‹ Études d'histoire de la philosophieChapitre 11 sur 44 · VIII. — METAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

VIII. — METAPHYSIQUE

Tandis que chaque science speciale considfere quelque esp5ce particuliere d'6tres, la physique, par exemple, r^tre en tant qu'il y a en lui matiere et mouvement, les mathematiques, la forme de Tfitre mobile en tant qu'on Tisole par abstraction de la matiere oil elle est realis^e, la philosophic premiere, ainsi que Tappelle

(I) Source : la collection appelee Metaphysique.

Aristote, considere Tdtre en tant qu'6tre, to ov, fj ov, et en recherche, en ce sens, les principes.

La metaphysique aristotelicienne s'est constitute en opposition avec la philosophie platonicienne. Aristote commence done son exposition par une critique de son mailre. Platon, dit-il, cherche et Tobjet dela science:et r^tre en tant qu'6tre dans les essences generates congues comme existant a part, en dehors des choses et en dehors les unes des autres. Or, le vrai est ici m6langi5 avec le faux. Platon a bien vu que le general seul peat 6tre objet de science, et qu'ainsi le monde sensible comme tel ne peut 6tre connu scientifiquement. Mais il s'est trompe en croyant que les genres peuvent exister a part et qu'ils sont eux m6mes principes et substances. Les genres n'existent que dans les individus. On s'engage dans d'inextricables difficultes si Ton veut quails existent en soi. Quel sera, dans cette hypoth^se, le rapport des choses a leurs genres respectifs? Un rapport de participation? mais comment concevoir cette participation? Et puis, combien y aura-t-il de genres substantiels? Comment Tid^e, substance une, peut-elle se retrouver dans une infinite d'individus? Si Tidee generale est substance, ou il n'y a pas d'individus, ou il n!y en a qu'un. De plus, le general ne peut 6tre principe et substance, parce qu'il est destitue de force, parce qu'il ne peut exister en soi. Le general est toujours un attribut : la substance, au contraire, est sujet et chose e-xislant a part. Done, il est bien vrai que le g^n^ral seul est

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objet de science, mais la substance, par contre, ne peut 6tre qu'individuelle.

De la toutefois nait une difficult^. Si, d'une part, toute science porte sur le general, et si, d'aulre part, la substance ne peut 6tre que quelque chose d'individuel, comment y aura-t-il une science de la substance ? Notre theorie n'aboutit-elle pas a ce r^sultat : une science dont Tobjet n'est pas, un 6tre qui ne peut 6tre objet de science ?

Pour resoudre cette difficulte, il nous faut elargir la notion de la science. Toute science ne porte pas sur le general. La science a deux modes, deux degres. II y a la science en puissance et il y a la science en acte. La science en puissance a pour objet le general, mais il n'en est pas de mfeme de la science en acte : celle-ci a pour objet T^tre parfaitement determine, Tindividu.

Dans cette doctrine se trouve Tidee maitresse de Taristotelisme. Le general n'est pas le principe constitutifde rstre : il n*en est que la matiere. Determine par un c6t6, il est, par un autre, indetermine : tout type general peut ^Ire realise de diverses manieres. Un 6tre reel, une substance, est un ^tre acheve qui, sous tons les rapports, est ceci et non cela : partant, dans un 6tre r6el quelconque il y a quelque chose de plus que dans n'importe quelle idee generale. Toute la science du general n'arriverait pas k construire Tindividualit^ de Socrate. Deux choses sont n^cessairement en dehors de cette science abstraite : les accidents, parce qu'ils sont au-

dessous, les individus, parce qu'ils sont au-dessus du general. La connaissance des individus s'obtient par une intuition, laquelle, imm6diatement, saisit i'unit6 substantielle qu'on ne pourrait deduire.

Cette irreductibilite de Tindividuel au general se retrouvera dans toules les parties de la philosophie d'Arislote. En vertu de ce principe, la speculation abstraite sera impuissante a nous faire connaitre la nature ; Texperience y sera n^cessaire. Et, dans Tordre moral, les lois seront insuffisantes a faire regner la justice ; il y faudra joindre le magistral, charge d'appliquer judicieusement les regies generales a la diversite infinie des cas individuels.

Quels sont les principes de I'Mre ? L'6tre qui nous est donne est soumis au devenir. Or, le devenir, en tant qu'il existe, suppose des principes non engendres : il faut necessairement s'arrfiter dans la regression vers les causes, quand il s'agit de trouver les elements integrants de Texistence actuelle.

Quels sont les principes requis pour Texplication du devenir? Ces principes sont au nombre de quatre : 1° une matiere ou substrat, th6^tre du changement, c*est-a-dire de la substitution d'une maniere d'etre a une autre; 2** une forme ou determination; 3° une cause motrice ; 4^ un but. Ainsi les principes d'une maison sont : le boiscomme matiere, Tideedela maison comme forme, I'architecte comme cause motrice, et Thabitation a realiser, comme but.

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Ces quatre principes, a leur tour, se ramfenent a deux : la matifere et la forme. En eflet, la cause motrice n'est tjue la forme dans un sujet deja realise : ainsi la cause motrice de la maison, c'est Tid^e de la maison en tant quecongue parFarchitecte. Et la cause finale est encore la forme, car la cause finale de chaque chose, c'est en realite la perfection ou forme vers laquelle elle t^nd.

La matifere et la forme sont done en definitive les deux principes non engendr^s necessaires et suffisants pour expliquer le devenir. La matiere est le substrat. Elle n'est ni ceci ni cela ; elle pent devenir ceci ou cela. La forme est ce qui fait de la matiere une chose determin6e (toSs it.) et reelle. Elle est la perfection, Tactivit^, Tame de la chose. Le mot forme a, chez Aristote, un tout autre sens que chez nous. Ainsi, une main sculptee a, dans le langage d' Aristote, la figure et non la forme d^une main, parce qu'elle ne peut accomplir les fonctions propres k la main.

II y a une echelle d'existences depuis la matidre infime, qui n*a aucune forme, jusqu'a la forme supreme, qui et sans matifere. La ma iere absolument indeterminee »n'existe pas. La forme sans matifere est en dehors de la ^nature. Tons les fetres de la nature sont des composfes de matifere et de forme. L'opposition de la matifere et de la forme est relative. Ce qui est matifere a un point de vue lest forme a un autre. Le bois de charpente est matifere par rapport a la maison, forme par rapport au bois non

coup6. L'ame est forme a Tegard du corps, matifere a regard de rintelHgence.

Aristote ne s'en tient pas a cette r6ductioQ des quatre principes a la mati^re el a la forme : il cherche a rapprocher Fun de I'autre ces deux principes m6mes. Pour y parvenir, ii les ramene a la puissance et a Facte. La matiere n'estplus pour lui une pure receptivity, comme pour Platon : elle a une disposition a recevoir la forme, elle la d6sire. La forme n'est plus quelque chose d*h6terogene par rapport a la matifere : elle en est Fachevemeni naturel. La matiere est puissance, et puissance capable de deux contraires determines. Le m6canisme logique de la substitution des formes dans une matiere inerte se resout ainsi en un dynamisme m6taphysique. Dans le passage de la puissance ii Facte, il y a une action interne. Ce n*est plus une juxtaposition ou separation d'elements inertes et preexistants : c'est une creation spontanee d'etre et de perfection. S'il faut, dit Aristote, une force d'une quantite determinee pour produire un certain effet, la moiti6 de cette force, prise isolement, ne produit cet effet a aucun degr6. Autrement, etant donne un navire que plusieurs hommes, reunissant leurs forces, mettent en mouvement, un seul homme pourrait deji imprimer a ce navire une certaine quantite de mouvement, ce qui est contraire a Fexperience. Telle partie qui produit un mouvement dans son union avec le tout, prise isolement et agissant seule, devient totalement impuissante. C'est que la partie, a vrai dire,

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n'existe pas en tant que partie dans ce qui est veritcblement un tout : une partie n'existe qu'en puissance dans le tout dont on la peuttirer.

Le concept aristolelicien de la puissance et de Facte est, on le voit, tres empirique. Aristote suppose que Teffort d'un seul homme est sans action sur un navire, parce qu'il ignore que le travail qui ne se manifeste pas sous forme de mouvemerit engendre du moins de la chaleur. II n'en reste pas moins que la pouss^e d'un seul homrae est effectivement sans aucun effet en ce qui concerne le mouvement de translation. Et, de nos jours m6me, une ecole de chimistes, raisonnant a la maniere d'Aristote, ne considere pas I'hydrogene et Toxygene comme existant en acte dans Teau ; mais, s'en tenant a I'experience, ces savants disent que Thydrogene et I'oxyg^ne existent dans Teau en puissance, en ce sens qu'en soumettant Teau acertaines conditions on pourra obtenir de Thydrogfene et de I'oxygene.

En resum6, le devenir, selon Aristote, ne derive ni de rstre ni du non-6tre absolus ; il derive de T^tre en puissance, interraediaire entre T^tre et le non-6tre.

De cet etre en puissance ou mati^re procede tout ce qui, dans le monde, est ind^termination et imperfection. La matiere est le principe de la necessity brute ou avayxTj, laquelle est la causalite mecanique et aveugle, par opposition a la cause motrice agissant en vue d'une fin. S'il existe line telle n6cessit6, c'est que la nature est obligee d'employer^ dans ses creations, des causes mat^-

rielles. Or la matiere, en un sens, resiste a la forme. C'est pourquoi les creations de la nature sont toujours imparfaites ; il se produit m6me beaucoup de choses depourvues de but, en tant qu'elles naissent par laseule action des forces m^caniques. Tels des esclaves, dont on regie Faction, agissent neanmoins sou vent par euxm^mes, en dehors de la regie. La matiere est le principe de la contingence des futurs. En ce qui concerne I'avenir, la position d'une alternative determin6e est seule necessaire : la realisation de Tun ou Tautre terme de cette alternative est ind6terminee. De la matiere precede le hasard. Sont fortuits chez un 6tre donne les phenomenes qui ne decoulent pas de Tessence de cet 6tre, mais qui resultent, soit de son imperfection, soit de rinfluencedes causes etrangeres. Le hasard se manifeste par la rarete de Tevenement. L'6venement fortuit est necessaire mecaniquement, mais il n'est necessaire qu'a ce point de vue : sous le rapport de la finalite il est indeterminable et inconnaissable. La matiere est la cause de Timperfection des ^tres et du mal. EUe est cause aussi de la multiplicity des especes, car, a travers leur infinie vari6te, les ^tres de la nature ne sont que des realisations plus ou moins completes d'un seul et m6me type fourni par la forme. Les animaux ne sont que des hommes inacheves, fixes a un certain point de leur developpement naturel. De la presence de la matiere au sein des choses naturelles, il suit que ces choses ne peuvent 6tre objet de science parfaite, c'est-^-dire ne

peuvent ^Ireconnues comme entierement d6termin6es. L'element materiel des choses, en lui-m6me, ne comporte pas la science.

Telles sont les causes prochaines de Tetre soumis au devenir. Mais cet dtre ne serait pas completement explique si Ton s'en lenait a la consideration de ses elements. L'6tre qui devient ne trouve son explication derniere que dans un 6tre 6ternel.

D6ja Texistence d'un Dieu se prouve, d'une maniere populaire, par la perfection graduelle des 6tres, par la finalite qui regne dans la nature. Elle se prouve scientifiquement par Tanalyse des conditions du mouvement. C'est ce qu'on appelle Targument du premier moteur.

Le mouvement, c'est le changement, c'est la relation de la maiiere k la forme. En ce sens, le mouvement du monde est eternel. En effet, le temps est necessairement 6ternel ; or sans le mouvement ou changement le temps ne pent exister. Mais qui dit mouvement, dit, par la m6me, mobile et moteur. Done, le mouvement, en tant qu eternel, suppose un mobile 6ternel et un premier moteur immobile. Le mobile 6ternel se meut suivant un cercle ; c'est le premier ciel, le ciel des etoiles fixes. Le premier moteur immobile est cequ'on appelle Dieu.

Cette preuve pent 6tre gen6ralisee de la maniere suivante. L'actuel est toujours avant le potentiel. Le premier, dans I'absolu, n'est pas le germe, mais TStre

achev6. De plus, ractuation ne saurait se realiser si Facte pur n'existait d6ja. Dieu est cet acte pur.

En somme, la demonstration de Texistence de Dieu se fonde sur ce double principe : 1° Tacte est, au point de vue de la nature absolue des choses, ant^rieur a la puissance ; 2® le conditionne suppose Tinconditionne.

Qu'est-ce que Dieu ? Sa nature se determine par son rdle de premier moteur. Dieu est acte pur, c'est-a-dire qu'il est exempt d'indetermination, d'imperfection, de changement. II est immobile et immuable. II est la pens6e ayant pour objet la pens^e et elle seule {'f\ vo/io-^ vor^<T£oi? v6r,<ji?). II ne voit point le monde, car quand il s'agit de choses imparfaites, ne pas les voir est meilleur que de les voir : la dignite d'une intelligence se mesure a la perfection de son objet. II est vie eternelle et excellente, et par la il est souverainement heureux.

A cette pens6e qui se pense est suspendu le monde, comme une pensee qui ne se pense pas et qui tend a se penser. Voici comment Dieu meut le monde. Ce qui est desire et pense meut sans se mouvoir soi-m6me. C'est rintelligible qui determine Tintelligence, non Tintelligence qui determine Tintelligible. Or, Dieu est le supreme desirable et le supreme intelligible. Done Dieu meut le monde comme cause finale, sans se mouvoir lui-m6me. Dieu n'est pas le dernier produit du developpement du monde, il est logiquement anterieur au monde. Et il n'est pas immanent au monde, comme Tordre est imma-

nent a une armee : il est hors du monde, comme le general est distinct de son armee.

L'effet immediat de Taction divine, cest le mouvement rotatoire de Tensemble de Tunivers, d'oii r^sultentles mouvements ou changements des choses perissables. Le monde est un, parce que Dieu est un. Parce que Dieu est intelligent, le monde est un tout harmonieux, un po^me bien compost. Tout y est ordonn6 en vue d'une seule iin. Le rapport des etres au tout y est d'autant plus etroit que ces fetres sont plus haut situes dans Techelle de la nature, comme, dans une maison bien ordonnee, les actions des hommes libres sont plus r^glees que celles des esclaves. Dieu d'ailleurs, pour qui le monde est comme s'il n'existait pas, n'intervient en rien dans le detail de ses ev^nements.

Cette th6oIogie est un monoth^isme abstrait. Tons les ^tres et tons les faits de la nature sont ramenes entierement a des causes naturelles. Ce n'est que la nature prise dans son ensemble qui est suspendue a la divinity. II n'y a ni providence sp^ciale, ni remuneration surnaturelle dans une autre vie. De la religion populaire Aristote n'admet comme vraie que la croyance gen6rale a une divinile et a la nature divine du ciel et des 6toiles. Le reste ne consiste, selon lui, que dans des additions mythiques, dont le philosophe trouve I'explication, soit dans la tendance des hommes aux conceptions anthropomorphiques, soit dans les calculs des politiques.

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