XX. — MORALE
Chez les 6tres depourvus d^intelligence, les fins sont atteintes immediatement et necessairement. L'homme
(1) Source : l^lhique a Sicomaqiie,
J70 £tudes d'histoire de la philosophie
a une fin plus relevee, qui ne se realise pas par le seul jeu des forces naturelles, mais par Taction de sa liberie. II s'agit de savoir comment il doit organiser sa vie pour r6aliser Tidee de I'homme, pour agir suivant son essence propre, et non sous Tinfluence de la necessile ou du hasard. De \kVid6e de la philosophie pratique ou philosophie des choses humaines. Cette philosophie recherche la fin et les mpyens de TactivitS propre a rhomme.
La philosophie pratique comprend trois parties correspondant aux trois spheres d'action qui s'offrent a rhomme. Ces trois parties sont : Vethique, ou regie de la vie individuelle ; Veconomiqiie, ou regie de la vie de famille, el \a politique, ou rfegle de la vie sociale. Selon I'ordre chronologique, T^lhique pr6c6de Teconomique, qui precfede elle-m6me la politique. Selon Tordre de la nature et de la perfection, le rapport est inverse. La politique, en efTet, estTachfevement de Teconomique, qui elle-mfeme determine TactivitS humaine avec plus de precision que Fethique pure et simple.
Nous commencerons par Tethique ou morale. La morale se divise en morale g^nerale et morale parti culiftre.
Chez Aristote, la morale n'est pas avec la physique dans le mfeme rapport que chez Platon. Le bien n'est pas transcendant ; la nature n'est pas hostile ou purement passive en face de Tid^al. De m6me que la forme
existe en puissance dans la matifere, ainsi la nature est dispos^e a la vertu, qui n'est que le developpement normal des tendances naturelles. Sans doute nous ne naissons pas vertueux, mais de nous-mfemes nous tendons a le devenir : la culture et Tart sont rach^vement de la nature. II faut d'ailleurs distinguer entre le bien en soi et le bien pour rhomine. Le bien que considere la morale n'est pas le bien en soi, mais seulement le bien dans ses rapports avec la nature humaine.
Qu'est-ce que le bien moral? Toute action ayant un but, il doit y avoir un but supreme, et ce but supreme ne pent 6lre que le bien sup^rieur a tons les aulres biens, le meilleur. Qu'est-ce que ce meilleur ? On s'accorde generalement a dire que c'est le bonheur, mais on n'est pas d'accord sur la definition du bonheur. Nous devons chercher en quoi il consiste veritablement.
Pour tout 6tre vivant, le bien consiste dans la perfection ou pleine realisation de Tactivite qui lui est propre. Pour rhomme done, la felicite r^sidera dans la perfection de I'activite proprement humaine. Tel est le signe distinctif du bonheur veritable. Des lors on ne pent placer ce bonheur, ni dans la jouissance sensible, qui est commune a Thomme et a Tanimal, ni dans le plaisir, qui n'est pas fin en soi, mais n est poursuivi qu'en vue du bonheur, ni dans Thonneur, qui n'est pas en notre pouvoir et vient du dehors. Peut-6tre m6me la vertu a elle seule ne donne-t-elle pas le bonheur, car on ne saurait appeler heureux un homme vertueux empfiche
d'agir et accabl6 de souffrances. Le bonheur consisle dans la constante activity de nos facull6s proprement humaines, c'est-a-dire inlellectuelles. Le bonheur, c'est Taction guidee par la raison, au sein de circonstances favorables a cette action m6me.
S'il en est ainsi, Telement constitutif du bonheur est sans doute la vertu ou realisation de la partie superieure de notre &me : la vertu remplit a regard du bonheur le r61e de forme et de principe. Mais le bonheur a en m6me temps pour malifere ou condition la possession des biens ext^rieurs : sanle, beaute, naissance, fortune, enfants, amis ; encore qu'il soit certain que les plus grands malheurs ne peuvent rendre Thomme vertueux veritablement miserable.
Quant au plaisir, consid^re comme fin, il n'est pas un element integrant du bonheur ; mais, attendu qu'il accompagne naturellement Taction, dont il est le complement, il est intimement lie k la vertu. II s'ajoute k Taction comme a la jeunesse sa fleur. C'est la conscience de Tactivite. La valeur du plaisir se mesure ainsi sur celle de Tactivite qu'il accompagne. La vertu porte avec elle une satisfaction speciale que poss^de necessairement Thomme vertueux. Les plaisirs sont admissibles dans la mesure oil ils decoulent de la vertu ou se concilient avec elle. Quant aux plaisirs grossiers ou violents, qui troublent Vkme, ils doivent 6tre rcjetes. En un mot, le plaisir, comme r6sultat, non comme fin, a sa place duns le bonheur.
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Enfin, le bonheur implique le loisir, qui est une condition de I'activit^. Celle-ci en effet a besoin de relAche ; maia le loisir n'est pas la fin du travail, c'est le travail qui est la fin du loisir. Le loisir doit 6tre consacre a Tart, a la science, surtout k la philosophic.
Qu'est-ce maintenant que la vertu, principe du bonheur, et quelles sont les vertus principales ? La vertu est une habitude caracterisee par la realisation parfaite des puissances de Thomme. Or la nature humaine est double, a savoir intellectuelle et morale. La partie intellectuelle a pour objet le n^cessaire, el est immobile ; la partie morale desire, agit, en tant qu'elle est en rapport avec le contingent. II y a par suite deux sortes de vertus : les vertus dianoetiques ou intellectuelles, et les vertus 6thiques ou morales.
Les vertus dianoetiques sont les plus ^levees ; elles ne s'acqui^rent pas par un effort de la volonle, mais par rinstruction. La vertu qui donne la plus haute f6licit6 est la science ou contemplation. Elle est la plus noble des occupations de Thomme, parce que le voii; qui en est Torgane est ce qu'il y a de plus divin. Elle est Tactivile la plus desint^ress6e, celle qui fatigue le moins et qui admet le plus la continuite. Elle est la plus calme, celle qui se suffit le mieux a elle-m6me. C'est par la science que rhomme se rapproche le plus de la divinite. II ne faut done pas suivre les conseils de ceux qui veulent que Ton n'ait que des sentiments humains, parce qu'on
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est homme, et que Ton n'aspire qu'a la destinee d*une creature mortelle, parce qu'on est mortel. Nous devons nous appliquer aotaat qu'il est en nous a nous rendre dignes de rimmortalite.
Mais la felicite supreme liee k la possession de la science parfaite n'est donnee a Thomme qu'en de rares instants. Ce qui lui convient v6ritablement, ce qui est proportionn6 a sa condition d'esprit uni a un corps, ce sont les vertus 6thiques ou morales. La vertu ethique est une disposition ou habitude de Tame, tendant a choisir en toutes choses le juste milieu qui convient k notre nature et que determine le jugement pratique de rhomme intelligent.
C'est une habitude, une maniere d'etre de la volonte. Socrate, qui en faisait une science, oubliait que, dans la question de la vertu, il ne s'agit pas de la connaissance des rfegles morales, mais de leur realisation. II faut d'ailleurs, pour constituer la vertu, non seulement une determination actuelle de la volonte, mais une maniere d'etre durable, une habitude.
Toute vertu, de plus, est un milieu entre deux vices , et ce milieu varie avec les individus. Autre est la vertu d'un homme, autre celle d'une femme, ou d'un enfant, ou d'un esclave. 11 faut egalement tenir compte du temps et des circonstances. Le courage est, en ce sens, un milieu entre la tem6rite et la 14chete ; la magnanimite est un milieu entre Tinsolence et la bassesse, et ainsi de suite.
Enfin, c'est rhomme de bien qui est la regie et la mesure du bien dans chaque cas particulier. Les regies abstraitqs, en effet, ne determinent que le bien eh g6n6ral. Dans chaque cas qui se presente, il y a quelque chose de singulier qu'elles n'ont pu ni n'ont du pr6voir. Le jugement vivant et universel de Thomme d'elite suppl6e a leur insuffisance.
Aristote etudie en detail les differentes vertus, soil dianoetiques, soit morales.
Les vertus dianoetiques sont les habitudes parfaites de la partie intelligente de T^me. Or Tintelligence a deux degr^s : Tintelligence scientifique etTintelligence logistique. Les vertus de Tintelligence scientifique sont : 1^ le vo'j;, qui connait les principes des choses ; 2*^ la science, qui d6duit de ces principes les Veritas particuli^res. La reunion du voj^ et de la science cohstitue la sagesse (Tocpia). Les vertus de Tintelligence logistique sont: 1*^ Tart ou capacite de produire en vue d'une fin ; 2"" le jugement ou intelligence pratique.
Les vertus morales sont aussi nombreuses qu'il y a de relations difTerentes dans la vie humaine. Ces relations 6tant en nombre ind6termin6, il n'y a pas de lisle complete possible des vertus morales ; a plus forte raison ces vertus ne sauraient-elles se reduire k un seul principe, comme le veut Platon. Aristote etudie les vertus morales les plus importantes. Ses dissertations sont trfes remarquables, pleines de fines observations de psychologue et de moraliste. Ses analyses de la jus-
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lice et de TainitiS m^ritent particulierement d'etre cities.
La justice est, selon lui, le r^tablissement de r6galit6 proportionnelle ou vraie dans la vie sociale. L'equite est plus parfaite que la justice, parce que, tandis que celleci ne considfere les actions qu'a un point de vue general et abstrait, T^quil^ tient compte de ce qu'il y a de propre k chaque action particuliere. C'est un achfevement de la justice requis par la raison, la loi ne pouvant prevoir tons les cas. C'est la justice concrete et actuelle, superposfie a la justice abstraite et encore indetermin6e. '
L'amitie est la supreme justice, une justice delicate et accomplie, oiila regie aveugle et morteest enti^rement remplac^e par I'intelligence vivante de rhomme de bien. II y a trois sources d'amitie : le plaisir, TinterSt et la vertu. La vertu seule fait les amities stables.