‹ Etudes d'archéologie et d'histoireChapitre 25 sur 28 · DR LA LITTÉRATURE ANTIQUE · texte numérisé non relu

DR LA LITTÉRATURE ANTIQUE

je ne saurais le louer que par Faveu de l'impuissance où je suis de continuer son enseignement. L'ardeur et Toriginalité de sa parole avaient gagné toutes vos sympathies, tandis que l'iionneur de sa longue carrière inspirait vos respects. Il est un autre sentiment auquel mon âge me donne droit, et que je nrefforcerai de mériter par une application constante, c'est la bienveillance. Pourquoi ne la solliciterais-je point? Est-il quelque part une tribune si élevée qu'on puisse s'y passer du concours et de l'assentiment de l'opinion? Au tetnps où nous vivons, la crainte qu'éprouve en présence du public tout homme qui lui apporte le tribut de sa pensée n'estelle point un hommage rendu à la vérité ellemême ?

Je réclame votre indulgence avec d'autant plus d'instance que je suis tout pénétré des difficultés de la mission qui m'est confiée. Objet des théories les plus savantes, la littérature est aujourd'hui considérée comme ce qu'il y a de plus profond et ensemble de plus délicat dans le génie des peuples. L'histoire, dont ellereflèle les changements, la philosophie, dont elle exprime les vérités , et cette science exquise et mystérieuse de la vie à laquelle elle emprunte son plus grand charme sont devenues des parties nécessaires de son enseignement. Mais à quel degré ne faut-il pas porter ces connaissances et celles qu'elles supposent lorsqu'il est question de s'appliquer à l'étude de notre littérature, qui, je l'oserai dire, est la vie même de notre pays? Il est des sociétés qui semblent réserver leurs plus vives ressources pour les inventions des beaux-arts ou pour celles de Tindus-

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trie. Chez nous, ce sont les lettres qui donnent à l'esprit les moyens d'atteindre toute sa perfection et de montrer toute sa puissance; aussi règnent-elies souverainement. Elles consacrent les pouvoirs et les renversent, elles sont au dedans la source de nos libertés, au dehors le témoignage de notre grandeur. Corneille et Racine ont plus avancé la prospérité de la France par leurs ouvrages queTurenne et Condé n'ont fait par leurs vicloires. Tandis que les campagnes de ces grands capitaines provoquaient les ligues de l'Europe, les chefs-d'œuvre de nos poètes lui imprimaient notre respect, lui imposaient nos idées, et nous servaient mieux que tous les ambassadeurs auprès des cours et des peuples. Si au dix-huitième siècle la plume de l'écrivain pesa plus dans la ba^ lance des empires que le sceptre des rois, c'est le génie de la France qui, en s'étendant sur toutes les nations de TOccident, produisit ce résultat encore inouï; et, les choses allant à leurs extrémités, sur la fin de cette mémorable époque on vit la littérature, qui n^avait longtemps été considérée que comme une forme de l'esprit, agiter le fond delà société, en ruiner le faite, en arracher les basés, les changer, bouleverser la face du monde, et mettre aux mains d'un conquérant de nouvelle espèce cette épée qui a laissé partout les traces ineffaçables de notre civilisation. Où notre littérature a-t-elle pris cette merveilleuse puissance? Si elle accordait à la mélodie des sons ou à la pompe des images tout ce que leur donnent celles des peuples du Midi, ou bien si, à l'exemple de celles des nations germaniques, elle se plaisait à chercher, sur les ailes capricieuses de la fantaisie, les If. a4

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vagUes harmdnies de rinlelligencé et clU sëiitimétil, peiisez-vous qu'elle serait uti inslrniuent si actif dfe rehvehsèmenl et de reconstruction? VI Vé, foiië-, tôul iierF et loUle lumière, elle s'adiesiiè directehieht à celle des facultés humaines qUij datià Uiie sage économie, doit conselver Teinpit-e sûr Idliles les aiilles; à la raison. Mais ^i elle a pris lés fdHHeâ qui idnt le pluâ propres à frappeb l'esprit , à l'ëritt-aîrier, à le féconder, à qUoi doit-elle cet ayàntagis? A l'antiquité, Meîisieurs, dont elle s'est approprié là Udurrissante isubstahce, et dont il semble qu'elle fl été pat liculîèrement choisie pour recueillir l'héHtage et pour exécuter les suprêmes vdeux.

Tout à rheurè, Messieurs, je vous faliâid entendre tout ce qiie mon âge tri'inspire de naturelle défiâncfe; ttiaintenatît souffrez que je me félicite de ma jeunesse, qui me pehneltra peut-être de mdntrer, sindn avec plus d'autorité, du moins avec plus de pei^uasion, comment nous devons notre suprématie parmi les modernes à notre heureuse conformité avec Iw anciens. Élevé au ntilieu des idées que le développement de la société contemporaine a produites, ayant employé les voyages et Tétude à acquérir lîl connaissance des littératures étrangères, je me suis associé à toutes les espérances que voiis avez pii fon* der sur le génie de notre siècle ; mais quelqde pays de l'Europe que j'aie visité, et quelque désir que j'aie de voir nos mœurs et nos pensées nouvelles se té* moigner dans les formes de l'art, j'ai toujobrs t^ mercié le ciel de m'avoir fait uiiîlre dans là nalibti cjUe sa fidélité même à garder les traditions de l'antiquité a rendue capable de salisfclire plus sûrement

les iiécessilés de Tepoque présente. Oui, où quelques esprits impatients ont signale une faiblesse de notre littérature, je veux montrer la source delà force qu'elle a si vivement révélée au monde, et le gage de l'éclalante fortune qui lui est encore réservée.

Entre toutes les époques de notre histoire littéraire, j'ai donc choisi, Messieurs, pour objet de ce cours celle où il m'a semblé qu'en s'unissant plus intimement au génie antique notre génie national avait achevé de se former et de se produire; je vous parlerai de la renaissance, de cette grande révolulion intellectuelle qu'on fait ordinairement dater du quinzième siècle, et qui a laissé son empreinte nonseulement sur les lellres, mais encore sur les arts, sur les mœurs, sur les institutions de notre patrie. 3'examinerai les effets de cette renaissance depuis le moment où elle était encore si originalement mêlée aux habitudes et aux formes que le moyen âge avait enfantées jusqu'à celui où sont nés, dans un moule savamment composé par elle, les chefs-d'œuvre de notre littérature, Mais avant d'étudier les poètes et les écrivains qu'elle façonna, il convient d'éclaircir l'image qu'elle nous offre.

Dans un temps où l'on considérait le moyen âge comme une sorte d'interruption dans la vie de l'espèce humaine, on créa le mol de renaissance pour indiquer l'instant où l'Europe parut sortir du tombeau; plus lard, quand on eut reconnu dans ces siècles reculés, condamnés autrefois comme barbares, des monuments remarquables de l'esprit de nos pè-

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res, on conserva le même nom àTépoque cjn'il avait d'abord désignée; mais, par une signification nouvelle, on lui fit exprimer le retour des règles et des formes de la littérature antique. I^ peu de précision qui a élé donné jusqu'à ce jour à ce nouveau sens a été cause que d'excellents esprits, soutenus par des études faites sur des points divers , sont arrivés à l'altérer et à l'étendre d'une façon surprenante. D'abord les philosophes, portés par un mouvement mystérieux à pénétrer dans la connaissance decetle scolastique qui a été lant décriée, et tout surpris d'y voir un renouvellement de la dialectique et de la métaphysique des Grecs, ont déclaré qu'il y avait eu au douzième siècle une véritable renaissance. Les jurisconsultes, qui considéraient que le même siècle avait assisté à une sorle de résurrection du droit romain pouvaient confirmer ce sentiment. Un professeur habile, qui a dirigé ses recherches vers les plus hautes antiquités littéraires de notre pays, M. Ampère, donnant par la rare distinction de son talent un éclat récent à une opinion ébranlée par l'auteur de V Histoire littéraire des Bénédictins, a attribué à Charleraagne une première renaissance, laquelle se lierait sans interruption à la renaissance du douzième siècle, qui elle-même préparerait et produirait à la longue celle que je me suis proposé d'étudier avec vous. Placé entre ces théories qui font remonter si haut la renaissance et la croyance commune, qui la place au quinzième siècle, quel parti prendrai-je. Messieurs? Celui du plus grand nombre, comme je vous l'ai annoncé. Veux-je dire que les lettres antiques ont été inconnues au moyen âge.^

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Loin de là; parce que je vois qu'elles n*y onl jamais péri , je n'ose me ranger à l'opinion qui les fait et si tôt et si souvent renaître.

Dans un savant ouvrage, qui ne peut manquer d'avoir eu du succès parmi la jeunesse de celte ville, M. de Savigny a prouvé que le droit romain n'a point cessé d'être appliqué et étudié pendant toute la durée du moyen âge, et que nos pères n'ont pas attendu les gloses d'Irnérius pour connaître Justinien. Ce que l'illustre professeur allemand à fait pour la jurisprudence, je voudrais aujourd'hui le tenter en faveur de la culture littéraire. Oui, Messieurs, avant de vous montrer quelle révolution merveilleuse et incomparable les lettres grecques et romaines ont opérée dans notre littérature à l'époque de la renaissance, je voudrais vous faire voir qu'elles avaient été cultivées dans notre pays sans interruption depuis le jour où elles y avaient été apportées, et que toute la société nouvelle, née, pour ainsi dire, sous les rayons de cette lumière antique, n'a pas cessé un seul instant d'en éprouver l'heureuse influence. Plus je sens avec force les faveurs particulières et nouvelles que l'antiquité a faites au c|uinzième et au seizième siècle, plus je voudrais me garder de méconnaître les bienfaits qu'elle a prodigués sans relâche aux siècles antérieurs. Daus un tableau sommaire, incomplet sans doute,- aride surtout, je le crains, ne pourrai-je point faire passer devant vos yeux la succession continue des hommes et des monuments qui ont entretenu parmi nous la connaissance des lettres antiques, et marquer tout ensemble, par quelques trailî*

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ri^pides, les traces déjà çousidéra^lçç et nombreuses qu'elles ont laissées dans la littérature du moyeo

âge?

Mais, ]V(es§îeurs, l'élude du moyen âge est née d'hier; au milieu des faits qu'elle découvre chaque jour, qu'elle amasse avec un peu de confusion, qu'elle essaye de lier par des systèmes un ppu prématurés, l'esprit qui crain^ de s'égarer çherclii^ qp guide sûr, qui dirige ses investigatioqs et affermisse son goût. Je m'attache à un module quj pie rappelle les premières émotions que l'éloquence pi'a fait resr sentir et sur lequel je ne peux maintenant levpr les yeux sans éprouver Iç besoin d'exprimer çe.ll^s que la reconnaissance m'inspire. L'écrivain éminent qqi est à la tête de l'Université a créé celte science nouvelle de l'histoire littéraire, dont il a voulu qtieje fusse l'interprète auprès de vous; dans le$ leçons où il a appliqué aux temps les plus divers la méthode savante qu'il a fondée, il a jeté sur le nioyen âge un de ces regards vifs et puissants qui marquent la roule à ceux qui suivent, et qui font dès l'abord le partage de la raison et de l'erreur. La bienveillance qu'il m'a témoignée a dû faire naître en vous une attente à laquelle je suis déjà fort embarrassé de répondre; je sens combien je vais augmenter vos exigences en annonçant que je veux faire tous mes efforts pour que vous reconnaissiez en moi un de ses élèves.

Ce que les Celtes ont transmis au génie français, ce que lui ont légué les établissements de la Grèce, je ne le rechercherai point. Je ne veux pas m'ar-

Ar MOYEN AGE. ^75

réter a considérer longuenienl ]a conquête romaine, ni même les siècles <|MJ Tont immédiatement suivie et pendant lesquels le cliristiaiiisme s'est introduit p^rmi les populations qu'elle avait déjà presque eor tièremeni: soumises et liansformées. Je m'établi^ dans ]p^ Gaules au commencement du dixième ^iè* ç]fij ^\qn qu'après toutes les passagères irruptions des Barbares les Francs y affermissent leur domina? lion. Les éléments Instoriques qui doivent plus tqrd composer la langue française et concourir à h\ foi'": mation de sa littérature son! en présence. QuelqM^^ Ibères, demeurés indépendants au milieu des Pyrél^pes, chantent, dans une langue incomprise pour 1^ reste des horpmes, leurs anciennes rencoptres avec les Roipains (i); les Ce]tes, qui ont en grand nombre passé la mer, et qui se sont assis dans 1^ pays d^$ Galles, renvoient à ceux de leurs frères qui habiteqt encorjB l'^^rmorique l'écbo des chants d'Arneurim, de Taliessin,' de Merlin, bardes prophétiques qui annoncent la délivrance de leur nation et le retour cj'iVrthMi*, son vengeur; dans Tune des villes ou • l'influence des colonies phocéennes s'était fait seur tir, à Arles, un évêque célèbre, saint Césaire, mainr lient le rit oriental et fait psalmodier en grec

Cependant Rome possède pleinement cette sqr ciété, aux extrémités de laquelle le génie d^s race$ antérieures fait entendre un lointain et dernier murmure; elle lui a donné jusqu'à sa langue, et la lui a si bien apprise que, depuis le quatrième siècle, elle trouve che/^ les Gaulois ses plus habiles rhé*

(i) M. Fauriel, Hist. de Iq Gaule mérid,^ toni. II.

teur»j et quelques-uns de ses poètes les pii» renommés. Le clii'istianisme lui-même, en s^établissaot dans les Gaules, y a-t-ij beaucoup modifié la culture liuéraire? Il a contribué à y faire pénétrer plus prorondément les langues antiques. Mais voulez-vons juger avec quelle lenteur les souvenirs et les images du paganisme se replient devant lui? On a pu agiter la question de savoir si Ausone, ce bel esprit du (|ualrième siècle, qui avait été élevé dans vos murs, était chrétien ; au cinquième siècle, un évêque, Sidoine Apollinaire, invoquait encore les Muses avec la même voix qui prononçait les Formules sacrées; ce n'est qu'au sixième siècle qu^un autre évéque, Avitus, de Vienne, s'affranchit delà mythologie , mais non pas de la mesure antique, en composant sur la création et la chute de l'homme un poëme plusieurs fois comparé à celui de Miltoii. Quant aux premiers Barbares fixés sur notre sol, vous serez assurés qu'ils n'y avaient pas introduit do grands changements si vous observez que, dans les provinces orientales, les Bourguignons usaient des lois romaines, et que dans le Midi, où les Yisigoths étaient encore répandus, le code de Théodose avait été adopté par Alaric, leur roi. Jetez partout les yeux: Rome partout domine encore; et, se survivant à elle-même, elle triomphe de la puissance qui a renversé ses dieux et de celle qui a brisé son empire. L'architecture et la prosodie des Latins s'imposent au culte nouveau; et les Germains épellenl scrupuleusement les formules du Forum.

Au milieu de cette société toute romaine, Clovis s'est jeté avec ses Francs; i( parle un idiome bar-

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bare , que plus lard on voit appeler ihéotisque, et qui esl un dialecte de la grande langue tndesque; il apporte un droit inconnu, qu'il nomme salique, et qui s'est formé dans les forêts d'où sortent ses peuples; mais imposera-t-il cet idiome et ce droit aux populations qu'il soumet à ses armes? Non ; il laisse aux vaincus, qui dès lors vont s'appeler les Romains et bientôt les Romans, le libre usage des lois et de la langue qu'ils tiennent de Rome. Il reçoit luimême la religion de ceux qu'il a conquis et les dignités qu'ils ont appris à vénérer; il courbe la tête devant leur Dieu , et se glorifie du consulat que leur empereur lui confère des frontières de l'Orient.

Tandis qu'il règne sur le nord et sur le centre des Gaules, le midi de cette contrée est envahi par les lieutenants d'un autre Barbare, qui est descendu en Italie comme pour y relever la civilisation. Théodoric est entouré d'un cortège d'hommes intelligents, qui semblent s'être donné rendez-vous à celte époque suprême pour résumer les sciences du monde ancien et pour les transmettre au monde nouveau. Mais pendant que le roi des Goths ranime' avec pompe les lettres antiques , en Italie même, un moine obscur qui s'appelle Benoît, les sert plus efficacement en bâtissant, sur les débris du temple d'Apollon, ce fameux couvent du mont Cassin où elles trouvèrent un durable asile et d'où nous verrons se répandre dans notre pays ces savants bénédictins qui les y ont cultivées avec tant de ferveur jusqu'au dernier jour.

Dans les beaux récits où M. Augustin Thierry a fait revivre toute celte société, si étrangement mêlée, du

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sixièfiie siècle , vous avez pu voir quelle puissance Fesprit antique cpnserva jusqu a la fin de cette époque; tandis que Cliilp^i'ic, le petit-fiig de Ciovi^, tranchait de l^oipereur romain, relevait les ampbi? ibéâtres, y faisait combattre les animaux, écrivait c)es sersjpercliu 4^ tous leurs pieds (i)^ et entamait ces discussiops tbéologiques qui excitaient si vivement Vindignation de Grégoire de Tours, Foi^tunat, un Ibi^ien lettré, errant , vepail exhaler les dernières sa* tisfactions dn sensualisme païen à Poitiers , dont il devint évoque ; il y faisait, pour charmer des femme^ barbares renfermées d^ns un coi^vent, des poésies latines recherchées par les princes mérovingiens. A }a mente époqiiei un homme qui| pour être peint cous des cpuleMrs plus sombres et plus austèi:eS| n-a pas été moips utile à la conservation des lettres aD« tiques traversait les Gaules dans un autre sens; saint Colomban venait du Nord, de l'Irlande, qui était alors une des contrées les plus éclairées du monde; il avait reçu de l'Eglise de son pays, instituée par des Orientaux, le dépôt de la langue et de la littérature grecques ; il le porta au monastère de Luxeuil, qu'il fonda dans les Vosges, à celui de Bo« bio, qu'il établit dans les Apennins; saint Gall, son compatriote et son disciple, en fit part aux Suisses, qui le conservèrent religieusement. Admirez les voies diverses et les échanges de la civilisation! Tandis que saint Colomban venait faire fleurir l'étude du grec dans une solitude de Tltalie, Grégoire le Grand envoyait de Rome dans la Grande-Bretagne,

(1) Hécits mérovingiens f t. U.

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oii ripyasion des Saxons avait renouvelé ridolâtrie, un moine, saipt Augustin, qui, en rétablissant le christianisme parmi ces peuples barbares, leur donna aussi une connaissance des lettres latines , dont nous ne tarderons pas à voir paraître les fruits.

Messieurs, peu à peu la conquête produit son effet; mais le résultat le plus important qu'elle enfante est de mettre toule la société sous la dépendance de rÉgiise. Les ténèbres s'épaississent; cependant, si profondes qu'elles soient, j'aperçois clairement la rencontre de deux vigoureux athlètes qui vont denaeur^raux prises pendant dix siècles sans que vous puissiez voir ni l'un ni i'autresuccomber entièrement; d'un côté est le vieux génie romain , tout chargé d'ans et de gloire; de l'autre, le jeune génie germanique» plein d'ignorance et d'énergie. Le christianisme présideà leur lutte, et, renouvelant leurs forces à chaque instant , empêche que leurs coups ne soient mortels; il les conservera debout tous deux jusqu'au jour où paraîtra sur la scène du monde l'homme moderne dans lequel tous deux subsisteront vivants encore, mais unis et confondus. Celte religion , qui entretient la culture antique dans les villes et dans ces nouvelles cités du désert fondées par de pieux solitaires, pourvoit aussi, avec un soin particulier, aux besoins de la société à peine ébauchée des conquérants. Les légendes de saints qui remontent au septième siècle, qui l'ont tant occupé et presque absorbé tout eptier, que sont-elles? N'ont-elles pas cette forme rudimentaire du genre épique qui se développe dans

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renfance des peuples guerriers. Sur les rivages grecs ou chantait la rapsodie; dans les forets germaniques on récitait la saga ; aux Tudesques convertis l'Église fait lire la légende. Si vous comprenez la ressemblance , remarquez atissi la différence et le progrès. L'Église a adopté la forme du récit , voilà la part des barbares; elle Ta écrit dans la langue latine, voilà la part de lantiquité; mais elle y a ajouté, pour sa propre part, le sentiment théologique en représentant niélé à la vie des hommes simples ce Dieu que Bossuet a fait intervenir avec tant de majesté dans les infortunes des grands.

Mais ce n'était pas seulement dans la l^ende que se révélait Tesprit de cette époque naissante; il se témoignait, aux yeux de tous, par des formes plus élevées et plus mystérieuses , par celles de la liturgie, qui est , pour ainsi dire , l'art sacré et celui dont procèdent tous les autres dans les sociétés théocratiques. I^ quatrième siècle avait vu la théologie chrétienne, se dégageant de phis en plus des controverses philosophiques, parvenir au plus haut point où elle pût sans doute atteindre sur les ailes de la foi. Depuis lors elle n'aspirait plus qu'à se réaliser sous des apparences visibles; au commencement du septième siècle, Grégoire le Grand , ce pape dont je vous ai déjà parlé, régla les prières sacramentelles, les modulations du chant , les cérémonies pieuses auxquelles, pendant les temps qui vont s'écouler, on voit chaque âge ajouter quelque chose de nouveau. Qui dira tout ce que l'antiquité prêta au rituel ainsi formé fera, Messieui*s, une œuvre importante et nouvelle.

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Voilà donc TÉglise maîtresse unique et absolue de la pensée des hommes. Pendant quelque temps, ce n^est plus que sous les Formes qui lui sont propres qu'il faut chercher la tradition de la langue et de l'esprit des Latins. En France , un seul homme à peine parait s'occuper d'un sujet étranger au culte : Marculfe compile, dans un monastère, des formules antiques sur les actes juridiques pratiqués sous ses yeux. Mais à la même époque la religion communique à deux nations voisines un mouvement plus libéral dont notre pays va bientôt éprouver l'effet. En Espagne, au commencement du siècle, Isidore, évéque de Séville, jetait sur les origines anciennes, sur l'histoire contemporaine, sur la morale, sur l'Écriture le regard d'une intelligence vaste et féconde; a la fin de la même période, un Grec connu dans les couvents de Rome par son savoir, Théodore, nommé archevêque de Cantorbéry, alla renouveler la culture en Angleterre, et y porta Homère et Josèphe; sous lui se formèrent des disciples nombreux, parmi lesquels s'éleva Bède le Vénérable, esprit éminent et universel qui marqua le passage du septième au huitième siècle. De cette école éclairée sortit en même temps le Saxon Wilfrid , célèbre sous le nom de saint Boniface, à qui vint l'idée toute patriotique d'aller prêcher l'Evangile aux lieux d'où sa nation était partie, qui se fit l'apôtre des Germains et qui fonda , parmi eux avec le secours des Carlovingiens, l'abbaye de Fulde , séminaire longtemps fertile d'esprits cultivés et savants. Tous les germes que Charlemagne doit développer sont déjà préparés.

38u DE LA. LlTTIiWALTt'KE AWTIQLE

Mais, Messieurs, je vôiâla leligioil ellê-mêrtie^ toujours souveraine, pousser la niaiil dfe Charleiiiàgne; déjà elle avait beaucoup obleùu des maires du priais d'AUstrasie, qui, pour soutenir leur ambitieuse fortune, caressaient le clergé et ce c|u'il conservait encore de science. I^ mère de Charles Martel Se isignalait à Cologne, comme autrefois celliEî de Constantin, par de grandes et pieuses fondations; $on fils, donnant au contraii*e tout à ses tendes, même les monastères et les dignités ecclésiastiques, fit contré la politique prudente de sa famille une violente re'action, que Pépin le Bref se hâta de réparer par ses complaisances en faveur de TÉglise. Charlemagne hérita des deux instincts opposés de sa maison, et se proposa de les unir; il voulut occuper et enrichir par la guerre toute la race nouvelle qu'il entraînait après lui; il voulut donner une organisation puissante au pouvoir religieux, qui fortifiait et légitimait son autorité. C'est par cette doublé nécessité que je m'explique Charlemagne. Le génie, don rare et divin, le fit pousser au delà de ce qu'on avait tenté des desseins conçus avant lui. Cette majesté impériale, que parodiaient les descendants de Mérovée, il la revêtit et la restitua dans sa gloire. Tout ce qui pouvait en accroître et en perpétuer la splendeur, il l'exécuta. Voulant que son empire fût le foyer des sciences de l'Occident, il appela d'Italie des maîtres de chant, de grammaire, d'arithmétique ; il s'attacha Alcuin, que l'Angleterre avait formé, etqtii coilnaissait les lettres de la Grèce comme celles de Rome. Le soin extrême qu'il apporta à rendre au latin sd correction et son élégance, l'honneur que crurent lui

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faire les Byzantins en lui envoyant, entre autres présents, un eilLemplaire de XOi^anum d'Aristole prou-^ vent à quel point il aimait les langues anciennes. GardeK-vous cependant de lui supposer un zèle trop profane pour la culture antique. Alcuin, dépositaire fidèle de sa pensée, interdisait la lecture de Vii^ile dans Fabbàye de Saint-Martin de Tours, d'où il dirigeait sans doute les études de la France. L'empereur lui-même, lorsqu'il voulut répandre l'instruction, lie pensa point \ relever les écoles municipales, les anciens et nombreux auditoires des rhéteurs; il remit aur évéqùes et aux couvents^ qui se l'étaient déjà attribué, le soin d'enseigner les peuples. N'a-t-îl point fait des Capitulantes le code du clergé? S'il a pris la plume, n'est-ce point pour jeter les livres Carolins dans la fameuse dispute des Iconoclastes? H'a-t-il point porté dans les controverses religieuse^ de son siècle autant d'ardeur que dans ses guerres ? Dans le protecteur des lettres perce toujours le théologien; dans le théologien , l'élu et comme le souve^ rain de Tépiscopal. Mais pour flatter aussi ses compagnons d'armes, Cbarleniagne mit en honneur la langue ft-ancique ou théotisque; il essaya de l'assujettir lui-même à une grammaire, il rassembla ieâ chants épiques des ancêtres et les traditions communes des nations giermaniques. Dans cette secondé baHie de son œuvre, il montra, il est vrai, moins dé force ou moins de pénétration que darts la première. Car ayant plus fait pour constituer l'autorité cléricale que pour intéresser la race gneirière aU maintien du pouvoir suprême ^ il laissa à ses héritiers une société où les évéques se trouvèrent posdééseurs

de toiile la puissance, et où les fendaUrres cherchèrent en hberlé tous les mojeas de la conquérir. Tandis que Chariemagneprèfeainsi une force inégale au génie antique et au génie tudesque, qui sont aux prises sur notre sol, écoutez les premiers bégavenients d'une langue qui deviendra l'expression de la société moderne. Sous les noms divers de ///iffuu rornana^ rusUca^ gallica^vulgaris , on voit commencer au sixième siècle cette corruption du latin qui conq>ose moins encore un idiome nouveau qu\*lle ne dérobe rintelligence de l'ancien à la mul* tilude. Opendant dès les premières années du neuvième siècle, au seuil duquel nous touchons, les évèquesf i ), à qui Chaiiemagnearemis la véritable autorité, ordonnent de prêcher dans ce langage roman d'où doit sortir la langue que nous- parlons. Avec cet idiome est déjà né sans doute un nouvel esprit. Mais pour indiquer par le trait le plus vif jusqu'à quel point il denieure tributaire de l'esprit antique, il suKit d'ajouter que la seule méthode d'enseignement (|ui soit en usage et qui sera continuée jusqu'à la (in du moyen âge est celle-là même qui a été ilélinie par Boëce , par Marlianus Capella, par tous les savants maîtres de l'époque de ïhéodoric. Dans ces dcMix cours d'éludés, qu'on appelle l/witim et quadrivùini^ dont le [)remier contient la grammaire, la (lialecti(|ue, la ihélori(|ue, dont le second com- ()rend la géométrie, l'arithmétique, l'astronomie et la musique, persiste encore la tradition des antiques écoles grecques.

(i) Concile de Tours, 81 3.

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* Malgré la faiblesse et les dissensions des princes Carlovingiens, malgré les effroyables irruptions que les Normands, les Hongrois et les Sarrasins firent pendant près de deux siècles sur toutes les parties de Tempire, la société s'avance dans les voies qui lui ont été tracées dès Torigine. Cependant le petitfils de Charlemagne, Charles le Chauve, dont le règne occupe le milieu du neuvième siècle , fait intervenir dans le développement des plans de son aïeul une phase en quelque sorte inattendue. Il ne se contente

* plus de savoir ce que l'Église autorise et perpétue ; il essaye de fonder à Compiègne , sous le nom de Carlopolis, une ville qu'il destine à rivaliser avec Athènes; il assemble, dit un auteur (i), tout ce que l'Irlande et la Grèce contenaient de philosophes; c'est dupre-

* mier de ces deux pays, toujours fidèle à ses traditions orientales, qu'il appelle Jean Scott Erigène , esprit dont les lumières et la hardiesse étonnent, et qui, par une sorte de pressentiment de la scolastique, fait prévaloir la philosophie antique sur la théologie chrétienne. Les sciences et les arts de cet empire grec, qui a exercé dans tout l'Occident, pendant le moyen âge, une influence encore si peu connue, me semblent jeter sur la cour de Charles le Chauve un reflet vif et curieux : je n'en voudrais d'autres preuves que les beaux livres qu'on y écrivait en lettres d'or, au milieu d'ornements magnifiques, avec des miniatures et des portraits, et qu'on enrichissait encore de reliures artistement ciselées, garnies d'argent et d'ivoire et tout étincelantes de pierreries.

(i) Rcmi d'Auxerre.

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