XXX ARTHUR HANXEQUIN ET SON OEUVRE
Hannequin, qui aimait à relire VEthique pour lui-même, et qui la lisait bien, apprenait aussi à la lire à ses élèves.
Il sentait que c'est là une des œuvres incomparables qui honorent la pensée philosophique, qu'elle a de quoi en particulier ravir toutes les âmes religietises, — c'était son mot, — mais qu'elle est aussi pour l'historien Tune des grandes pièces, la pièce capitale si l'on veut, dans l'étude du dogmatisme cartésien. Les récentes controverses sur les origines de cette philosophie ne l'avaient pas ébranlé. Malgré l'ingéniosité des arguments et leur vérité partielle, non vraiment, Spinoza, « ce PeCrménide des modernes aussi redoutable que vénérable », n'est disciple ni de Platon, ni d'Ari^tote, ni de Plotin ; et c'est se moquer un peu que de l'expliquer par des influences juives, ou encore par la scolastique des Arabes, ou même par des idées chrétiennes. Spinoza est un cartésien disciple de Descartes. Déjà Bayie qui avait bon œil avait très bien vu cela. Le spinozisme n'est pas un cartésianisme immodéré, c'est un cartésianisme normal, mais développé et creusé, rendu à son propre mouvement, débarrassé de ce qui pouvait le contrarier du dedans et du dehors, allant de lui-môme et tout droit, sans le secours ni l'obstacle d'aucun élément étranger, jusqu'où sa conception maltresse était capable de le porter. Toute philosophie d'ailleurs qui met Vintelligible au-dessus de l'être aboutit ou devrait aboutir à une manière de spinozisme. -
Cette (( thèse de la filiation cartésienne de la philosophie de Spinoza )>, mais on en donnerait, remarquait-il, cent preuves pour une. Qu'est-ce par exemple que le Dieu de Spinoza, sinon le Dieu de Descartes — oh ! pas du tout le lahveh qui disait : « Ego sum qui sum », — le Dieu de l'argument ontologique, l'ens necessarium parce que l'ens realissimum'^ Qu'est-ce que la substance sinon une suite logique des postulats esseîitiels du cartésianisme, des relations en particulier qu'il pose entre la connaissance, Vexistence et Vessence, de ces deux doctrines où il s'exprime tout entier : qu'il y a une vérité objective et absolue et que Vexistence n'est que V actualisation de Vessencè ? Le concept d'attribut et les deux attributs de la pensée et de Vétendue, d'où viennent-ils eux-mêmes sinon toujours de Descartes identifiant la pensée et la substance pensée, l'étendue et la substance étendue? Et le rôle si considérable, si spécial.