la grammaire. Ceci fait, il recueillit les données religieuses contenues dans ces textes et les réunit en corps de doctrine. Puis, avec cet instinct pratique, ce besoin de rendre la vie à toutes choses dont nous avons déjà vu tant de preuves dans ses travaux d'archéologie grecque, il voulut remettre à leur place dans l'histoire générale les événements dont il trouvait dans les textes déchiffrés par lui ou ses émules les récits le plus souvent fort peu clairs, et, tandis qu'une partie de son temps était consacrée à frayer la marche de la science dans des régions inexplorées, l'autre était employée à porter à la connaissance du public les conquêtes déjà faites, dans une série d'ouvrages de vulgarisation dont le plus connu est le Manuel d'histoire ancienne de F Orient (1869).
L'énumération seule des écrits assyriologiques de François Lenormant vous montrera son étonnante activité :
Essai sur un document mathématique chaldéen et à cette occasion sur le système des poids et mesures de Babylone, 1868.
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Manuel d'histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques, 1861).
Essai de commentaire sur les fragments cosmogoniques de Bérose, d'après les textes cunéiformes, 1871.
Lettres assyriologiques (contenant des Études accadiennes). 3 volumes, 1871, 1873, 1879.
Choix de textes cunéiformes, 1873.
Les Premières Civilisations, études d'histoire et d'archéologie, 2 vol.,
Les Sciences occultes en Asie : la Magie chez les Chaldéens. — La Divination et la Science des présages chez les Chaldéens. — 2 vol., 1874 et
La Langue primitive de la Chaldée, 1875.
Etudes sur quelques parties des syllabaires cunéiformes, 1876.
Les Syllabaires cunéiformes, 1877.
Etudes cunéiformes, 1877-1879.
A ces travaux écrits il faut encore ajouter ses cours de deux années (1879-1881) sur le Panthéon chaldéo-assyrien.
Je suis, je l'avoue à ma honte, tout à fait incapable d'apprécier cette bibliothèque. Beaucoup de ces livres ne me sont connus que par leurs titres, et la plupart défieraient tous mes efforts pour les lire. Mais, d'après ce que j'entends dire, je crains qu'ils rie soient, dans l'œuvre de Lenormant, la partie la plus contestable, celle qui sera la plus vite dépassée. Non que le fait même qu'ils ont posé une foule de grands problèmes, soulevé d'interminables polémiques, jeté clans une agitation qui n'est point calmée les assyriologues français, anglais et allemands, ne prouve leur grand mérite; ce n'est pas le fait de livres médiocres que de mettre ainsi tout en mouvement. Mais que, dans ces dix ou douze volumes publiés en moins de douze ans, il se soit glissé bien des vues trop systématiques, bien des affirmations hasardeuses, peut-être même bien des erreurs, ce serait là chose dont on n'aurait pas lieu d'être surpris, et que l'on peut redouter sans manquer de respect à la mémoire de François Lenormant. L'assyriologie est une science à laquelle la patience a fait défaut : elle a voulu arriver trop vite au but, franchissant par grandes enjambées les vallées et les montagnes. Nul doute
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que, dans cette course affolée, elle n'ait souvent dévié de la ligne droite et qu'il ne soit sage aujourd'hui à elle de reprendre en cheminant, d'une manière méthodique et lente, l'exploration du terrain qu'elle a parcouru une première fois avec une vitesse désordonnée.
Quand on voit Lenormant reprendre sans cesse, remanier d'une manière complète, clans des éditions successives, quelques-uns cle ses ouvrages assyriologiques dont le succès avait été le plus vif, par exemple son Histoire ancienne et ses deux volumes sur les sciences occultes, n'est-on pas autorisé à conclure que lui-môme n'était point pleinement satisfait des résultats auxquels il était parvenu? Je ne sais si des controverses récentes ne jetèrent pas dans son esprit de graves inquiétudes, mais, ce qui est certain, c'est que dans ces dernières années il se retira peu à peu du champ de bataille où partisans et ennemis des Accadiens échangent force horions, et que, sans perdre de vue l'Assyrie, il lui donna une moindre part de son temps. Dans cette dernière période de sa vie, il ne composa plus qu'une nouvelle édition, très amplifiée et abondamment illustrée, de son Histoire ancienne, que sa mort laisse inachevée; mais c'était là un livre dont la publication ne lui coûtait pas beaucoup de peine. De ses neuf ans de professorat, deux seulement furent consacrés aux antiquités assyriennes. Dans les cours des sept autres années, il revint à ses premières amours, l'archéologie classique. Vous avez encore présente la mémoire de ses leçons si habilement composées, si nourries de faits, dites avec une si charmante bonhomie et une si lumineuse clarté. Les premières, celles de 1874 et 1875, eurent pour sujet ce qu'il connaissait mieux qu'homme au monde, les textes et les monuments relatifs aux mystères d'Eleusis. Celles des deux années 1877 à 1879 roulèrent sur les représentations qui se rapportent au culte et aux mystères de Bacchus, suite logique du précédent cours ; enfin celles des deux dernières années, 1881 à 1883, exposèrent l'histoire de la céramique et particulièrement des vases peints en Grèce et en Italie. Je vous ai déjà rappelé son cours sur la mon-
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naie et le livre qui en sortit. Ces cours ne l'empêchaient pas d'écrire. En 187G et 1880, il donnait à la Gazette des beauxarts une série de curieux articles sur les antiquités de la Troade et de Mycènes et l'histoire primitive des contrées grecques. En 1875, de concert avec un des vieux amis de son père, un des guides de ses premières études, le vénérable baron de Witte, il fondait la Gazette archéologique, et non seulement il la dirigeait avec un zèle infatigable, veillant lui-môme à la bonne exécution des planches, ne négligeant aucune démarche, aucune prévenance, pour attirer tous ceux qui lui semblaient pouvoir devenir des collaborateurs utiles, mais il la remplissait, sous son propre nom et sous divers pseudonymes, d'articles sur les sujets les plus variés. Il n'a pas dépendu de lui que le nouveau recueil pût dès les premières années rivaliser avec la parfaite tenue scientifique de la vieille Arclueologische Zeitung ; il en a fait du moins un excellent journal d'informations, dans les gravures et dans les pages duquel il y a infiniment à apprendre. A sa mort, la Gazette était sortie de tous les périls qui menacent un jeune recueil. Elle est maintenant assurée de vivre et l'on n'a point à craindre de la voir déchoir : elle est en bonnes mains.
Ni la direction de ce recueil, ni la préparation de ses cours bi-hebdomadaires, ni les soins d'une candidature à Flnstitut n'étaient cependant encore un aliment assez substantiel pour les appétits scientifiques de François Lenormant. En 1879, il fit une courte excursion dans une contrée que la poussière, l'huile rance et les punaises, jointes au souvenir maintenant lointain des brigands, ont plus efficacement défendue contre les archéologues que les déserts n'ont protégé contre les voyageurs le centre de l'Afrique. Je veux parler de la partie méridionale des provinces napolitaines. Il y retourna en 1881, à l'instigation et avec l'appui efficace de son ami le commandeur Fiorelli, directeur des antiquités du royaume d'Italie. Deux volumes publiés en 1881 contiennent les résultats de cette exploration rapide (la Grande Grèce, paysages et histoire). Je connais peu
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de récits de voyages d'un intérêt aussi soutenu. Il y a de tout dans ces deux in-8° : des descriptions frappantes des sites parcourus, des récits d'aventures lestement enlevés, en môme temps que des recherches archéologiques approfondies ; des discussions précises sur des difficultés topographiques, et de puissantes reconstructions historiques, comme les cent pages consacrées à l'institut de Pythagore, à Crotone. De longues considérations sur la mythologie grecque l'auteur passe à des légendes de saints, de l'étude d'un vase peint à celle de FÉvangéliaire de Rossano, de l'histoire des villes antiques à des vues fort justes sur le caractère de la révolution italienne, la condition des paysans et le développement du socialisme dans l'ancien Napolitain. Rien ne le laisse indifférent; aucun texte, aucun rapprochement, n'échappe à sa mémoire, et son intelligence saisit tout au vol.
Un troisième voyage fait en 1882 fournit la matière de deux nouveaux volumes, A travers VApulie et la Lucanie, Paris, 1883. On y retrouve la même variété d'impressions, la même abondance inépuisable de souvenirs, la même bonne humeur que rien n'altère, ni les fatigues de la plus rude étape, ni les désagréments du plus piètre gîte, ni l'abominable cuisine des auberges de la Calabre. Cette fois il ne nous promène plus le long de la mer bleue de Tarente, ni au travers des vallées plantureuses de l'Aciris et du Crathis, baignées dans une lumière blonde, ni en face des masses sombres de la Sila ou des fières découpures et des flancs aux rougeurs cuivrées de l'Aspromonte; c'est dans des contrées plus sauvages, plus tristes d'aspect qu'il nous entraîne, à travers la mer de poussière blanche du Tavoliere di Puglia, ou dans les grands bois de la Maddalena et du Cilento : pays de pâtres farouches, de seigneurs condottieri, de brigands de grande route, où chaque bourgade, chaque château, se souvient de quelque massacre, où il y a une tache de sang au pied de chaque broussaille.
L'antiquité occupe naturellement moins de place dans ces deux volumes que dans les précédents. Trois études importantes
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sont pourtant consacrées Tune à Velia, à son histoire, à ses philosophes, l'autre à Paestum, la dernière aux fouilles de M. La Cava à Métaponte. C'est le moyen âge qui a laissé dans ces contrées le plus de monuments : Melfi etTroja rappellent l'établissement des principautés normandes; Foggia, Lucera, Manfredonia, évoquent le souvenir de la cour à demi sarrasine de Frédéric II et de Manfred; il faut voir avec quelle prestesse Lenormant passe de la peinture d'un paysage ou de la description d'une ruine au récit d'une victoire de Robert Guiscard ou d'une négociation de Frédéric, ou bien encore à de curieux détails sur la transhumance des troupeaux de moutons et sur l'organisation de \®ia dogana délia mena délie pécore, « douane royale de la conduite des troupeaux », sous les Angevins et les Aragonais.
Dans ces excursions historiques il ne craint point de descendre jusqu'aux faits contemporains et raconte avec la même impartialité bienveillante l'entreprise républicaine de Carlo Pisacane ou la tentative royaliste de José Borgès. A voir l'aisance avec laquelle il va et vient au milieu de ces scènes de carnage, sans oublier l'inscription ou le pan de mur qu'il cherche, on devinerait, si 1870 ne nous l'avait pas appris, que François Lenormant était un archéologue aux narines duquel l'odeur de la poudre n'était pas plus déplaisante que celle des tessons terreux et des in-folios moisis.
Hélas! c'est de ce second voyage qu'il rapporta les germes de la maladie qui nous l'a enlevé le 9 décembre dernier, après quatre mois d'atroces souffrances !
Et maintenant que nous avons terminé cette revue d'une masse d'écrits qui, réunis, formeraient une trentaine de volumes, essayons de résumer notre impression d'ensemble et demandonsnous ce que pensera de François Lenormant la postérité, commencée d'hier seulement pour lui. Peu de choses peut-être, dans cette œuvre immense, sont complètes, définitives, propres à satisfaire de tous points des juges sévères. Un seul cerveau, si puissamment organisé qu'il soit, ne peut contenir à l'aise le
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monde entier, depuis l'Atlantique jusqu'à la mer de Chine, pendant l'espace de 4,000 ans avant notre ère et de 1,800 ans après. A vouloir tenir sous son regard un si vaste espace, on se condamne à n'avoir sur bien des points que des vues superficielles et confuses. Dans cette production gigantesque, l'avenir aura donc assurément à faire un triage. Mais ce ne sont point les erreurs qu'il faut compter dans l'œuvre d'un homme, ce sont les vérités qu'il a mises en lumière, les pas en avant qu'il a fait faire à nos connaissances. Ceux-là seuls n'ont pas le droit de se tromper qui passent des années à limer, à polir un Mémoire de quelques pages : la découverte d'une seule faute perdrait une réputation qu'ils n'ont acquise qu'à force de prudence. L'homme qui a exploré tant de régions différentes peut avouer sans honte avoir parfois fait fausse route.
Personne, parmi les archéologues de notre temps, n'a sondé autant de coins sombres, n'a brassé autant d'idées que François Lenormant, et, n'eût-il fait que révéler l'existence de questions non soupçonnées, qu'exciter de vives controverses et jeter l'agitation de la vie dans un cénacle parfois un peu somnolent, il serait de stricte justice non seulement d'enregistrer ce qu'il a fait lui-même, mais aussi de lui tenir compte de ce que d'autres ont fait à cause de lui. Ce ne sont du reste pas là tous ses titres, et sa propre part est assez belle dans la masse des découvertes dont le siècle présent peut à bon droit être fier.
Ce qui domine en lui, ce qui est le trait caractéristique de sa personnalité, la marque de tous ses ouvrages, c'est la curiosité scientifique, curiosité ardente, insatiable, par suite impatiente de tout délai, révoltée contre tout obstacle, ne tenant compte ni des distances ni du temps.
Jamais voyageur ne fut guidé vers les choses intéressantes par un flair plus sûr; jamais personne ne regarda plus vite et ne vit mieux. C'était là la qualité dont il était le plus fier. « Un savant Allemand, dit-il quelque part, dans son ouvrage sur la Grande Grèce (1), un savant Allemand qui voulait me dire une
(1) La Grande Grèce, t. II, p. 196.
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grosse sottise n'a rien trouvé de mieux que de m'appeler nimis oculatus. Si j'ai vu tant de choses, c'est peut-être tout simplement parce que je sais regarder. Combien ont des yeux pour ne point voir? »
Et cette curiosité scientifique n'est pas plus tôt satisfaite que l'instinct de propagande s'éveille en lui impérieux, irrésistible. François Lenormant n'est pas un de ces avares qui s'enferment dans une contemplation solitaire de l'or qu'ils ont amassé. Il veut faire voir ses trésors; posséder est chose indifférente; le plaisir est de faire partager aux autres ce qu'on possède. La vérité, une fois découverte, doit appartenir à tout le monde. Aussi répandait-il d'une main prodigue celles qu'il avait trouvées et ne se regardait-il pas comme le créancier de ceux auxquels il en avait fait part; de môme qu'il prenait et faisait sien ce qui avait été trouvé par d'autres, sans qu'il lui vint à la pensée de se croire leur débiteur. Questions de priorité, revendications de titres, toutes ces vétilles auxquelles les petits esprits attachent tant d'importance sont choses qu'il n'a jamais comprises.
C'est dans l'intimité des conversations avec lui que l'on sentait le mieux cette soif inextinguible de savoir et cette générosité native avec laquelle il voulait apaiser les ardeurs semblables qu'il supposait dans les autres. Il fallait voir avec quelle joie il racontait à tout venant ce qu'il avait vu ou pensé. Il vous arrêtait sur un trottoir, au coin d'une rue, et, insoucieux du vent coulis qui vous fouettait les jambes, de l'humidité qui vous prenait à la gorge, des gouttes d'eau qui tombaient des baleines des parapluies sur ses épaules comme sur les vôtres, la face rouge de plaisir, les narines dilatées, les lèvres ouvertes par un franc et bon rire, il vous criait aux oreilles avec cette voix forte des sourds, des mots de langues inconnues, du grec, par exemple, qui faisaient retourner les passants, trottant l'échiné courbée et la tête enfoncée dans leur col. Pas la moindre trace de vanité ne se trahissait dans ses confidences : le sentiment qui y éclatait, qui y régnait exclusivement, c'était la joie débordante
FRANÇOIS LENORMANT
de la trouvaille faite, joie qu'il ne pouvait contenir en lui, qu'il n'eût pas ressentie moitié si vive s'il n'eût rencontré quelqu'un à qui la faire éprouver. Semblable à ces enfants au cœur généreux auxquels les gâteaux qu'ils ont reçus sembleraient sans saveur s'ils ne pouvaient les faire goûter à quelqu'un de leurs camarades.
Enfant, en effet, je le dis sans la moindre intention irrévérencieuse, mais avec une sympathie sincère et comme un éloge. Car y a-t-il rien de si charmant que la vivacité primesautière, la franche expansion de l'enfance, conservées jusque dans l'âge mûr? Enfant auquel il était impossible de garder rancune, qu'adoraient tous ceux qui l'approchaient, et duquel ceux dont les relations avec lui étaient plutôt scientifiques garderont un cordial et précieux souvenir. Est-ce donc chose si commune que les hommes de bonne volonté?
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de 1880 (1).
Que le jury de peinture soit en effet coupable des noires machinations dont il a été accusé, ou qu'il ait tout bonnement cédé à des sentiments de charité et de camaraderie, il n'en est pas moins certain qu'il a fort mal servi les intérêts de l'art. Heureusement le jury de sculpture n'a point suivi le mauvais exemple et ne s'est pas départi de ses habitudes de sage sévérité. Aussi, tandis que le premier étage du palais des Champs- Élysées a pris l'aspect d'une foire, le rez-de-chaussée a gardé celui d'un salon. En haut la platitude abonde, le grotesque pullule, le charlatanisme s'étale sur tous les murs, et, au sortir de cette cohue papillotante et criarde, on se demande avec anxiété où va la peinture française. En bas, au contraire, s'il y a beaucoup de choses faibles et banales, du moins rien n'estil ridicule ni choquant. On se sent au milieu de gens qui,
(1) Gazette des Beaux- Arts, 1er Juin 1880.
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pour être artistes, n'en vivent pas moins dans notre monde, qui pensent et voient comme vous et moi, et auxquels on n'est point tenté de recommander l'hydrothérapie; on est frappé de la suite dans les idées, de la conscience dans l'étude, de la persévérance dans l'effort, et, fatigué et ahuri du tohubohu de tout à l'heure, on se repose avec bonheur au spectacle d'une école qui travaille sans bruit et qui progresse.
Voilà déjà plusieurs années que l'on peut constater pareille différence. Ce n'est pas là un hasard d'un jour, mais un fait constant et dont les causes sont multiples. D'abord, le peintre a dans son pinceau un instrument d'une extrême puissance sans avoir, la plupart du temps, l'éducation intellectuelle qui lui apprendrait à n'en faire qu'un emploi raisonnable. Il prend au mot la devise de Jacques Cœur : « A cueurs vaillants riens impossible » ; il ne recule devant aucun danger et se lance sans hésiter clans les plus scabreuses entreprises. Le sculpteur, lui, n'a point d'ailes; il ne peut prendre la volée, mais il ne peut non plus retomber à terre, meurtri et piteux. — En second lieu, sur la toile, l'improvisation, l'ébauche n'ont rien qui choque nécessairement, et peuvent même avoir des charmes primesautiers, des séductions inattendues. A quoi bon dès lors réfléchir, étudier, corriger? Pourquoi ne pas s'en remettre au hasard du premier jet? Sur le marbre ou le bronze, c'est autre chose : l'imagination ne tient pas lieu de tout, et l'à peu près n'est pas supportable ; pour la moindre figure, il faut chercher patiemment, travailler pendant des mois. — Enfin, la peinture a trop d'amateurs et se vend trop cher. Comment résister au désir de produire vite, lorsqu'il est si facile de gagner de l'argent, et que le boursicotier qui se compose une galerie ne tiendrait nul compte d'efforts plus patients? Pour le sculpteur, au contraire, après la difficulté du travail vient la difficulté de la vente : l'État, amateur exigeant et piètre payeur, est son principal espoir, et il obtiendra souvent moins d'un marbre qui représente le travail d'une année que son Aroisin le peintre d'un portrait brossé en quinze jours. Quelque talent qu'il ait, quelque
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peine qu'il se donne, nul espoir pour lui d'avoir jamais sa voiture et son hôtel. Aussi ceux-là seuls s'adonnent à ce dur et ingrat métier dans l'âme desquels brûle le feu sacré : les avides et les charlatans vont ailleurs.
Cette supériorité artistique et, je dirai plus, morale de notre école de sculpture est pourtant cette année moins frappante pour la masse du public. Il n'y a pas cette fois, dans le hall du Palais de l'Industrie, de ces œuvres qui s'imposent dès le premier coup d'œil à l'admiration de tous, comme étaient le Gloria Victis de Mercié, ou la Jeunesse de Chapu, ou le Courage et la Charité de Dubois. Mais ce n'est pas, les journaux nous l'ont répété cent fois, d'après l'éclat de F état-major qu'il faut juger l'armée; l'instruction et la cohésion de la troupe sont de bien autre importance. Examiné d'après ces principes, le Salon laisse, au contraire, une impression très rassurante : jamais la marche n'a été plus régulière et les rangs plus serrés. Et cela est d'autant plus remarquable que c'est sous la conduite d'officiers inférieurs et môme de recrues d'hier que s'avance la colonne : parmi les généraux que nous étions habitués à voir à sa tête, les uns sont restés sous leur tente, les autres ne montrent point cette fois leur ardeur et leur habileté ordinaires.
M. Guillaume, en qui la génération actuelle salue avec respect un de ses chefs les plus éprouvés, M. Guillaume n'a qu'un buste de Philippe de Bourgogne, étude dont l'intérêt réside surtout dans son caractère de restitution archéologique, et une statue en plâtre de M. Thiers, destinée à faire partie de tout un monument et à être vue dans des conditions de placement et d'éclairage tout autres que celle du salon. Lorsqu'elle sera exécutée en marbre, mise dans son vrai jour et au milieu de l'ensemble qui doit l'encadrer, il sera temps de décider si elle est digne de prendre place à côté du Faucheur, de YIngres, du Mariage romain, du buste de Msv Darboy. La juger dès aujourd'hui serait téméraire.
M. Dubois déserte : la peinture nous le dispute; puisse-t-elle ne pas nous l'enlever î Lui dont les états de services sont aussi
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glorieux que ceux de M. Guillaume, n'a envoyé qu'un buste en marbre de M. Pasteur. Il me semble que le type du modèle y est légèrement atténué. L'ancien sous-directeur de l'École normale, l'auteur de tant d'admirables travaux sur les ferments, les bactéridies et les vibrions, est sans nul doute un homme de génie, mais il ne passe point pour un homme doux ni d'humeur facile. M. Dubois l'a saisi dans un de ses bons jours : il n'avait pas passé devant l'Académie de médecine, et aucune velléité de révolte contre la théorie ne s'était produite dans ses flacons. La bouche gronde un peu, par habitude, mais l'œil est avenant et joyeux. Soit, c'est peut-être là le Pasteur que se représentera l'avenir. Est-ce besoin maintenant de vanter le faire ferme et souple? La signature en dit assez. Que ce soit là le plus beau buste du Salon, ce n'est pas contestable; mais de M. Dubois nous eussions désiré plus.
Après ces deux chefs illustres viennent d'ordinaire MM. Chapu, Falguière, Mercié, et derrière eux, mais fort près, MM. Delaplanche, Barrias, Schœnewerk et Tony Noël. De ces artistes il y en a deux, Mercié et Delaplanche, dont les envois ont été pour moi, et sans doute pas pour moi seul, de véritables déceptions. Le premier expose un buste d'enfant, ébauche tout à fait flottante, et une toute petite Judith, à la pose théâtrale, à l'air mélodramatique, au costume surchargé de bijoux arabes (cet anachronisme de vingt-trois siècles s'appelle de la couleur locale), une Judith limée, polie, affadie, qui eût tout aussi bien pu rester dans le magasin de Goupil, où on l'a vue pendant longtemps. Le second nous montre deux marbres : une Enfance aV Orphée, qui contient de jolis détails, par exemple l'enfant couché, mais où la Muse est d'une grâce banale et prétentieuse, et, de plus, une jeune fille costumée en ange : sujet ingrat et d'où l'artiste n'a pas tiré grand'chose.
Entendons-nous : je ne prétends point défendre aux sculpteurs de travailler pour la vente; la vie a ses nécessités, et l'on maigrirait bien vite à ne se nourrir que d'idéal. Mais quand on a fait, celui-ci le David et le Gloria victis, celui-là YÉdu-
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cation maternelle, la Vierge au lys et la Musique, pourquoi xposer des dessus de pendules? pourquoi forcer ses meilleurs
Bernard Palissy, par M. Barrias. (Croquis de l'artiste.)
amis à vous dire des choses désagréables — ce dont ils enragent — et fournir prétexte à ses ennemis pour appliquer mé-
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chamment aux promesses de vos œuvres antérieures le dicton lombard :
Parola di Milan, Nieve d'antan.
Ce n'est certes pas non plus un progrès que nous montre la Cassandre de M. Tony Noël : s'attaquer aux personnages d'Eschyle n'est pas une entreprise aisée et dans laquelle on puisse se lancer à l'aveuglette. Pour faire leur portrait, ce ne serait pas trop que de les connaître. On se rappelle la terrible entrée que, dans YAgamemnon, la jeune Troyenne fait au milieu du palais des Atrides ; muette et farouche, elle subit, sans presque les entendre, les outrages de Clytemnestre jusqu'au moment où elle éclate en cris de douleur. Quel beau sujet il y avait là, soit qu'on la représentât immobile, l'oreille tendue à la voix encore confuse du dieu, les regards fixes et cherchant à lire dans les ténèbres de l'avenir, soit qu'on choisît l'instant où, les scènes de carnage de tout à l'heure se dessinant nettement à ses yeux, elle bondit épouvantée! Mais, hélas, M. Noël n'a pas lu Eschyle. Cassandre, pour lui, n'est qu'une femme hystérique, et c'est cette conception inexacte et triviale que sa statue nous montre. On ne saurait donc approuver ni ces yeux caves, ni ces lèvres agitées, ni ce déhanchement vulgaire, ni ces bras se tordant au-dessus de la tête dans un spasme nerveux ; l'exécution non plus n'est pas partout très bonne, notamment dans les mains et dans la draperie qui couvre les jambes. Mais la science consommée de l'auteur du Rétiaire se retrouve dans un beau torse, où le jeu des côtes est exprimé de main de maître.
M. Schœnewerk est un artiste scrupuleux, délicat, châtié, qui n'a pas, à mon avis, le renom dont il est cligne. Le musée du Luxembourg possède de lui une jeune fille à la fontaine, figure fraîche, pudique, de tous points excellente, et une femme mettant sa pantoufle, qui me plaît moins, mais à laquelle j'aurais pourtant sans hésiter, au Salon de l'an dernier, donné la médaille d'honneur. Lui non plus ne se soutient pas cette année
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aux mômes hauteurs. Sa Tête du jeune Bolo est d'une mollesse savonneuse, et son Ragazzino italien, désigné par le titre
.Monseigneur Landriot, par M. Thomas. (Dessin de M. Bocourt.)
un peu prétentieux de « cet âge est sans pitié », se contourne beaucoup pour un acte aussi simple que celui de mettre une pierre dans une fronde ; il songe trop que des Parisiens le regardent .
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MM. Chapu et Falguière maintiennent mieux leur rang; leurs envois sont d'importance, et si nous n'en sommes pas pleinement satisfaits, c'est que ces deux artistes nous ont trop gâtés. C'est à eux seuls qu'ils doivent s'en prendre des exigences que nous avons pour eux : la sévérité avec laquelle nous examinons leurs œuvres est une conséquence de la haute estime dans laquelle nous les tenons et un hommage rendu à leur mérite.
Le buste en marbre de la baronne Daumesnil, par M. Falguière, est d'un modelé ferme, sobre, et d'une grande noblesse; son Ève, en marbre également, debout et levant les bras pour saisir la pomme fatale, est bien posée, dans une attitude simple et harmonieuse. La facture en est consciencieuse et savante, sans rien de très distingué; mais que M. Falguière me permette de le quereller un peu sur le scrupule qui l'a empêché de ramener à des proportions plus correctes le ventre de son modèle et d'en embellir le visage. Penser que notre aïeule commune avait une tête de brochet, c'est humiliant ; la faiblesse d'Adam n'a plus d'excuse; il méritait trop les travaux forcés auxquels Dieu l'a condamné et, hélas ! avec lui toute sa race.
Nous n'avons point de marbre de M. Chapu, mais seulement deux plâtres. Le plus important est la figure en haut relief, le Génie de l'immortalité, destiné au tombeau de Jean Reynaud : œuvre très méditée, comme tout ce qui sort des mains de M. Chapu, trop méditée même, j'en ai peur, et dont le sens ne se dégage pas clairement. Si je comprends bien, l'artiste a voulu réunir, dans une image allégorique, la douloureuse anxiété de la recherche scientifique et l'allégresse de la découverte. Des idées aussi complexes sont rarement plastiques ; le marbre n'est point une matière sur laquelle on puisse écrire un livre de philosophie : il lui faut une pensée plus simple et plus nette. De plus, en faisant choix d'une figure virile et en la montrant nue, M. Chapu s'est volontairement créé une difficulté de plus : les lignes fermement arrêtées et les angles brusques du corps de l'homme se prêtent bien moins au vol que les contours arrondis et les articulations indécises de la femme. Le problème
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à résoudre était donc des plus ardus ; je ne sais si la solution qu'en a donné l'artiste est tout à fait telle qu'on l'eût souhaitée. Le Génie de l'immortalité vole vers la lumière, vers l'infini, vers l'éternel : Transiûoriis quœre œtema; ses bras s'élèvent plutôt avec un geste de supplication qu'avec un mouvement de triomphe et de joie; son visage exprime l'effort, et son regard ne semble encore apercevoir que de loin et avec peine la vérité suprême sur laquelle il se fixe. Les formes du corps concourent à donner cette impression de lutte pénible et inquiète; elles sont amaigries comme celles d'un être qui vit tout entier pour la pensée. La tête est, à mon sens, trop individuelle pour une allégorie de ce genre, et la draperie, qui semble voler toute seule à côté du personnage, au lieu d'être emportée par lui, a des lignes lourdes et communes. A côté de cela, dans le corps et dans les jambes, une exécution d'une fermeté et d'une précision magistrales quoique avec un peu de sécheresse. Comme son Génie, M. Chapu n'est arrivé qu'avec peine à l'idéal qu'il cherchait, et l'effort qu'il a dû faire demeure trop visible. La Jeunesse du monument de Regnault, et YHistoire du tombeau de la comtesse d'Agoult, étaient des œuvres mieux venues et laissaient au spectateur une satisfaction plus calme et plus sereine.
Le second envoi de M. Chapu est une statue de Le Verrier. Debout, animé, la tête fièrement redressée, la main droite faisant le geste de la démonstration , l'autre appuyée sur une sphère céleste que supporte un atlante, l'illustre astronome semble expliquer ses découvertes. L'œuvre est vivante, s'enlève bien, et les lignes en sont heureuses. Je lui ferai toutefois deux reproches auxquels, je le déclare tout d'abord, je n'Attache pas moi-même une grande importance. Le premier, c'est que l'action prêtée au personnage n'est pas suffisamment typique. Le Verrier n'était ni un observateur, ni, et bien moins encore, un professeur; sa parole était pénible et pâteuse. C'est avec sa puissance extraordinaire de calculateur, une plume à la main, que, pour être tout à fait véridique, il eût fallu nous le montrer.
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Ma seconde critique, c'est que la tête est idéalisée et les traits pas assez accentués. M. Chapu, il est vrai, pourra se défendre en objectant qu'il a représenté Le Verrier jeune, Le Verrier au moment de la découverte de Neptune, et non l'homme vieilli, fatigué et haineux de ces dernières années.
Si vous voulez trouver une statue vraiment typique, une statue d'une vérité telle qu'après l'avoir regardée vous ne puissiez plus concevoir autrement le personnage qu'elle représente, considérez le Bernard Palissy de M. Barrias. Debout, la tête penchée, un plat à grotesques sous son bras gauche, la main droite posée sur un livre ouvert, Y Art de terre, le vieux huguenot médite; sa tète osseuse et ses joues creuses disent bien qui il est; sa pose est simple et vraie; un moufle, posé à terre derrière lui, donne de l'assiette à. la figure, tout en lui laissant assez de jour. Un vieux tablier de cuir, attaché à la ceinture, relève fort heureusement la banalité du costume. Somme toute, œuvre intelligente et sérieuse, qui tiendra fort honorablement sa place à côté du Spartacus et des Premières funérailles. mais qui toutefois ne nous apprend rien de nouveau sur un artiste bien maître de son talent et dont les expositions successives sont d'une remarquable égalité.
On le voit, dans cette revue des artistes qui sont de longue date en possession de la confiance publique et des œuvres desquels on s'enquiert tout d'abord, nous avons regretté quelques abstentions, déploré quelques défaillances passagères, loué aussi çà et là un effort méritoire; mais rarement nous avons été complètement satisfait, et même, lorsque nous avons pu louer sans réserve, nous n'avons pas éprouvé l'émotion joyeuse que cause la découverte d'une puissance restée ignorée jusque-là. €ette émotion, deux artistes nous la réservent.
M. Thomas est un vétéran de ces luttes. Il y a longtemps que
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ce travailleur consciencieux et modeste a conquis l'estime de ses confrères; son Christ de 1875 était d'une exécution excellente et lui a valu un siège à l'Institut. Mais son nom n'avait pas encore été lu sur une de ces œuvres qui s'imposent, et le public le connaissait peu. Une l'oubliera plus désormais, car la statue en marbre de Msr Landriot est l'œuvre capitale de ce Salon, et je ne sais même si l'Exposition de l'année dernière avait rien qui lui fût comparable.
Agenouillé sur un coussin, la mitre et la crosse posées à terre à sa gauche, les mains jointes, l'archevêque de Reims prie; la tête, d'une expression calme et reposée, s'infléchit légèrement vers la droite ; l'attitude est souple et naturelle, la draperie étoffée sans exagération. Assurément le sujet prêtait : ce prélat avait, à en croire M. Thomas, une physionomie bien expressive, avec ses grands yeux clairs, son nez bien dessiné, ses lèvres minces, cet air à la tranquillité duquel on aurait tort de trop se fier. Mais combien ces types fins sont difficiles à rendre! Le costume sacerdotal aussi, avec la longueur de ses plis, offre à l'art bien des ressources ; mais si vous voulez savoir quels dangers il présente, comment il peut devenir une masse pesante et informe, regardez un peu plus loin le MëT Mathieu de M. Bourgeois. Ici, au contraire, que d'ampleur, et en même temps que de légèreté, que de moelleux dans les plis! comme le mouvement du corps se sent sous l'épaisseur de la draperie ! et avec quelle netteté la tête monte et se dégage! Considérez cette figure du côté que vous voudrez, de face, de gauche ou de droite, voire même de derrière, de partout elle présente la silhouette la plus noble et la plus heureuse. La facture en est irréprochable, très poussée dans les nus, sobre comme il convient dans les détails du costume. OEuvre de science plus que d'inspiration, diront avec un dédain plus ou moins sincère les envieux et les ignorants. Eh! depuis quand la science est-elle chose sans valeur? Et lorsqu'elle est poussée au point que l'effort ne se sent plus, qu'une composition longuement cherchée paraît trouvée comme par hasard, qu'un marbre sur lequel l'artiste a tra-
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vaille pendant dix-huit mois semble avoir obéi sous ses doigts comme de l'argile, que peut-on demander de plus? La cathédrale de la Rochelle, à laquelle cette statue est destinée, peut justement en être hère, et M. Thomas est sûr désormais de voir son nom lui survivre. Puisse ce beau succès lui donner la seule chose qui lui manque, la confiance en ses forces! Nous attendons maintenant beaucoup de lui : il nous doit, il se doit à lui-même de ne pas tromper nos espérances.
Nous sommes redevables à M. Suchetet d'une surprise plus grande encore, car M. Suchetet est un jeune homme de vingtsix ans à peine, encore élève de l'École des beaux-arts, et qui expose pour la première fois. Il envoie un plâtre, une Byblis changée en source. On connaît la légende : Byblis, fdle de Milétos, s'éprend d'une passion irrésistible pour son frère Caunos. Consumée par la douleur, elle tombe dans une profonde torpeur, et les nymphes, apitoyées, changent en un ruisseau tranquille les larmes qui s'échappent de ses paupières demicloses. Le hasard m'a fait voir la source où la tradition milésienne plaçait cette aventure, une source modeste, qui coule au pied d'un gros arbre, au fond d'un petit vallon, et se répand prosaïquement au milieu de champs de blé. Quant à la légende, elle a été souvent racontée, et notamment par Ovide, qui, malgré tout son esprit, n'est pas parvenu à en effacer complètement la touchante mélancolie.
La Byblis de M. Suchetet est couchée sur le côté, les mains faiblement entrelacées, les jambes passées l'une sur l'autre, la tête rejetée en arrière et abandonnée à son poids. Elle dort. Rien de plus vrai et de plus simple que sa pose ; nul indice de recherche, nulle trace d'effort, nulle incohérence dans l'arrangement. Des pieds à la tête elle dort, et son sommeil désespéré se change insensiblement en l'éternel repos de la mort. Le modelé a la même unité, la même simplicité sévère que la composition. Les lignes fermes et harmonieuses à la fois, les contours fondus sans cesser d'être précis, les chairs résistantes et pourtant souples font songer à un maître dans l'expression du corps
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de la femme, à Henner, et à M. Dubois lui-même, qui est de la
L'adolescence, par M. Albert Lefeuvre. (Dessin de M. Saint-Elme-Gautîer.)
même famille artistique que Henner et dont l'influence sur M. Suchetet est visible. Les hanches, le ventre et les cuisses sont
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des morceaux de toute beauté : impossible d'être plus jeune et plus chaste; le bras droit est très joli, le gauche me semble un peu maigre, non que cette maigreur ne soit dans la nature, mais n'est-ce pas là un des cas où il faut oser la corriger un peu? Le visage a également besoin d'être revu. Ce sont là d'ailleurs des modifications de détail faciles à faire lors de l'exécution en marbre.
Telle est l'œuvre qui a fait sur tous les artistes une impression très vive. Faut-il maintenant voir dans l'apparition de cette statue une manière d'événement, et classer d'ores et déjà M. Suchetet parmi les maîtres? C'est aller trop loin, je crois, car il ne faut pas perdre de vue qu'une figure couchée est toujours plus facile qu'une figure debout. Mais c'est là un début des plus remarquables, et le jeune homme qui se révèle ainsi est vraiment bien doué. Pour moi, je porte le plus grand intérêt à l'auteur de la Byblis, j'ai le plus grand espoir en lui ; mais le plus grand service à lui rendre, ce n'est pas, je crois, de l'accabler de compliments hyperboliques, c'est de le mettre en garde contre l'enivrement d'un premier succès, et de lui crier aux oreilles le mot d'ordre bien connu donné par l'empereur Septime Sévère à ses soldats la veille de sa mort : Laboremus!
Et ici, que mes lecteurs me permettent d'interrompre un moment ce compte-rendu pour causer avec eux d'une idée que je caresse depuis longtemps, et qui me tient fort à cœur. Ils connaissent déjà un de mes dadas : les fouilles à faire en Grèce. En voici maintenant un second — je n'ai pas dit qu'il fût le dernier — : S'il y a un art dont l'influence me paraisse à craindre pour nos jeunes sculpteurs, c'est l'art romain : le peu qu'il a de bon, il l'a pris ailleurs, et à ce peu cle bien il a ajouté de son fonds beaucoup de mauvais, la banalité, la convention, l'emphase. Or, ce côté théâtral et charlatanesque est infailliblement ce qui impressionnera le plus des jeunes gens, ce qu'ils s'assimileront le mieux et ce que, sans s'en rendre compte, ils introduiront plus tard dans leurs œuvres. Et je parle de l'art romain antique : que dire de celui du dix- septième et du dix- huitième
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siècle, de la fontaine de Trevi et des statues de saint Pierre? Aussi Rome est la ville dont j'interdirais le plus sévèrement le séjour à nos sculpteurs. Qu'on les envoie à Florence, à Naples, à Venise, où Ton voudra, mais, de grâce, pas là! Il y a toutefois une ville que tout désigne à l'avance, et que mes lecteurs ont nommée avant moi : c'est Athènes. C'est avec l'art grec, l'art grec pur et authentique, l'art archaïque même, qu'il faut familiariser les élèves de notre École des beaux-arts, et cela non seulement parce que là, et là seulement, sont la sincérité et la vie, mais parce que toutes nos tendances intellectuelles et artistiques nous portent vers la Grèce, et point vers Rome. Sans doute, je regretterais pour nos grands prix le torse du Belvédère, le Marsyas du Latran, l'un des colosses du Monte-Cavallo, le discobole du palais Massimi, et beaucoup moins le Laocoon et l'Antinous ; mais combien cette perte serait compensée par la contemplation de tout un côté de la frise du Parthénon, de quelques beaux morceaux des frontons de ce monument, des caryatides de l'Erechtheion, de la balustrade de la Victoire Aptère, des métopes du prétendu Théseion, du bas-relief d'Eleusis, des stèles d'Hégéso, de Dexiléos, de Polyxéné, et de tant d'autres admirables fragments sortis des fouilles du Céramique, de l'Acropole et de l'Asclépieion! Et combien je préférerais comme modèles, à ces vauriens de l'Apennin qui étalent leurs formes épaisses, leur type ignoble et leur vermine sur les marches de la Trinité de' Monti, ces beaux bergers valaques, au corps élancé et nerveux, aux fines attaches, aux extrémités délicates, et ces robustes paysannes de Mégare, dont la poitrine est de marbre et qui marchent comme des statues! Et l'on ne saurait m' objecter des difficultés matérielles : l'École que nous possédons à Athènes a un vaste... jardin, où, sans arracher un seul arbre, et pour cause, on trouverait la place de trois ou quatre beaux ateliers : trente ou quarante mille francs feraient l'affaire. Le Pentélique et Paros fourniraient le marbre. Les modèles seraient plus longs à chercher, et il faudrait avec eux user de diplomatie; mais l'argent finirait bien par avoir raison de leurs
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pudeurs. Nos artistes se trouveraient là sous la surveillance du directeur de l'École, comme nos jeunes Athéniens sont, lorsqu'ils passent à Rome, sous l'autorité du directeur de la Villa Medici, et la cohabitation des sculpteurs et des archéologues ne serait sans doute inutile ni aux uns ni aux autres.
J'enverrais donc à Athènes M. Suchetet, pour y développer, au contact .de l'antiquité, les fortes qualités que révèle sa Byblis. J'y enverrais aussi M. Lefeuvre, qui a sans doute moins de souffle, mais qui montre dans son Adolescence un talent bien fin et bien distingué. Cette figure, en plâtre, avait déjà, il y a deux ou trois ans, valu à son auteur le prix de Florence ; exécutée en marbre, elle a naturellement gagné en précision, sans rien perdre de sa jeunesse et de sa suavité. La pose est sans prétention et gracieuse, le modelé très bien étudié dans sa discrétion voulue ; les jambes sont d'excellents morceaux. La tête, qui a été remaniée, est restée la partie faible : elle est trop indécise, même pour une fillette de 13 à 14 ans. Un peu trop de réalisme aussi dans le ventre ballonné, dans la maigreur des bras, dans la mollesse des mains; M. Lefeuvre ne nous en montre pas moins là, à tout prendre, une excellente figure, et qui, elle aussi, est pleine de promesses.
Le groupe de M. Lenoir, le Repos, est une œuvre moins achevée et qui se tient moins. Elle ne peut être vue que d'un côté, et la facture en est inégale; mais elle témoigne, elle aussi, d'un sentiment personnel et de qualités d'exécutant sérieuses. Une femme assise au pied d'un arbre, à l'ombre d'une tenture accrochée aux basses branches, tient sur ses genoux un enfant nu, endormi de ce sommeil robuste que connaît seul le jeune âge. La mère, elle, est à peine assoupie; le sourire de la joie erre encore sur ses lèvres, et l'on sent qu'au moindre bruit ses paupières demi-closes s'ouvriraient aussitôt. L'opposition des deux sommeils est très bien exprimée; la pose du bambin est tout à fait juste, le modelé habile, avec une brutalité voulue. Il ne faudrait pas cependant que M. Lenoir se laissât influencer davantage par le peintre Millet. Mais pourquoi pousser si loin la manie de Fin-
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quiétude? Chassons ces alarmes et laissons- nous aller au plaisir île goûter une jolie chose.
Un bas-relief est œuvre infiniment plus facile et par suite moins méritoire qu'une figure de ronde bosse. Arrêtons-nous cependant un instant devant la Sainte Cécile de M. Lombard, un tout jeune homme, logistede cette année môme. De la composition il y a peu à dire : la Renaissance en a fait les frais. Mais la tête de la sainte est d'une ravissante grâce florentine : Fange debout devant elle et accoudé à son orgue a un regard sérieux et profond. Que M. Lombard élague un peu les ornements qu'en imitateur trop fidèle il a multipliés à l'excès ; qu'il allonge un tantinet le bras gauche de sa sainte, et que, pour l'honneur de la cuisine céleste, il engraisse un peu ce malheureux ange qui n'a que la peau et les os, et son bas-relief achèvera d'être un morceau délicat et charmant.
Et puisque M. Lombard nous a transportés à Florence, pourquoi ne pas rendre visite à un autre citoyen de l'aimable cité, M. Degeorge? L'auteur de Y Enfance cVAristote n'expose plus depuis longtemps que des bustes : cette année-ci, il nous montre un jeune garçon aux yeux éveillés, au nez fin, à la bouche rieuse. La tête se dégage bien de la chemisette entr'ouverte, et les masses de longs cheveux qui tombent sur les épaules encadrent heureusement le visage. Joli enfant et jolie terre cuite.
Passer de MM. Lombard et Degeorge à M. Lanson, c'est quitter Florence pour Bologne, l'atelier de Mino da Fiesole pour celui des Carrache, ou plutôt encore pour celui de M. Bonnat, leur élève à travers les siècles. M. Lanson envoie de la villa Meclici un groupe en plâtre de dimensions considérables, Judith et Holopherne. Pour être franc, si nous sommes en état de donner un nom à ces deux personnages, c'est à l'étiquette que nous le devons. Du temps et du lieu où ils ont vécu, des passions qui les agitaient, M. Lanson ne s'est point inquiété. Le général babylonien, qui a prié un facchino raccolé dans la rue de poser pour lui, est allé, dans son ivresse, rouler sur un
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entassement de coffres, couche fort incommode, mais qui lui permet de prendre une pose tourmentée. Judith, autre modèle d'atelier, est debout et lui tourne le dos. La tignasse ébouriffée, les deux bras levés, une épée d'un goût singulier clans la main gauche, elle regarde avec effarement le public et semble attendre de lui la résolution qui lui manque. Pourquoi donc est-elle sortie de Beth-El ? Pourquoi s'est-elle livrée à l'ennemi de son Dieu et de sa race? La montrer indécise à cette heure, n'est-ce pas la rendre inexplicable et dix fois plus odieuse? Et la composition n'est pas meilleure que la conception. Les deux figures sont disposées comme par un peintre : elles ne peuvent se voir que par devant. Elles sont juxtaposées, et non groupées : pressez un bouton, elles s'écarteront l'une de l'autre, et chacune paraîtra complète. Mais, à côté de ces défauts, il y a une profonde connaissance du corps humain et une grande vigueur de facture. Le corps nu d'Holopherne est superbe d'un bout à l'autre. Que M. Lanson consente à lire et à réfléchir, et lui aussi deviendra un maître.
Si, par ses solides qualités d'exécutant, M. Lanson se rattache à la grande école, par sa préoccupation de l'effet il se rapproche d'une autre famille d'artistes, ceux en qui domine le sens de l'arrangement et du décor, qui troussent lestement une figure, qui donnent de l'esprit au bronze et savent rendre le marbre pittoresque. L'idéal de ceux-là est, à mon avis, inférieur, mais il y a parfois dans leurs œuvres bien du charme et du mérite.
Parmi les artistes de cet ordre, M. de Saint-Marceaux est sans conteste, et avec toute raison, le plus en vue. On se rappelle le vif succès obtenu l'an dernier par son Génie. A vrai dire, je n'étais pas admirateur enthousiaste de cette figure, qui n'avait de Michel-Ange que l'extérieur, la silhouette, et qui se
Sainie Cécile, bas-relief par M. Lombard. (Croquis de l'ai liste.)
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donnait bien du mal pour garder le secret à elle confié. Cependant, s'il ne fallait pas trop chercher l'ossature sous la peau, si la construction de la tête était singulièrement fantaisiste, on ne pouvait pas nier que l'ensemble n'eût des lignes heureuses et beaucoup de mouvement et de vie. Cette année, M. de Saint- Marceaux expose un plâtre, un Arlequin, que l'on peut regarder tout à l'aise, isolé qu'il est dans une salle de dimensions restreintes, où rien ne vient distraire le regard, où toute comparaison fâcheuse est impossible. Si le système des repoussoirs n'avait été, dans une circonstance toute récente, aussi sévèrement condamné, on aurait peine â croire que le hasard à lui tout seul ait pu si bien faire les choses. Le personnage est bien planté, d'ailleurs, et d'une spirituelle crânerie. Quoique le costume, si collant qu'il soit, et le masque placé sur la figure simplifient beaucoup la difficulté du modelé, on y sent la main d'un habile homme. Mais pourquoi avoir donné plus de deux pieds de haut à un personnage aussi peu important? M. de Saint-Marceaux peut faire mieux, et nous attendons de lui l'an prochain autre chose qu'une statuette grandeur nature.
C'est dans le jardin que se trouve le second envoi de M. de Saint-Marceau x, une tête en bronze de M. Meissonier, très lestement enlevée, très vivante, et qui est curieuse encore en ce qu'elle révèle chez l'auteur de la Lecture et du Coup de rétrier une parenté avec le Moïse de Michel-Ange que personne n'avait soupçonnée. Seulement M. de Saint-Marceaux croit-il qu'il soit permis de laisser à un bronze de cette taille l'aspect d'une ébauche? que signifient ces boulettes à demi écrasées dans les cheveux et dans le col de la redingote ? Des boulettes de terre en métal ! Il suffit d'exprimer cette idée pour en faire sentir l'étrangeté.
Les mêmes critiques ne sauraient être faites avec justice à un autre Meissonier, celui-là en piecl et l'œuvre d'un jeune artiste napolitain que nous espérons retrouver souvent aux Champs- Élysées, M. Gemito. Ici les dimensions restreintes, moins de deux pieds de haut, autorisent parfaitement certaines libertés
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et certaines négligences volontaires. Ne croyez pas, d'ailleurs, que ce soit là une simple pochade : pour être leste d'allure et pleine d'un brio tout italien, cette statuette n'en est pas moins très étudiée, et je ne crois pas que jamais on nous ait donné d'image plus ressemblante et plus complète de celui qu'elle représente. Debout, serré dans le veston qu'il affectionne, et cambré comme il est naturel à une personne rebondie, un pinceau dans la main droite et une palette dans la gauche, le peintre semble se reculer de devant sa toile et cligner de l'œil pour juger l'effet de la touche qu'il vient de mettre. Point de regard inspiré, point d'allure olympienne : une bonne et fine physionomie d'artiste, ce qui vaut mieux. J'aime un peu moins, quoique le faire y ait la même souplesse, le buste de M. Paul Dubois. Ici M. Gemito a forcé la note ; pour donner à son modèle plus de caractère, il a vieilli et fatigué ses traits : ce n'est pas le Dubois d'aujourd'hui qu'il nous montre; c'est ce qu'il sera dans dix ans.
Ajoutons que M. Gemito, comme presque tous ses compatriotes, coule ses bronzes à cire perdue, procédé infiniment supérieur à celui de la fonte au sable dont on fait usage en France. L'épreuve sortie clu bon creux peut être retouchée avant d'être noyée dans le mélange qui constitue le moule définitif, mélange beaucoup plus fin, d'ailleurs, que le sable de Fontenay. Dès lors plus de ces réparations à outrance, de ces limages à fond qui sont nécessaires chez nous. L'épreuve a tout l'accent, toute la finesse de la maquette, et une légère retouche suffit pour que nous ayons, avec toute sa saveur, la pensée du statuaire.
Nous avions déjà vu en plâtre, à l'un des derniers Salons, le Dante de M. Aubé ; nous le retrouvons maintenant en bronze. Peut-être la bouche est-elle plus voltairienne que dantesque, mais, à tout prendre, c'est une statue bien jetée et qui a du caractère. Outre son Dante, M. Aubé expose encore un groupe en plâtre, la Guerre foulant aux pieds le cadavre d'un enfant. Il y a du mouvement et de l'ampleur clans ce groupe, mais je n'en aime pas la conception. Il n'est pas bon de nous représen-
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ter sous cet aspect bestial et hideux ' une chose avec laquelle nous devons familiariser notre pensée.
Pas plus que le Dante de M. Aube, le Lion de M. Bartholdi
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n'est chose entièrement nouvelle. A vrai dire, il a eu tort de quitter la montagne de Belfort. Vu de loin, il avait une belle tournure; vu de près, c'est une bête à formes chimériques, au front chargé de pensées, un lion philosophe indigné que la force prime le droit. De profil, il n'a pas de croupe; de face, il ne semble pas solide, faute d'un écartement suffisant de ses pattes. Combien il y a plus de caractère dans le petit lion assyrien du Louvre, qui n'a pas deux pieds de long! M. Bartholdi n'eût pu mieux réussir, s'il avait entrepris de prouver que l'énorme n'est pas le grand.
La Mignon de M. Aizelin est agréablement arrangée, sans tirer beaucoup à conséquence. De la Lecture de M. Chatrousse, le mieux qu'on puisse dire, c'est qu'il n'y a pas lieu d'en dire de mal. Quant aux envois de MM. Marquette et Carrier Belleuse. je ne me sens pas le courage d'en parler :
Fuit Ilium, et ingens
Gloria Teucrorum.
Mais je tiens à consacrer au moins une brève mention à quelques statues où l'invention est peu de chose, mais où l'exécution est bonne, œuvres d'ouvriers plutôt que d'artistes, mais d'ouvriers consciencieux et sachant bien leur métier. Le Faune jouant avec une panthère, de M. Becquet, est une bonne académie, un peu lourde : il est regrettable seulement que la tête en soit si singulière. Bonne académie encore, le Génie du mal, de M. Boisseau. La statue de M. T hier s, par M. Guilbert, est d'une tournure générale heureuse; l'attitude est animée, le pardessus donne de l'ampleur au corps; les deux mains sont bien posées, la tête est malheureusement molle et peu étudiée. Le Rabelais de M. Dumaige est d'une allure noble et fera bien sur une place. Dans son Frédéric Sauvage, M. Lafrance a abordé résolument, et non sans succès, les difficultés du costume moderne; la tête de son héros est bien rendue. J'aime moins le David d'Angers de M. Louis Noël, qui est lourd et
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sans air, moins encore le Denys Papin de M. Aimé Millet, dont les lignes sont veules et confuses. Citons encore pour mémoire, quoique ce soit une seconde apparition, les deux figures en bronze, non sans grandeur, faites par M. Dumilàtre pour le tombeau de Sivel et de Croce Spinelli, et le Moissonneur de M. Gaudez, une bonne et forte étude qui a reçu jadis dans la Gazette des Beaux- Arts les éloges qu'elle méritait.
Il y aurait encore beaucoup à noter clans ces 700 figures, surtout parmi les bustes; mais j'entends d'ici mes lecteurs se récrier; cette revue leur semble déjà trop longue, et ils ont, ma foi, bien raison.
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES
Pages.
Notice biographique i-xvi
I. Note sur une tête archaïque en marbre provenant d'Athènes 1-8
Caractères de la sculpture archaïque, 2. — Oreilles tuméfiées des pugilistes, 4. — Sculpteurs grecs du sixième siècle, 6. — Tête archaïque de la collection Rampiu; stèle de Xénophantos représentant un discobole, 7.