XXII. — POLITIQUE
La politique d'Arislote traite : 1** de J'Etat en general ; 2"^ des Constitutions.
La politique est la fin et Tachfevement de T^conomique, comme celle-ci est la fin prochaine de la morale. L'individu ne peut arriver par lui-m6me a la vertu et au bonheur. Or dans la nature mfeme de Thomme git le penchant k la vie sociale. Ce genre de vie, qui est pour Thomme une condition d'existence, est aussi un moyen de perfectionnement moral. La politique, qui trace Tid^al et les regies relatifs k la communaute humaine, est ainsi 6troitement liee a la morale : elle est le tout dont la morale et Teconomique sont les parlies, Tacte dont elles sont la puissance. Politique est le vrai nom de toute science pratique. La philosophic doit traCcer Tideal de la politique ; mais, de m^me que la morale, dans Tapplication, tient compte des individus, ainsi la politique appliquee tiendra compte des circonstances.
Comment se forme la soci^te politique ? Selon Tordre du temps, la premiere societe qui se forme est la famille Puis se produit Tunion de plusieurs families, ou xwjxy). L'Etat, ou cite (ttoXw), vient enfin : c'est la plus haute
(I) Source : La Politique.
des societes. Tel est Tordre chronologique ; mais, au point de vue de la nature et de la verity, TEtat est avant les individus, la famille et le village, comme le tout est avant les parlies ; celles-ci ont dans celui-la leur cause finale et leur realisation la plus haute.
La fin de TEtat est la plus 61evee qui se puisse concevoir, puisque TEtat est la plus parfaite expression du penchant social. Cette fin ne pent ^tre ni la simple satisfaction des besoins physiques, ni Tacquisition de la richesse, ni le commerce, ni m6me la protection des
citoyens par les lois. Cette fin doit 6tre le bonheur des
citoyens. L'Etat a pour mission de veiller a ce que les citoyens possSdent, d'abord les biens interieurs ou la verlu, ensuite les biens exl^rieurs. L'Etat achfeve le progres de la nature humaine s^elevant de la puissance a Facte.
Bien qu'il soit ainsi d'accord avec Platon, quant au but final de la politique, Aristote n'en est pas moins amene a critiquer son mattre en ce qui concerne les droits et les devoirs de FEtat. 11 combat la doctrine plalonicienne lendant a doter lEtat de la plus grande unite possible, doctrine d'ou resultait la necessit6 de lui sacrifier la propri6t6 et la famille. L'unit6 n'appartient qu'a I'individu. Deja la famille n'est plus une unit6. La cite est, par nature, une pluralite, et une pluralite het^rogene. Les theories plaloniciennes de la propriete et de la famille sont inadmissibles. Non seulement elles sont inapplicables, mais elles meconnaissent, et la tendance
180 Etudes diiistoire de la piiilosophie
de la nature, el Tinterfit de I'Etat. La propri6te et la famille ne sont pas choses artificielles, mais objets de tendances naturelles. De plus, elles sont utiles k TEtaf, a qui elles procurent des avantages qu'il ne pourrait r^aliser par d'autres moyens. L'Etat doit done reglementerla propriete et la famille, nonles an^antir. Sans doute, dans la pratique, Aristote se rapproche bien souvent de Platon, qu*il combat en th^orie ; mais on n'en saurait conclure qu'il n'y a gu^re de difference entre la politique platonicienne et la politique aristotelicienne. La part faite k la nature imprime k cette derniere une direction tout autre.
Voici les dispositions essentielles de la politique d'Aristote. Comme le souverain bien reside dans le loisir intellectuel, les professions utiles sont incompatibles avec le titre de citoyen : agriculteurs, commergants, ouvriers nepeuvent fetre membres de la cit6; c'est la du moins I'id^al. L'Etat a, vis-Ji-vis des citoyens, le r61e d'educateur. II travaille a r^gler leurs actions. Le pire des Etats est celui qui laisse cliacun vivre comme il lui plait. L'Etat regie Ykge et la saison de la procreation, fixe le chiffre de la population, ordonne Tavortement pour les grossesses qui conduiraient a d^passer ce chiffre, et Texposition pour les enfants estropies. L'education doit 6tre publique et commune. EUe doit constamment avoir en vuelebien de Tintelligence, dans les soins qu'elle donne a la sensibility, et celui de T^me, dans les soins qu'elle donne au corps. EUe comprend la
grammaire, la gymnastique, la musique et le dessin. Elle vise en toutes choses a former les habitudes morales de Tenfant. Elle est esseritiellement liberate : les sciences et les arts qui ont un caractdre mecanique et utilitaire sont ecarl^s. La vertu de TEtat, c'est la justice, c'est-adire Tordre en vertu duquel chacun a, dans TEtat, la place et la condition qui lui conviennent, chacun est investi de la fonction qu'il est capable etdigne de remplir»
La maxime sur laquelle doivent se r6gler les Constitutions, c'est que la realisation de la fin de TEtat suppose deux organes : les lois et le magistrat. Le vrai souverain, le seul, c'est la raison, c'est I'ordre. Ce souverain est invisible. La raison doit done 6tre, dans la pratique, representee par les lois. Mais les lois sont necessairement 6noncees dans des formules generates. Or, si comprehensive que soit une formule, elle laisse necessairement echapper k travers ses mailles une infinite de cas particuliers. De la la necessite du magistrat. II est souverain, la oil la loi n'a rien pu disposer, par suite de Timpossibilile ou Ton est de preciser tons les details dans des r^glements g6neraux.
En ce qui concerne la forme du gouvernement, Aristote n'en pose pas, comrae Platon, une seule comme bonne, toutes les autres comme mauvaises. II dit que les Constitutions doivent se regler sur le caractfere et les besoins des peuples pour qui elles sont faites, que la
182 fiTUDES D'HISTOIRE DE LA PIIILOSOPIIIE
plus mauvaise en soi peut 6tre la meilleure dans certains cas, Et il examine les moyens de tirer le meilleur parti des mauvais gouvernements, quand ils sont seuls possibles. C'est sous ces reserves qu'il classe les formes de gouvernement.
11 y a trois sortes de gouvernements, d'apres le nombre des gouvernants : le pouvoir peut 6tre entre les mains, soit d'un seul, soit de plusieurs, soit du plus grand nombre. Chacun de ces gouvernements a deux formes, Tune juste, I'autre corrompue, selon que les gouvernants ont en vue rint6r6t general ou leur interfit propre. Aristote donne aux formes justes les noms de royaute, aristocratie, politie ; aux formes corrompues, les noms de tyrannic, oligarchic, democratic.
La meilleure forme de gouvernement est une r6publique r6unissant Tordre et la liberte. C'est une aristocratic. Tons les citoyens sont admis a prendre part aux fonctions publiques; mais nc sont citoyens que ceux qui, par leur situation et leur culture, sont aptes a remplir les devoirs civiques. Tout travail corporel, notamment Texercice de Tagriculture et de Tindustrie, doit 6tre accompli par des esclaves ou des meteques.
Au-dessous de cette forme id6ale de gouvernement sont des formes moins parfaites, et neanmoins legitimes selon les circonstances. La plus pratique dans les conditions ordinaires est une r6publique temper6e, tenant le milieu entre la democratic et Toligarchie. La democratic est caract6ris6e par la liberty et T^galite, et par ce fait
que le gouvernement est entre les mains de la majorite des hommes libres el des pauvres. Dans Toligarchie, le gouvernement apparlient a la minority des riches etdes nobles. La rfipublique lemperee donne le pouvoir a la classe moyenne. Elle est Tequivalent politique de la verlu morale, laquelle est un milieu entre deux extremes, II est clair que les idees politiques d'Aristote ne sont souvent que la mise en th^orie des faits qu'il a sous les yeux, mais ce serait exagerer que de n'y pas voir autre chose. Si les moyens qu'il preconise sont souvent emprunt6s a une experience forcement restreinte, les fins qu'il assigne sont d6terminees par la raison et la philosophie ; ella politique d'Aristote fournit aujourd'hui encore des enseignemenls aux hommes d'Elat, comme des documents aux historiens.