XLII ARTHUR HANNEQUIX ET 60N OEUVRE
3* VUnité des deux Critiques, — Combien de fois n'a-t-ôn pas accusé KanI d'avoir relevé illogiquement dans Tordre de la pratique ce qu'il avait démoli et jeté bas dans Tordre de la spéculation ! Reproche vraiment injuste et singulier, si c'est au contraire dans la Critique de la Raison pure et là seulement qu'il faut chercher le fondement de la Raison pratique. Car enfin n'est-ce pas les sciences, n'est-ce pas le fait qu'il existe une mathématique, une physique, qui nous garantit l'existence d'un ordre moral, en révélant qu'il y a en nous une Raison, une raison pure, une spontanéité, une Liberté source de tout déterminisme ? Raison pure et Raison pratique, deux sœurs ennemies, dit-on. Sont-elles si ennemies? Sont-elles deux seulement ? N'est-ce pas Tun des résultats de la Critique de montrer que la conception de la diversité des usages de la Raison dans Tordre spéculatif et dans Tordre pratique n'exclut pas, mais au contraire implique la conception de Tunité de la Raison ? Le déterminisme qui fonde la science n'est-il pas tout entier tramé et ouvré par la spontanéité pure de la Raison — c'est-à-dire par la Liberté qui fonde la moralité ? Il n'est pas jusqu'à la science en voie de se faire qui n'accuse, par Vinvention continue et indéfinie, les sources secrètes d'où elle émane. Par où, une fois de plus, elle établit sa parenté étroite avec la moralité, œuvre d'un génie créateur aussi, mais plus à la portée de chacun, tout pratique, humble et authentique frère pourtant du génie scientifique et artistique. En vérité ceux-là seuls pourraient contester Tunité merveilleuse des deux Critiques qui s'obstineraient à faire du Kantisme « un phénomène rationnel », qui rejetteraient le noumène où s'effectuent la rencontre et la reconnaissance d'identité de nos deux modes d'activité, dans la spontanéité indéfinissable de la Raison pure, dans l'Unité de Taperception, génératrice commune de toute science et de toute moralité.
4® Le Rationalisme kantien, — Mais qu'estrce que le Kantisme au fond ? La ruine du dogmatisme intellectualiste, si on fait de la Dialectique le morceau essentiel de la Critique ; une théorie de Texpérience, si c'est au contraire VAnalytique qu'on met au premier plan ; une variété toute nouvelle d'idéalisme, l'idéalisme transcendantal, si l'attention se porte plutôt sur VEsthétique ; un moralisme enfin, si la préoccupation de Kant a été plutôt de justifier Thumble qui a^it en toute sincérité et pureté de cœur, si la Critique de la Raison pure apparaît comme une propédeutiquc à la Critique de la Raison pratique. Mais peut-être faut-il dire que c'est surtout
ARTHUR HANNEQUIN ET SOi\ OEUVRE. XLIII
un rationalisme : rationalisme tel qu'on n'en avait, il est vrai, encore point vu, à même de se définir et de présenter ses titres, assez sûr de son pouvoir pour n'en pas dissimuler les limites.
Le mot, appliqué à Toeuvre de Kant, ne laisse pas de surprendre. Si Kant explique bien que c( toute notre connaissance commence par les sens, passe de là à l'entendement et s'achève dans la raison », il explique encore mieux que la raison ne peut être que maltresse d'erreur et d'illusion, que sa logique est une « logique de l'apparence m. Y a-t-il lieu d'admettre une valeur objective de la Raison ? C'est à voir de près. Sans doute les Idées de la Raison ont un objet illusoire : ce ne sont pas des catégories ; elles ne peuvent être ni déterminatrices ni constitutives, elles ne sont que régulatrices. L'Entendement seul a pouvoir de constituer des séries phénoménales. La Raison n'est pas outillée pour ajouter à ces séries d'autres séries ; ce seraient des séries imaginaires. Mais les séries de l'Entendement sont nécessairement fragmentaires, isolées, ouvertes pour ainsi dire sur les deux bouts ; et c'est alors qu'intervient la Raison. Elle oblige à mettre de l'ordre et de l'unité dans les séries constituées, toujours plus d'ordre et d'unité ; et c'est ce mouvement, on ne l'a pas assez remarqué, qui fait découvrir de nouvelles lois et assure la fécondité illimitée de la recherche scientifique. La science en elle-même n'est d'ailleurs qu'unification, spécification^ aiflnité et continuité des formes et des espèces : toutes choses qui accusent l'œuvre de la Raison. Et n'est-ce pas encore de la Raison que relèvent les deux principes de la méthode inductive, à savoir Vhypothèse et Vanalogie, instruments ordinaires des nouvelles systématisations de concepts ? Si donc la Raison n'a pas directement et par elle-même de valeur objective, il semble bien qu'elle en ait pourtant une et très considérable indirectement, puisque enfin, elle est cause que l'Entendement détermine des objets qu'il n'aurait pas déterminés sans elle. La science ne serait pas tout ce qu'elle est, en un sens elle ne serait même pas du tout si la Raison ne lui donnait le coup de fouet. C'est parce qu'il y a une Raison que la science a des bornes sans avoir de limites, que la matière n'est pas organisée, mais qu'elle est organisable à l'infini. Au fond de l'Expérience, dans la construction d'une Nature, qui regarde bien, c'est l'Entendement et la Sensibilité qu'il voit à l'œuvre, mais c'est la Raison qui les y a mis et qui les y tient.