‹ Études d'histoire de la philosophieChapitre 37 sur 44 · II. — LA PfiRIODE ANT^CRITIQUE · texte numérisé non relu

II. — LA PfiRIODE ANT^CRITIQUE

Kant 6crit, le 20 aout 1777, que ses recherches, jusqu'ici sp6ciales et fragmentaires, onl pris enfln une forme systematique et Tont conduit a Tidee du tout. Le d6veloppement de la pens^e kantienne presente done en premier lieu une longue periode de formation, pendant laquelle des travaux de nature diverse sont d'abord entrepris pour eux-m6mes sans preoccupation de vue d'ensemble, puis confrontes les uns avec les autres en vue de leur conciliation. Ainsi Kant, dans le progres de sa reflexion, va des parties au tout. Son idee maitresse se forme par synthese. Cette premiere periode s'etend jusqu'a Tepoque de Telaboration de la critique, c*est-adire jusqu'a Tann^e 1770 inclusivement.

Le point de depart de la pens^e kantienne, c'est, d'une part, un fonds de croyances chretiennes et plus sp^cialement pietistes, la foi au devoir, le culte de Tintention morale, la conviction de la sup^riorite de la pratique sur la dogmatique ; de I'autre, un sens tres vif et tres pur de la science, la resolution de ne se regler, en ce qui concerne la connaissance de la nature, que sur Tevidence de Texp^rience et des raisonnements math6matiques. Des lors, c'est essentiellement la question des rapports de la science et de la religion qui va s'agiter

(1) Sources : Les ouvrages compris entre 1747 et 1770 inclusivemenL

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dans Tesprit de Kant, et cela, apr&s que religion et science s'y seront developpees independamment Tune de Tautre, chacune selon la methode qui lui est propre.

Pendant la periode ant^critique, Kant m6dite tour a tour sur les differents objets que lui offrent, soit ses etudes, soit les circonstances.

II est d'abord leibnitio-wolfien (1747-55), mais avec une tendance a accentuer la difference du mathematique et du r^el.

Bientdt, avec Newton, il m^dite sur le mecanisme c6leste (1754-63). Comme lui, il ne fera usage que de Texperience alliee aux mathematiques. Mais Newton n'a pas pos6 le probl^me de Torigine. Kant croit que la methode qui a pu etablir le systeme actuel pent, de ce systfeme mfeme, remonter a la genfese : les forces qui conservent doivent 6tre aussi celles qui ont cr6e. Et il entreprend de tracer Thistoire, non seulement possible, mais effective, de la formation du monde.

A Torigine 6tait une matifere elementaire homogfene, mue par des' forces d'attraction et de repulsion, un chaos gazeux. Cetle malifere etait maintenue k T^tat de tenuite extreme par une temperature tres 6levee. SousTinfluence des forces qu'il renferme, ce chaos est anime, dans son ensemble, d'un mouvement rotatoire. Par le seul effet de ces conditions physiques, Thomogene va se diffgrencier. La rotation determine la formation de nebuleuses, animees elles-mfemes d'un mouvement de rotation. A leur tour, ces nebuleuses, par I'effet de la force centri-

fuge, donnent naissance a des anneaux, lesquels repr6sentent les orbites des planfetes a venir. Puis les anneaux se brisent et se rassemblent en planfetes. De la m6me manifere se forment les satellites.

La valeur scientifique de cetle th6orie est reconnue aujourd'hui m6me par des hommes tels qne Helmholtz [Memoire stir la conservation de la force ^ 1847) et Faye {Revue scientifique^ 1884).

Elle est issue de considerations purement scientifiques. Mais tout de suite Kant la confronte avec les enseignements de la religion. La religion, dit-il, n'a rien h craindre d'une doctrine qui, si elle ecarte la finalite exlrins6que et accidentelle, telle qu'on la rencontre dans les oeuvres des hommes, implique, en revanche, une finality essentielle et f6conde, seule vraiment digne de Dieu. D'ailleurs, qui pourra jamais dire : « Donnezmoi de la niatiere et du mouvement, et je ferai une chenille » ? La vie, k tout le moins, surpasse invinciblement le mecanisme, et atteste Dieu.

A la suite de Wolff, Kant 6tudie les rapports du possible et de I'existence (1755). Le premier a pour loi le principe de contradiction, le second le principe de raisori d6terminante, irreductible au precedent. La raison determinante est, ou anterieurement d6terminante et raison d existence, ou cons^quemment determinante et raison de connaissance. Seule, la raison anterieurement determinante fournit la science complete. De ces principesKant deduit Timpossibilite d'expliquer, soit le chan-

gement, soil la connexion actuelle des substances, par la seule analyse de leur essence propre. Tout rapport entre les substances doit survenir du dehors. La succession a ainsi son fondement dans une action externe qui constitue la r^alite du monde, et la coexistence dans une connexion extrinseque, qui implique Texistence de Dieu. C'est ainsi qu'en speculant sur la metaphysique de Wolff, Kant aboutit a une deduction des principes du newtonisme. Son systfeme, en ce moment, est un mecanisme r6aliste suspendu a une th6ologie naturelle.

Traitant, avec ses contemporains , des rapports de la philosophic et des mathematiques (1756-64), Kant n'admet, ni que les concepts des mathematiciens, divisibilite a Tinfini, plein absolu, m^canisme exclusif de toute notion de force, soient intelligibles pour Tentendement, ni que ces concepts soient vides et sans valeur r6elle. Sujet de scandale pour le logicien, la mathematique n'en est pas moins la clef de la science de la nature. Newton en a fourni la preuve. II s'agit de concilier les mathematiques et la philosophic transcendanlale, non de les sacrifier Tune a Tautre. Or, si Ton analyse les conditions de la speculation math6matique et celles de la speculation philosophique, on trouve que des deux c6l6s Tobjet est une synthese, mais que la il est construit par Tesprit, tandis qu'ici il lui est donne. Des lors la methode qui convient a Tune ne pent reussir dans Tautre. On traitera math^matiquement de tout ce qui est grandeur ; mais, pour connattre les qualit6s et les existences, on

emploiera, avec Newton, rexp^rience ct la systematisation m^taphysique. II y a deux certitudes, deux vues sur la nature : celle de la demonstration mathematique et celle de Texperience. Parties de points opposes, ces deux connaissances ne peuvent se rejoindre.

A rinstigation de Testh^ticien Baumgarten, des Anglais et de Rousseau, Kant s'essaye sur les questions de go tit et de morale (1763-1766). Sa methode consiste k prendre pour point de depart Tobservation impartiale de la nature humaine. Nous devons, dit-il, allerde ce qui est h ce qui doit 6tre. Mais son observation, malgr6 qu'il en ait, se melange d'analyse metaphysique. Dans le donne il d^couvrira de Tabsolu. Ce qu'il pense devoir observer, ce sont moins les id6es et les choses que les mouvements internes de la sensibility. A ce point de vue il est conduit a distinguer profondement le beau et le sublime. Cette distinction introduira la lumiere et la precision dans les choses de la litterature et de Tart. Ainsi, il appartient a la tragedie d'fetre sublime, a la comedie d'etre belle. La distinction s'applique aussi aux choses morales. La vraie vertu est sublime ; les bonnes qualit^s : bon coeur, sens de Thonneur, pudeur, ne sont que belles. La source de la vertu, c'est le sentiment de la beaut6 et de la dignite de la nature humaine, pris comme motif d'action. Ce principe doit 6tre entendu en un sens formel : il consiste essentiellement en une regie obligatoire. Ce principe est ind^montrable, et il est bon quMl en soit ainsi. La Providence n'a pas voulu que

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les connaissances indispensables a notre felicite dependissent de raisonnements subtils : elle les a conQees au bon sens naturel.

La pretention qu'affichait Swedenborg de communiquer directement avec les esprits est pour Kant Toccasion d'examiner ce que vaut la m6taphysique, en tant qu^elle aussi affirme la possibility de connaitre des existences suprasensibles (1763-1766). La m6taphysique semble trouver dans les faits affirmes par rilluminisme une confirmation inattendue. Elle se justifie en apparence par la theorie qu'elle en fournit, comme le newtonisme se justifie par son explication des lois exp6rimentales du mouvement. Le malheur, c'est que rilluminisme s'explique d'une maniere bien plus simple et satisfaisante, comme une hallucination causae par certains troubles de Torganisme. Ne se pourrait-il pas, des lors, quela m6taphysique eiit une origine analogue? Ne serait-elle pas, au fond, une simple hallucination de Tentendement, doublant d'une apparente existence logique les fant6mes de rhallucination sensible? Gardons-nous, toutefois, de conclure a Tenliere inanite de la m^taphysique. Elle met dans un plateau de la balance Tespoir d'une vie future. Or nous ne saurions vouloir que ce poids rest&t sans action sur notre esprit. Ce que nous savons, c'est que nous ne pouvons rien attendre de Texp^rience, qui soit propre a confirmer nos croyances morales et religieuses. Mais ces croyances n'ont nul besoin de confirmation experimentale : elles veulent et doivent 6tre

libres. En somme, ce qui suit de notre examen, c'est la n^cessit6 de donner de la nietaphysique cetle definition nouvelle, laquelle favorise la pratique autant qu'elle s'impose a la theorie : la metaphysique est la science des limites de la raison humaine.

A la suite de Leibnitz, Kant etudie la nature de Tespace et du temps (1768-70). Plusieurs fails d'experience, parmi lesquels Texistence reelle de figures symetriques, prouvent que I'espace des geometres n'esl pas une simple consequence des rapports de situation des choses, mais le fondement m6me de la possibility de ces rapports. La realite de Fespace absolu etant ainsi etablie, Kant se demande comment Tespace est possible, c'est-a-dire concevable sans contradiction. L'espace et le temps sont connus a priori, et en m6me temps sont des intuitions. Comment accorder ces deux caracteres? Le seul moyen, c'est de voir dans I'espace et dans le temps les conditions imposees k Tesprit humain par sa nature mSme, pour la perception des objets sensibles. L'espace et le temps ne concernent pas les choses telles qu'elles sont en soi, mais telles seulement qu'elles apparaissent a notre sensibility. L'idee critique est eclose ; Kant toutefois ne Tapplique encore qu'i la connaissance sensible ou math^matique.

C'est sous rinfluence de Hume que devait enfin se concentrer et se fixer une reflexion, jusqu'ici promenee sur tant d'objets divers (1762-80). La dialectique de Hume fit sur Tesprit de Kant une telle impression, qu'il

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ne songea blentdt plus qu'a resoudre les difficultes soulevees par rniustre sceptique ; et dans cet effort se d^gagea sa veritable originaKt^, s'6panouit Tidee qui devait fetre Talme de sa philosophic. Kant a de bonne heure m6dit6 sur la relation de causalite : il a promptement vu ce qu'il y avait d'etrange dans une liaison qui ne saurait 6tre analytique, et qui pourtant est necessaire. Mais il ne songeait pas a en critiquer lalegitimit6. Hume vint Teveiller de sa quietude dogmatique, en lui criant qu'etranger k la raison, form6 par la seule imagination k Toccasion d'une simple habitude, sous Tinfluence d'un instinct obscur, le concept de causalite ne saurait avoir d'objet en dehors de nous. Kant refusa de suivre Hume dans les deductions que celui-ci pretendait fonder sur son analyse. Que deviendrait, en effet, la liberte de la volont6, condition de la determination morale, s'il n'existaitpour nous que des ph6nomenes; et que deviendrait la science elle-m6me, connaissance des choses comme necessaires, si la causalite n'etait qu'une liaison subjective? Pour Kant, la science et la morale nous sont donnees, avec les caractSres qui leur sont propres : il appartient a la philosophic d'en cxpliqucr la possibilite ou les conditions, non d'en discuter la 16gitimite.

La these de Hume fut ainsi, pour Kant, non une doctrine, mais un problfemc et un point de depart. Comment se fait-il qu'un rapport dont les termes sont het^rogenes soit en m6me temps pose comme necessaire,

conime valable pour les choses? Telle se posait la question a etudier.

U s'agissait d'abord de s'assurer que le principe de causalite ne proc^dait pas de Texp^rience, car alors la necessity en eut 6te radicalement inintelligible. Mais ayant remarque que beaucoup d'autres concepts, tels que ceux de substance, d'action reciproque, etc., sont dans le mfeme cas que celui auquel s'est attaque Hume, et ayant r6ussi a determiner exactement le nombre de ces concepts au moyen d'un seul principe, chose impossible pour des concepts d*exp6rience , Kant tint d^sormais pour 6tabli que le concept de cause pent 6tre rcQu comme ayant une ori^inc k priori. Est-il concevable, pourtant, qu'il existe des concepts a la fois a priori et sytithetiques ? Ne sont-ce pas la deux caract^res incompatibles ? Hume Ta cru, et il a quitte la partie la-dessus, renvoyant la causality a rexp6rience. Mais c'est qu'il partageait une erreur de son temps sur un point capital 6troitement 116 k la question, sur la nature des jugements mathematiques. II tenait ces jugements pour analytiques et les mettait hors de cause. Le vrai, c'est qu'ils sont synthetiques ; et, comme leur caractere de necessite et d'apriorite est incontestable et d'aiileurs incontest6, ils offrent un exemple de la reunion effective, dans notre connaissance, de Tapriorite et de la liaison synth6tique. Rien done n'emp^che que le jugement de causalite ne soit h la fois synthetique et necessaire.

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Toutefois ce n'est pas assez qu'il soil necessaire au sens ou le sont les jugements mathematiques. Necessaire, quand il s'agit de liaison causale, veut dire : applicable a priori aux choses r^elles. Comment une telle propri6t6 est-elle possible? Si les objets etaient produits par Tentendement, ou les idees par les objets, Taccord des concepts et des choses ne pr6senterait pas de difficulte ; mais il n'en est pas ainsi : Tesprit et les choses sont deux mondes distincts. D'ou pourra done venir, pour Tesprit, le droit de dieter des lois aux choses? Ce droit lui vient, r^pond Kant, des conditions mfemes de Texperience, tant inlerne qu'externe : il n'y a pas d'autre explication possible*

Cette vue, d'oi nattra la deduction transcendantale, est le terme de la marche regressive qu'a provoqu6e la critique de Hume. Avecelle sont donnees laformule de la critique de Kant et Tid^e maitresse du systeme qu'il va maintenant construire.

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