LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
E. FLAMMARION, SUCCESSEUR Rue Racine, 26
ES ÉTUDES sur Vécole contemporame, il sied de les replacer à leur date dans Vœuvre d'Edmond et de Jules de Concourt. Ce n'est pas un début négligeable, inattendu, r extraordimaiire prélude donné par un Guizot ou un Thiers à le^urs peu valables Histoires; ce n est pas davantage ■um<e gageure d'écrivain, une escrime littéraire à la Siaint-Victor, V aventure d'Alfred de Musset s'improvusiant, par caprice, juge d'art pour une heure. Elles née prétendent ni constituer le premier terme d'une seêrie, ni marquer le point de départ d'archives spécïta les, chaque printemps reprises, tenues à jour avec loi fidélité, la clairvoyance d'un Burger-Thoré ou d' un Caslagnary . En inaugurant par un Salon leur œmvre critique, Edmond et Jules de Concourt, — teils jadis Charles Baudelaire et naguère Emile Zola, J. -K. Huysmans, — cèdent au tourment qui les pjresse de déclarer lé sens de leurs aspirations, de
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prolester au nom de la vériléj de réagir contre le mensonge des acclamations routinières. Journalistes en 1852, les ouvrages réunis au Palais-Royal leur sont un prétexte pour émettre leur doctrine, affirmer leur foi, et au public de l'art sera dédié superbement le recueil des articles parus dans l'Eclair. Vienne l'Exposition universelle de 1855, Edmond et Jules de Concourt éditeront leurs opinions à quarantedeux exemplaires et, la compréhension élargie, on les verra instruire le procès des célèbres, dépister les tendances, se hausser dans un examen d'ensemble aux généralisations de la synthèse.
N'appartiendrait-il à ces essais que d'itiitier à la pensée d'art, de découvrir les instances natives du goût, de renseigner sur la formation de l'esthétique, leur remise au jour s'imposerait comme le lien nécessaire entre En 18.., qu'ils suivent immédiatement, et Pages RETROUVÉES, qu'ils complètent ; mais il y a mieux: à l'ingéniosité d'aperçus portant en eux l'indice, sinon le germe des théories plus tard professées, à la latitude fournie de suivre sans arrêt le développement de deux fiers esprits, à la signification autobiographique. Le Salon de 1852 et La Peinture a l'Exposition Universelle de 1835 ajour
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tetent le bénéfice d'une valeur documentaire, Vapport auux annalistes de vues neuves, d'originales et persoonnelles conclusions sur l'état des arts au milieu ddu siècle.
Critique heureuse, prompte à l'enthousiasme, faacile à la louange, celle de ces débutants! Critique peeu ménagère de son intérêt et de sa peine, inaccessilible aux paresses, aux dédains des Salonniers attitr rés, jalouse de tout commenter par le détail, le bon et't le passable, le tableau et la statue, le dessin et ['('estampe, le pastel et jusqu'au lavis des architectes ! CCritique généreuse qui ne se défendra point d'embôeltir la peinture aimée, de lui prêter le prestige, l'l'illusion du beau langage, et qui versera les pierre^ rvnes rutilantes d'une prose à la Gautier dans la ddescription du Coucher du Soleil sur l'Amstel, de ZZiem! De ci, de là, pourront encore surgir ces enviés ddéfauts de jeunesse dont M. Edmond de Goncourt cicharge avec tant de rigueur le livre initial En 18.., efit le grand dommage si parfois il arrive aux rédactiteurs de l'Eclair de viser à l'esprit, s'ils s'abandonnnent à ne point cacher assez la richesse de leur cculture, le profit tiré des voyages, des veilles dans Lies bibliothèques, des visites aux collections, aux
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musées! La curiosité en arrêt sur toutes choses, dccs longtemps leur mémoire s'est meublée à plaisitr. Point de langue qu'ils n'entendent, morte ou vivantee, européenne ou orientale, et, sous leur plume, lees citations d'abonder, citations de chants populairess, citations de Diderot et de Cochin, de 3/"" Clairon est de Charles d'Orléans! S' agit-il de la miniature, die la lithographie, du paysage, vite Edmond et Juleia de Concourt jetteront en préface à leur examem un exposé historique alerte et renseigné. Attentiffs aux filiations, ils retrouvent dans le dix-neuvièmie siècle le dix-huitieme siècle oublié; ils évoquent eH restaurent Watteau, Chardin, La Tour; ils s^émeu— vent de la transparence des bols de Chine en porcelaine coquille et du décor hi;j;aiié d'une assiettée japonaise; ils exaltent Gavarni, — et voici quee l'aveu des instinctives, des inaliénables prédilections, présage à l'origine la carrière entière, et voicii que s'indique, comme en une ébaudie, le sujet dess glorieuses études à venir, le thème des admirations<i dont ne se départiront jamais Edmond et Jules de] Goncourt.
£hs révoltes, des audaces, des luttes contre lest poncifs, il s'en rencontre à toute page! A'inacces-
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fsibilité du hediH constitue la charte fondamentale. A < la peinture, vivification de la forme par la couleur, / la fonction spîritualiste est déniée, interdite. On montre Vinspiration religieuse épuisée, tarie; on sape les arbres à tournure de confident; on appelle à la découverte de la Seine, de la Marne et du Morin; on salue l'avènement du paysage; on célèbre ses poètes, Jules Dupré, Théodore Rousseau, Charles Daubigmj . La nature succède à l'homme, est-il avancé, partant à la statuaire historique .succédera la sculpture d'animaux, et, à propos du .Jaguar dévorant un lièvre;, à propos de ce bronze, .mis sans timidité en balance avec les chcfs-d'œuivre de l'antiquité classique, Barge reçoit en 1852 i l'octroi du rang suprême que lui assignera la positérité. N'est-ce pas encore avec une singulière ^prescience de l'avenir que Edmond et Jules de iGoncourt dénoncent l'action du daguerréotype et is'en inquiètent, qu'ils veillent aux usages, aux couitumes de l'ancienne France, et supplient qu'on ne les ilaisse point disparaître avant d'en fixer le caractère? iSous une raillerie, un conseil avisé ramène à l'eaujforte, au bois, 7'ony Johannot égaré dans la grande ^peinture, réclame pour Bonvin l'exemple, les enseiygnements de Chardin. Certes, les paravents de
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Horace Vernet, Cabanel et ses tons d'élégie, le galimatias de Hamon, Anacréon de la Petite Provence, les boashommes de Meissonier, à l'épidermc en tapigserie au petit point sous laquelle n'a jamais couru le sang, seront d'emblée disqualifiés, voués au néant; mais que la sympathie trouve à s^exercer, comme elle s^éjouit de dégager l'allure toute prud'honienne d'un portrait de Ricard, de distinguer et d'accueillir le début de Gustave Moreaul Comme elle osera mettre en pleine et belle lumière ces grands petits maîtres ignorés, méconnus : Hervier , le Decamps des pjrts de mer, et l'amusant peintre des moulins, Hoguet, condamné à l'irrémissible oubliy croyait-on, et que notre temps, par un retour ini' prévu, s'est pris à aimer^ à rechercher.
Témoins du duel ouvert entre les romantiques et les classiques, de celte rivalité surexcitée, exaspérée en 4855 par l'étalage côte à côte de quarante tableaux d'Ingres et de trente-quatre tableaux d'Eugène Delacroix.^ Edmond, et Jules de Goncourt se gardent de verser dans le parallèle coutumier. Sur les deux chefs d'école examinés successivement, ils se prononcent, et, au plus fort de la dispute^ avec une indépendance et de particuliers arguments
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qiu'aimeront à invoquer les monographies postlhumes, définitives. Ingres ne leur semble pas à siuivre hors du portrait, de l'académie, et il n'est fait g/rdce ni à sa peinture porcelainée, ni à la froideur dles images muettes, des physionomies silencieuses; o)r remarquez qu'en spécifiant le terre à terre de la fiiguration, l'importance excessive de l'accessoire, he peiné du travail, l'enluminure par teintes plates, em indiquant le régal sensuel de certains nus, JEdmond et Jules de Goncourl ont préparé l'exacte dîétermination de ce génie païen, indifférent au pardledans moral, de ce naturalisme patient , volontaire, viisant à l'intégrale transcription des apparences aivec la fidélité opiniâtre des primitifs, avec la naïve dlévotion des Indiens, des Persans en leurs miniatmres. Delacroix, c'est, à les entendre, VimaglnBlion d(e la peinture au dix-neuvième siècle, le seul plai'ojnnier, le seul coloriste de grandes machines. Ces cœnstatations ne vont pas sans réserves. Pourquoi lai fièvre continue, la gesticulation incessante? Pourqmoi l'éclairage uniformément sourd, le manque d"harmonie, l'exclusion des tons tendres ? Et, cette fous, la minutieuse décomposition du procédé dévoilerra remploi habituel du pointillé multicolore qui s'.assemhle à distance, n'est-ce pas dire Vappliralion
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de la loi du mélange optique qui fait de Delacroix avec Turner V aïeul, le promoteur de V impressionnisme?
Cependant Delacroix ne relient les Goncourt que par scrupule d'historien, sans autrement les attraire. Las du romantisme décadent, ils souhaitent un art autre, la représentation d'une réalité non cherchée exclusivement dans le laid, et prêtant à la mise en valeur picturale. La brutalité pataude, grossière de Courbet, praticien secondaire, sauf en certains paysages et en ses tableaux de faune forestière, est pour répugner à leur délicatesse originelle, et, d'au' tre part, les promesses de Couture, en lequel ils espèrent, sombrent dans la nuit des avortements. Pour l'épondre à Vambition de renouveau, à la soif de lumière éclatante, pour satisfaire l'appétit d'exotisme, il fallait un explorateur de pays ignorés, et la logique du tempérament portait l'admiration des Goncourt au plus original des peintres d'alors, selon Théophile Gautier et Gavarni, au plus pittoresque d'après Burger-Thoré, à Decamps, — Decamps seul possesseur du style et de la palette enivrée, Decamps V alchimiste des triturations de la pâte, Decamps auquel plus tard l'hon-
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meu)' sera fait de deux entiers chapitres de Manette Salomon !
De ces jugements combien encore se retrouveront (développés par tout V œuvre! combien prolongent la rrésonnance des libres propos d'E^i 18. des vives apostrophes à Gustave Planche! combien aussi s^accorcdent avec une thèse soutenue dans l'Eclair, reprise (dans le Paris! Car, durant ces années 1852 et 1853, JEdmond et Jules de Goncourt, principaux collabotrateurs des gazettes fondées par leur cousin de Willedeuil, y dépensent en prodigues de la fantaisie eH du souvenir, de Vinvention et du rêve; par surdroit ^ la mission leur est dévolue d'épier les créations dles théâtres, le mouvement des ateliers, et telle est (déjà la prédominance des hantises que, chez eux, IVanalyse dramatique s'orne d'images de tableaux, (H'efnumération de peintres, qu'elle s'arrête complaisiamment à décrire un décor, à rectifier l'archéologie dVune mise en scène, d'un costume, qu'elle honore au pmssage Daumiev^ Henry Monniei', et ne veut veconmatiredfms un demi-siècle que trois comédies soeiates: Miercadet, Robert Macaire, Joseph Prudhomme. JLeur enquête sur Vau jour le jour de l'art va d'autirefois à demain, des morts glorieuses aux fins igno-
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)'ées, du Salon qui s'ouvre à l'estampe qui paraît. Une à une, interrogées, scrutées, les vitrines de la rue Laffitte défilent, celle de Beugniet et celle de Cornu, celle de Jules et celle de Peyrelongue ; elles défilent, racontant Hervier, Ziem, Hoguet, montrant un Escalier de pêcheurs, d^Eugène habey ; la Batteuse de Jjeurre, par J.-F. Millet, du réalisme qui fait rêver; un Matin, par Troyon,\ine naissance de jour sous un manteau de brouillard. A son heure, V exposition de /'Association des Artistes suggère le vœu, — toujours à remplir, — de dresser la statistique de l'Ecole française, de la révéler, une fois l'an, depuis Clouet jusqu'à Decamps, par les prêts des galeries privées. Au convoi de Tony Johannot, les ombres d'Eisen, de Marillier, de Moreau, de Gravelot, sont priées, et, sous forme de légende vraie, s'écrit l'adieu au statuaire lloguet ou à l'ornemaniste Possot. Ailleurs, le joli commentaire A la plume de l'album nouveau : lithographies de Gavarni et de Hervier, eaux-fortes de Jules Buisson, dessins satiriques de Cruikshank! Puis les chaleureux accents pour louer Emeric David d'avoir aimé l'art du pays, et Philippe de Chennevières de le servir par l'établissement de ses Archives, par la vulgarisation imprimée du précieux Abecedario de Mariette!
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Que le tour de leur esprit ne s'accommode plus du jœurnal, que le XVII I" siècle les sollicite, se découvre à eux, devienne leur conquête, les deux frères ne cionservent pas moins actif le culte de l'originalité aimbiante et à V œuvre de leur temps ils restent liés, nnélés profondément, pour toujours. C'est l'art modlerne et ses destinées que vise le curieux libelle : La RlÉvoLUTiON DANS LES MOEURS; c'cst à lui que vont hes pensers de Charles Demailly, la causerie mélanccolique de Grancey, railleuse de Giroust ; c'est son stouvenir qui dicte telle maxime ^'Idées ét Sensa- TriONs; enfin entier, tout entier, l'art français de 11840 à 18G0 est exposé, enfermé, contenu, dans MIanettè Salomon.
A Edmond et à Jules de Concourt, les lettres ffrançaises étaient redevables de cette exceptionnelle, die celte unique fortune : un roman sur l'art écrit pour des artistes et dont les héros ne sont plus ennoblis sielon le canon d'une idéalisation bienséante, ni rabaissés par le parti pris d'une antipathie bourgjeoise, ni rendus invraisemblables par le manque (d'habitude native du milieu. Ici le peintre se re- (trouve, se reconnaît, continue à vivre sa vie observée (dans son cadre et dans son essence. A son commerce
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sont familiers les personnages qui s'agitent, à éùn esprit les idées qui s'échangent, à son regard le décorqui se déroule, à son oreille le particulier idiome qui se parle. De ces types, pas un qui ne résume, n'incarne une collectivité fatalement pareille à travers les générations, pas un qui n'ait pris rang dans la figuration du XIX'^ siècle: Coriolis, le talent spontané, ardent, insurgé contre la routine, blasphémé par le profane; Garnotelle, la vocation absente, le métier appris, la banalité doucereuse promise aux adulations mondaines ; Chassagnol, le raisonnement frayant la voie au progrès; Anatole, la Bohème blagueuse, impuissante^ lâche devant le combat pour l'existence. Parmi cette succession de tableaux, pas un qui n'atteigne à la vérité synthétisée du geste de la vie artiste : l'Ecole des beauxarts; — le concours pour le prix de Borne, depuis le premier essai jusqu'au jugement ; — Le Louvre et ses copistes; — Valelier avec ses élèves, ses modèles, ses mystifications, ses brimades; — le Salon, l'anxiété de la réception^ l'émoi de la montre publique au jour du vernissage; — la Villa Médicis et ses pensionnaires. Comme entr'actes, les batailles de paroles et d'idées, les disputes passionnées sur tes gloires mortes et présentes, les assauts livrés à la