‹ Études d'histoire de la philosophie [microform]Chapitre 5 sur 42 · acte · texte numérisé non relu

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On aboutit à une conclusion analogue si l'on examine la seconde partie de la morale socratique, à savoir la déduction des vertus fournie par le principe général de la morale.

Quelles sont les principales maximes de celle science du bien qui est la condition nécessaire et suffisante de

la vertu?

Socrate distingue à cet égard le bien en général et les biens particuliers.

Le bien en général, c'est l'utile vrai, distingué de l'agréable*. Toute la morale consiste à distinguer ce qui fait effectivement notre bien de ce qui semble le faire, mais ne nous procure en réalité qu'un plaisir passager, peut-être même un détriment. Pourquoi l'intempérance est-elle mauvaise? C'est, dit Socrate, qu'elle détourne l'homme des choses utiles (w'^c).ojvTa), pour le porter vers les choses agréables (/.osà)-.

Si Socrate distingue fortement ce qui est bon en réalité de ce qui n'est bon qu'en apparence, nous ne voyons pas qu'il pense à un bien absolu, dont le bien de l'homme ne serait qu'une manifestation particulière. Il paraît avoir identifié complètement le bien avec l'utile' ; et s'il

(1) Mém., IV, 6,8.

(2) Ibid., IV, y, 6.

(3) IbkL, IV, 6. 8.

7« ÉTUDES D'HISTOIRE DE U niILOSOPIlIE

recommande l'acquisition de la science, la pratique de la justice, le soin de l'ame et les plus hautes vertus, c'est en tant qu'il les juge utiles pour le bonheur de' l'homme. Le jour même où il préfère la mort à la honte, k raison qu'il en donne, c'est qu'en Fabsence du signe' démonique qui d'ordinaire l'avertit quand il va faire une chose destinée à lui nuire, il est convaincu que la mort ne lui causera aucun dommage '.

Cette doctrine est visiblement, dans la philosophie socratique, la réaction de la forme sur la matière. La matière, c'était tout d abord l'idée vague de plaisir et de bien-être, telle qu'elle se rencontrait dans les raisonnements des sophistes sur le but de nos actions. Or la science, c'est, pour Socrate, la recherche du général. Dès lors, au contact de l'idée de science, l'idée de bienêtre se dédouble, et engendre d'une part l'idée du plaisir pur et simple, ou jouissance fortuite et passagère, incapable de devenir objet de science, d'autre part l'idée de lutilité vraie et du bonheur, répondant, par sa généralilé, aux conditions de la dialectique. L'utilité vraie est cet objet, à la fois stable et humain, dont chacun de «ous porte en soi le type et la mesure, et qu'il appartient à la maïeutique, à l'induction et à la définition de dégager et de déterminer.

Quelle est maintenant la doctrine de Socrate sur les biens particuliers?

(ï) Apol., c, xxix sq.j.

SOCRATE

On se représente quelquefois Socrate comme déduisant à priori les biens particuliers de l'idée du bien absolu, comme jugeant la coutume et la légalité au nom de la raison et de la justice. Telle n'est nullement sa manière de procéder. Loin de faire le procès à la tradition et à la loi positive, au nom de la raison, c'est dans le traditionnel et le positif qu'il cherche l'expression du rationnel. Les biens particuliers sont, selon lui, les choses mêmes que les hommes s'accordent à considérer comme bonnes : la santé et la force du corps et de l'àme *, l'aisance domestique', les connaissances utiles ', les relations de famille et d'amitié \ la société civile et la prospérité de la patrie*, la bonne réputation % d'une manière générale l'habileté dans la conduite de la vie.

Socrate ramène expressément le juste au légal, la piété à l'observation des lois religieuses de son pays. « ^r.al vas £*'(o" to vo'jlvjlov oîxaiov cvva'...

. ., TO aUTO VO'JL'-'XOV t t

Ts xal o'aa'.ov : je dis que la justice consiste dans l'observation de la loi ; que juste et légal, c'est tout un. » Qu'estce d'ailleurs que la loi? C'est ce que les citoyens assemblés ont décrété par écrit comme devant être fait ou

(1) Mém., m, 12, 4, 0.

(2) Ibifi., Il, 17.

(3) Ibid., IV, 2, 23 à 35.

(4) Ibid., II, 3, 19.

(5) Ibid., III, 7, 9.

(6) Ibid., II, 1, 31.

(7; /i«/., IV, 4, 12.

évité'. La piété elle-même ne consiste en autre chose, sinon à connaître et pratiquer les lois de son pays relatives aux (lieux : -rà t,zz\ toj,- Oeoj; v6{jL'.ua-'.

Socrate, il est vrai, parle aussi de lois divines et non écrites ', Mais il entend parla, non des lois d'un caractère abstrait et universel, mais des lois tout aussi positives ;vo;x'.aov) que les lois humaines. Ces lois sont écrites dans Tàme, si elles ne le sont pas sur des tablettes matérielles. Quand Socrate veut en donner des exemples, il cite la prescription d'honorer les dieux, la défense d'épouser ses propres enfants, toutes maximes qui ont le caractère de statuts particuliers et positifs. « Dans Tordre divin comme dans l'ordre humain, dit-il en propres termes, le juste se ramène au légal*. »

Là toutefois ne se borne pas la doctrine de Socrate sur les biens particuliers. A la morale commune et traditionnelle, comme matière, il joint Tidée de science comme forme ; et, au contact de cet élément nouveau, la morale, sans qu'il y paraisse tout d'abord à l'extérieur, se transforme jusque dans son fond.

La première fonction de la science est de justifier, de •léduire ce que le sens commun et la tradition ne nous donnent que comme des faits suspendus dans le vide. Cette déduction a lieu en montrant que toutes les

• l'f'"., IV, 4, 13.

(2) IbUL, IV, 6, 4.

(3; Ibi,i., IV, 4, II».

iV /W., IV, 4, 20.

SOCRATE

actions que le sens commun et la tradition nous prescrivent sont propres à nous assurer des avantages, tandis que le contraire de ces actions doit tôt ou tard nous causer du détriment. Ainsi, la tempérance est un bien, parce qu'elle est la condition du plaisir, parce qu'elle nous aide à supporter la privation, parce qu*elle nous fait estimer de nos semblables." Si Ton a besoin d'un général, d'un précepteur, d'un intendant, c'est l'homme tempérant que Ton choisira et non l'homme intempérant*. L'observation des lois civiles est un bien, parce qu'en toutes circonstances ceux qui observent les lois sont mieux traités dans l'État ; dans la vie publique ou privée, ce sont ceux-là qui inspirent le plus de confiance 2. Le raisonnement est le même à l'égard des lois non écrites. Les observer est un bien ; car, qui les viole est puni : ainsi, les parents qui épousent leurs enfants ont des rejetons mal conformés ^ C'est en ce sens que Socrate affirme que le légal est en même temps juste. Une loi est juste, en tant que l'observation de cette loi procure des avantages, tandis que la violation à des suites funestes*.

La science déduit ainsi et justifie les lois établies. Mais ce n'est pas tout. En même temps que le sage, par la science, se rend compte de la valeur rationnelle de la

(Ij .W//J., IV, 5.

(2) Ibul., IV, 4, 17.

^3) /61V/., IV, 4, 19 sqq.

(4) Ibki., IV, 4, To.

B0LTROL.V. 6

ÉTUDES D'IJlSTOIilE DE LA PHILOSOPHIE

tradition et de la légalité, et apprend ainsi à se conformer aux lois de son pays, non en aveugle, comme le vulgaire, mais par réflexion et raisonnement, il conçoit Faction accomplie par science comme supérieure à l'action qui émane de l'instinct ou de la coutume. La science ne lui apparaît plus seulement comme conOrmant les règles positives delà morale : elle devient elle-même une condition indispensable de la vertu, la racine de toute vertu, la vertu par excellence. Agir sous la seule influence de la nature, comme les prophètes et les devins ', ce n'est pas seulement s'exposer à faillir toujours par quelque endroit, c'est n'avoir que le masque de l'art ou de la vertu. Celui-là seul qui est vertueux par science (To^ix) mérite vraiment le nom de vertueux. Rien d^aveugle ou d'irréfléchi ne saurait être réellement bon : par contre, du moment que l'homme est en possession de lui-même, ses actions sont nécessairement bonnes. C'est ainsi que Socrate accusé se refuse à exciter la compassion chez ses auditeurs, parce que la compassion est un sentiment aveugle ', En revanche il déclare que, comme il n'a jamais fait de mal le voulant et le sachant ^ÉxcW , il est assuré qull n'a efl-ectivemenl Jamais fait de mal '.

L^état d'àme qui correspond immédiatement à la science, parce qu'il en est à la fois la condition et le

(1) .tpoL, 22 lï.

'3; ihu/., a: A.

SOCRATE

premier résultat, c'est l'empire sur soi-même (^apaTS'.a) ou la liberté (sXîjOepva). L'empire sur soi-même devient ainsi la première de toutes les vertus *, celle qu'il est à la fois nécessaire et suffisant de posséder pour bien faire en toutes circonstances. Pour savoir comment il doit agir, le sage n'a, en délinitive, qu'une question à se poser : telle conduite convient-elle, oui ou non, à un homme libre ?

Par cette doctrine s'explique, en plus d'une rencontre où elle nous étonne, la conduite de Socrate. S'il refusait l'argent de ses auditeurs, ce n'était pas libéralité ou crainte des détracteurs, c'est qu'il estimait qu'à recevoir de l'argent de quelqu'un on le constitue son maître ^ S'il préconisait le travail manuel, ce n'était pas par sympathie pour les occupations des humbles, c'est qu'il y voyait une source d'aisance matérielle et d'indépendance^. S'il est vrai qu'il lui est arrivé de marcher pieds nus sur la glace et de rester debout un jour et une nuit à la même place \ ce ne fut pas fanfaronnade ou folie ; peut-être fut-ce contemplation mystique ; peutêtre aussi n'étaient-ce là que des expériences qu'il instituait sur lui-même pour voir jusqu'où pourrait aller son indépendance à l'égard des choses. De même encore, s'il supporte l'humeur acariâtre de sa femme Xanthippe, ce

[\', Méin.y I, 5, 4.

(•2; l6iW.,I, 5, C.

(3) Ibid., 11,7, 4.

(4) Plat. Banquet., c. XXXV-XXXVI.

n'est pas résignation ou indulgence, c'est que sa femme lui fournit un précieux moyen de s'exercer à l'empire sur soi-même. S'il se plaît aux festins, s'il converse sans embarras avec la courtisane ïhéodote \ s'il trouve bon que dans les relations des sexes on obéisse à la nature pourvu seulement qu'on ne se crée point d'embarras* ; s'il admet entre les jeunes hommes un genre d'amour si étrange et si périlleux, c'est que, dans tout cela, il ne voit rien qui ne se concilie avec la possession de soi, qui ne soit un témoignage ou un instrument de liberté. Dans cette fière conception de la vie, les rè«"les positives et traditionnelles de la morale ne sont nullement laissées de côté; mais du rôle de principes elles descendent à celui de matière ou de conditions extérieures. Le sage se possède, et cela lui suffit : au demeurant, il parle et agit comme les autres hommes. Il prend conscience de sa liberté dans l'observation même des lois et coutumes de son pays. Ces lois rèo^lent ses actions extérieures, comme la science règle sa disposition intérieure ; et l'harmonie entre les deux disciplines s'établit d'autant mieux que la possession de soi, commandement suprême de la loi intérieure, se concilie d'elle-même avec les modes d'action extérieure les plus multiples et les plus divers. Il est clair d'ailleurs que, parmi les diverses disciplines positives qui peuvent se concevoir, le sage se déterminera pour celle de sa

:») .Ve//K, m, 11.

SOCIIATE

nation. Quoi de plus favorable, en effet, à la liberté intérieure où il aspire, que l'accord avec les hommes parmi lesquels il vit ? Quoi de plus contraire, en revanche, au recueillement et à la possession de soi, que le conflit avec les choses, qui nous agite, nous trouble, et nous tire hors de nous?

Toute cette doctrine aboutissait à deux aphorismes célèbres : « La vertu est une » et « La vertu s'apprend ».

Par l'unité de la vertu, Socrate n'entendait pas, à la manière des mystiques, l'élimination de toutes les vertus particulières au profit de telle ou telle perfection transcendante. Il voulait dire simplement que toutes les vertus ont une racine commune, à savoir la science du bien, telle qu'il la comprenait. Pour le sage, la diversité des vertus honorées parmi les hommes n'est que la multiplicité d'aspects que présente la vertu maîtresse, selon les objets divers auxquels elle s'applique. La vertu n'était ainsi ni absolument une, ni tout à fait multiple : elle était l'unité dans la multiplicité, la science du bien et la possession de soi réalisées au sein des vertus consacrées par la tradition.

Socrate professait que la vertu s'apprend, mais il n'entendait nullement dire par là qu'elle s'apprend au moyen d'un enseignement ou d'une spéculation purement théoriques, comme pouvaient s'apprendre les doctrines des physiologues. Elle ne s'apprenait pas non plus, selon lui, par la seule pratique, comme l'avaient cru les sophistes. La vertu s'apprend, dit Socrate, par l'instruc-

tion jointe à l'exercice (txàer.Tu: et acAi-rr,). Les textes où il est question de cette doctrine' montrent tous clairement que Socrate ne sépare pas ces deux termes. Juste conséquence de lunion intime d'un élément théorique et d'un élément pratique au sein de la science même qui est le principe de la sagesse.

Si telle est la doctrine de Socrate sur les biens particuliers, elle porte, comme sa doctrine du bien en général, l'empreinte de la dialectique socratique. Le respect scrupuleux de la tradition et des lois de son pavs est conforme à cette méthode qui place le point de départ de la connaissance, non dans la raison pure, mais dans les notions communes. Le philosophe ne pourrait sans se contredire retourner contre ces notions les principes mêmes qu'il en a tirés.

D'autre part le dialecticien doit remonter le plus haut possible dans la recherche des principes généraux qu'impliquent les discours des hommes. Or, c'est en accomplissant cette tâche que Socrate en arrive à placer l'essence de la vertu, non dans les actes extérieurs conformes à la légalité, mais dans la science du bien et la possession de soi, qui sont, de ces actes, le fonds commun et permanent. La science du bien et la possession de soi sont aux bonnes actions ce que la définition est à la classe des objets à définir.

Enfin, le sens spécial selon lequel Socrate ensei-ne

(I) JUtfrn., III, 9, 2; IV, 1, 3; F, 2, 19. Cf. Lâchés, 190 e.

SOCRATE

que la vertu est une et qu'elle peut s'apprendre, répond exactement à la nature du général dans la dialectique socratique. Ce « général », en effet, n'a nullement une existence distincte, mais n'est que le continuel sousentendu des discours des hommes; et, puisé dans les notions communes relatives à la vie sociale et privée, il a nécessairement un caractère pratique en même temps que théorique.

C'est ainsi que la dialectique et l'éthique socratiques se pénètrent et se déterminent l'une l'autre. L'idée des choses morales comme objet de science conduit Socralo à créer une méthode scientifique applicable à un tel objet. D'autre part, l'emploi de cette méthode réagit sur l'objet lui-même et lui donne une physionomie nouvelle. De l'élaboration de la forme en vue de l'objet est résultée la théorie de l'induction et de la définition pratiques; de l'élaboration de l'objet au moyen de la forme est résultée la doctrine de la vertu placée dans l'observation réfléchie et libre des lois et maximes positives.

L'expression de « science morale » semble ainsi caractériser exactement et complètement l'invention de Socrate, pourvu qu'on entende par ces mots, non une morale fondée sur la science des choses en général, mais un effort de l'esprit humain pour constituer une science sans sortir du cercle des faits moraux eux-

SOCRATE

mêmes, et en se bornant à féconder Texpérience morale par un mode de réflexion approprié.

Là est vraiment le centre de la doctrine et le mobile principal de la pensée de Socrale.

Parce qu'il institue un ordre de recherches nouveau, il écarte et rejette les recherches de ses prédécesseurs. Tous les novateurs ont ce dédain du passé : il fait partie de la foi en leur mission.

Parce que sa conception de la science est exclusivement calculée en vue de la connaissance raisonnée des choses humaines, il dit avec Protagoras que la science n'atteint pas les choses divines. Mais, plus rigoureux dans ses raisonnements, il n'a pas Fimpertinence de supprimer un objet donné, sous prétexte que notre intelligence ne le peut comprendre : il constate, au contraire, les limites de nos facultés au moment même où il en découvre la puissance ; et, fidèle à la religion de son pays, il se confie aux dieux en tout ce qui dépasse la portée de notre intelligence.

La croyance de Socrate à une mission apollinienne et aux avertissements surnaturels d'une divinité protectrice se concilie très bien avec celte doctrine, non moins attentive à respecter le domaine des dieux qu'à prendre possession de celui des hommes.

Que Socrate ait eu l'ambition de relever la fortune politique de sa cité par une réforme morale, c'est ce qui n'est que très naturel et légitime chez un homme qui avait su démêler les principes de la vertu et du suc-

cès dans les choses humaines, et à qui sa philosophie même donnait un nouveau motif de reconnaissance et d'attachement envers son pays.

Enfin, que Socrate ait subi la ràort plutôt que de renoncer à mettre les Athéniens à l'épreuve pour les convaincre de leur ignorance, c'est, comme il nous le dit lui-même, la conséquence logique d'une doctrine qui place dans l'examen de soi-même le principe et la condition de tous les biens, et qui attend des dieux l'achèvement de ce que la sagesse humaine a commencé.

Des diverses préoccupations qui se manifestent chez Socrate, c'est bien l'idée de constituer la morale comme science qui est la principale ; car elle seule introduit l'harmonie et la lumière dans ce caractère en apparence bizarre et contradictoire. Elle seule nous explique comment Socrate est à la fois un croyant et un libre penseur; un homme positif et un spéculatif; un homme de son pays et de son temps, toujours disposé à s'accommoder aux choses extérieures, et un homme replié sur luimême, toujours maître de soi, obstinément jaloux de sa liberté et de son indépendance ; un aristocrate attaché au passé, méprisant pour le caprice populaire, et un révolutionnaire demandant que les fonctions soient données au plus instruit; enfin, ce qui résume tout peutêtre, à la fois un philosophe et un homme action.

L'idée de Socrate n'est pas seulement nouvelle et originale, elle a tenu une grande place dans l'histoire

intellectuelle et morale de rhumanité. Ce rôle a été double: il s'est manifesté à la fois dans Tordre des sciences théoriques et dans Tordre des sciences pratiques.

En vain Socrate s etait-il scrupuleusement renfermé dans Tétude des choses humaines. La fécondité de sa méthode en cette matière et la conformité de cette méthode avec le génie grec la firent bientôt considérer comme applicable à tous les objets, même physiques et métaidiysiques. Platon et Aristote proclamèrent le principe de Socrate : « Il n y a de science que du général », comme régissant, non seulement la science des choses humaines, mais la science universelle.

Le syllogisme, ou raisonnement déductif en matière qualitative, forme dernière et définitive de la méthode socratique, fut considéré comme l'expression de la liaison des choses dans la nature elle-même. D'Aristolc cette méthode passa aux scolastiques qui la faussèrent en substituant aux discours vivants des hommes que les (irecs avaient pris pour point de départ de leurs discussions le texte muet et figé de tel ou tel livre tenu pour la vérité elle-même. Cependant la science positive se développait peu à peu. Quand elle prit conscience d'ellemême, elle déclara, avec Bacon, que la science syllogislique n^était qu'une science de mots ; avec Descartes, que les essences générales des socratiques n'étaient que des fictions stériles, et que la science avait pour objet, non le général ou la qualité, mais les rapports de gran-

SOCRATE

deur ou la quantité. Le progrès de la science a donné de plus en plus raison à Descartes, et Ton est tenté aujourd'hui de se demander si le principe socratique :

<i II n'y a de science que du général », transporté comme il Ta été dans la recherche des lois de la nature, n'a pas égaré bien plus que servi l'esprit humain.

Quand même il en serait ainsi, Socrate n'en serait pas responsable, lui qui proscrivait la recherche des causes physiques, et ne prétendit qu'à constituer la science morale. Mais cette extension de la méthode socratique ne fut nullement une aberration de l'esprit humain. Avant de connaître les choses en elles-mêmes, il faut les connaître par rapport à nous ; et c'est cette connaissance provisoire indispensable que nous fournissent l'induction et la définition socratiques. Peut-être Télément de quantité est-il, en toutes choses, l'objet ultime que la science doit chercher. Mais elle ne saurait le pénétrer d'emblée : il lui faut d'abord définir les qualités qui en sont le support. En tout ordre de connaissances, l'emploi de la classification et de l'induction doit précéder l'application de l'analyse mathématique.

Quoi qu'il en soit, les scolastiques, avec leur science syllogistique, Platon et Aristote eux-mêmes, en tant qu'ils placent l'être proprement dit dans les formes exprimées par nos concepts, ne sont pas les vrais héritiers de Socrate. Ceux qu'il eût avoués, ce sont les philosophes qui, prenant pour point de départ l'observation des faits moraux de la nature humaine, ont

ÉTUDES DHlSTOinE DE LA PHILOSOPHIE

cherché à constituer la morale comme une science distincte et se suffisant à elle-même. Le fruit le plus pur et le plus beau de la méthode socratique, c'est cette Ethique à Nicomaque, où, sans faire appel aux sciences physiques, sans demander à la métaphysique autre chose que rélan de l'esprit et des vues générales sur les fins et sur lactivité, Aristote a réduit en maximes ce que chaque homme ayant l'expérience de la vie pense confusément sur les conditions de la vertu et du bonheur. El, dans cet ordre de recherche, Tinfluence de Socrate ne s^st pas bornée à l'antiquité. Lorsque après avoir suffi pendant quinze cents ans aux besoins moraux de l'humanité, la religion chrétienne commença à perdre cie son empire sur les àmos, l'étude socratique de Thomme fut remise en honneur. On ne se contenta pas de démêler les secrets ressorts des actions humaines dans tel ou tel cas particulier, à la manière des moralistes. La morale fut de nouveau proclamée comme une science distincte, ayant son objet et sa méthode propres. On alla même si loin dans cette voie qu'une philosoplue audacieuse, celle de Kant et de Fichte, non contente de réclamer une place pour la science morale, commença par faire table rase de toute métaphysique] pour que la morale put sans entrave se constituer à sa guise, et ne voulût reconnaître d'autres droits à la raison théorique que ceux qu'admettait la science morale ainsi organisée. Et bientôt, de même qu'autrefois Platon et Aristote avaient édifié une philosophie meta-

SOCRATE

physique sur la base de la morale socratique, on vit Fichte, Schelling et Hegel fonder sur la morale de Kant une nouvelle philosophie de l'absolu.

Un moment compromise par l'excès de ses prétentions, la science morale, en rentrant dans les limites que lui avait marquées Socrate, a, de nos jours, acquis une précision et une vitalité nouvelles. Nombreux sont, aujourd'hui même, ceux qui estiment que le temps n'est pas encore venu pour la morale, s'il doit jamais venir, de revêtir la même forme scientifique que la physique ou même les sciences naturelles, et que, néanmoins, la morale comporte autre chose que les particularités où se confine le moraliste ou les développements oratoires qui suffisent à l'homme d'action. La vérité sur ce point paraît être, aujourd'hui encore, que la morale a un domaine distinct, à savoir l'eiiserable des faits moraux de la nature humaine, une méthode propre, à savoir l'induction et la définition qualitatives, et que, en s'enfermant modestement dans son domaine et en appropriant scrupuleusement ses moyens d'investigation à l'objet qu'elle étudie, elle peut atteindre, plus sûrement que par tout autre moyen, la double fin qu'elle a en vue : la connaissance et la direction de l'activité humaine. L'homme dont les idées sont le plus vivantes dans la société contemporaine, c'est Socrate.

ARISTOTE'

Arist., Met. y XII, 7, 1073 a, 1.

S'il est vrai qu'en certains hommes s'incarne parfois le génie d'un peuple, et que ces vastes et puissants esprits soient comme l'acte et la perfection où tout un monde de virtualités trouve son terme et son achèvement, Aristote, plus que personne, a été un tel homme : en lui le génie philosophique de la Grèce a trouvé son expression universelle et parfaite. C'est donc plus que la pensée d'un individu, d'ailleurs considérable, c'est l'esprit de la Grèce elle-même, parvenue à l'apogée de sa grandeur intellectuelle, que nous évoquons en ce moment. Il sera conforme au tempérament analytique du philosophe dont nous nous occupons, et il est pratiquement indispensable d'établir de nombreuses divisions dans un sujet si vaste, et d'en considérer une à une les différentes parties.

II) Ce travail est extrait de la Grande Encyclopédie^ où il a paru en 1880.

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