‹ Études d'histoire de la philosophie [microform]Chapitre 32 sur 42 · XXIX. — ARISTOTE ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

XXIX. — ARISTOTE ÉCRIVAIN

Aristote se sert de la langue altique écrite, telle qu'elle existait de son temps. Mais la multitude d'idées nouvelles qu'il se propose d'exprimer exerce sur l'instrument qu'il emploie une influence importante. La considération des choses dans leur individualité, la distinction précise des domaines scientifiques, l'effort pour arriver à former des concepts dégagés de tout élément sensible, se reflètent dans sa langue et dans son style. De même que l'analyse logique d'Aristote ne s'arrête

m ÉTCDES DUISTOiRE DE LA PriILOSOPIlIE

dans son travail que lorsqu'elle a saisi les dernières différences, les différences spécifiques; de même, dans la langue arislolélicienne, les synonymes apparents se distinguent et se définissent avec précision.

Pour définir les termes, Aristole avait deux moyens : déterminer scientifiquement la signification des mots traditionnels, et créer les termes nouveaux. Il a usé de ces deux méthodes, en faisant prédominer la première. Le plus souvent il part d'un terme usuel ; et, tantôt restreignant, tantôt étendant la signification de ce terme, il en fait l'expression exacte d'un concept logique. Mais, en bien des points, le langage traditionnel présentait des lacunes. Pour les combler, Aristote a créé des mots, en cherchant toutefois le plus possible un point d'appui dans la tradition elle-même. Grâce à la perfection de la terminologie qu'il a ainsi constituée, il a été le véritable fondateur de la langue scientifique universelle.

Voici des exemples d'expressions créées par Aristole : ioiaipsTo; ^indiviJui; alT^I^Oa. to iv '^y^r, pétition de principe) ; i;..To, (immédiat) ; àvi)..^,, .analyse); àvouo..o. :^^p/,; (hétérogène); ivrbaTv; (contradiction); i-o^:-.-/.- Tuô; démonstratif : krzôzxy,; ^affirmation ; -;-vuô; générique; ; o.^otouia ^dichotomie; ; l^z.z'^^i; empi' rique) : ^vx/t^Ôtt;; (opposition ; iAz--,^ .énergie) ; ÉvÔty r >nité i ; hnùAy^.. ;entéîéchie; ; iïcuT.o^o, ;exotérique '; ^•.axTvxô; inductif; ; £ts:Ôt7.^ ;altérité; ; iM^6; (morale^ ; <*^oXovvx^ théologie; : x.t,;vo.ucÔ; ;catégorique) ; Àoyvxw Oogique ; ôr;xvvxô; organique; : etc.

ARISTOTE

Parmi les termes dont Aristote s'est borné à déterminer scientifiquement la signification, on peut citer : hrz'Sit7'.; (antithèse); à;iwaa (axiome); svavT'o; (contraire) ; £vj-àr/£'.v I être immanent) ; iT.x-.y-'r^ (induction) ; ETyxTov (dernier) ; ^o'.ov (propre) ; tj;ji^e^7,x6ç (accident) ; 7'j/lrj^yXz7h7.'. (raisonner) ; tj/v//^; (continu) ; xjvr/s'.a (continuité ; tjvoaov (tout; ; "Ar, (matière) ; j-oxs'ijlsvov (substrat .

Voici enfin quelques exemples de la distinction des concepts par analyse et opposition : -ivo; genre) et £100; espèce ; xîv/.t».; (mouvement; et vAy^t'.x (acte) ; àvTbaTu: (contradiction) et ÈvavT'lov opposition) ; ro'.slv (fabriquer) et TipàTTS'.v (agir ; o;va;jL'.ç (puissance) et £v£s-'£'.7.(acte): ir.yry-f] (induction) et7jAAo-".7;;i6; [déduction); ojTva (essence) et yjix^z^r^y.ôzx (accidents); o'.aÀsx- T'jco; 'dialectique) et aT:oo3'.xTv/.ôç démonstratif) ; -.ôtîoov rf. Y^7i'. antérieur en soi, et -îô-rspov -sôç Y.;jLâ; (antérieur à notre point de vue .

Le style d'Aristote n'est pas moins personnel que sa langue. Les anciens vantaient son abondance et son charme; son discours, dit Cicéron, s'écoulait en flots d'or. Ces éloges, évidemment, s'adressent à ses dialogues, aux ouvrages qu'il a publiés. Dans ses ouvrages didactiques -zy'"j.7.-z\7,',\, les seuls que nous possédions, on remarque l'exactitude des définitions, une netteté, une précision et une brièveté inimitables, une rigueur et une fixité dans le sens des mots qui rappellent le langage mathématique. En un mot, le style d'Aristote se

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distingue par une exacte appropriation de la forme au contenu. Mais bien souvent, surtout dans ceux de ses ouvrages qui ne sont qu'ébauchés, Aristote écrit avec sécheresse et négh'gence. Non seulement les phrases ne sont pas ordonnées en périodes, mais les anacoluthes et les parenthèses y abondent, au grand détriment de la clarté. Parfois aussi, au milieu de ces dissertations abstraites se rencontrent des passages qui ne manquent ni d'élan ni d'éloquence. Telle est la fin du chapitre vu du livre X de \ Ethique à Mcomaque :

€ Certes, entre les actions vertueuses, celles du politique ou de l'homme de guerre l'emportent sur les autres en beauté et en grandeur; mais elles ne comportent pas le loisir, et elles ont leur lin hors d'elles-mêmes. Au contraire, l'action de la raison, déjà plus sérieuse en ce qu'elle est toute spéculative, n'a d'autre lin qu'elle-même, et porte avec elle un bonheur parfait et spécial qui accroît encore l'énergie de l'intelligence. Celte action se sulïit, elle admette loisir, et elle est exempte de fatigue, autant que le permet la nature humaine : elle réunit toutes les conditions du- bonheur. C'est donc cette action qui constituera pour l'homme le bonheur partait, si du moins elle remplit une vie d'une durée complète : car rien d'imparfait ne saurait entrer dans le bonheur. Une telle vie serait plus belle que ne le comporte la nature humaine; car si l'homme peut vivre ainsi, ce n'est pas en tant cju'il est homme, mais en tant qu'il y a en lui quelque chose de divin.' Et, autant cette partie divine surpasse en excellence l'être composé d'àme et de corps, autant son action l'emporte sur les autres vertus. Si donc la raison est quelque chose de divin par rapport à l'homme, la vie remplie par l'action de la raison est divine en comparaison de la vie humaine. Et ainsi nous ne devons pas, comme on nous le conseille, n'avoir que des pensées humaines parce que nous sommes hommes, et n'avoir que des pensées mortelles parce que nous sommes mortels. Mais nous devons, autant qu'il est possible, nous faire immortels, et nous efforcer en toutes choses de vivre par la partie de nous-même qui est la plus exccl-

lente. Car si ce genre de vie ne peut tenir qu'une petite place dans notre existence terrestre, par sa grandeur et sa dignité il est audessus de tout. »

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