VI. — INFLUENCE DE KANT
Dans le champ occupe par les philosophies leibnitiowolffiennes, anglaise, frangaise, populaire, ainsi que par les sciences positives de jour en jour plus florissantes, la philosophic kantienne cut peine h se frayer une place : Kant ne s'etait pas exag^re T^trange nouveaule de son ceuvre. C'est a I6na qu'elle fut accueillie d'abord, pour, de la, se repandre peu a pen en Allemagne et dans le monde entier. Or, ce n'est pas seulement la speculation metaphysique qui en fut comme renouvelee : la plupart des branches de Taclivite intellectuelle en ressentirent rinfluence.
En Allemagne, Fhistoire du kantisme est une piece capitale de Thistoire gen^rale des idees et des sciences.
Parmiles adversaires qu'il rencontra tout d'abord, il y a lieu de ciler : Selle et Weishaupt, disciples de Locke ; Feder, Garve, Tiedemann, eclecliques ; Platner, Mendelssohn, Nicolai, Meiners, repr^sentants de la philosophic populaire; Ernst Schulze, sceptique ; Jacobi, philosophe de la croyance, et, pr6s de lui, Hamann ; Herder, conciliateur de la nature et de Thistoire. Le
principal reproche adresse h Kant par ces philosophes, c'est que Taffection ou action des choses sur la sensibilite, supposee par son systeme, y est rendue impossible par Tabolition de tout lien causal entre les choses en soi et le sujet sentant. Le systeme serait ainsi foncierement contradictoire.
Entre les disciples immediats de Kant, on remarque Johannes Schultz, le premier commentateur de la Cretiqiie de la 7'aisonpnre; Karl-Leonhard Reinhold; W.-T. Krug; Fries, qui essaie de fonder la critique psychologiquement; Salomon Maimon, qui deduit de la conscience la matiere ainsi que la forme de nos representations, et supprime ainsi la chose en soi; J.-S. Beck; Bardili.
Soit par voie de developpement, soit par combinaison avec des elements etrangers, le kantisme a donne naissance a tout un ensemble de grands syst^mes. Les philosophies de Fichte, Schelling et Hegel sont corame les stapes d'une reflexion suivie sur les probl^mes qu'il suscite. L'idealisme subjectif du Fichte deduit le moi th6orique du moi pratique consider^ comme primitivement inconscient, et rend ainsi inutile le concept de chose en soi. Schelling se refuse a appeler moi ce principe premier de Fichte, qui en r^alite n'est ni sujet ni objet : le principe est pour lui I'absolue identite, non moins superieure au moi qu'au non-moi, identite qui se realise d'abord comme nature, ensuite comme esprit : son systeme est Tid^alisme objectif. Hegel fonde, definit et
400 fiTUDES D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
d6veloppe mfithodiquement le principe de ce nouvel idealisme. L'absolu ne peut 6tre absolue identite; autrement il serait immobile : il faut qu'il soil esprit. Son mouvement est son effort m6thodique pour lever les contradictions, sans cesse renaissantes, que la r6flexion dfiveloppe au sein de sa nature. La dialectique du philosophe s'abandonne au mouvement objectif du concept, et engendre ainsi successivement la logique, la philosophic de la nature et la philosophic de Tesprit. L'id6alisme est devenu absolu.
En dehors de ce developpement en quelque sorte organique, plusieurs systemes allemands sont n6s d'une fusion du kantisme avec d'autres doctrines.
Schleiermacher, alliant k Kant Spinoza, Platon et le christianisme, rapproche TStre de la pensee, et fait de I'espace, du temps et de la causalite les formes des choses comme de la connaissance. Dieu devient Tunite de Tunivers. Le bien supreme, unite du r6el et de Tideal, est substitue, en morale, au principe purement forme! de Kant.
Herbart depend, et de Kant, et des Eleates, de Platon et de Leibnitz. Avec Kant, il voit dans la philosophic la critique de Texperience. Mais la chose en soi, selon lui, n'est pas inaccessible. EUe se degage sous sa forme veritable, si des donnees de Texperience on elimine tons les 6lements contradictoires en eux-m6mes, par consequent subjectifs, qui s'y rencontrent. Elle consiste en une pluralite d'6tres simples sans relation reelle entre eux :
c'est de nous que viennent les rapports et le devenir.
Avec Kant, Schopenhauer restreint aux ph^nom^ne^ Tespace, le temps et la causalite. Mais au lieu de tenir pour inconnaissable la r6alite independante de notre representation, il la place dans la volonte, comme donnee par la perception interne.
Gependant les difficultes inherentes a ces differents systemes, en particulier la pretention foUe, affichee par ridealisme absolu, de construire dans le detail les lois de la nature, discreditaient bientdt tons ces developpements du kantisme. On estima que la pensee de Kant avait 6t6 faussee par ses continuateurs et qu'ii y avait lieu de reprendre les choses au point ou le maitre luim6me les avait laissees. Revenir a Kant : tel est, notamment depuis une c6l6bre legon d'Edouard Zeller sur la theorie de la connaissance, publi^e en 1862, le mot d'ordre d'une ecole importante de philosophes dits n6okantiens. lis se proposent, soit de defendre les propres principes de Kant, soit de les d^velopper, sans egard aux grands systemes m6taphysiques qui en sont issus, dune mani^re rigoureusement conforme h Tesprit de notre temps. Les principaux sont : A. Lange, H. Cohen, 0. Liebmann, Bonna Meyer, Fr. Paulsen, Albr. Krause, Aug. Stadler, Aloys Riehl, Windelband, Fritz Schultze. La plupart d'entre eux, avec Lange, s'attachent surtout a la distinction de la connaissance et de la croyance, correspondant a celle des phenomenes et des choses en soi, en tantque cette distinction garantit, en la limitant,
BouTROux. 26
402 Etudes dhistoire de la piiilosophie
la possibilile de la science. La philosophie doit 6tre une Ih^orie de la connaissance, non une conception du monde. Les choses morales peuvent 6re objet de foi, non de science. Sauf de rares exceptions, parmi lesquelles on pent citer Paulsen, ces philosophes rel^guent au second plan ou m^me laissent de cdte la partie morale et religieuse de Toeuvre de Kant, pour en faire ressortir la partie critique et antimetaphysique.
En dehors de la philosophie, le kantisme a longtemps en Allemagne marqu6 de son empreinte la plupart des disciplines intellectuelles.
C'est h la suite de Kant que Schiller specule philosophiquement sur Testh^tique, cherchant a d6finir les rapports de la beaute avec la nature et la moralite.
En theologie, Kant est Tinitiateur d'un rationalisme moral qui fut longtemps predominant. De nos jours m6me le th^ologien Ristchl revient iKant en s'elevant contre la fantaisie m^taphysique qui pretend connailre le suprasensible.
En jurisprudence, les theories kantiennes de droit nalurel se retrouvent, comme idees directrices, chez Hufeland, Schmalz, K.-H. Gros, Anselme Feuerbach, Rehberg, Zachariae.
Dans les sciences, le kantisme a exerce des influences diverses, selon la manifere dont il a 6le compris. D'une interpretation radicalement idealiste, h vrai dire repudi6e par Kant, est issue la celebre philosophie de la nature, laquelle, ramenant entieremenl la matiere a la
pensee inconsciente, ose deduire les phases de son d6veloppement des lois de formation de la conscience ellem6me. En revanche, la theorie kantienne de Texperience, comme source unique de la connaissance, est accueillie par nombre de savants modernes, en quete d'une justification rationnelle de leur methode.
Dans les mathematiques, le point de vue kantien est caracterise par T admission de principes synth6tiques a priori, ou principes rationnels extralogiques, et en particulier par la negation de Tespace metag6om6trique des leibnitiens comme objet d'intuition possible.
Dans la psycho-physiologie des sens, le nativisme de Joh. Miiller, qui maintient, contre Fempirisme, le caractfere primitif de la representation d'espace, se reclame de Testh^tique transcendantale.
Enfm, j usque dans la vie politique de TAUemagne, le kantisme occupe une place importante. II repr^sente celte idee, que la raison, sur ce terrain m6me, demeure la norme veritable, et qu'elle commande a Thomme d'agir sous Tidee universelle de devoir et d*humanite : doctrine hautement philosophique, qui n'a sans doute pas recule pour toujours devant celle du droit historique et de Tideal exclusivement national.
Dans les pays autres que TAUemagne, Tinfluence de la philosophic de Kant, plus tardive et moins profonde, est encore considerable.
Dfes 1773, Kant est appr^cie a Strasbourg. En 1796 on commence a traduire ses ouvrages en frangais ; en
401 1^:tudes d'iiistoire de la piiilosophie
4799, Deg^rando expose son systfeme. M™*" deSlael parle avec enthousiasme de celui qu'elle considere comme un ap6tre du spiritualisme de sentiment. En 1818, V. Cousin professe sur la morale de Kant; en 1820, il expose la Critique de la raison pure, Sa propre theorie de la raison doit plus d'un trait a Tinfluence de Kant. Apr^s avoir 6t6 ainsi utilisee en vue de doctrines fondles sur d'autres principes, telles que Teclectisme, le positivisme, la morale independante, le kantisme a 6te 6tudi6 et developp6 pour lui-m6me, notamment par MM. Renouvier, P. Janet, Lachelier, Pillon. MM. Renouvier et Pillon, auxquels s'est joint M. Dauriac, soutiennent, sous le nom de criticisme^ une doctrine qui, a Tinverse du n6o-kantisme allemand, fait ressortir Texcellence de la morale kantienne. lis subordonnent directement la raison theorique a la raison pratique en considerant la volonte comme le principe premier de toute certitude; de plus, abolissant le noum^ne, ils drigent les lois naturelles en r6alite dernifere, et menagent, dans la suite mfeme des phenomenes, une place a Tinitiative de la liberte. C'est encore en s 'inspirant de Kant que M. Secr6tan, de Lausanne, limite les droits de la science et 61eve au-dessus d'elle la croyance a la liberte. Sous des formes et k des degres divers, le kantisme se retrouve, aujourd'hui m6me, dans la plupart des doctrines qui s'efforcent aconcilier, sans dommage pour Tune ni pour Tautre, la science et la morale. En Angleterre, rinfluence de Kant s'est fait sentir notamment sur Hamilton et les agnostiques. C'est en
combinant la doctrine de Kant avec celle de Reid que Hamilton etablit Timpossibilite d'une representation de Tabsolu pour un esprit borne a ia connaissance humairie. De mfeme i'agnosticisme de Spencer, s'il depend du positivisme, doit beaucoup aux antinomies kantiennes. Dans le domaine de la psychologic, Tecole evolutioniste se donne pour la conciliatrice de Tapriorisme kantien avec Tempirisme de Locke. De nos JQurs, Kant est scrupuleusement 6tudie pour lui-m6me. Max Muller, dans la traduction de la Critique de la raison pwe qu'il a publi6e en 1881, declare que cette oeuvre est un monument arien aussi pr^cieux que les V6das, et qu'en tout temps il pourra 6tre permis de la critiquer, non de rignorer.
En Italic, la Critique de la raison pure a 6te traduite en 1821-22 ; aujourd'hui m6me la Critique kantienne y est savamment etudiee et representee par Carlo Cantoni et Felice Tocco ; en Espagne, Jose del Perojo a recemment traduit la Critique de la raison pui^e (1883).
Quel fut, a regarder les choses d'un point de vue general, le r61e historique de Kant, et quel est le rapport de sa philosophic avec les speculations actuelles?
Le dessein de Kant fut analogue a celui de Socrate et k celui de Descartes. Socrate s'est propose de montrer que la pratique, m6me prise pour fin de Tactivite humaine, ne saurait exclure la science, parce qu'enr^alit6 elle la suppose. Descartes consent que Ton debute
406 15TUDES D'lIISTOIRE DE LA PHILOSOPIIIE
parle doute universel : ce doute n'abolit pas la certitude, il la fonde. Kant, k son tour, proclame que Texperience est le point de depart de toutes nos connaissances. S'ensuit-il que la raison ne soit qu'un mot ? NuUement, car Texperience repose sur la raison. Et dans le dfiveloppement mSme de la doctrine, Tanalogie se poursuit. Deduite de la pratique, la science de Socrate est bornee a la morale et au3^ objets qui y sont li6s. La certitude cartfisienne ne va tout d'abord qu'i la pensee, condition du doute ; et, si elle r6tablit les objets qu'avait renverses le doute, c'est en tant seulement qu'ils peuvent se relier a la pens6e. De mfeme, la critique kantienne ne laisse subsister, des notions a priori, que ce qui est requis pour Texperience, et fait, de la possibility de cette dernifere, la norme de Tusage entier de la raison pure. Et, comme Socrate et Descartes, Kant estime que, par sa m^thode, il fonde, loin de d6truire. La science, bornee du c6t6 des choses en soi, possfede la certitude dans son domaine. Devantle realisme empirique Tidealisme s'6vanouit. Ce n'est pas tout; et un resuUat plus prficieux encore va jaillir de la critique. La m6me deduction qui fonde la science permet k la morale de se contituer a c6t6 d'elle, sans risquer de lui porter ombrage. II est vrai que la morale devra, elle aussi, accepter une limitation. Elle devra reposer sur un principe exclusivement formel, sur la pure notion du devoir. Mais, ici encore, la critique ne restreint que pour garantir. La morale pent 6tre absolue et demeurer pra-
lique, si elle n'a d'autre objet que les determinations de la volonle libre. L'antinomie insoluble du mysticisme et de reud^monisme disparail dans le systeme. de I'autonomie rationnelle.
C'est, en effet, la raison, qui, d'un bout k Tautre de la philosophie de Kant, cree comme elle detruit, fournit des principes pour remplacer ceux qu'elle a dissous. Deja chez Descartes elle a decouvert en ellem'6me, dans sa faculty d'intuition, le principe de certitude qu'elle ne Irouvait ni dans les sens, ni mfeme dans les demonstrations. Avec Kant elle fait Tinventaire de son contenu, et trouve, dans sa constitution m6me, tons les principes n6cessaires a la science et a la morale. Sans doute elle ne se suffit pas, et Tabsolu la depasse. Sa science, par suite, est relative, et sa morale est, dans son application, bornee a un progrfes sans fin. Elle n'en offre pas moins a Thomme toutes les ressources dont il abesoin pour realiser Tidealde I'homme; car elle est liberte, et en m6me temps elle est loi.
Si lelles sont les parties essentielles du kantisme, cette philosophie se place au terme du developpement rationaliste qui a commence avec Descartes. La raison, chez Kant, pousse aussiloin que possible, et son renoncementa saisir I'Stre absolu, et son effort pour supplier par les principes qu'elle trouve en soi, k Tintuition qui lui manque. Un pas de plus, soit dans un sens, soil dans Tautre, et le rationalisme va se perdre, soit dans le scepticisme, soit dans Tid^alisme. Kant a pretendu
408 fiTUDES D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
tout en s'enfermant dans le monde du temps, trouver au sein de la raison, qui, en fait partie, le moyen d'6riger ce monde en symbole de Tfetre eternel.
Telle est la signification historique de son oeuvre. Envisagee au point de vue theorique, elle pr6sente, actuellement encore, un interfit capital.
Sous rinfluence des sciences positives autant que de la philosophic, Tesprit humain se demande pliis que jamais dans quel rapport nous nous trouvons avec la r^alite des choses, et s'il nous est possible de la connaitre. Or, c'est k cette question que repond Tidealisme transcendantal. Au delk des ph6nomfenes, selon le kantisme, nous pouvons encore saisir les lois de la pens^e qui les conditionnent, et constituer la philosophie comme theorie de la connaissance ; mais, quant a nous former une theorie ontologique de Tunivers, ainsi que faisaient les anciens, c'est une ambition k laquelle il nous faut renoncer : solution nette et de grave consequence, qui trouve plus d'un point d'appui dans la science actuelle.
D'autre part, le progres des sciences positives, en etendue comme en certitude, nous amene a nous demander si du moins tout ce qui int6resse I'homme ne peut pas 6tre traite suivant la methode de ces sciences, et si la morale elle-m6me n'y peut pas 6tre assimilee. A cette question Kant repond par son rigoureux dualisme, limitant la science pour la fonder, et 6tablissant la morale dans le domaine ouvert par cette limitation