Voyez note 4, p
De plus, il réfute le raisonnement de Descartes qui prétend que les parois d'un vase absolument vide se rejoindraient, attendu que rien ne les séparerait ; c'est, dit Hobbes, comme si, parce (ju'il est impossible de manger rien, on concluait qu'il est impossible de s'abstenir de manger. L'argument cartésien n'est au fond qu'un jeu de mots. De Corpore, II, ch. viii, § 9.
Réponse, — Sans doute, si on imagine que le monde plein fui d'abord immobile, puis mis en mouvement ; mais t'hypolhèse de l'immobilité primitive est insoutenable, même dans l'hypothèse du vide ; car d'où pourrait venir le mouvement, sinon d'un corps déjà mis en mouvement ? Conséquemment, l'hypothèse laisse subsister tout entière la question de l'origine du mouvement, si l'on suppose le mouvement coéternel ou contemporain (coœvum) avec la matière.
Quant à la perpétuation et à la transmission du mouvement, elle est très concevable dans l'hypothèse d'un plein absolument et rigoureusement fluide. Le malheur est qu'on persiste à entendre par fluide une masse de grains très petits (comme ceux d'un sac de farine) ; tandis qu'un fluide vrai est une masse non divisée et pourtant mobile, comme celle que les Épicuriens appellent atome ou môme comme celle qu'ils appellent le vide.
2* argument de Lucrèce. — Tiré des poids différents de deux objets d'égal volume : le plus léger, dit Lucrèce, doit renfermer plus de vide.
Réponse. — Imaginez de l'air placé dans les interstices des atomes ; l'effet sera le même sans l'hypothèse du vide.
3* argument de Lucrèce. — La chaleur, le son, la foudre paraissent pénétrer les corps les plus durs ; donc il y a du vide en eux.
Réponse. — Mais on montrera plus loin, que sans le vide, par uhe pure transmission de mouvement, ces phénomènes calorifiques, lumineux, etc., s'expliquent très bien.
4* argument de Lucrèce. — Supposons deux corps très durs ayant chacun une surface plane par laquelle ils adhèrent complètement; leur séparation est inexplicable sans l'hypothèse du vide.
Réponse. — Il n'y a pas de dureté absolue, et ce n'est que peu à peu que l'air rentre entre les deux surfaces.
Voici maintenant la réfutation des arguments des modernes :
1^ expérience. — Un vase concave étant enfoncé dans
HANNEQUIN. I. jq
146 ÉTUDES d'histoire de la puilosophie.
l'eau, l'air qu'il contient se comprime ; donc il renienuait
du vide.
Hobbes répond à tort que l'air extérieur passe à travers
l'eau. C'est faux.
2* expérience. — Le vide barométrique (tubes de Torri-
celli).
Hobbes croit à la pénétration de Tair extérieur dar^ la chambre barométrique, ce qui est faux encore. De nos jours, on sait pourtant que le vide barométrique est toujours rempli par des vapeurs saturées d'eau ou de mercure, quand le baromètre est rempli d eau ou de mercure.
y expérience. — L'air comprime par de Feau refoulée dans un vase fermé, repousse ensuite Teau par son élasticité et occupe ensuite la même place ; pour se comprimer ainsi, il renfermait du vide.
Hobbes prétend à tort que l'air passe à travers Teau et y repasse, et que l'élasticité de l'air dans l'hypothèse du vide serait inexplicable ^.
En définitive, Hobbes repousse l'hypothèse du vide, sans qu'on se rende bien compte des raisons qui le déterminent à exclure, avec cette condition essenlielle de l'atomisme, l'atomisme lui-même. Pour lui, la matière môme la plus dure est un fluide absolu, dont les parties diffèrent de densité : il divise, comme Descaries, les corps en trois classes : la première renferme les corps solides et visibles^ comme la terre et les astres (3® élément de Descartes) ; la seconde, les atomes invisibles et très petits disséminés dans les intervalles de la terre et des astres (2' élément de Descarte) ; la troisième, un éther très fluide occupant les plus petits interstices du monde et excluant le vide (1" élément de Descartes) 2.
1. Voyez l'exposition de tous ces arguments dans le De Corpore^ IV, xxvi, §§ 3 et 4.
2. Voyez Descartes, édit. Carrau, Introduction, page 103. Le passage de Hobbes est celui-ci : « Suppono ergo primo loco spatium immensum quem vocamus mundum aggregatum esse ex corporibus consistentibus quidem et visibilibus, Terra et Astris ; in\isibilibus autem minutissimis atomis quae per terrae et astronmj intervalla disseminantur, et denique ex lluidisslrao aethere, locum
En résumé le inonde, d'après Hobbes, est limité ^ dans l'espace, plein en deçà de ses limites, fluide et par consô quent divisible à l'infini, quoique non actuellemenL divisé^ puisqu'il exclut le vide et par conséquent les atomes de Démocrite.
Temps et mouvemenL — De môme qu'un corps immobile laisse dans l'esprit, quand il a disparu, l'image de sa grandeur, de même un corps en mouvement laisse dans l'esprit l'image de son mouvement, c'est-à-dire l'idée d'un corps qui passe d'un lieu à un autre en succession continue : cette idée ou image, c'est le Temps. Le Temps n'est donc rien en soi qu'une abstraction ; car parler d'une annéey d'un mois, ou du passé tout court, c'est parler d'une abstraction de l'esprit, d'une trace laissée dans l'imagination; quant à la réalité de l'année, du mois, etc., elle est dans les mouvements réels du Soleil, de la Lune ou d'autres objets quels qu'ils soient. Le Temps est donc une image du mouvement.
Pourtant Hobbes remarque presque aussitôt que l'idée du mouvement ne suffit pas pour caractériser le Temps ; et cette remarque devrait le conduire à reconnaître les caractères irréductibles et par conséquent a priori de l'idée du Temps : il faut ajouter, dit-il, à l'idée du mouvement, pour compléter la notion du temps, celle de V avant et de Vaprès, et la définition complète du Temps serait alors la suivante : « Tempus est phantasma motus quatenus in
omnem quicunque est in universo reliquum ita occupant, ut locus nuUus relinquatur vacuus. » De Corpore, partie lY» ch. xxvi, § 5. 1. Après avoir écrit toute cette dissertation sur les limites du monde, je retrouve un texte qui compromet ma thèse : « L'espace occupé par un corps est le plein ; Tespace non occupé est le vide; » et comme Hobbes exclut le vide, il exclut du même coup qu'il y ait un espace non occupé par un corps. — Toutefois on peut soutenir que l'espace imaginaire étant absolument imaginaire et n'ayant aucune réalité en dehors de Pesprit, Hobbes a pu croire qu'il n'y a rien au-delà des limites du monde fini, pas tnême un espace vide, qui dès lors ne serait plus imaginaire mais réel. Voici le texte latin : « Spatium (sive locus) quod a corpore occupatur Plénum, quod non occupa tur vacuum appellatur ; » et la question ne porte sans doute pour lui qu'en deçà des limites du monde.
14S ÉTUDES d'histoire DE LA PHILOSOPHIE.
motu imaginamur prius et posterius, sive successionem » ; ne serait-il pas plus juste de dire alors que le Temps est irréductible, et que le mouvement est bien plutôt lonciion du Temps et de l'Espace, qu'il ne détermine lui-même l'idée du Temps î Hobbes rapproche avec raison sa définition du temps, qui vient d'être rapportée, de celle d'Aristote : « Tempus est numerus motus secundum prius et posterius » ; et il fait remarquer que cette autre : « Tempus est mensura motus » est moins juste, attendu que c'est le mouvement qui mesure le Temps, et non l'inverse. Celte assertion nous paraît discutable ; car s'il est vrai que le mouvement nous serve de mesure empirique du temps, encore faut-il que nous ayons le sentiment des intervalles de temps égaux pour confler à des mouvements périodiques le soin de mesurer le temps à notre place i.
Le Temps, comme Vespace, est infini en puissance et en même temps limitable par la durée réelle des mouvements.
Le Temps, comme l'Espace, et pour les mêmes raisons, est continu, divisible à l'infini, et par conséquent opposé au nombre ou quantité discrète, qui pourtant le mesure. Il en résulte que l'éternité du monde n'est pas plus concevable en définitive que son infinité ; c'est contre l'éternité du monde, et surtout contre celle d'un être qui l'aurait créé, que Hobbes élève l'objection tirée de l'absurdité d'un infini réalisé ; l'argument a été exposé ci-dessus ; nous ne le reproduirons pas. Il fait ressortir aussi l'absurdité de la thèse qui considère l'éternité comme un présent infini, comme on assimilerait, par exemple, un nombre infini à Vanité. Et il termine par cette réflexion à l'adresse des géomètres qui se donnent la peine de soutenir de pareilles thèses : la géométrie est comme le vin : jeune, elle grise, et va aux démonstrations impossibles ; quand elle a vieilli, elle est moins douce, mais elle est plus sage et plus fortifiante ^.