‹ Études d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie (volume 3)Chapitre 21 sur 229 · ARTHUR HANNEQUIN ET SON CEUVRE. XXV · texte numérisé non relu

ARTHUR HANNEQUIN ET SON CEUVRE. XXV

questionnÉÛt, et il les obligeait à répondre à ses questions qui étaient celles que les philosophes se sont posées, et celles aussi qu'il se posait à lui-même et qu'il entendait se poser autour de lui. Historien, mais philosophe plus encore qu'historien, l'histoire de la philosophie n'était pas seulement chez lui liée à la philosophie elle-même : elle était pour lui le meilleur moyen de philosopher, de (c dégager et achever les parties de l'œuvre de chaque penseur qui sont viables et fécondes i «^ — « ce par quoi, écrivait-il, elles continuent à être pour nous une manière de penser ». Il ne voulait pas seulement qu'elle satisfit une légitime curiosité d'érudit ou qu'elle procurât une sensation d'art et de beauté, mais qu'elle aidât à poser plus justement, à débattre avec plus de largeur et de sérénité les problèmes aussi de l'heure présente, et les problèmes qui sont de toute heure, — ic'est-à-dire à bien penser, à mieux penser. Il croyait au sérieux de la philosophie et des philosophes, à l'efficacité de leur effort pour élaborer la Vérité, perennis philosophia ; et que l'histoire de cet effort, infiniment noble et émouvante, n'est rien moins que l'histoire des tentatives par lesquelles la Raison dans l'homme a pris conscience d'elle-même, de son pouvoir et de son devoir.

Les concepts fondamentaux des grandes philosophies tiennent le plus souvent dans quelques textes peu nombreux et vite connus, qu'il faut savoir lire lentement et relire souvent, qu'il faudrait ruminer à loisir. C'est que l'histoire de la philosophie n'est, pas, à beaucoup près, une histoire comme les autres : elle veut plus de réflexion encore que d'érudition. Les doctrines, quelles qu'elles soient, suffisent à s'éclairer et à se démontrer par elles-mêmes ; un système porte en soi toute sa lumière et toutes ses preuves ; il y a im centre par où il est vérité, il faut le chercher et le trouver : la seule exégèse qui vaille ici est Vexégèse interne. Ou si l'on est en droit d'attendre quelque secours du dehors, c'est d'ordinaire vers l'histoire des sciences contemporaines de cette philosophie ou un peu antérieures qu'il faut se tourner, et encore vers les philosophies auxquelles cette philosophie est apparentée, en la rattachant à ce que Tarde appelait son (( arbre généalogique ». La biographie, la psychologie individuelle, la connaissance de l'homme et du milieu social ont leur utilité aussi, mais plus modeste, et conduisent vite à des interprétations trop faciles et trop ingénieuses ; elles

1. Boutroux. Etudes d'histoire de la philosophie, p. 2. (Félix Alcan, éditeur.)

XXVI ARTHUR HAKXEQUIX ET SOX OEUVRE.

posent plutôt les problèmes qu'elles ne les résolvent. Et ce n'est pas Mannequin qui se souciait d'expliquer, même seulement « en partie », Fidéalisme de Descartes (( par la complexion chétive qui l'obligeait à séjourner au lit, où il dut souvent éprouver ces états vagues qui sont intermédiaires entre le rêve et la perception i j>, ou la philosophie de Hobbes par les frayeurs de sa mère au temps du désastre de l'inviacible Armada. Il n'aurait pas non plus admis « sans peine que la formidable scène de l'excommunication de Spinoza et l'affreux assassinat de son ami, le grand homme d'Etat de Witt, ont exercé sur la vigueur et la profondeur de la pensée de ce philosophe reclus une influence beaucoup plus grande que la lecture du philosophe Descartes » ; et il savait qu'il y a pour faire comprendre l'œuvre si curieuse de Malebranche d'autres raisons tout de môme plus sûres et plus immédiates que son « amour pour la solitude et son horreur pour le monde ». Il croyait, avec l'un des maîtres de l'histoire de la philosophie, plus simple et plus vrai d' c( expliquer l'auteur par lui-môme, ses idées générales par ses doctrines particulières et ses doctrines particulières par ses idées générales 2 ». — De tout ce long labeur, c'est à peine s'il est venu au public de rares et brefs morceaux, fragments disjoints d'un monument qui n'a pas été bâti, et dont les souvenirs et les rédactions de ses élèves ne perniettent guère que d'entrevoir les grandes lignes.

Hannequin estimait qu'au bout de trois siècles d'une activité spéculative intense et de conquêtes sur la nature vraiment inouïes, dans la mesure où notre science et notre philosophie peuvent se réclamer d'un homme, cet homme est René Descartes. Le père de la Révolution française, écrivait Michelet. Bien mieux I c'est le père de toute la pensée moderne qu'il faut dire : (( Notre philosophie est idéaliste : elle est née du Cogito. Notre science est mécaniste : Descartes, en réduisant à l'étendue tout ce qui n'est pas l'esprit, a fondé la mécanique. » C'avait été un de ses étonnements qu'il se fût trouvé de notre temps des hommes pour croire, ou pour paraître croire, à la revie des philosophies scolastiques, des anciens ou des nouveaux thomismes. « Il

Page 1