‹ Études d'histoire de la philosophie [microform]Chapitre 33 sur 42 · XXX. - INFLUENCE D'ARISTOTË · texte numérisé non relu

XXX. - INFLUENCE D'ARISTOTË

L'enseignement d'Aristote donna tout d'abord naissance à l'école péripatéticienne, qui fleurit pendant deux ou trois siècles et dont les principaux représentants sont : Théophraste de Lesbos (372'?-287?), Eudème de Rhodes (iv* siècle), Aristoxène de Tarente (né vers 3o0), surnommé le Musicien, Dicéarque de Messine (fl. 320) et Straton de Lampsaque (tt. 287). Critolaûs, qui fit partie de l'ambassade envoyée à Rome, en 156, par laquelle la philosophie fut introduite dans le monde romain, était un philosophe péripaléticien. L'école se distingua par ses recherches minutieuses en logique, en morale et dans les sciences de la nature ; mais la tendance naturaliste y prévalut de plus en plus sur la tendance métaphysique. Straton alla jusqu'à identifier la divinité avec la cpua-!.; qui agit inconsciemment dans le monde, et jusqu'à substituer à la téléologie aristotélicienne une explication toute mécanique des choses, fondée sur les propriétés du chaud et du froid.

Avec la publication des œuvres d'Aristote par Andronicus de Rhodes, vers 70 av. J.-C, commença la série des nombreux interprètes et commentateurs du Stagirite, parmi lesquels on remarque Boéthus de Sidon

(!*' siècle av. J.-C), Nicolas de Damas P' siècle av. J.'C), Alexandre dWphrodisias en Cilicie iif siècle ap. J.-C.;, surnommé l'exégète, par excellence xaT ^;oy;V"'), le néoplatonicien Porphyre de Balance iii^ siècle , Thémistius de Paphla-onie jv^ siècle}, Philopon d'Alexandrie (vf et vu siècles , Simplicius de Cilicie vf siècle). Si l'école péripatéticienne ne se compose guère que de disciples peu métaphysiciens ou de commentateurs purement érudits, les doctrines du maître restent du moins très vivantes et fécondes dans des philosophies qui ne descendent pas directement de lui, mais qui se nourrissent en grande partie de sa substance. Le principe des stoïciens, intermédiaire entre la puissance et l'acte et délini par la tension, immanent à toutes choses, intelligent et cause flnale suprême, paraît bien nVHre autre chose que la u.--.; d Aristole, dans laquelle on absorberait le voGc. Par sa distinction précise du mécanisme et de la finalilé. de l'ordre physique et de Tordre mélaph.y. sique des choses, du hasard et de l'action intelligente, Arislote a rendu possible lépicurisme, lequel semble siMre constitué en grande partie avec les doctrines qu'Aristote définissait ou créait pour les réfuter. Le néoplatonisme lui-même, dans sa doctrine du voS,-, doit beaucoup à Aristote. Les néoplatoniciens sefTorçaient de concilier Platon et Arislote : et Plotin soutenait que sa doctrine de lun transcendant d'où émane le voJ; était Inconséquence nécessaire de la doctrine aristotélicienne. Après avoir soutenu jusqu'à ses derniers moments la

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philosophie antique, raristotélisme, en s'incarnant dans les croyances du moyen âge, les transforma en doctrines philosophiques. Ce fut ]>rincipalement sous l'inlluence d'Aristole que se développa, dans cette période de mysticisme religieux, l'esprit de logique et de spéculation rationnelle.

Les écrits d'Aristote ne pénétrèrent que tardivement et indirectement dans le monde occidental. Jusque vers le milieu du xii^ siècle, on ne connut que de faibles parties de ÏOrganon, à savoir les Catégories et YMermencia, dans la traduction latine de Boèce. C'était, avec l'ElcaYor'-/; de Porphyre et le Timée de Platon, à peu près tout ce qu'on possédait de l'antiquité philosophique. De HoO à 1210 environ parurent les autres ouvrages d'Aristote sous forme de version latine de traductions arabes, faites elles-mêmes au ix^ siècle par des Syriens chrétiens, d'après des traductions syriaques. Peu après ^xiii* siècle), le texte grec lui-même fut communiqué aux savants de l'Occident, notamment par des Grecs de Constantinople ; et la traduction latine immédiate se substitua aux traductions indirectes. Robert Grealhead, Albert le Grand et saint Thomas travaillèrent particulièrement à cette épuration de la traduction en latin.

Chose étrange et qui montre combien l'intelligence de l'homme est dépendante de sa volonté, les esprits les plus divers trouvèrent dans Aristote un point d'appui rationnel pour leurs croyances et leurs aspirations. Rien de plus un en apparence que le moyen âge, puis-

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que tout le monde s y réclame d'Aristote, mais il v a autant d'Aristoles que de philosophes. Il y a même des Aristotes qui n'ont plus que le nom de commun avec le Stagirite.

C'est de VOrganon aristotélicien qu'est née la fameuse querelle des universaux qui dure du ix" siècle à la fin du XI". En même temps se développent chez les Arabes et chez les Juifs, en possession de tous les écrits du maître, des systèmes complets de philosophie aristotélicienne. Les Arabes, monothéistes et naturalistes, sont séduits par la doctrine d'Aristote sur Dieu et par ses recherches en histoire naturelle. Averroès, de Cordoue (1126-98), se croit pur aristotélicien quand il soutient que l'entendement actif est une émanation de Dieu, qu'il est un pour tous les hommes et seul immortel. Le juif Moïse Maïmonide, de Cordoue (M3r)-1204), concilie sans difficulté avec Taristotélisme la création de la matière et les miracles.

L'époque la plus brillante de la scolastique chrétienne est en même temps celle de l'apogée de l'autorité d'Aristote. Après s'être défié un moment de ses doctrines physiques, où l'on avait cru voir professée l'éternilé du monde et celle du temps, on prend, dès 1230 environ, l'ensemble des écrits d'Aristote pour texte des leçons de philosophie. La doctrine aristotélicienne est l'expression de la lumière naturelle, comme les vérités de foi sont l'expression de la lumière surnaturelle. La raison ne coïncide pas avec la foi, mais elle y achemine. Aristote,

représentant de la raison, est le précurseur du Christ dans les choses de la nature, comme saint Jean-Baptiste est son précurseur dans les choses de la grâce. Et Taristolélisme, ainsi défini, circonscrit et subordonné, devient l'origine de ce qu'on a appelé dans la suite le déisme et la religion naturelle. A cette époque, on y trouvait tout ce qu'exige la théologie. Il ne peut, certes, démontrer la vérité des dogmes, ce qui serait contradictoire; mais, à leur égard, il réfute les objections et établit la vraisemblance. Il fournit, en particulier, une théorie de la forme substantielle et des accidents réels et séparables, qui rend concevable la transsubstantiation sous la persistance des mêmes espèces sensibles dans l'Eucharistie.

Si l'aristotélisme assure l'orthodoxie, il n'est pas moins propice aux dissidents. Amaury de Chartres et David de Dinant (xii" et xni'' siècles) le tirent du côté du panthéisme, en identifiant le Dieu du Stagirite, l'un avec la forme, l'autre avec la matière universelle. Et les mystiques allemands, comme Théodoric de Fribourg (xiii^ etxiv^ siècles) et maître Eckhart (xin^et xiv*^ siècles), présentent leur doctrine de l'union substantielle de l'âme avec la divinité comme le développement de la théorie aristotélicienne du voj; irovriTixo;.

Enfin, Aristote, au moyen âge, n'est pas seulement le maître des philosophes : sous son patronage se mettent également ceux qui, à l'encontre de l'Eglise et de la philosophie d'alors, prétendent surprendre et enchaîner

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les forces mystérieuses de la nature. Pour ces réprouvés, Aristote est un magicien. On lui attribue des traités d alchimie sur la philosophie occulte des Egyptiens. On le met, avec Platon, en tète de la liste des alchimistes œcuméniques. Les alchimistes se nomment eux-mêmes les nouveaux commentateurs de Platon et d'Aristote.

C'est ainsi qu'Aristote, au moyen âge, est partout un excitateur des esprits et une autorité ; mais son œuvre la plus considérable est sans contredit l'organisation de cette philosophie chrétienne, si complète, si précise, si logique, si fortement établie dans ses moindres détails, qu elle semblait constituée pour Téternité. Elle a fait loi dans les collèges de l'Université en France jusqu'au xvni'^ siècle. En IG24, la Sorbonne défendait à peine de vie de rien enseigner contre les anciens. En 1671, les professeurs sont encore invités à respecter le péripatétisme sous peine d'exclusion. Au commencement du xvnf siècle seulement l'aristotélisme scolastique cède la place aux idées nouvelles.

Ce n'est pas de la raison qu'est venue la première attaque vraiment meurtrière, c'est de la foi. Luther non seulement remarqua les différences importantes qui séparaient la philosophie aristotélicienne du christianisme, mais surtout il jugea impie de chercher un accord entre la foi donnée par Dieu et la raison corrompue par le péché. a:uvre de l'homme, la philosophie aristotélicienne, avec sa prétention à traiter des choses divines, ne pouvait être qu'erreur et sacrilège ; à se

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concilier avec elle, la religion ne pouvait que s'altérer et se dénaturer. Aristote était un maître d'hérésies : le salut de la religion impliquait l'absolue extinction de ses

doctrines.

Combattu au nom de la religion chrétienne, l'aristotélisme, malgré la brillante restauration qu'il dut à des érudits de la Renaissance, tels que Pomponace, Scaliger, Vanini, Gennade, Georges de ïrébizonde, ne tarda pas à être également battu en brèche au nom de la science et de la philosophie. Bacon ne vit dans la méthode aristotélicienne que la déduction appliquée aux données de l'opinion et du langage ; et la métaphysique aristotélicienne ne fut à ses yeux que la prétention d'expliquer les choses, à l'exclusion des causes mécaniques, par des actions surnaturelles et divines. 11 condamna donc la philosophie d'Aristote comme contraire aux conditions de la science, laquelle cherche des explications mécaniques et procède par induction. Pour Descartes, l'aristotélisme fut la doctrine qui réalisait les qualités sensibles, et qui expliquait les phénomènes par ces entités chimériques. Idées obscures et stériles, ces abstractions ne pouvaient être les principes des choses. Au rebours d'Aristote, Descartes ramène la qualité à la quantité, non la quantité à la qualité.

Il semblait que la doctrine aristotélicienne eût définitivement vécu, lorsque Leibnilz la fit rentrer triomphalement dans la philosophie, en déclarant qu'il y avait dans la théorie des formes substantielles et de l'entélé-

chie, bien comprise, plus de vérité que dans toute la philosophie des modernes. Sur les traces d'Arislote, Leibnitz plaça la substance dans un principe d'action, fit descendre l'étendue et la matière du rang de substance au rang de phénomène, et concilia les causes finales avec les causes efficientes en mettant le mécanisme sous la dépendance de la finalité. Depuis Leibnitz l'aristotélisme a conservé sa place dans la philosophie, il a joué notamment un rôle important dans la formation du système hégélien.

Si grande que soit sa place dans l'histoire, peut-on dire qu'Aristote est, aujourd'hui encore, un des maîtres de la pensée humaine ?

En ce qui concerne la philosophie proprement dite, la chose ne paraît pas douteuse. Il semble même que Taristotélisme réponde particulièrement aux préoccupations de notre époque. Les deux doctrines qui tiennent aujourd'hui la plus grande place dans le monde philosophique sont l'idéalisme kantien elFévolutionisme. Or le système d'Aristote peut être mis sans désavantage en face de ces deux svstèmes.

Ilesl opposé au kantisme. Kant rejelte précisément la dépendance de l'esprit à legard de l'être, la valeur ontologique attribuée aux lois de l'esprit, l'inconditionné théorique, la subordination de la pratique à la théorie, qui sont de l'essence de laristolélisme. La philosophie de Kant s'est constituée en opposition directe à la

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philosophie dogmatique, dont Aristote est le représentant par excellence. Mais si Kant a découvert une conception nouvelle des choses dont l'examen s'impose désormais à quiconque veut philosopher, on ne saurait dire qu'il ait entièrement réussi à faire prévaloir son hypothèse. S'il a pour lui le témoignage de la conscience morale, qu'il se propose d'ailleurs surtout de satisfaire, il ne peut obtenir l'adhésion franche et complète de l'intelligence. Celle-ci persiste à dire avec Aristote : » Tout a sa raison, et le premier principe doit être la raison suprême des choses. Or expliquer c'est déterminer, et la suprême raison des choses ne peut être que l'être entièrement déterminé. De l'infmi et du fini, c'est le fini, en tant qu'intelligible, qui est le principe ; l'infini, en tant qu'inintelligible, ne peut être que phénomène. » Entre Aristote et Kant, la question est de savoir si l'on doit attribuer la suprématie à la volonté ou à l'intelligence : or il ne paraît pas que cette question soit, aujourd'hui même, définitivement résolue.

Tout autre est la situation de l'aristolélisme en face de lévolutionisme. Loin de s'y opposer, il l'admet et le comprend, en offrant un moyen de le dépasser. Historiquement, il en est l'un des antécédents les plus directs. Soit dans la nature, soit dans l'homme, Aristote montre partout la continuité, le développement allant de l'inférieur au supérieur. Les plantes supposent les minéraux, les animaux les plantes, l'homme les animaux, et l'homme n'est que l'achèvement de l'être

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ébauché dans les productions inférieures de la nature. Chez Ihomme même, liniaginalion nail de la sensation, la mémoire de limagination. et linteliigence ne peut penser sans images. On ne voit pas quelle thèse scientifique delévolutionisme serait incompatible avec la philosophie naturelle d'.^risfote. Mais cet ordre mécanique des choses est-il Tordre absolu? Ces explications donnent-elles pleine satisfaction à linteliigence ? Voilà la question que pose Aristole. et quil trouve le moven de résoudre dans le sens dune métaphysique spirifualiste. ^elon lui, l-ordre qui va de lindéterminé au déterminé, du genre à l'espèce ne peut être considéré par rinlelligence comme Tordre absolu de la génération des choses, parce que lindéterminé comporte toujours d autres déterminations que celles quil reçoit dans le monde réel. Lhomme est Tachèvement de Tanimal, mais 1 anmial comportait d'autres déterminations que celles qui en font un homme. Pourquoi les genres se réalisentils en telles espèces plutôt qu'en telles autres? De ce choi.x parmi les développements possibles, la raison ne peut être trouvée que dans l'être même qui est le terme du développement. Il faut que la perfection de cet être so.t une force qui dirige TévoluUon de la matière dont il doit naitre. De la sorte, l'ordre qui va de l'indéterminé au déterminé nesclul pas : il appelle un ordre symétriquement contraire, principe caché de sa direction ei de sa réalisation. C'est ainsi qu'Aristote concilie le mécanisme évolulionisle avec la finalité par la distinction

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de Tordre des choses selon le temps et de Tordre des choses dans Tabsolu. L'évolutionisme est la vérité au point de vue des sens ; mais, au point de vue de l'intelligence, il reste vrai que Tim parfait n'existe et ne se détermine qu'en vue du-plus parfait. L'explication finaliste est le complément légitime et indispensable de Texplicalion mécanisle.

Ainsi Taristotélisme a encore sa place dans la philosophie. Mais n'cst-il pas désormais banni de la science ?

Il convient sur ce point de distinguer entre les sciences morales et les sciences mathématiques et physiques. La morale dAristote, et même, en plusieurs points importants, sa poUtique, loin d'être oubliées, sont plus que jamais en vigueur. Les préceptes de vivre en homme quand on est né homme, d'attribuer en politique la véritable souveraineté à la raison et à la loi, ne sont pas près de tomber dans Toubli. Mais les sciences relatives à la nature, désormais toutes positives, paraissent n'avoir plus grand'chose de commun avec la philosophie naturelle du grand métaphysicien.

Pour émettre à ce sujet un jugement équitable, il convient d'abord de remarquer qu'un homme peut avoir exercé sur le développement des sciences une grande influence, sans qu'aucune de ses idées se reconnaisse dans les doctrines actuelles. Les sciences se constituent étage par étage ; et telle théorie ancienne qui ne se retrouve pas dans les théories modernes, a pu contribuer à les préparer. Or ce genre de mérite appartient cerlai-

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nemerit à Aristote. Il a mis en avant des théories et des concepts qui peuvent être fort différents des méthodes et des principes modernes, et qui n'en ont pas moins présidé à la formation de ces principes. Telle est la théorie aristotélicienne de Tiinluction, laquelle, sans doute, détermine le but à atteindre plus que les moyens à employer, et place ce but même dans la découverte des types plutôt que dans celle des lois, mais n'en est pas moins fort précieuse par la précision avec laquelle elle montre qu'il s'agit dans Tinduction de dégager le nécessaire du contingent, Funiversel du particulier. Telles sont les idées de genre et d'espèce, de puissance et d'acte, de mélange mécanique et de combinaison qualitative, de hasard ramené à la rencontre de causes indépendantes les unes des autres, de continuité dans Téchelle des êtres, de classification des sciences, etc.

Mais ce n'est pas assez de reconnaître qu'Aristote a fourni à la science plus d'un point de départ. Plusieurs de ses principes sont encore parfaitement reconnaissablés dans Tesprit de la science contemporaine ellemême. Son grand principe qu'il y a des lois dans la nature, et qu'on ne peut les découvrir qu'en les dégageant de l'expérience par la réflexion, sa préoccupation constante d'étudier les choses dans le détail, de les saisir, non à travers des formules toujours vagues, mais en elles-mêmes avec leurs caractères propr.es, sa définition de la cause placée dans l'élément qui fait connaître la production comme nécessaire, sa doctrine de

la continuité biologique et de la solidarité du supérieur à l'é^^ard de l'inférieur : tous ces traits essentiels de la philosophie aristotélicienne se retrouvent dans la science d'aujourd'hui. Aristote est encore un maître, en même temps qu'il est un ancêtre.

Mais, dira-t-on, Aristote est finaliste, et la science, désormais, proscrit la considération des fins.

Il y a là peut-être quelque malentendu. La finalité aristotélicienne n'est pas la fabrication du monde, comme d'une horloge, par un ouvrier qui se propose une idée et calcule les moyens de la réaliser. Elle consiste, peut-on dire, dans les trois principes suivants : i'^ l'ordre est dans le monde la règle, le désordre est l'exception : ce qui veut dire que les combinaisons de phénomènes qui résultent immédiatement des lois de la nature harmonieusement réunies en types, et qui, par suite, ont un développement normal, sont beaucoup plus nombreuses que les combinaisons dues à la rencontre fortuite de lois indépendantes les unes des autres ; 2' il y a en chaque individu une force organisatrice ou fJT'-;, en vertu de laquelle il tend à être et à réaliser une certaine forme ; 3° les types spécifiques sont exactement déterminés, séparés les uns des autres, et immuables. Est-il évident que la finalité, ainsi entendue, soit entièrement exclue de la science moderne?

Le premier de ces trois principes signifie que, par l'observation et l'induction, on peut atteindre à la connaissance des lois fondamentales. En opposition à cette

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théorie se dresse la théorie mathématique cartésienne suivant laquelle il n'y a pas en réalité de lois qualitatives et multiples dans la nature, mais seulement des déterminations diverses de la quantité homogène et mathématique. Mais, si la conception cartésienne est devant nous comme un idéal et représente la science achevée, la marche aristotélicienne demeure celle qui est appropriée à nos moyens de connaître. Aristote a seulement eu tort de croire que par l'induction nous puissions arriver à des lois simples et absolues qui ne supposent rien avant elles.

Le second principe a une ressemblance frappante avec celui de la lutte pour la vie. Ici comme là, on suppose en chaque individu une tendance à exister et à se développer dans un sens déterminé. Il est vrai que la science moderne voudrait arriver à réduire la vie elle-même à un mécanisme; mais elle n'en reconnaît pas moins que la vie, telle qu'elle nous apparaît, a les caractères et joue le rôle que lui attribuait Aristote. Toute la différence consiste à considérer comme dérivé ce qu'Aristote tenait pour primitif; mais, en attendant que la réduction soit opérée, nous ne croyons pas errer en disant : tout se passe comme s'il y avait en chaque être vivant une tendance à exister, et à exister d'une manière déterminée.

Enfin le troisième principe, qui a encore ses défenseurs parmi les savants eux-mêmes, n'est pas, dans le sens où Tentend Aristote, en contradiction absolue,

même au point de vue physique, avec la doctrine des évolutionistes. Que veut dire Aristote? Il n'entend pas affirmer que l'histoire des êtres de la nature a commencé dans le temps, par une création d'espèces séparées : il veut dire que la réalisation d'un certain nombre de types, dictincts en même temps qu'harmonieux, est la fin et la règle des productions de la nature. Il admet que la nature, le plus souvent, arrive à réaliser cette fin ; mais à côté des productions tout à fait régulières de la nature, il admet des productions en partie régulières, en partie irrégulicres. Or, si Ton fait abstraction du passé et de l'origine dans le temps, dont ne s'occupait pas Aristote, on ne trouvera pas une si grande divergence entre ce point de vue et celui de l'évolutionisme. A la différence du matérialisme et delà doctrine du hasard, l'évolutionisme admet que les espèces existent, au moins actuellement. Et il reconnaît dans la nature la tendance à une spécification de plus en plus complète. Le principe d'Aristote subsiste donc aujourd'hui même, du moins sous la forme hypothétique, la seule qu'un principe puisse recevoir dans la science : tout se passe comme s'il existait une hiérarchie de formes idéales distinctes les unes des autres, que les êtres de la nature tendent à réaliser.

BOLTROUX.

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