‹ Études d'histoire de la philosophieChapitre 30 sur 44 · XXX. — INFLUENCE D'ARISTOTE · texte numérisé non relu

XXX. — INFLUENCE D'ARISTOTE

L'enseignement d'Aristote donna tout d'abord naissance k Tecole p6ripat6ticienne, qui fleurit pendant deux ou trois si^cles et dont les principaux repr6sentants sent : Th6ophraste de Lesbos (372?-287?), Euddme de Rhodes (iv® sifecle), Aristoxfene de Tarente (n6 vers 350), surnomme le Musicien, Dicearque de Messine (fl. 320) et Straton de Lampsaque (fl. 287). Critolaiis, qui fit paptie de Tambassade envoy^e a Rome, en 156, par laquelle la philosophie fut introduite dans le monde romain, etait un philosophe peripateticien. L'^cole se distingua par ses recherches minutieuses en logique, en morale et dans les sciences de la nature ; mais la tendance naturaliste y pr^valut de plus en plus sur la tendance metaphysique. Straton alia jusqu'a identifier la divinite avec la cpiio-i.*; qui agit inconsciemment dans le monde, et jusqu'a substituer a la t6l6ologie aristotelicienne une explication toute m6canique des choses, fondle sur les propri6t6s du chaud et du froid.

Avec la publication des oeuvres d'Aristote par Andronicus de Rhodes, vers 70 av. J.-C, commenga la s6rie des nombreux interpr^tes et commentateurs du Stagirile, parmi lesquels on remarque Boethus de Sidon

(1®' sifecle av. J.-C), Nicolas de Damas (1" siecle av. J.-C), Alexandre d'Aphrodisias en Cilicie (m® siecle ap. J.-C), sarnonim6 Texegete, par excellence (xax e^oyviv), le neoplatonicien Porphyre de Balance (iii® siecle), Th6mistius de Paphlagonie (iv® siecle), Philopon d'Alexandrie (vi® ei\if siecles), Simplicius de Cilicie (vi® siecle).

Si Fecole peripateticienne ne se compose guere que de disciples peu melaphysiciens ou de commentateurs purement erudits, les doctrines du maitre reslent du moins tres vivantes et fecondes dans des philosophies qui ne descendent pas directement de lui, mais qui se nourrissent en grande partie de sa substance. Le principe des stoiciens, intermediaire entre la puissance et Facte et defini par la tension, immanent a toutes choses, intelligent et cause finale supreme, parait bien n'6tre autre chose que la cpjo-i; d'Aristote, dans laquelle on absorberait le vojs. Par sa distinction precise du mecanisme et de la finalite, de Tordre physique et de Tordre m6taphysique des choses, du hasard et de Taction intelligente, Aristote a rendu possible r6picurisme, lequel semble s'6tre constitue en grande partie avec les doctrines qu'Aristote d^finissait ou creait pour les refuter. Le neoplatonisme lui-m6me, dans sa doctrine du voj;, doit beaucoup a Aristote. Les n^oplatoniciens s'efforQaient de concilier Platon et Aristote ; et Plotin soutenait que sa doctrine de Tun transcendant d'ou 6mane le voj; (§tait la consequence necessaire de la doctrine aristoteliciennc.

Aprfes avoir soutenu jusqu'a ses derniers moments la

philosophic antique, Taristotelisme, en s'incarnant dans les croyances du moyen dge, les transforma en doctrines philosophiques. Ce fut j)rincipalement sous Tinfluence d'Aristote que se developpa, dans cette p^riode de mysticisme religieux, Tesprit de logique et de speculation rationnelle.

Les ecrils d'Aristote ne penetrferent que tardivement et indirectement dans le monde occidental. Jusque vers le milieu du xn® siccle, on ne connut que de faibles parlies de VOi^ganon^ k savoir les Categories et VHermeneia, dans la traduction laline de Boece. C'etait, avec rEl^aywyyi de Porphyre et le Timee de Platon, a peu pres tout ce qu'on poss6dait de Tantiquite philosophique, De HSO a d210 environ parurent les autres ouvrages d'Arislote sous forme de version latine de traductions arabes, failes elles-m^mes au ix® siecle par des Syriens Chretiens, d'apres des traductions syriaques. Peu apres (xni® siecle), le texte grec lui-m6me fut communiqu6 aux savants de TOccident, notamment par des Grecs de Constantinople ; et la traduction latine immediate se substitua aux traductions indirectes. Robert Greathead, Albert le Grand et saint Thomas travaillerent particuliferement a cette ^puration de la traduction en latin.

Chose etrange et qui montre combien Tintelligence de rhomme est dependante de sa volonte, les esprits les plus divers trouv^rent dans Aristote un point d'appui rationnel pour leurs croyances- et leurs aspirations. Rien de plus un en apparence que le moyen %e, puis-

que tout le monde s'y reclame d'Aristote, mais il y a autant d'Aristotes que de philosophes. II y a m^me des Aristotes qui n'ont plus que le nom de commun avec le Stagirite.

C'est de YOrganon aristot61icien qu'est n6e la fameuse querelle des universaux qui dure du ix® siecle k la fin du XI®. En mfeme temps se dfiveloppent chez les Arabes et chez les Juifs, en possession de tons les ecrits du mattre, des systemes complets de philosophie aristoWlicienne. Les Arabes, monotheistes et naturalistes, sont s6duits par la doctrine d'Aristote sur Dieu et par ses recherches en histoire naturelle. Averroes, de Cordoue (1126-98), se croit pur aristotelicien quand il soulient que Tentendement actif est une Emanation de Dieu, qu'il est un pour tons les hommes et seul immortel. Le juif Moise Maimonide, de Cordoue (1135-1204), concilie sans difficult^ avec Taristotelisme la creation de la matifere et les miracles.

L'^poque la plus brillante de la scolastique chretienne est en mfeme temps celle de Tapog^e de Tautorite d'Aristote. Apres s'fetre d6fi6 un moment de ses doctrines physiques, ou Ton avait cru voir profess6e r^ternit6 du monde et celle du temps, on prend, dfes 1230 environ, Tensemble des Merits d'Aristote pour texte des legons de philosophie. La doctrine aristotelicienne est Texpression de la lumifere naturelle, comme les v6rites de foi sont I'expression de la lumiere surnaturelle. La raison ne coincide pas avec la foi, mais elle y achemine. Aristote,

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representant de la raison, est le precurseur du Christ dans les choses de la nature, comme saint Jean-Baptiste est son precurseur dans les choses de la gr4ce. Et Taristotelisme, ainsi d^fini, circonscrit etsubordonne, devient Torigine de ce qu'on a appelfi dans la suite le deisme et la religion naturelle. A cette fipoque, on y trouvait tout ce qu'exige la thfiologie. II ne peut, certes, d^montrer la verite des dogmes, ce qui serait contradictoire; mais, a leur egard, il refute les objections et 6tablit la vraisemblance. II fournit, en particulier, une thfiorie de la forme substantielle et des accidents rfiels et separables, qui rend concevable la transsubstantiation sous la persistance des monies especes sensibles dans TEucharistie.

Si Taristotelisme assure Torthodoxie, il n'est pas moins propice aux dissidents. Amaury de Chartres et David de Dinant (xii® et xuf siecles) le tirent du c6t6 du panth(5isine, en identifiant le Dieu du Stagirite, Tun avec la forme, Tautre avec la matifere universelle. Et les mystiques allemands, comme Th^odoric de Fribourg (xni® et XIV® sifecles) el maitre Eckhart (xm^et xiv^'sifecles), pr6sentent leur doctrine deTunion substantielle de Fame avec la divinity comme le developpement de la theorie arislotelieienne du vojs uo^tixo;.

Enfin, Aristote, au moyen 4ge, n'est pas seulement le maitre des philosophes : sous son patronage se mettent egalement ceux qui, a Tenconlre de TEglise et de la philosophic d'alors, pr6tendent surprendre et enchainer

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les forces mysterieuses de la nature. Pour ces reprouv^s, Aristote est un magicien. On lui attribue des traites d'alchimie sur la philosophie occulte des Egyptiens. On le met, avec Platon, en t^te de la liste des alchimistes oecum^niques. Les alchimistes se nomment eux-mfemes les nouveaux commentateurs de Platon et d'Aristote.

C'est ainsi qu'Aristote, au moyen age, est parlout un cxcitateur des esprits et une autorite ; mais son oeuvre la plus considerable est sans contredit Torganisalion de cette philosophie chretienne, si complete, si precise, si logique, si fortement etablie dans ses moindres details, qu'elle semblait constitute pour T^ternite. Elle a fait loi dans les colleges de TUniversite en France jusqu'au xvm® sifecle. En 1624, la Sorbonne d6fendait a peine d^ vie de rien enseigner contre les anciens. En 1671, les professeurs sont encore invites a respecter le p6ripatetisme sous peine d exclusion. Au commencement du xvin® siecle seulement Taristotelisme scolastique cede la place aux idees nouvelles.

Ce n'est pas de la raison qu'est venue la premifere attaque vraiment meurtriere, c'est de la foi. Luther non seulement remarqua les differences importantes qui separaient la philosophie aristot6licienne du christianisme, mais surtout il jugea impie de chercher un accord entre la foi donn6e par Dieu et la raison corrompue par le peche. QEuvre de Thomme, la philosophie aristot6licienne, avec sa pretention a traiter des choses divines, ne pouvait 6tre qu'erreur et sacrilege ; k se

concilier avec elle, la religion ne pouvait que s'alt^rer et se d^naturer. Aristote etait un maitre d'herfisies : le salut de la religion impliquait Tabsolue extinction de ses doctrines.

Combattu au nom de la religion chretienne, Taristot6lisme, malgre la brillante restauration qu'il dot a des erudits de la Renaissance, tels que Pomponace, Scaliger, Vanini, Gennade, Georges de Tr6bizonde, ne tarda pas k 6tre egalement battu en breche au nom de la science et de la philosophic. Bacon ne vit dans la methode aristot6licienne que la deduction appliquee aux donnees de Topinion et du langage ; et la metaphysique aristot^licienne ne fut a ses yeux que la pretention d'expliquer les choses, a Texclusion des causes mecaniques, par des actions surnaturelles et divines. 11 condamna done la philosophic d'Aristote comme contraire aux conditions de la science, laquelle cherche des explications mecaniques et precede par induction. Pour Descartes, Taristot^lisme fut la doctrine qui realisait les qualites sensibles, et qui expliquait les phenomfenes par ces entites chimeriques. Idees obscures et steriles, ces abstractions ne pouvaient fetre les principes des choses. Au rebours d'Aristote, Descartes ramene la quality a la quantity, non la quantity k la quality.

11 semblait que la doctrine aristotelicienne eut definitivement vecu, lorsque Leibnitz la fit rentrer triomphalement dans la philosophic, en declarant qu'il y avait dans la theorie des formes substantielles et de Tent^le-

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chie, bien comprise, plus de verity que dans toute la philosophic des modernes. Sur les traces d'Aristote, Leibnitz plaga la substance dans un principe d'action^ fit descendre T^lendue et la matifere du rang de substance au rang de phenom^ne, et concilia les causes finales avec les causes efficienles en mettant le m^canisme sous la d6pendance de la finalite. Depuis Leibnitz Taristotelisme a conserve sa place dans la philosophic, il a joue notamment un rdle important dans la formation du systfeme heg6lien.

Si grande que soit sa place dans Thistoire, peut-on dire qu'Aristote est, aujourd'hui encore, un des maitres de la pens^e humaine ?

En ce qui concerne la philosophic proprement dite, la chose nc parait pas doutcuse. II semble m6me que Taristotelisme rfiponde particulierement aux preoccupations de noire 6poque. Les deux doctrines qui tiennent aujourd'hui la plus grande place dans le monde philosophique sont Tidealismc kantien et revolutionisme. Or le systeme d'Aristote pent fetre mis sans dfisavantage en face de ces deux syst^mes.

II est oppose au kantisme. Kant rejette precisement la d6pendancc de Tespril a Tegard de Tfitre, la valeur ontologique attribute auxlois de Tesprit, I'inconditionne th^orique, la subordination de la pratique a la theorie, qui sont de Tessence de Taristotfilisme. La philosophic de Kant s'est constituee en opposition dirccte a la

philosophie dogmatique, dont Arislote est le repr^sentant par excellence. Mais si Kant a decouvert une conception nouvelle des choses dont Texamen s'impose d^sormais a quiconque veut philosopher, on ne saurait dire qu'il ait entierement r6ussi a faire pr^valoir son hypoth^se. S'il a pour lui le temoignage de la conscience morale, qu'il se propose d'ailleurs surtout de satisfaire, il ne pent obtenir Tadhesion franche et complete de Tintelligence. Celle-ci persiste k dire avec Aristote : « Tout a sa raison, et le premier principe doit 6tre la raison supreme des choses. Or expliquer c'est determiner, et la supreme raison des choses ne pent 6tre que T^tre entierement determine. De rinfini et du fini, c'est le fini, en tant qu'intelligible, qui est le principe ; Tinfini, en tant qu'inintelligible, ne peut 6tre que phfinomfene. » En Ire Aristote et Kant, la question est de savoir si Ton doit attribuer la suprematie a la volonte ou a Tintelligence : or il ne parait pas que cette question soit, aujourd'hui m6me, d6finitivement resolue.

Tout autre est la situation de Taristoteiisme en face de Tevolutionisme. Loin de s'y opposer, il I'admet et le comprend, en offrant un moyen de le d^passer. Historiquement, il en est Tun des antecedents les plus directs. Soit dans la nature, soit dans Thomme, Aristote montre partout la continuity, le d6veloppement allant de I'inferieur au sup6rieur. Les plantes supposent les mineraux, les animaux les plantes, Thomme les animaux, et Thomme n'est que Tachevement de Tfetre

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ebauch^ dans les productions inKrieures de la nature. Chez rhomme m6me, Timagination nait de la sensation, la mfimoire de Timagination, et Tintelligence ne peut penser sans images. On ne voit pas quelle these scientifique de Tevolutionisme serait incompatible avec la philosophie naturelle d*Aristote. Mais cet ordre mecanique des choses est-il Tordre absolu ? Ces explications donnent-elles pleine satisfaction a Tintelligence ? Voila la question que pose Aristote, et qu'il treuve le moyen de resoudre dans le sens d'une metaphysique spiritualiste. Selon lui, Tordre qui va de Tindetermin^ au d^terminfi, du genre a I'espece ne peut fetre consldere par rintelligence comme Tordre absolu de la g6n6ration des choses, parce que Tindetermine comporte toujours d'autres determinations que celles qu'il regoit dans le monde reel. L'homme est rachevement de Tanimal, mais Tanimal comporlait d'autres determinations que celles qui en font un homme. Pourquoi les genres se realisentils en telles esp^ces plutdt qu'en telles autres? De ce choix parmi les developpements possibles, la raison ne peut 6tre trouvee que dans T^tre m6me qui est le terme du d^veloppement. II faut que la perfection de cet fetre soit une force qui dirige revolution de la matiere dont il doit naitre. De la sorte, Tordre qui va de Tindetermin^ au determine n'exclut pas ; il appelle un ordre symetrl" quement contraire, principe cache de sa direction et de sa realisation. C'est ainsi qu' Aristote concilie le mecanisme evolutionisle avec la finalile par la distinction

de Tordre des choses selon le temps et de Tordre des choses dans Tabsolu. L'^volutionisme est la verity au point de vue des sens; mais, au point de vue de Tintelligence, il reste vrai que Timparfait n'existe et ne se determine qu'en vue du plus parfait. L'explication finaliste est le complement legitime et indispensable de Texplication mecaniste.

Ainsi Taristotelisme a encore sa place dans la philosophie. Mais n'ost-il pas d^sormais banni de la science ?

II convient sur ce point de distinguer entre les sciences morales et les sciences math^matiques et physiques. La morale d'Aristote, et mfeme, en plusieurs points importants, sa politique, loin d'etre oubliees, sont plus que jamais en vigueur. Les pr(5ceples de vivre en homme quand on est ne homme, d'attribuer en politique la veritable souverainete a la raison et k la loi, ne sont pas pres de tomber dans Toubli. Mais les sciences relatives a la nature, desormais toutes positives, paraissentn'avoir plus grand'chose de commun avec la philosophie naturelle du grand m^taphysicien.

Pour emettre a ce sujet un jugement Equitable, il convient d'abord de remarquer qu'un homme pent avoir exerce sur le developpement des sciences une grande influence, sans qu'aucune de ses idees se reconnaisse dans les doctrines actuelles. Les sciences se constituent etage par etage ; et telle theorie ancienne qui ne se retrouve pas dans les theories modernes, a pu contribuer a les preparer. Or ce genre de m6rite appartient certai-

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nement a Aristote. II a mis en avant des theories et des concepts qui peuvent fetre fort differents des m6thodes et des principes modernes, et qui n'en ont pas moins preside a la formation de ces principes. Telle est la th6orie aristotelicienne de Finduction, laquelle, sans doute, determine le but a atteindre plus que les moyens k employer, et place ce but mfeme dans la d^couverte des types plutdt que dans celle des lois, mais n'en est pas moins fort precieuse par la precision avec laquelle elle montre qull s'agit dans I'induction de d^gager le n6cessaire du contingent, I'universel du particulier. Telles sont les idees de genre et d'espece, de puissance et d'acte, de melange mecanique et de combinaison qualitative, de hasard ramene a la rencontre de causes independantes les unes des autres, de continuity dans Techelle des ^tres, de classification des sciences, etc.

Mais ce n'est pas assez de reconnaitre qu' Aristote a fourni a la science plus d'un point de depart. Plusieurs de ses principes^ sont encore parfaitement reconnaissables dans Tesprit de la science contemporaine ellemfeme. Son grand principe qu'il y a des lois dans la nature, et qu'on ne pent les decouvrir qu'en les d^gageant de Texperience par la reflexion, sa preoccupation constante d'6tudier les choses dans le detail, de les saisir, non a travers des formules toujours vagues, mais en elles-m6mes avec leurs caracteres propres, sa definition de la cause plac^e dans T^lement qui fait connaitre la production comme n6cessaire, sa doctrine de

la continuite biologique et de la solidarite du superieur a regard de I'inferieur : tous ces trails essentiels de la philosophic aristot6licienne se retrouvent dans la science d'aujourd'hui. Aristote est encore un maitre, en mfeme temps qu'il est un anc6tre.

Mais, dira-t-on, Aristote est finaliste, et la science, d6sormais, proscrit la consideration des fins.

II y a 1§. peut-6tre quelque malentendu. La finalite aristot^licienne n'est pas la fabrication du monde, comme d'une horloge, par un ouvrier qui se propose une id6e et calcule les moyens de la realiser. Elle consiste, peut-on dire, dans les trois principes suivants : 1° Tordre est dans le monde la regie, le d6sordre est Texception : ce qui veut dire que les combinaisons de phenomenes qui resultent immedialement des lois de la nature harmonieusement reunies en types, et qui, par suite, ont un d6veloppement normal, sont beaucoup plus nombreuses que les combinaisons dues a la rencontre fortuite de lois independantes les unes des autres ; 2'' il y a en chaque individu une force organisatrice ou cptiTi?, en vertu de laquelle il tend a 6tre et a realiser une cerlaine forme ; 3° les types specifiques sont exactement determines, separ^s les uns des autres, et immuables. Est-il Evident que la finalite, ainsi entendue, soit entierement exclue de la science moderne?

Le premier de ces trois principes signifie que, par I'observatiou et Tinduction, on peut atteindre k la connaissance des lois fondamentales. En opposition a cette

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theorie se dresse la th^orie mathematique cartfisienne suivant laqueile il n*y a pas en reality de lois qualitatives et multiples dans la nature, mais seulement des determinations diverses de la quantity homogene et mathematique. Mais, si la conception cartesienne est devant nous comme un ideal et represente la science achevee, la marche aristotSlicienne demeure celle qui est appropri6e a nos moyens de connaltre. Aristote a seulement eu tort de croire que par Finduction nous puissions arriver a des lois simples et absolues qui ne supposent rien avant elles.

Le second principe a uneressemblancefrappanteavec celui de lalutte pour la vie. Ici comme la, on suppose en chaque individu une tendance k exister et k se developper dans un sens determine. II est vrai que la science moderne voudrait arriver k r6duire la vie elle-mfeme a un mecanisme; mais elle n'en reconnait pas moins que la vie, telle qu'elle nous apparait, a les caracteres et joue le role que lui attribuait Aristote. Toute la difference consisle a considerer comme derive ce qu'Aristote tenait pour primitif; mais, en attendant que la reduction soit operee, nous ne croyons pas errer en disanl : tout se passe comme s'il y avait en chaque 6tre vivant une tendance a exister, et k exister d'une maniSre d6termin6e.

Enfin le troisieme principe, qui a encore ses defenseurs parmi les savants eux-m6mes, n'est pas, dans le sens oil Tentend Aristote, en contradiction absolue.

mdme au point de vue physique, avec la doctrine des 6volulionistes. Que veut dire Aristote? li n*entend pas affirmer que Thistoire des 6tres de la nature a commence dans le temps, par une creation d'especes separees : ii veut dire que la realisation d'un certain nombre de types, dictincts en mfime temps qu'harmonieux, est la fin et la regie des productions de la nature. 11 admet que la nature, le plus souvent, arrive k realiser cette fin ; mais k c6te des productions tout a fait r6gulieres de la nature, il admet des productions en partie r6gulieres, en partie irregulieres. Or, si Ton fait abstraction du pass6 et de Torigine dans le temps, dont ne s'occupait pas Aristote, on ne trouvera pas une si grande divergence entre ce point de vue et celui de I'evolutionisme. A la difference du materialisme et de la doctrine du hasard, Tfivolutionisme admet que les espfeces existent, au moins acluellement. Et il reconnait dans la nature la tendance a une specification de plus en plus complete. Le principe d'Aristote subsiste done aujourd'hui mfeme, du moins sous la forme hypothetique, la seule qu'un principe puisse recevoir dans la science : tout se passe comme s'il existait une hierarchic de formes ideales distinctes les unes des autres, que les &tres de la nature tendent a realiser.

LE PfllLOSOPHE ALLEMAND

JACOB BCEHME*

« Gotl ist von der Natur frei, iind die Natur ist doch seines Wesens. »

J. BicHME, Vom dreifachen Leben des Menschens, 16,37 (Boehme'sWerke, 6dit.Schiebler, t. IV, p. 240).

Ce n*est pas Tusage, mfime en Allemagne, d'assigner au cordonnier theosophe de la Renaissance, Jacob Boehme, une place importante dans Thistoire de la philosophie. On reconnatt en lui, avec Hegel, un esprit puissant ; mais, quand on accorde que de son ceuvre obscure et confuse se d6gagent un certain nombre de doctrines a peu pres saisissables pour Tintelligence, on range ces doctrines du cote de la theologie et de T^dificalion chretienne, plut6t qu'on n'y voit des monuments de la science profane et rationnelle. Une telle appreciation est naturelle en France, ou la philosophie,

(1) Travail lu devant TAcad^mie des Sciences morales et poliliques en 1888 et public dans le compte rendu.

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selon Tesprit de Descartes, relfeve surtout de Tentendement et se defie de lout ce qui ressemble au mysticisme. Mais en Ailemagne la philosophie n'a pas revStu d'une taqon aussi constante la forme rationaliste. A c6te de la lignfie des Leibnitz, des Kant, des Fichte el des Hegel, qui sont comme les scolastiques de TAUemagne moderne, il y a la serie des philosophes de la croyance, de la religion ou du sentiment : les Hamann, les Herder, les Jacobi, le Schelling th^osophe, et I'illustre philosophe chretien, Franz von Baader. Ceux-ci sont, en face de ceux-lSi, les dissidents mystiques, comme jadis les Eckhart et les Tauler en face du rationalisme thomiste. Et mSme les philosophes allemands de la reflexion et du concept, les Kant et les Hegel, si Ton considere le fond et I'esprit de leur doctrine, et non la forme sous laquelle ils Texposent, sont moins exempts de mysticisme et de th^osophie qu'il ne semble et qu'ils ne le disent. Car eux aussi placent Tabsolu veritable, non dans T^tendue ou dans la pens^e, mais dansTesprit, conQu comme superieur aux categories de Tentendement, et eux aussi cherchent a fonder la nature sur cet absolu. Or, si Ton a 6gard a cette forte empreinte de mysticisme et de theosophie que presentent en Ailemagne, non seulement toute une s6rie d'importanls systfemes philosophiques, mais mfeme les systemes classiques par excellence, on ne pourra manquer, recherchant les origines de la philosophie allemande, de donner une grande attention au cordonnier th6o£ophe ; ct

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Ton se demandera s'il ne m^rite pas le nom de philosophe allemand^ qui lui fut donnfi, de son vivant m6me, par son admirateur et ami le docteur Walther.

A premiere vue, il est vrai, ce nom ne semble gufere lui convenir. Boehme n'est pas un savant, un dialecticien, ni m6me un chercheur desint^resse. Fils de paysans, il a commence par garder les bestiaux. Puis il est devenu cordonnier k Goerlitz, ville voisine de son lieu de naissance, et il a consciencieusement exerce son metier dans la crainte du Seigneur. II a 6pous6 la fiUe d'un honorable boucher de la ville, Catharina Kuntzschmann, dont il a eu quatre fils, et, dit-on, deux Giles. II a elev6 ses fils selon sa condition et en a fait des ouvriers. II a vecu dans la piete, la simplicity et I'humilite chrelienne. II ne cessait, il est vrai, de m^diter sur les choses religieuses. Mais tout son souci etait, nous dit-il, de chercher dans le coeur de Dieu un abri contre la colfere divine et contre la m6chancete du diable. II a ecrit ; son oeuvre est m6me considerable. Mais k quelle source a-t-il puise ? II n'a lu ni les classiques ni les scolastiques, il ne connait que les mystiques et les th6osophes. El m6me, ce qu'il sait, il le doit avant tout k des revelations personnelles et surnaturelles. Quatre fois la lumiere c61este lui est apparue ; il a vu, tantdt le Christ, tantdt la Vierge 6ternelle ; et, dans ces apparitions, il en a plus appris, en quelques instants, que s'il avail pendant des ann^es frequente les ecolcs. En t6te de chacun de ses ouvrages on lit :

geschrieben nach goeUlicher Ei^leiichlung ^ 6crit en vertu d'une illumination divine.

L'oeuvre repond aux conditions dans lesquelles elle a et6 composee. C est un melange confus "de theologie abstruse, d'alchimie, de speculations sur Tinsaisissable et rincompr6hensible, de poesie fantastique et d'effusions mystiques : e'est un chaos 6tincelant. Le premier ouvrage compose par Boehme s'appelle : « Laiirore a son lever ^ ou la racine et la mh*e de la philosophies de Vastrologie et de la theologie considerees dans leur veritable principe : description de la nature^ oil fon voit comment toutes choses ont ete a Coingine^ etc. » Boehme y expose la genese de la sainte Trinite, la creation et la chute des Anges, la creation et la chute de Thomme, la redemption et les fins dernieres du monde. II voit et veut faire voir, bien plus qu'il ne demon tre : sa science est une hallucination metaphysique. Aussi fait-il constamment violence a la langue; il lui demande d'exprimer I'inexprimable. Les termes de I'ancienne mystique, de Talchimie, de la philosophie sont mis par lui h. contribution ; il leur impose des sens d'une subtilit6 inou'ie, il veut qu'au fond de toute pens^e il y ait de Tinfini et du myst6rieux. Est-il possible qu'en une telle oeuvre il y ait matiere a rficolte pour Thistorien de la philosophie, a moins que, par une interpretation arbitraire, il ne transforme en concepts ce qui, chez Tauteur, est pure intuition et imagination ?

II serait malseant, pour juger cet homme qui ne

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visait qu'a d^gager Tesprit de la lettre, de s'en tenir aux apparences. Boehme, en realite, n'est pas rhomme simple et ignorant qu'il nous dit 6tre. II est done d'une intelligence vive et ouverte, ainsi que Tout tout de suite remarque ses premiers maitres. Or il vit dans un temps et dans un pays ou s'agitent les plus grands problfemes. L'ancienne mystique fleurit encore en AUemagne avec Schwenckfeld et Sebastien Franck. En meme temps s'y developpe, depuis Nicolas de Cusa et sous Tinfluence du naturalisme italien, une th^osophie brillante et profonde, representee par Agrippa de Nettesheim et Paracelse, rehabilitation et divinisation de cette nature qu'an^antissaient les mystiques du moyen 4ge. D'un autre c6te, a Toptimisme moral d'Eckhart et de ses disciples, Luther avait naguSre oppos6 la doctrine du mal radical et positif, qui se dresse contre Dieu en adversaire, et qu'on ne saurait ramener a une simple diminution ou privation. Et, de bonne heure, les principes nouveaux etaient entr^s en rapport ou en conflit avec le principe de Tancienne mystique. Le protestantisme essayait deji cette reconciliation de ses origines mystiques et de ses origines pauliniennes, de son monisme spiritualiste et de son dualisme moral, de son principe de liberte et de son principe de discipline, qu'il poursuit aujourd'hui encore. La th^osophie s'unissait h la mystique dans Valentin Weigel, qui donnait pour matifere a la reflexion subjective d'Eckhart Thomme de Paracelse, resum6 et perfection des trois natures, ter-

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restre, sid^rale et divine, dont se compose Tunivers cr6e.

A ce mouveinent d'idees, Boehme, des sa jeunesse, prend avidement part. Dans les voyages qu'il fait comme compagnon cordonnier afin de devenir maitre, il s'entretient des choses religieuses et theosophiques, il observe, il lit et il r6fl6chit. Ses lectures, peu nombreuses, portent sur des livres importants et sont tr^s approfondies. Le livre des livres est pour lui la Bible, cetle parole vibrante et profonde qui, surtout depuis Luther, est Taiguillon le plus puissant de la reflexion. Mais Boehme a lu en outre les Merits de beaucoup de maitres. II a lu Schwenckfeld, et il aremarque ses objections contre cette doctrine de la satisfaction vicaire, qui tend a remplacer par une action exterieure et accidentelle Toperation interne de la grUce, seule source possible de la conversion essentielle. II a lu Paraceise, et il a goiit6 en lui Tapdtre enthousiaste de la vie, le rev^lateur de la puissance magique de Timagination, le voyant qui retrouve dans le monde et dans Thomme naturel celte image de Dieu que les mystiques ne savaient plus y voir. II a etudie Talchimie, et il en a cherche le sens spirituel et vrai. La transmutation a 6te pour lui le symbole de la nouvelle naissance h laquelle I'homme est appel6 ; la pierre des philosophes s'est r6alis6e a ses yeux dans la puissance de la foi et de I'abandon a Dieu. II a lu Valentin Weigel, et il s'est impregne du mysticisme spiritualiste que ce pieux pasteur a herit6 de Tauler, de la

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th6ologie allemande, de Schwenckfeld et de Sebastien Franck ; et en m6me temps il a congu, gr^ce a lui, Tidee d une combinaison d6 la mystique et de la theosophie.

Boehme n'a pas lu seulement dans les livres, mais encore dans la nature. Tout ce qu'elle offre a nos yeux lui est un enseignement ; car la matiere, pense-t-il, n'est pas un 6tre a part, stranger k Tesprit : elle est Tesprit lui-mfeme, revel6 el visible. Les ^toiles, le soleil, les elements de la terre, la vie surtout, dans son origine et dans ses phases, Tarbre avec sa croissance, Tanimal avec son desir et son instinct desinteresse, Thomme avec sa vie interieure, sa lutte contre le mal, ses d6faites et ses triomphes : BoDhme contemple avec recueillement toutes ces choses; et, dans sa communication immediate et religieuse avec la nature, il attend que celle-ci lui infuse son esprit et lui r6vele les mysleres de Tfitre.

C'est r^tre eternel, interieur et vivant qu'il cherche en lout et partout, Aussi les ph6nom^nes de la nature, comme les doctrines exposees dans les livres, sont-ils pour lui des signes a d6chiffrer, non Tobjet m6me qu'il s'agit de connaitre. S'il lit et observe, c'est pour avoir une matiere ou son esprit s'appuiepour reflechir. Degager Tesprit de lalettre, saisir la force agissante au sein du ph6nomene inerte, p^n^trer jusqu'aux sources premieres de toute realite, voila Teffort de Boehme. Aussi Texperience interieure et la reflexion sont-elles, en definitive, ses vrais moyens d'investigation. II est vrai qu'il est illumine, que sa meditation est une priere et

218 fiTUDES D'HISTOIRE DE LA PIlILOSOPlllE

ses dficouvertes des r6velations divines. Mais qu'importe Texplication que I'individu se donne a lui-m6me de la voie par oil les id6es sont entries dans sa conscience? La geometrie analytique de Descartes en est-elle moins vraie, parcequ'il en rapportait Tinvention i Tassistance de la sainte Vierge? C'est peut-6tre une suite de la constitution de Tesprit humain d'attribuer d'abord a une revelation surnaturelle et de consid6rer comme venant du dehors dans son esprit les idees nouvelles qui surgissent en lui et qui lui imposent par leur lumifere et par leur beaute. Les essences platoniciennes, le vo'j^ d'Aristote, Tideal chr6tien, les principes suprfemes de la connaissance et de Taction ont 616 rcQus pour des fetres et des choses en soi avant d'felre expliqu^s par les lois de Tesprit humain. Lenaturel a d'abord 6te surnaturel ; car le genie ne sait comment il precede, et il s'apparait i lui-m6me comme un dieu qui visite la creature. Boehme, il est vrai, ne se contente pas de recevoir dans son intelligence les revelations de Tintelligence divine : il est visionnaire. La sagesse increee, la Vierge 6ternelle lui est apparue plusieurs fois. Mais un enthousiasme, mfeme quelque peu maladif, pent aussi bien accroitre qu'afifaiblir les forces de Tesprit humain ; et il arrive que Tebranlement de Torganisme est justement Teffet de la tension excessive a laquelle Tesprit a d£l le soumettre pour r^aliser ses creations. Le roseau pensant plie sous Teffort de la pens6e, plus encore que sous le poids de la matiere. II n'est en defi-

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nitive qu'une clef et qu'une mesure de Toeuvre d'un penseur comme d'un artiste, c'est cette oeuvre mfeme. L'auteur est le moule qu'on brise pour voir la statue.

Que trouvons-nous done dans Toeuvre de Boehme si nous la considerons en elle-mfeme, tant dans son esprit et sa signification interne, comme le veut Tauteur, que dans son contenu reel et objectif, conime le veut Thistoire ?

Et d'abord quel est le mobile des reflexions du cordonnier th^osophe ?

« Depuis ma jeunesse, nous dit-il, je n'ai cherch^ qu'une chose : le salut de mon 4me, le moyen de conqu5rir et de posseder le royaume de Dieu. » II n'y a la en apparence qu'un objet tout pratique et religieux ; mais dans Tesprit de Boehme cet objet va provoquer de profondes sp6culations metaphysiques.

U a appris des mystiques ce que c'est que possfider Dieu. II faut se garder, enseignent ces maitres, d'assimiler la possession de Dieu a la possession d'une chose matfirielle. Dieu est esprit, c'est-a-dire, pour qui comprend la valeur de ce terme, puissance generatrice anterieure h toute essence, mfeme a Tessence divine. Dieu est esprit, c'est-a-dire volonte pure, infinie et libre, se donnant pour objet la realisation de sa propre personnalite. Des lors on ne pent recevoir Dieu par une

operation passive. On ne le possede que s'il se cr^e en nous. Posseder Dieu, c'est vivre de la vie de Dieu.

D'autre part, BoDhme aappris de Lulher que rhomme natureln'est pas simplementun fils eloigne de son pere, qu'entre Dieu et sa creature il n'y a pas seulement un espace inerte, un non-6tre sans resistance. L'homme naturel est revolts contre son cr^ateur : cntre lui et Dieu se dresse le peche, conime une puissance r^elle et positive, qui fait effort pour surmonter Taction divine. Le mal n'esl pas un non-6tre : c'est un fetre heritable, qui lutte avec le bon principe. Et BoDhme retrouve parlout dans la nature cette guerre effective que Luliier lui a fait voir dans la conscience humaine. Qu'ii regarde le soleil et les 6toiles, ou les nuages, la pluie et la neige, les creatures raisonnables ou les creatures sans raison, telles que le bois, les pierres, la terre et les elements ; de quelque c6te qu'il se tourne, partout il voit le mal visa-vis du bien, la colere en face de Tamour, Topposition du oui et du non. La justice mfeme, ici-bas, est aux prises avec son contraire. Car les impies prospSrent comme les fideles, les peuples barbares sont en possession des plus riches contr^es, et jouissent plus que les serviteurs de Dieu des biens de la terre. En observant ces choses, nous dit Boehme, je suis tombe dans une profonde m6lancolie et mon esprit s'est trouble. Aucun livre, de ceux que je connaissais, ne m'apporla de consolation. Et le diable 6tait la qui me guettait et me soufflait des pensees pa'iennes que j'aurais honte d'exprimer ici. Est-

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il bien vrai que Dieu est amour, comme Tenseigne le christianisme, que Dieu est tout-puissant, que rien n'a de realite devant lui? Telles sont sans doute les questions que BoDhme sentait poindre au fond de sa conscience. Le diable aurait bien voulu qu'il renouQat a penetrer le myslere et s'endormit dans ['indifference. Mais Bo^hme a pen6tr6 ses desseins et a r^solu de les dejouer.

Comment concilier la fin de Tactivitd humaine, si noblemen t conQue par les mystiques, avec la realil6 des choses, si exactement constat^e par lefondateur du protestantisme ? Comment, si Thomme et toute la nature sont radicalement revoltes contre Dieu, maintenir la possibilite de la naissance de Dieu au sein de Tame humaine ? Si Thomme, semblable a un arbre pourri, ne pent vouloir et faire que lemal*, il n y a pas de milieu, semble-t-il, enlre abandonner cet arbre a sapourriture, etle deraciner et jeter au feu. Si la nature est en opposition absolue avec Dieu, ou Dieu ne pent rien sur elle, ou il doit la d6truire.

Maintenir Tideal spiritualisle et optimiste des mystiques, tout en envisageant la nature au point de vue pessimiste de Luther et, plus generalement, a un point de vue r^aliste : telle est la tdche que Boehme s'est impos6e. Cette t^che se determine dans son esprit de la maniere suivante. Tandis que, pour les mystiques, il

(I) Selon I'expression de Luther.

s'agissait de savoir comment Dieu pouvait naitre en ce qui n'est pas lui, Boehme se demande comment Dieu peut renaitre en ce qui violemment s'est separ6 de lui. Or il estime qu'il pourra resoudre ce problfeme s'il peut d6couvrir, et la source de Texistence divine, et Toriglne du monde et du pech6. Et cette science sera la regeneration m6me. Car, lorsqu'elle p6nfetre jusqu'aux sources, la connaissance se confond avec Taction et la realite. Voir les choses du point de vue de Dieu, c'est renaitre a la vie divine.

Telle sera done la division fondamentale du systeme de Boehme : 1"* Comment Dieu s'engendre-t-il lui-m6me? 2® Pourquoi et comment Dieu a-t-il cr66 le monde, et comment le mal s'y est-il introduit ? 3** Comment Dieu peut-il renaitre au sein de la creature corrompue, et quelles sont les fins dernieres des fetres ?

C'est, onle voit, la question de Torigine et de la fin, posee dans toute sa generality et dominant toutes les autres. Tandis que les anciens cherchaient a posteriori quels principes stables et determines se cachent sous le mouvement et Tindetermination des phenomenes, et ne connaissaient pas de milieu entre un absolu ind6termin6 tout illusoire, tel que le hasard, et un absolu plein et achev6, tel que Tintelligence, notre philosophe, pour qui toute nature est le resultat d'une action, cherche comment s'est fait Tabsolu lui-m6me, en tant qu'il est ceci et non cela; il descend, apropos de Dieu m6me, de la puissance infinie k la production de Tfetre determine.

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La philosophie des anciens etait surtout une classification : celie de BoDhme sera une construction. Le probleme de la genese s'est substitu6 a celui de Tessence des choses. Et comme Ffttre dont on cherche ici la genese et dont le mouvement interne doit expliquer la nature est expressement la personne consciente, libre et agissante, le syst^me que nous allons etudier nous apparatt comme Taurore d'une philosophie nouvelie, qu'on peut appeler la philosophie de la personnalit6, consideree en elle-mfeme et dans ses rapports avec la nature.

Quelle methode Boehme preconise-t-il pour cette recherche ?

11 s'agit, ne Toublions pas, de voir decouler Tfetre de sa source premiere, c'est-a-dire de saisir le passage de rien k quelque chose. Or, pour un tel objet, les moyens dont dispose la philosophie ordinaire sont impuissanls. Que nous donnera Terudition, sinon des opinions, des id^es abstraites? La Bible mfeme, si Ton y cherche la lumifere sans remonter au dela, n'est qu'une lettre morte, un symbole qui ne s'explique pas. Et il en est des sens et de la raison comme de r6rudition. Les sens ne nous font connaitre que les dehors fig6s et les produits des choses, non leur fond et leur vie interne. La raison ext^rieure, ou elaboration naturelle des donn^es de Texperience, est morte comme les matfiriaux qu'elle assemble. Elle analyse, elle s6pare ; et les objets qu'elle consid^re, ainsi arraches au tout vivant dont ils faisaient partie, ne sont

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plus que des fetres fictifs, incapables de nous instruire sur leur nature vraie et sur leur origine. C'est cette raison exterieure qui, voyant en ce monde les mechanls prosp^rer a Tegal des bons, insinue k Thomme que le mal estr^gal du bien, et qu'ainsi Texistence du Dieu de la religion est problematique.

Toutes ces methodes ont le m6me vice : elles sont passives et mortes. Elles supposent un objet realist et donn6, et elles mettent Tesprit, comme un miroir inerte, en face de cet objet. Seule, une methode vivante peut nous faire p6n6trer dans les mysteres de la vie. Seul Tfitre connalt Tfelre, et il faut engendrer avec Dieu pour comprendre la g6n6ration. La vraie methode consiste done k assister ou plutot a prendre part k Toperation divine qui a pour terme repanouissement et le regne de la personnalite ; c'est la connaissance comme conscience de Taction : methode qui, vraiment, va de la cause a TefFet, tandis que toute m6thode purement logique, born6e a Telaboration des donnees de I'experience, n'est et ne saurait fetre qu'un vain effort pour s'elever de Teffet a la cause.

Mais comment Thomme pourra-t-il se placer ainsi au point de vue de Dieu? Monter jusqu'a Dieu lui est impossible : il n'y a point de transmutation de la creature dans le cr6ateur. Du moins, si Thomme ne peut monter en Dieu, Dieu peut descendre en Thomme. Non que Dieu puisse 6tre evoqu6 et comme contraint mat6riellement par les pratiques d'une fausse magie ou par

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les oeuvres d'une devotion exterieure. Mais Dieu descend dans rhomme, si Thomme meurt a sa nature inn6e et corrompue, pour s'offrir a I'action divine. Le Christ Fa dit : « II vous faut naitre de nouveau, si vous voulez voir le royaume de Dieu. » La conversion du coeur dessille i'oeil de rinteiligence.Comme rhomme exterieur voit le monde exterieur, ainsi Thomme nouveau voit le monde divin oh il habite. Et ce retour vers Dieu est possible a Thomme, puisque I'homme a 6t6 cr66 a rimage de Dieu. II n'a qu'^ rentrer au plus profond de lui-m6me, a d^gager Thomme interieur de I'homme exterieur, pour participer a la vie divine. « Considere-toi toi-mfeme, cherche-toi, trouve-toi : voila la clef de la sagesse. Tu es Timage et I'enfant de Dieu. Tel est le d^veloppement de ton 6tre; telle est, en Dieu, I'^ternelle naissance. Car Dieu est esprit, et, de m6me, en toi, ce qui commande est esprit et a 616 cre6 de la souverainet6 divine. »

Quand une fois I'homme est ainsi place au point de vue interne de la genfese universelle, tout ce qui d'abord n'etait que voile et fumee interposee entre lui et la lumifere, devient symbole transparent et expression fidele. L'erudition, la Bible, la tradition, les concepts, les phenomenes de la nature, toutes ces choses, mortes en elles-m6mes, s'animent et vivent quand on les regarde avec Toeil de I'esprit. La parole eternelle qui parle au fond de nous-mfeme nous dit le sens vrai de la parole 6crite et sensible. Ce n'est pas tout. II y a, entre

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le dedans et le dehors, reciprocity d'action. Certes, la vue des choses ext6rieures ne nous eut jamais, a elle seule, r6vele le principe que ces choses manifestent : ce principe veut fetre saisi en lui-m6me. Mais le premier 6lre n'est tout d'abord pour nous qu'une forme vide ; et c'est par la juste interpretation des phenomenes qu'il prend corps et se determine. Toutefois, il ne saurait jamais trouver dans les phenomenes son expression adequate. Infini, Tespritne pent etre enti^rement manifeste, car toute manifestation se fait au moyen du fini. L'esprit est par essence eternel mystere. Nous devons done, et nous servir des phenomenes pour entrevoir le detail des perfections divines, et nous rappeler que les phenomenes n'en sont jamais qu'une manifestion imparfaite. Et dans les discours que nous faisons sur Torigine de Dieu et des choses, nous devons a la fois faire appel a toutes les images que nous fournissent les sens et la raison, et ne voir dans ces images que des metaphores toujours grossieres qui doivent etre entendues en esprit et en verite. Lasagesse de Dieu ne se laisse pas decrire.

Cette maxime trouve son application des le premier pas qu'essaie de faire la theosophie. Nous avons, pour commencer, k exposer la naissance de Dieu, la maniere dont Dieu s'engendre lui-m6me. Mais parler de naissance de Dieu en prenant ces mots k la lettre, c'est

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