DEUXIÈME LEÇON
^ous avons ramené à deux principales les tendances la pensée de Leibnitz qui semblent avoir dominé le dé vêlement de sa philosophie et en avoir déterminé les ections. Nous avons, dans la leçoA précédente, défini première comme celle d'où dérive chez Leibnitz le carace de haut rationalisme qu'il donne à toutes ses îherches, et notamment, toutes les fois qu'il l'a pu, le •actère mathématique de ses spéculations. Nous allons, ns la suite de ces leçons, nous attacher spécialement à re l'histoire de la seconde. Non qu'on puisse la détacher solument de la première : la physique de Leibnitz dépend oitement de sa mathématique. Mais, dans la mesure où e a, comme toute physique, ses postulats particuliers, nt il est d'un haut intérêt, pour l'historien, de chercher mment ils se sont peu à peu dégagés des recherches de ibnitz, et où elle influe d'autre part sur l'orientation de métaphysique, nous avons cru pouvoir en faire une ide à part, en laissant à d'autres le soin de faire une ide approfondie de sa logique et de son analyse. La seconde tendance de Leibnitz est née de l'adhésion 'il donna très jeune, et une fois pour toutes, sans jamais n départir dans la suite, à ce principe des modernes, , selon son expression habituelle, des « novateurs », e tout dans la nature se fait et par conséquent doit xpliquer exclusivement per magnitudinem, figuram et tum, principe dont il donne encore cette formule cone : omnia mechanice. Par là Leibnitz se classe, dès l'âge
de quinze ans, parmi les philosophes et les sa modernes, et répudie, d'une manière beaucoup plus sive qu'il ne le pense lui-même, l'esprit de la scolai et de la science antique.
Cependant, cette adhésion de Leibnitz au mécanisir modernes n'est qu'un aspect de sa pensée relative nature ; d'un autre côté, il a cru dès sa jeunesse, et jamais cessé de croire que si des principes géométi et mécaniques suffisent à l'explication complète < nature en tant que nature, du moins ces principes reportent-ils, soit par leur insuffisance intrinsèque par leur signification profonde, à des principes d'un plus élevé qui les soutiennent, à un monde supéri la nature elle-même, à un monde des esprits, et avan à Dieu. C'est, sous ses deux aspects essentiels, cett< dance complète qui dominera tous les développemer la philosophie de Leibnitz ; nul ne sera, dans les que* relatives à la physique, un partisan plus résolu des < cations strictement mécaniques ; mais nul aussi ne sen convaincu que le mécanisme atteste, pour qui veut le prendre pleinement, l'existence de l'esprit et l'exis de Dieu. Cette attitude de Leibnitz à l'égard du prol du monde, assurément on ne peut pas dire qu'ell vienne de la sèience ; il est manifeste au contraire q lui vient de son éducation et de ses convictions religiei une doctrine qui rendrait impossible sa croyance en ou en l'immortalité de l'âme, ses premiers essais en foi, porterait par là même à ses yeux le caractère fausseté radicale et presque monstrueuse : en ce son attitude, on a pu le dire avec raison, est la suite préjugé, psychologique ou même théologique. Mais d'î ce préjugé et cette attitude, qui eurent des conséqui si importantes pour la pensée de Leibnitz, sont des indéniables ; puis n'est-il donc pas vrai qu'en abord* problème de la science, nous avons tous une attitude égard, qui influera, sinon sur la science même, du i sur le sens général qui la dépasse et que nous lui
ons ? Kant ramenait ces attitudes à deux principales : Lude platonicienne, et l'attitude épicurienne, toutes les
compatibles avec une science rigoureusement posiet digne de libres esprits. Leibnitz eut la première, ou
mieux dire, il eut tout à la fois la première et la ide, qu'il réconcilia dans sa philosophie. Enfin, qui rait penser que l'attitude de Leibnitz, qui fut d'abord
préjugé », n'eut pas à chacun des progrès de sa rion l'occasion de trouver sa justification ou sa conîation, en sorte qu'après avoir été le guide de sa penelle en devint en définitive l'œuvre la plus philosone et la plu$ réfléchie ? Du philosophe de vingt-deux partisan de l'atomisme gassendiste, et qui faisait porémoignage à l'atome de l'existence d'un Dieu créa-
au philosophe qui, dans la plénitude de sa libre n, interprétait les principes mécaniques de la philosonaturelle comme révélant à ses yeux des principes autre ordre, qu'il appelait métaphysiques, il y a la nuité d'une réflexion de plus en plus profonde, où. ce pouvait y avoir de préjugé dans l'attitude primitive nouit et disparaît dans une pensée toujours plus sûre !-même.
oi qu'il en soit d'ailleurs, c'est un fait que Leibnitz a ré très jeune, sans restriction et sans retour, au méca- 3, mais que du mécanisme, il a toujours pensé qu'il ; sortir la preuve d'un monde supérieur au mécanisme b. Sur ce point sa méthode lui est toute personnelle ; liffère notamment au plus haut point, on ne l'a pas
remarqué, de celle de Descartes, dont elle est d'ail- , du moins dans les premiers temps, totalement indéinte : sans doute Descartes aussi, par la manière dont *ive de la perfection et de l'immutabilité divines les 'ondamentales du mouvement, reporte en somme à la cause du mécanisme de la nature ; mais par la ction radicale de la pensée et de l'étendue, il s'inter- 5. retrouver par le détail les lois de l'esprit sous les [u mouvement : bien plus, l'union d'une âme et d'un
corps est pour Descartes, qui va jusqu'à nier l'âme des bêtes, l'exception la plus rare dans le inonde créé. Au contraire pour Leibnitz, elle est' la règle : la philosophie de Leibnitz deviendra de plus en plus un monisme idéaliste, disons plus simplement une philosophie de l'esprit, dans laquelle le monde des corps ou la nature prendra l'aspect d'un monde de phénomènes ou de réalités secondes, proportionnées aux âmes qui les soutiennent et qui en sont la réalité première et substantielle. Or à cette doctrine si haute comment arrive-t-il ? Par une méthode qui lui est propre, et qui consiste à chercher d'abord dans le mouvement la réalité même de la nature, puis, par une induction métaphysique, à remonter d'une analyse approfondie du mouvement aux principes sans lesquels les lois mêmes du mouvement seraient inintelligibles, aux âmes qui s'y expriment en des proportions, d'unie exactitude parfaite et rigoureuse. Nous aurons plus tard à étudier de près ce procédé complexe, auquel nous donnons provisoirement le nom d'injduction métaphysique ; nous verrons qu'il renferme des éléments de valeur très différente, tantôt critiques, et d'une haute portée, tantôt moins solidement fondés, et tels que le passage non complètement justifié du physique au métaphysique ; mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que ce fut cette tendance à passer du physique au métaphysique, des éléments du mouvement aux éléments de l'esprit, et de l'analyse de l'un à des conclusions immédiates sur la nature de l'autre, qui conduisit Leibnitz à dégager peu à peu des problèmes qu'il traitait leurs éléments critiques, tandis que le contraire nous semble historiquement difficile à soutenir. S'il y a chez Leibnitz, à l'égard du problème de la nature, une attitude critique qui fait penser à Kant, cette attitude est venue la dernière ; elle est un résultat, et non point, comme chez Kant, une position première, qui domine et dirige toute la doctrine ; et elle résulte précisément de cette tendance toujours la même à partir du mouvement pour aboutir à l'esprit.
On conçoit que, dans cette voie, la pensée de Leibnitz. it traversé des états très divers. Il fut acquis au méca isme, c'est lui qui nous l'apprend, dès l'âge de quinze us ; mais on se représente sans peine que sa conception u mécanisme ait pu prendre rapidement des formes dif- ^rentes : sous l'influence, d'abord des doctrines régnantes, •es répandues et très vulgaires au temps de ses premières éflexions, tels l'atomisme démocrito-épicurien de Gasendi, qui le séduisit le premier et s'empara de son esprit, u la philosophie corpusculaire de forme cartésienne, où il e réfugia ensuite et qui lui parut plus satisfaisante. Mais l y eut à cela aussi d'autres raisons ; car, dès cette époque [>intaine, deux choses sont tout à fait dignes de remarque : a première, c'est que chaque fois Leibnitz dépasse la pure [octrine physique du système qu'il adopte et cherche à n déduire au moins une preuve de l'existence de Dieu ; a seconde, c'est que cet effort entraîne précisément Leiblitz à faire la critique de son système physique, en ce sens [u'il ne remonte à Dieu qu'autant que l'atome, ou le mouement qui divise en corpuscules la matière continue étenlue dans l'espace, réclament impérieusement un créateur >u un moteur divin. Et, engagée dans cette voie, la critique le Leibnitz est souvent si précise qu'elle prend parfois une orme définitive ; telle, dans la Confessic* contra atheistas, ta critique de l'atome, dont les traits principaux se retrour eront intacts plus tard dans sa discussion avec Huygens »ur le même sujet, et dans plus d'une dissertation de son ige mûr. Ainsi la critique leibnitienne, commencée uniquenent dans l'intention de dépasser le mécanisme et de emonter à son principe divin, aboutit dès le début à une iritique en règle des postulats de chaque système, et dirige )ar contre-coup la pensée de Leibnitz d'un système à un lutre, qui le satisfait davantage.
L'idée la plus remarquable qui se dégage de ces p miers efforts est que des trois éléments par lesquels physicien doit expliquer complètement la nature, à sav la grandeur, la figure et le mouvement, le plus import de beaucoup est le mouvement. Pour l'atomisme de for épicurienne, la grandeur et la figure jouent le rôle ess tiel, le mouvement n'étant guère pour l'atome figuré qu'i occasion de rencontrer d'autres atomes, de même figi ou de figure complémentaire. Mais, en posant le problè de la cohésion ou de la solidité infrangible de l'atome, Le nitz se rend compte qu'il en faut demander l'explication mouvement, et c'est pourquoi il s'arrête un instant à i physique qui rappelle dans ses grands traits la physk cartésienne. Enfin, sous des influences que nous auron rechercher, l'idée hardie lui vint que la grandeur et figure des corps, qui lui étaient déjà apparues comme < suites du mouvement, passent, en considération du mou ment, au rang de réalités dérivées et secondaires, que mouvement est premier à leur égard, et que l'analyse mouvement, poussée jusqu'à ses éléments, expliquerai la fois la figure et la grandeur des corps dans l'espace, toutes leurs propriétés, et révélerait dans la nature la p sence continuelle de l'esprit (cohésion). Le mouvement ses lois, tel est donc l'objet le plus pressant auquel do s'attacher le philosophe, puisqu'il est à la fois l'esseï et l'origine de toute réalité naturelle ou physique, et q nous ouvre de larges perspectives sur le monde < esprits. « Videbam, écrit-il à Arnauld dans une lel célèbre de 1671, philosophiam de motu seu corpore g dum struere ad scientiam de mente » ; mais le mouvem lui apparaissait si clairement à cette époque comme i simple fonction de l'étendue et de la durée, qu'il affirrr en même temps qu'on doit avant tout fonder mathém; quement la science du mouvement sur une géométrie rig< reuse, en sorte qu'il enchaînait les trois problèmes ess tiels de la manière suivante : « Videbam geometriam ï philosophiam de loco gradum struere ad philosophiam
>eu corpore et philosophiam de motu ad seientiam ite 1 . »
L de ce programme, si précis dans les termes, si lent suivi dans l'exécution, qu'est sortie vers 1670œuvre la plus achevée de la jeunesse de Leibnitz, et a plus décisive par la position qu'il y prend relati-
aux problèmes les plus importants : YHypothesis i nova. La première chose qu'il y faut noter, c'est, $ jeune homme de vingt-quatre ans, mal au courant îs récents progrès des mathématiques et tout à fait mt de l'analyse cartésienne, une vue remarquableositive et précise de ce que doit être une mécanique, ervir de fondement à une physique sérieuse : cette que doit être strictement construite comme une géo-
ou mieux encore par les procédés et les méthodes géométrie : les modernes en ont trop fait une s des machines, une science empirique, une phoroexperimentalis ; il faut d'urgence y substituer une omia elementalis, purement géométrique et pureationnelle ; il faut, en d'autres termes, faire pour
qu'a fait Euclide pour la géométrie, ou, mieux
transporter dans cette science, qui doit être une rie du mouvement, les habitudes et la rigueur de et des géomètres...
hevé.)
Arnauld, Q. Ph., p. 71, J