‹ Études d'archéologie et d'artChapitre 7 sur 54 · DES ORIGINES ET DE LA FORMATION DES ORDRES GRECS · texte numérisé non relu

DES ORIGINES ET DE LA FORMATION DES ORDRES GRECS

Ch. Chipiez, Histoire critique des origines et de la formation des Grecs. Paris, 1876.

MOREL, éditeur.

Beaucoup de recherches, de rapprochements curieux, d'observations fines, et aussi une profusion de détails où les grandes lignes disparaissent quelque peu, une vivacité d'imagination qui emporte d'un trait Fauteur jusqu'au bout de ses idées sans lui laisser le temps d'examiner les obstacles semés sur la route; pour tout dire enfin, moins de méthode et de critique que d'érudition et d'ingéniosité : tel me paraît être le bilan du livre de M. Chipiez. Ce livre témoigne de longues études il est rempli d'informations et d'idées; il est intéressant à lire, et provoque la réflexion : c'est donc un ouvrage utile et sérieusement recommandable. Dirai-je qu'il me satisfait pleinement? je ne le puis. La lecture en laisse dans l'esprit je ne sais quel trouble et quelle inquiétude : la pensée n'apparaît pas toujours comme assez rigoureuse; çà et là, enfin, on se heurte à des théories que toute la bonne volonté possible ne peut vraiment pas faire considérer comme acceptables.

Pénétré de l'idée juste que la civilisation grecque est re-

(1) Gazelle des Beaux-Arts^ 1er août 1877.

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lativement récente, qu'elle a pris naissance au milieu de peuples déjà depuis longtemps parvenus à un remarquable développement intellectuel et artistique, et qu'il serait trop singulier qu'elle n'ait pas subi profondément leur influence, M. Chipiez a tenu d'abord à se rendre bien compte des principes architecturaux de ces nations chez lesquelles il semble a priori logique de supposer que les Grecs ont trouvé des modèles. 11 consacre donc presque la moitié de son livre à l'étude des édifices de l'Égypte, de l'Assyrie, de la Phénicie et de la Perse : étude fort intéressante assurément, mais que rendaient très difficile l'incertitude des dates et le petit nombre des monuments. Cette pénurie de renseignements authentiques a entraîné M. Chipiez, — et il n'en pouvait être autrement, — à puiser trop abondamment peut-être à une source d'informations bien suspecte : les représentations sommaires des bas-reliefs, des peintures murales des temples ou des tombeaux, et même des rituels funéraires et des sarcophages de momies. Sans doute, on peut tirer de ces bas-reliefs et de ces peintures plus d'une indication utile, mais ne faut-il pas s'en servir avec beaucoup de réserve et de prudence? Est-il bien sûr que tel chapiteau étrange que nous y rencontrons ne soit pas une représentation idéale et symbolique, voire même un simple produit du caprice et de l'ignorance, et qu'il en ait jamais existé un semblable dans la réalité ? Est-ce bien la peine d'en analyser patiemment toutes les bizarreries, et, sur de pareils témoignages, est-on bien fondé à donner à l'emploi de pièces en métal dans l'architecture de l'Égypte et de l'Assyrie le rôle considérable, j'allais dire prépondérant, que M. Chipiez lui attribue?

Après cette étude préliminaire dont on ne saurait d'ailleurs ni méconnaître la nécessité, ni regretter les développements, l'auteur arrive à ce qui est proprement son sujet, l'architecture hellénique. Il étudie successivement le temple et la colonne doriques, le temple et la colonne ioniques, les colonnes corinthienne et toscane. Sur ce terrain, il est plus facile de le

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suivre et malheureusement il est plus facile aussi d'apercevoir combien il est porté par la nature de son esprit à voir toujours les choses par le menu, à considérer chaque détail sans se préoccuper assez de l'ensemble, et à oublier un peu combien

Poile du trésor d'Atrée, à Mycènes (gravure extraite de l'ouvrage de M. Chipiez).

certaines variations de forme, certains motifs de décoration ont une importance minime en face de principes de construction restés toujours immuables. Si, avant de mesurer l'inclinaison des mutules et de compter les cannelures des colonnes, M. Chipiez s'était tout d'abord demandé qu'est-ce que c'est au juste qu'un temple grec, quelles en sont les dispositions fondamentales et les parties constitutives, il n'aurait pu, ce me

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semble, ne pas être frappé de la parfaite similitude, dans tous leurs éléments essentiels, des édifices doriques et ioniques; il aurait vu que dans les uns et les autres le plan et la coupe sont à tout prendre les mêmes, les différences purement superficielles et d'ordre décoratif; ce plan et cette coupe lui seraient certainement apparus comme une conséquence nécessaire de l'adoption, pour couvrir l'édifice, d'une toiture à deux pentes supportée par de puissantes fermes, les extrémités

de ces fermes pouvant indifféremment, soit reposer sur les murs latéraux, soit dépasser ces murs et venir s'appuyer suides supports verticaux placés en avant. Il aurait certainement reconnu que cette forme de la toiture est ce qu'il y a de plus caractéristique dans l'architecture grecque, et, par suite aussi, que c'est dans l'ornementation du profil de cette toiture, et non dans le galbe de la colonne ou la forme du chapiteau, que réside la différence fondamentale entre les deux seuls ordres véritables et regardés comme tels par les anciens eux-mêmes, le dorique et l'ionique.

Si l'on considère ainsi le temple grec dans ses dispositions

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générales et en négligeant les détails, on ne peut manquer d'être frappé d'une chose : toutes les parties essentielles de l'entablement et de la colonnade, dans un ordre comme dans l'autre, correspondent exactement, par leur place et leur importance relative, aux diverses parties de la charpente d'un édifice bâti presque entièrement en bois. Il est facile de vérifier cette assertion par une démonstration pratique : on peut cons-

Glaive hellénique à volutes. (Gravure extraite de l'ouvrage de M. Chipiez.)

truire au moyen de morceaux de bois, se montant et se démontant à volonté comme les pièces d'un jeu de patience, un temple type, dans lequel toutes les parties de l'architecture auront leur forme naturelle et où rien ne déguisera leur rôle dans la construction : une substitution, facile à faire, de pièces ornementées aux pièces brutes permettra ensuite de rendre l'édifice à volonté dorique ou ionique. Le fait est d'ailleurs tellement frappant que les anciens l'avaient déjà remarqué : ils étaient persuadés que leurs temples de pierre ou de marbre avaient eu pour modèles des édifices où les colonnes et l'entablement étaient simplement composés de madriers, de planches et de

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troncs d'arbres. De nos jours, Hittorff a, dans son admirable ouvrage sur Y Architecture antique de la Sicile, développé la même idée avec une rigueur de raisonnement et une clarté d'exposition qui semblent ne rien laisser à désirer. C'est pourtant contre cette théorie universellement admise que M. Chipiez s'insurge dès le début de sa seconde partie : il l'écarte dédaigneusement par une discussion fort courte et qui n'entre pas même dans le vif de la question, et il prétend lui substituer une singulière explication symbolique, d'après laquelle la corniche dorique, avec ses mutules, figurerait la voûte du ciel avec les nuages qui y sont suspendus; les triglyphes seraient les gouttes de pluie qui tombent sur la terre, en sorte que (je cite textuellement) « le temple dorien représente d'une manière tangible le phénomène de la fécondation de la terre par le ciel , et fait resplendir, dans une expression pleine de grandeur, la puissance tutélaire de l'hôte divin qu'on y adorait! »

Je ne voudrais pas toutefois laisser les lecteurs de cette notice sous l'impression de quelques phrases bizarres, et d'autant plus malencontreuses qu'elles semblent, dans le livre de M. Chipiez, des morceaux brillants insérés après coup, qu'elles ne tiennent pas au fond et pourraient être aisément supprimées. Que M. Chipiez, en effet, admette, avec Vitruve, avec Hittorff, avec tout le monde, l'origine toute nationale des dispositions essentielles du temple grec, qu'il consente à en chercher le premier type dans les constructions en bois des peuplades primitives de l'Hellade, cela ne l'empêchera nullement d'affirmer que, dans l'architecture grecque, presque tout ce qui est profil, ornement et proportion, révèle une influence étrangère ou procède de simples considérations esthétiques. Croire que, dans Yexistence et la place des divers membres de l'ordre, se manifeste d'une manière indubitable un scrupuleux respect des traditions et des nécessités constructives , cela n'oblige nullement à nier que, dans la forme à donner à ces divers membres, l'artiste ne se soit de bonne heure émancipé

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qu'il trouvait chez les autres peuples, soit dans sa propre imagination. Il n'y a là rien d'invraisemblable, et que, si Hittorff

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