III. — LA CRITIQUE
La critique kantienne de la raison pure est proprement une theorie de la science. Comme Newton a cherche le principe du systfeme des corps celestes, ainsi Kant cherche le principe du systfeme de nos connaissances.
(1) Sources : Critique de la raison pure ; Prolegomenes ; £lablissement de la metaphysique des moeurs ; Critique de la raison pratique ; Critique de la faculte de juger.
La science est donnee, comnie runivers est donne : la philosophic ne se demande pas si elle est possible, mais comment elle est possible, c'est-a-dire concevable sans contradiction.
La science consiste dans deux disciplines, les mathematiqucs et la physique, et dans Tunion de ces deux disciplines : il s'agit de rendre compte de ces fails. Les mathematiques se composent de jugements synthetiques a priori, c'est-a dire de Jugements ou le sujet est li6 k priori a un predicat qui n'y est pas contenu. II en est de m6me de la physique ; et, depuis Newton, la certitude de cette derniere, qui traite des choses elles-mfemes, ne le c^de en rien a celle des mathematiques, qui ne traitent que des rapports de grandeur. Comment ces caracteres sont-ils intelligibles, d'ou procfedent-ils, et qu'est-ce que la science, consid6r6e dans ses principes generateurs? Resoudre ces questions, tel est Tobjet des recherches de Kant.
C'est a la philosophic qu'il appartient d'instituer ces recherches. Or le principe inviolable qu'elle fournit en cette matiere est le suivant : toutes nos connaissances ont leur point de depart dans rexperience. II s'agit de savoir si de ce principe se pent d6duire la th6orie de la science, telle qu'elle nous est donnee ? Le probl^me se ramfene done a la question suivante : Qu'est-ce que rexp6rience? Est-cUe une unite irreductible, ou Tanalyse y peut-elle discerner des elements divers? Parrai ces elements, en est-il d'a priori? Ces elements a priori
rendront-ils compte, et en quel sens, de la necessite propre aux jugements de la science ?
Dans Texperience, un objet est premierement donne, secondement pense. Comment cela est-il possible?
Pour qu'un objet nous soit donn^, il faut qu'il se presente a nous dans Tespace et dans le temps. Les notions d'espace et de temps nous sont-elles fournies par Texperience? Non, car, avant toute experience, nous Savons que les objets qui nous seront donnes le seront dans Tespace et dans le temps. Ce sont done des elements a priori. De quelle nature ? Sont-ce des concepts ? Non, car Tespace et le temps sont des objets uns, homogenes et infinis, caractferes opposes a ceux que pr6sentent les objets des concepts. L'espace et le temps sont des substrats des choses et des objets d'intuition. Sont-ils done des realites suprasensibles situees en dehors de nous ? Non, car la conception de deux non-fetres infinis comme substances est impossible. La repr6sentation de I'espace et du temps ne peut fetre, en definitive, qu'une intuition portant sur la forme de notre sensibility m6me. L'espace etle temps sont notre maniere de voir les choses.
Mais, s'il en est ainsi, nos id6es de lieu et de duree ne sont-elles pas purement subjectives ? Que va devenir, dans une telle doctrine, la v6rite des mathematiques ?
L'objection est mal fond6e, car, en r6alit6, c'est dans les theories dogmatiques, isolant le sensible du mathematique, que Taccord de Tun avec Tautre est indemon-
trable. Entendue selon sa vraie nature, comme un systeme de jugements synth^tiques k priori, la mathematique est justifiee, dii moment ou les objets ne peuvent nous afFecler qii'en se soumettant aux lois de Tespace et du temps. Sans doute nous ne pouvons dire que les choses possedent, en eiles-m6mes, des maniferes d'Mre que nous ne nous expliquons que comme formes de notre faculty de sentir. Mais nous savons a priori que tout objet de notre sensibilite sera conforme a la math^matique, ce qui suffit a assurer I'objectivit^ de cette science. Ideality transcendantale, reality empirique, tels sont les deux caract^res de Tespace et du temps. lis expliquent et determinent la possibility des malhematiques.
Ainsi s'explique la premiere condition de Texpfirience ; il y en a une seconde. II ne suffit pas qu'un objet soit donne, il faut en outre qu'il soit pens6. La pensee suppose-t-elle des elements a priori ?
La pensee consiste k etablir entre deux termes un rapport objectif de sujet a predicat, c'est-a-dire a affirmer Tun de Taulre comme lui appartenant reellement et necessairement. C'est ce qui a lieu, par exemple, quand nous disons qu'une chose est la cause ou la substance d'une autre. Une telle liaison ne pent 6tre fournie par Texperience, qui ne donne rien de necessaire. Eile est done connue a priori, mais en quel sens? Si nous considerons la logique telle qu'elle est congue depuis Aristote, nous remarquons qu'elle fournit bien des liaisons
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n^cessaires, mais qu^elle est impuissante a determiner un terme vis-i-vis de Fautre comme sujet reel. II y a dans toute declaration relative a Texistence quelque chose qui depasse la pure logique. Affirmer d'un objet qu*il est cause, c'est franchir les limites de son concept. Or, nous n'avons pas cette intuition intellectuelle du tout, qui seule permettrait d'en decouvrir les parties par analyse. Nous allons des parties au tout par voie discursive. De quel principe dependent done les differents rapports qui constituent la pens6e?
En dehors de ceux que nous avons dii rejeter, il ne reste que Tentendement lui-mfeme ou faculte de juger. De mdme que les relations de grandeur ne sont, au fond, que les formes de notre sensibilite, de mfeme les relations qualitatives des choses ne peuvent 6tre que les categories de notre entendement.
S'il en est ainsi, la fonction logique de Tentendement nous permettra de decouvrir et de syst^matiser tons les concepts qui president aux jugements d'existence. Car des deux c6tes il s'agit pour Tentendement d'unifier; seule, la poit^e de Tunification diff^re. La table des modes de Tunification logique fournit ainsi le modele de la table des categories.
Voici la table logique des jugements : 1*^ au point de vue de la quantite : propositions universelles, particulieres, individuelles ; 2^ au point de vue de la qualite : propositions affirmatives, negatives, indeterminees ; 3° au point de vue de la relation : propositions cat6go-
riques, hypolhetiques, disjonctives ; 4° au point de vue de la modality : propositions probl^matiques, assertoriques, apodictiques.
Voici la table transcendantale des concepts de Tentendement : 1® au point de vue de la quantite : unit6, multiplicite, universality; 2^ au point de vue de la qualite : r^alite, negation, limitation; 3° au point de la relation : inherence et subsistance, causality et dependance, action r6ciproque ; 4*^ au point de vue de la modality : possibiiite ou impossibiiite, existence ou non-existence, necessite ou contingence.
Tel est le systfeme des concepts ou categories a Taide desquels nous unissons nos representations des choses. Ces concepts n'etant que les modes d*action de notre entendement sont, en eux-m6mes, vides de tout contenu. lis ne peuvent trouver leur emploi que si une matifere leur est fournie ; et la seule matiere dont nous disposions est Tintuition sensible. Les concepts n'ontils done qu'une valeur subjective; et, tandis que Testhetique transcendantale ou analyse de la sensibilite a pu conclure a un r^alisme math6matique, Tanalyse de Tentendement ou logique transcendantale devrat-elle s'en tenir a cet idealisme logique qui resout les choses en modes de la pensee ?
Ici se place la fameuse deduction transcendantale, dont Tobjet est d*6tablir la valeur objective des categories, c'est-a-dire la possibility d'obtenir, au moyen des categories telles qu'elles ont ete d^termin^es, la con-
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naissance, non seulement de notre manifere de penser^ mais des choses mfemes. Celte possibility sera d6montr^e, si Ton peut prouver que les categories sont ellesm6mes la condition de Texistence de realit6s a notre point de vue. Les categories s'appliquent aux choses, si les choses, pour nous, ne sont possibles que par elles.
Selon notre condition, pour qu'il y ait connaissance d'une chose, il faut qu'il y ait distinction d'un sujet et d'un objet : le « je pense » doit pouvoir accompagner toutes nos representations. Mais, pour qu'une telle distinction soit possible, il faut qu'il existe entre les deux termes un rapport analogue a celui des quantites positives et negatives en math^matiques, un rapport d'opposition sur un terrain commun. Le sujet etant une action unifiante, il faut que Tobjet soit un multiple unifi^. C'est done par le fait d'etre unifiees, et d'etre unifiees pour le sujet, que des choses peuvent 6tre donnees comme objet.
Or, comment cette condition pourrait-elle 6tre remplie, si le multiple n'etait pas unifi^ par le sujet luim^me ? Sans doute la conscience empirique ne pergoit pas cette formation de Tobjet. L'operation a lieu dans la region profonde de Taperception transcendantale que suppose la conscience empirique ; et quand se pose le moi particulier, il trouve devant lui Tobjet tout forme et le prend pour une chose brute. Mais cette chose est ToBuvre de la pensee, et c'est pour cela que la pensee, en chacun de nous, y retrouve ses lois. Les categories
s'appliquent done necessairement aux choses ellesmSmes en tant qu'il en existe pour nous, et ainsi elles ont une valeur objective.
D'aulre part, comme les seules intuitions dont notre entendement dispose pour en former des objets sont nos intuitions sensibles, et comme celles-ci ne representent pas les choses telles qu'elles sont en soi, mais seulement les exigences de notre sensibilite, c'est une suite de notre condition kumaine que notre connais"^ sance, mSme intellectuelle, ne puisse atteindre a Tabsolu, mais reste enfermee dansle monde deTexperience. Realisme empirique, idealisme transcendantal demeurent termes associes et corr61atifs.
Par la mfime, en revanche, une place se trouve reservee pour le suprasensible lui-m6me. En effet, le concept de chose en soi, en mdme temps qu'il est limitatif des pretentions de notre science, nous permet de concevoir un monde autre que celui que nous connaissons, susceptible, par suite, d'etre affranchi des conditions de notre connaissance, notamment de la liaison necessaire qui s'oppose a la liberty. Au ph6nomene, il nous est permis de superposer le noum^ne.
En cette doctrine consiste essentiellement la revolution philosophique op6ree par Kant. Au lieu d'admettre, conform^ment aux apparences, que la pens6e gravite autour des choses, Kant, nouveau Copernic, fait graviter les choses autour de la pensee. De ce point de vue, dit-il, le d^sordre et Tinexplicable font place i I'ordre
BouTROUx. 23
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et a rintelligible. L'accord des lois de la nature avec les lois de notre esprit n'est plus un problSme insoluble ou un objet de foi : c'est une verit6 scientifiquement demontree. Et cette revolution, qui garantit la valeur objective de la science, n'est pas moins propice a la morale, laquelle, dans le champ ouvert par la critique, peut d6sormais se developper sans entraves, conformfiment aux lois qui lui sont propres. « Ce n'6tait qu'en abolissant le savoir, dit Kant a propos de la pr6tendue connaissance du suprasensible, que je pouvais obtenir une place pour la croyance. »
Cependant il ne suffit pas d'etablir que, pour 6tre penses et devenir objets, les elements divers de Tintuition doivent 6tre ranges sous les concepts de Tentendement. Comment le concept, qui est Tun et Tuniversel, s'unira-t-il au phenomene, qui est le divers et le particulier? Comment serons-nous d6termin6s a appliquer a rintuition telle categoric plutdt que telle autre ? Un moyen terme est ici necessaire.
Ce moyen terme nous est fourni par une faculty, intermediaire entre Fentendement et la sensibilite : Timagination. Dans la forme du sens interne, c'est-adire dans Tintuition temporelle, Timagination trace h priori des cadres ou peuvent entrer les ph6nomfenes et qui indiquent la cat6gorie sous laquelle ils doivent fetre ranges. Kant appelle ces cadres schemes des concepts de I'entendement pur. Chaque categoric a son scheme. Celui de la quantite est le nombre, celui de la subs-
tance est la permanence du r6el dans le temps, celui de la causalite est la succession r^guliere des phenomenes, et ainsi de suite. L'observation d'une succession r^gulifere, par exemple, est pour nous le signal de Temploi de la categorie de cause.
Les schemes, toutefois, ne suffisent pas encore a objectiver les phenomfenes, parce qu'ils ne font que provoquer Temploi d'une categoric donnee, sans donner la justification de cette operation. Mais ils rendent possibles des jugements synthetiques a priori qui ach^vent Telimination du subjectif. Ces jugements sont les principes de Tentendement pur. L'entendement les forme a priori en determinant les conditions d'un emploi objectif des schemes. Tels sont : le principe de la quantity : « Toutes les intuitions sont des grandeurs extensives » ; le principe de la qualite : « Dans tous les phenomenes, la sensation, ainsi que le r6el qui y correspond dans Tobjet, a une grandeur intensive, un degr6. » Le principe de la relation est le suivant : « Tous les pli6nomenes ont une liaison n6cessaire dans le temps. » Le principe de la modalite indique en quel sens une chose doit s'accorder avec les conditions de Texp^rience pour fetre possible, reelle ou n^cessaire. La demonstration de ces principes consiste a montrer que, sans eux, la signification des schfemes reste ind^terminee ; que le sensible ne peut 6tre fixe, objective que par Tintellectuel. C'est ainsi que la succession, par exemple, loin qu'elle fonde la causality, ne
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peut elle-m6me 6tre consider^e comme objective que si elle repose sur la causalite.
Arrive i ce point, Kant est en mesure d'accomplir la seconde des deux t^ches qu'il s'etait impos^es et qui etait de justifier la physique et son alliance avec les math^matiques . Les deux premiers principes, dits mathemaliques, fondent Tapplication de la math^matique a la science de la nature. Les deux autres, appeles dynamiques, fondent les lois physiques proprement dites. Dans leur ensemble, les principes de Tentendement pur constituent les premiers lineaments de la philosophic naturelle. Cette theorie, en m6me temps qu*elle ^tait la justification metaphysique de la science newtonienne, fut le point de depart de la speculation qui, sous le nom de philosophic de la nature, brilla, avec Schelling, d'un dangereux eclat.
Kant a jusqu'ici analys6 la sensibilite et Tentendement. Reste la raison proprement dite. L'objet de cette faculte est runification complete de la connaissance. Ses syllogismes supposent un inconditionne comme point de depart. La raison est ainsi la faculte des id^es, ou concepts de la synthase totale des conditions.
II est certain, d'apres ce qui precede, que les idees de la raison n'ont pas d'objet r6el. Depassant Texpfirience possible, elles ne peuvent 6tre que des principes regulateurs et non constitutifs, de la connaissance. Mais rillusion qui nous fait croire a leur objectivite est naturelle, comme celle de Thomme qui croit la lune plus
grosse a son lever qu'a son passage au meridien. II ne suffit pas, pour la faire cesser, de demonlrer la faussete de notre opinion, il faut en decouvrir la source : il faut demontrer qu'en ce domaine, contrairement a cc qui a lieu quand il s'agit d'objets d'expdrience possible, il est enlierement illegitime de passer du logique au r^el ; il faut denoncer la dialeclique qui se cache au fond de la m^taphysique dogmatique.
La raison croit pouvoir edifier : 1** une psychologie rationnelle, sur Tid^e de Fdme-substance ; 2*^ une cosmologie rationnelle, sur Tidee du monde comme r6alile absolue ; 3** une th§ologie rationnelle, sur Tid^e de Dieu comme fondement absolu de la possibility de rsire en general. Dans chacun de ces domaines, elle s'abuse sur sa puissance.
Quant elle conclut de la reality de TStre pensant i Texistence d'un sujel absolu, elle passe illegitiniement d'une unite de forme a une unit6 substantielle, et cornmet un paralogisme.
Lorsqu'elle essaye de determiner Texistence absolue qu'elle attribue au monde, elle s'engage dans des antinomies insurmontables. Elle prouve, en effet, avec une egale rigueur, par TabsurdilS de la proposition contradictoire, que le monde a des limites, et qu'il n'en a pas; qu'il est compost de parties simples, et qu'il est divis6 k Vinfini ; que la libert6 existe et qu'il n'exisle rien de libre; qu'il y a un 6tre ndcessaire, et qu'il n'existe que des fetres contingents. La production m6me de ces antino-
mies prouve rillegitimit6 du point de vue qui leur donne naissance, a savoir de la supposition d'un monde existant en soi. Dans les deux premieres antinomies, these et antithese sont 6galement fausses. Dans les deux dernidres, elles deviennent vraies Tune et Tautre, si Ton recourt k cette distinction du ph^nomene et du noumene, qu'a provoqu^e Tanalyse de Tentendement. Lc libre et Tabsolu sont possibles dans le monde des noumenes, tandis que la causalite naturelle et la contingence regnent dans Tordre des phenom^nes.
Quand enfin la raison specule sur T^tre parfait, elle ne fait qu'eriger gratuitement en r^alite, en substance, en personne, I'ideal en qui elle rassemble toutes les manieres d'etre des choses finies. Aussi les raisonnements qu'elle forme pour d^montrer Texistence de cette personne supreme ne se soutiennent-ils pas. L'argument ontologique, sur lequel reposent tons les autres, considere a tort Texistence comme lin predicat, que Tanalyse pent tirer d'un concept : Texistence est la position d'une chose hors de la pensee, et demeure invinciblement inaccessible a Tanalyse. L'argument cosmologique ajoute a cette erreur Taffirmation d'une cause premiere au nom du principe de causality, lequel precisement, dans le sens oil il est garanti, exclut la possibilite d'une premiere cause. Enfin Targument physico-theologique ou des causes finales ajoute aux vices des deux premiers la fausse assimilation du monde a une oeuvre humaine et le passage arbitraire
d'un Dieu architecte a un Dieu createur et parfait.
La cause g§nerale de cetle dialectique de notre raison, c'estnotre disposition naturelle a croire que les conditions de notre pensee sont aussi les conditions de T^tre, que les lois de notre connaissance sont les lois de la r6alite. Seule, la critique pent dissiper cette illusion ; mais la n6cessit6 de la critique n'apparait que dans les consequences de cette illusion m6me. Les id^es de notre Taison ne correspondent a rien de v&el : elles n'en sont pas moins utiles, comme principes excitateurs et r^gulateurs. Elles nous interdisent de nous reposer dans la recherche des causes. Nous ne pouvons commencer par Dieu, mais nous devons y tendre.
Ainsi se trouve constitute le critique, ou Kant voit le terme de r6ducation de la raison. L'esprit humain a debute et a du debuter par le dogmatisme, ou croyance aveugle k Texistence absolue des objets de nos pens^es : le leibnitio-wolffianisme en est Texpression achev^e. Puis est venu le scepticisme, excellemment repr^sente par Hume, qui, des vices du dogmatisme, conclut a rimpossibilite de connaitre la realite, a la subjectivite absolue de la connaissance. Mais le scepticisme n'est qu'un avertissement de se defier du dogmatisme. La critique, ou science de notre ignorance, nous interdit de speculer sur la nature des choses telles qu'elles sont en elles-m6mes ; mais en m6me temps elle soustrait Texp^rience a Timagination et au sens individuel, pour en faire un objet commun a toutes les intelligences
humaines, r^el par consequent et substantlel pour nous. Et du mftme coup la critique affranchit Tfitre en soi du fatum que la pr6somption de Tentendement faisait peser sur lui ; elle rend concevable un monde oil r^gneraient sans partage la liberty et les lois morales. Double utilite, tant pratique que speculative, qui attesle Taccord providentiel de nos besoins avec nos facult6s de connaltre.
La critique de la raison pure a expliqu6 la possibility de la science : il s'agit maintenant d'expliquer dans le mfime sens la possibilite de la. morale. Nous ne cherchons pas si la morale est possible, puisqu'elle est, mais sur quoi elle repose et quelle en est la signification. Ici encore une saine philosophic ne peut admettre d'autre point de depart de la connaissance que Texpfirience, mais il est necessaire d'analyser cef te experience.
L'idee g6n6rale fournie a cet egard par la raison commune est le concept de bonne volonte. Ce concept est-il tout empirique ?
Quand on Texamine, on y trouve impliqu^e Tid^e d'une loi qui doit fetre observee pour elle-mfeme, sans nul .6gard aux consequences que pourront en trainer les actions qu'elle commande. Cette loi n'est pas un imp6ratif hypoth^tique dSpeudant de telle ou telle fin k alteindre : c'est un imp6ratif cat6gorique. Elle ne se peut formuler qu'en ces termes : agis de telle sorte que tu puisses vouloir que la maxime de ton action soit
6rig6e en loi universelle. Or un tel principe ne procede pas de Texp^rience, mais est connu a priori.
Pouvons-nous en d^couvrir la source ? Si Ton cherche a quelles conditions un principe pratique pent 6tre pour nous universellement obligatoire, on trouvera qu'ii ne doit supposer aucun objet ou matiere comine mobile de la volonte. En efiet, etant donn6 nos facult^s, il n y a d'autres objets pour nous que les objets empiriques. la seule matiere dont nous disposions dans Tordre pratique est le plaisir ou satisfaction de Tamour de soi ; et le plaisir ne peut fournir un principe universel et obligatoire. Seule, rintention de notre volonte depend entiferement de nous et remplit les conditions requises. La loi est done un principe purement formel, qui ne suppose autre chose qu'elle-mfeme et une volonte libre pour Taccomplir. EUe a sa racine dans Tautonomie de la volont6.
Mais par la mfeme n'est-elle pas illusoire? D^tachee des choses et ramenee au sujet, n'est-elle pas purement subjective? Pourrons-nous Cchapper a Tidealisme dans Tordre pratique, comme nous y avons echapp6 dans Tordre th6orique?
Deduire la loi morale des conditions de TexpSrience est chose impossible, puisque tout objet de Texp^rience doit 6lre 6carte de la determination morale ; mais, par contre, la loi morale fonde elle-m6me une deduction de la liberty. Si je dois, c'est que je puis. D'autre part, la raison speculative, si elle a dfl s'inlerdire de con-
naltre la liberty, ne Ten a pas moins admise comme possible, mSme th^oriquement ; et ainsi la loi morale a un point d'altache dans la realite des choses telle qu'elle nous est thioriquement connue, a savoir dans cette region de Texistence a laquelle nous renvoie la connaissance des choses comme phenomenes. Si la loi morale est la ratio cognoscendi de la liberie, celle-ci fournit a celle-la sa ratio essendi.
Mais jusqu'ici nous n'avons atteint qu'un principe, une loi formelle. Or la morale nous offre en outre des concepts, dont les deux principaux sont ceux du bien et du mal. Pourrons-nous arriver a nous rendre compte de ces concepts? II s'agit, apres avoir elimin6 toute matiere empirique, de lirer une matiSre nouvelle d'un principe pos4 comme purement formel.
La marche qu'il nous faut suivre est en apparence paradoxale. N'est-ce pas le devoir qui se d6duit du bien, et non le bien qui se d6termine par le devoir? Les anciens, dans leur recherche du souverain bien, ont suivi constamment la premifere marche, la marche dogmatique. Or, bon gre mal gre, ils en sont venus h fonder la morale sur des donnees empiriques. II n'en pouvait ^tre autrement. Du bien Ton ne pent tirer le devoir, si ce bien n'est deja le bien moral, et il n'est tel que si deja on y a mis le devoir qu'on en veut deduire. Au contraire, Ton pent, par le devoir, determiner le bien : on peut, pour la loi pos6e comme premiere, trouver un objet convenable dans le monde sen-
sible lui-m6me, le seul qui soit a notre port^e. Car ce monde sensible, loin de repugner a Tuniversalite qui caracterise la loi morale, est lui-ni6me soumis k des lois universelles. Le bien, ce sera done la realisation, dans le monde sensible, d'une forme d'universaliie qui puisse fetre le symbole de la raison pratique.
Kant, par cette doctrine, repousse le myslicisme autant que Tempirisme. Si le principe de la determination doit 6tre puis6 dans le monde des noum^nes, c'est dans le monde des ph6nom6nes que se r^alisera et s'exercera la morality. Et le principe m^me de la determination ne restera pas sans rapport avec la nature. II existe un sentiment qui est dans la nature et qui en m^me temps la d^passe, c'est le respect, affection speciale que suscite Tidee de la loi dans une ame dou6e de penchants sensibles en m6me temps que de raison. Le respect est le mobile moral. L'inclination qu'il enveloppe, et qui vient de la volonte, ne fait nul tort a la pratique d^sinteressee du devoir.
Ainsi se trouve expliquee et d6finie la morale donn6e, dans tons les elements qu'elle renferme : mobiles, concepts, principes. Ici encore, il a suffi de remonter de Texp^rience k ses conditions, pour expliquer ce qu'il y a d'absolu dans nos connaissances, sans deroger au principe general de la science et de la philosophic modernes.
Et npn seulement la critique assure ainsi les fondements de la morale ; mais, du point mfime ou Ta menee
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cette recherche, elle decouvre la source et la raison des croyances religieuses. La raison commande Tentier accomplissement du devoir, et exige Tunion de la vertu et du bonheur. Comment la realisation d'un tel objet est-elle possible ?
La necessity de repondre a cette question nous conduit a des propositions theoriques non demontrables comme telles, mais li^es inseparablement k des v^rit^s pratiques d'un caract^re absolu. Kant appelle ces propositions des postulats. II en ^tablit trois :
4® La liberty : elle est n6cessaire pour que Thomme puisse se determiner, en dehors de tout attrail sensible, d'apres les lois d*un monde purement intelligible. Sans doute elle n'intervient pas dans le cours des ph6nomfenes, lesquels cesseraient d'etre objets d'experiences possible si la causality y etait violee. Mais elle est pleinc et enti^re dans le monde des noumfenes, oii elle fonde la personnalite, oii elle cr^e en chacun de nous un caract5re intelligible, dont notre caract^re empirique est le symbole.
^ L'immortalite : elle est necessaire pour que puisse se r^aliser le progrfes inddfini, sans lequel la parfaite adaptation de notre volonte k la loi morale demeure inconcevable.
3° Dieu : il est necessaire pour etablir, entre la moralite et le bonheur, cet accord que la raison exige, et dont ni Tune ni Tautre ne contient le principe.
La morale conduit de la sorte a la religion, non
comme a une science theorique expliquant la nature des choses, mais comme k la connaissance de nos devoirs en tant que commandements divins.
C'est ainsi que la critique, en poursuivant sa marche, retablit peu k peu toutes les existences suprasensibies qu'elle avait renversees. En cela se contredit-elle ? En aucune fagon ; car elle ne prend plus ces existences dans 1e m6me sens. La critique de la raison pure a montr^ que de tels objets ne sont pas connaissables theoriquement, c'est-i-dire k Taide d'intuitions qui les d^terminenj;. Ge resultat subsiste. Mais la critique de la raison pure ne nous interdisait pas, elle nous permettait au contraire et nous soUicitait de concevoir des objets superieurs a Texp^rience. D'autre part, la critique de la raison pratique ne nous devoile en aucune fagon le monde que nous fermait la critique de la raison pure, elle ne nous en donne pas I'intuition, mais elle nous presenle comme lies a Texistence du devoir les objets sur lesquels ne pouvait se prononcer la raison theorique. Eile nous amene a dire, non pas : II est certain qu'il y a un Dieu et une immortalite, mais bien : Je veux qu'il y ait un Dieu, je veux que mon 6tre soit, par un c6t6, libre et immortel. C'est la, non une science mais une croyance rationnelle, pure, pratique. Nous ne pouvons ni voir Tobjet, ni le deduire de ce que nous voyons, nous ne pouvons que le concevoir. Heureuse impuissance ! Gar si nous etions en possession de la faculty qui nous manque, au lieu du devoir qui trempe
et ennoblit notre volont6, Dieu et r^ternite, avec leur majesle redoutable, seraienl constamment devant nos yeux, et, par la crainte dont ils nous frapperaient, nous reduiraient k i'^tat de marionnettes, gesticulant a propos, mais priv6es de vie et de valeur morale. « La sagesse myst6rieuse par laquelle nous existons n'est pas moins admirable dans les dons qu'elle nous a refuses que dans ceux qu'elie nous a accord^s. »
La critique a pu rendre compte de Texistence de la science et de la morale. Pour 6puiser les divers ordres de nos connaissances, 11 reste a examiner les notions de goiit et de finality. L'exp^rience pourra-t-elle en fournir le principe et ia mesure ?
La donnee experimentale qui est ici en jeu est le jugement, non plus le jugement determinant, qui va du general au particulier, mais le jugement reflechissant, qui s'eleve du particulier au general.* Ce jugement est celui qui affirme, dans la nature, Texistence, non plus seulement de lois en general, mais de telles lois determinees. li requiert un principe special, qui ne peut6tre que le suivant : de mfime que les lois universelles de la nature ont leur fondement dans notre entendement, qui les prescrit a la nature, de m6me, en ce qui concerne les lois empiriques et particulieres, tout se passe comme si ces lois avaient 616 ^galement dict^es par un entendement, se proposant de rendre intelligible et objectif le detail mSme des ph6nomfenes. Gette raison
des lois particuliferes peut 6tre cherchee, soil dans Faccord des choses avec notre faculte de connattre, c'est-kdire dans le beau, soil dans Taccord des choses avec elles-m6mes, c'est-^-dire dans la finalil6.
L'appreciation du beau ne saurait s'expliquer par la seule sensation, comme le veut Tanglais Burke. Le beau n'est pas Tagreable : il est desintfiresse, il est Tobjet d'un veritable jugement. Mais elle ne s'explique pas non plus par la seule raison, comme le veut le wolffien Baumgarten. Le beau n'est pas le parfait : il ne reside que dans la forme de Tobjet, non dans sa matiere ; et, s'il plait, c'est sans y yiser, par sa seule harmonie, par une sorte de finalite sans fin : en un mot, il participe du sentiment. Formfi a priori et en m6me temps subjectif, oil le jugement de godt peut-il prendre sa source?
II n'est explicable que comme operation d'un sens commun esthetique, ou faculte de percevoir un accord entre notre faculte sensible de connaitre et notre faculty intellectuelle. Sont beaux les objets en presence desquels notre imagination se trouve, d'elle-m6me, satisfaire notre entendement. Le beau est le sentiment d'un jeu de nos facultes, analogue au jeu physique, ou Tobservation spontan^e d'une r6gle librement pos6e n'entrave en rien le libre essor de Tactivitfi. Le beau, par suite, ne reside qu'en nous ; il n'a d'autre source el d'autre rfegle que le sens special en qui se rencontrent la sensibility et Tentendement.
Du beau proprement dit, que nous venous d'analyser,
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il faut distinguer le sublime, comme une autre cspgce du m6me genre. Tandis que Tobjet beau est la realisation sensible adequate de Tid^e, Tobjet sublime est la d^faite de rimagination, s'epuisant en vains efforts pour repr6senter une id6e qui la surpasse, De Tinfini il n'y a point d'ima^es, mais seulement des symboles. Le fonds du sublime comme du beau ne pent done 6tre que notre nature suprasensible, en m6me temps que le besoin d'un accord entre cette nature et notre nature sensible.
Mais le rdsultat de cette analyse n'est-il pas de denier au jugement de goiit toute valeur objective ? II en serait ainsi, si Fobjectivite du beau devait consister pour nous en une propri^te des choses en soi ; mais une telle objectivity est une chimere. Le sens du goiit que nous avons degage a une portee objective, en tant que lui seul rend intelligible le caractfere de beauts que nous attribuons aux objets, et en tant que ce sens m6me doit 6tre consid6re comme identique en tons les 6tres formes d*une sensibilite et d'un entendement discursif. L'universatile de la faculte suffit k fonder Tobjectivit^ de Toperation.
Que si maintenant nous consid6rons les choses de goiit et specialement Tart, dont Texistence nous est donnee, notre doctrine en fournira la theorie. L'art est un produit de Tintelligence, et doit paraitre un produit de la nature ; il a un but et' doit sembler n'en pas avoir; il observe les regies ponctuellement, et il les observe sans marquer d*effort. Tous ces caract^res
s'expliquent, du moment qu'il y a en Thomme une faculty oil Tentendement, qui pense et qui regie, coincide avec rimagination, qui voit, sent et invente. La source du genie est decouverte dans Tessence gen6rale de rhomme. Et Ton voit en mfeme temps comment les arts sont d'autant plus 61ev6s que leur objet est plus humain.
L'idealit6 du beau est d'ailleurs la seule doctrine qui permette de resoudre Tantinomie k laquelle donne lieu le jugement de gout. On discute sur le beau, et pourtant Ton ne pent en rendre compte par demonstration. Cela serait incomprehensible, si le beau appartenait aux choses en soi. Mais d'autre part le beau ne saurait 6tre, comme I'espace et le temps, enferm6 dans le monde sensible. On discute sur le beau, et en m6me temps on est dans Timpossibilite de rien demontrer, parce que le jugement de goiit repose sur un principe qui tient a la fois du concept et de Tintuition, sur un concept indetermine : le concept de fonds suprasensible des ph6nomenes. Le beau est le symbole du bien moral, et c'est vers ce bien qu'obscurdment nous dirige le goiil.
Le second principe des lois naturelles particuliferes se tire de la finality. Existe-t-il veritablement dans la nature des harmonies que ne puisse expliquer le m6canisme ou systeme des causes et des effets?
Partout ou la finality n'est qu'ext^rieure et ne consiste que dans Tutilite d'un 6tre a Tegard d'un autre, I'explication mecanique suffit, car il s'en faut de beaucoup que cet accord des diff6rents fetres entre eux soit la rfegle
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dans la nature. Mais il existe un cas oil la finalite, ^iant interne, ne pent plus fetre expliqu6e par les hasards du m^canisme : c'est celui des 6tres organises. Le vivant se produit lui-m6me, et comme espece et comme individu ; et les parties y sont conditionndes par I'ensemble mfime qui doit en resulter. L'effet y est cause de sa cause, la cause y est effet de son effet. Une telle relation depasse le mecanisme, un tel 6tre est fin en mfime temps que produit de la nature. Comment cela est-il
possible ?
En vain le dogmatisme essaie-t-il de repondre, soit par rhylozo'isme qui fait la nature intelligente, soit par le thdisme, qui insure Taction de Tintelligence dans le tissu des phenomfenes : le premier prfite a la matifere des qualit^s qui r^pugnent a son essence, le second pretend vainement p6netrer les desseins de Dieu. L'organisation, finality interne, n'est pas connaissable dans sa cause. La finalite, pour nous, ne pent fetre qu'id^ale : c'est notre manifere de considerer une certaine classe de phenomfenes.
Une telle doctrine est-elle un resultat purement n^gatif ? En aucune faQon.
C'est d6ja savoir quelque chose de la nature que de connaitre qu en certains de ses produits elle nous est inconnaissable. Soit dans sa port6e restrictive, soit dans sa portee positive, ce principe nous instruit. II n'est pas constitutif, mais il est r^gulateur. A ce titre il sert la science. S*il ne rend pas plus intelligible la production
des choses, il fourtiit des anticipations qui aident k trouver les lois particuliferes de la nature. II allume des phares dans Tinfini.
En ce qui concerne la metaphysique, une telle conception de la finality permet seule d'echapper a Tantinonie traditionnelle du m^canisme et de la t^leologie. Sur le terrain de V&ive en soi ou les deux systemes sont places, ni le premier ne pent expliquer ce qu'il appelle rillusion de la finalite, ni le second ne pent prouver que son explication transcendante est necessaire. Le principe des causes finales, au contraire, devient inattaquable, du moment oil il n'est qu'un point de vue sur les choses.
Et il ouvre k notre conception, sinon k notre connaissance, une perspective surTabsolu lui-m6me. Comment, en effet, arrivons-nous k poser Tidee d'une fin comme cause d*un phenomene ? L'impossibilit6 ou nous sommes de deduire le particulier de Tuniversel vient de ce qu'en nous Tentendement et Tintuition sont separ^s : nos concepts sont vides, et nos intuitions sont impuissantes a se lier en lois. Comment done affirmer Texistence de lois particuliferes ? Le probleme se resout de la manifere suivante. Nous concevons que la difficult^ qui nous arrfete n'existerait pas pour un esprit en qui Tentendement ne ferait qu'un avec la sensibilite, pour un entendement intuitif. Un tel esprit, au lieu d'aller des parlies au tout, comme notre entendement discursif, et de voir, par suite, dans le tout un resultat contingent.
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irait du lout aux parties et, d'embl^e, verrait celles-ci dans leur connexion n^cessaire. Pour lui m^canisme et finalite coincideraient. Or, Tidee d'une telle intelligence une fois congue, notre entendement, pour s'en rapprocher k sa manifere, substitue au tout TidSe du tout, et pose cette idee avant ses intuitions, comme cause des rapports sp^ciaux qui les unissent. A Temploi de la notion de fin est ainsi liee la conception d'un entendement intuitif, comme fondement possible dans Tabsolu de Tensemble des harmonies de la nature.
Cette deduction du jugement t^l6oIogique determine Tusage que nous en devons faire.
En ce qui concerne Texplication des phenomenes de la nature, nous avons le droit de nous placer le plus possible au point de vue mecanique, mais nous ne pouvons le faire partout avec un 6gal succfes. Le fait de la vie nous oppose un obstacle invincible. Nous ne saurions nous representer que de la matifere inorganique puissent sortir des corps vivants. Sans doute, il n'est pas inconcevable que d'une commune matiereprimitivement organis^e tons les corps vivants soient issus par des changements purement mecaniques. Au mecanisme, en ce sens, appartiendrait Texplication des choses, a la t^liologie Torigine. Et, de fait, la comparaison des formes organiques permet de conjecturer la parents de tous les vivants et laisse esperer, si faiblement que ce soit, qu'il sera possible de les ramener a une origine commune. On pourrait alors se representor la matrice de la terre
comme engendrant d'abord des creatures mal appropriees k leurs conditions d'existence, puis ces creatures comme se perfect ionn ant de generation en generation, jusqu'a ce qu'enfin la cr^atrice, fig^e, ossifi^e, bornM ses productions a un certain nombre d'espfeces nettement d6finies, d6sormais immuables. G'est la une brillante hypothese de la raison ; mais outre que, jusqu'ici, Texperience ne semble guere Fautoriser, elle n'exclurait nullement, elle r^clamerait la vie primordiale de la matrice universelle.
En ce qui concerne la conception g^n^rale du monde, nous avons le droit d'achever par la pensee Tunification a laquelle tendent les concepts teleologiques, pourvu que nous placions cette fin supreme en dehors des ph6nomfenes sensibles. Et comme cette fin ne pent 6tre qu'un 6tre ayant en lui-mfime I'objet de son activite, par consequent capable de poser des fins et de se servir de la nature comme d'un moyen, Thomme seul, non sans doute en tant que partie de la nature, mais en tant qu'intelligence et volonte, pent 6tre la fin de Tunivers. II ne faut pas, avec Rousseau, demander a la nature la satisfaction de nos penchants, le bonheur : elle n*est point faite pour nous le procurer, et elle nous trahira. Mais elle ne trompera pas Tattente de celui qui, par elle, s'eff'orce de realiser le bien moral.
Enfin, pour ce qui est de la conception de Dieu comme principe de la finalite, ce n'est pas en vain que, de tout temps, les hommes ont et6 touches de Tar-
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gumentdes causes finales. Get argument exprime excellerament Timpression de Thomme a la vue deTordre do la nature : Taspiration vers quelque chose qui la depasse. II n*en faut parler qu'avec respect, car il est Targument le plus persuasif, le plus populaire, le plus efficace de tous. Mais, pour qu'il soit vraiment solide et salutaire, il faut qu'il soit entendu dans son veritable sens. Ge n'est pas comme architecle que Dieu nous est r^vele par le monde, mais comme condition d'un accord de la nature avec la moralite. En cherchant quels attributs il doit poss6der pour pouvoir remplir ce r61e, nous nous formons une th^ologie morale qui nous conduit k une religion morale elle-mfime.