‹ Études d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie (volume 3)Chapitre 83 sur 229 · ARTHUR HANNEQUIN ET S(5N CEUVRE, XCI · texte numérisé non relu

ARTHUR HANNEQUIN ET S(5N CEUVRE, XCI

de Saône, le long de la rivière dormeuse, à Tombre des grandes masses d'arbres qui descendent de Caluire, il aimait, pour eux et avec eux, à regarder vers les choses et les hommes de ces années troublées et fécondes, vers ceux qui sentent leur conscience morale peu à peu s'obscurcir et se désagréger, vers nos civilisations embarrassées de problèmes chaque jour plus obstruants et plus redoutables, vers tant d'âmes qui, secrètement, souffrent d'avoir perdu, avec la foi de leur enfance, le sens de la vie. « Il est incontest^able, écrivait-il, que nos croyances sont troublées^ non seulement religieuses, mais sociales et morales : sur ce fait qui date de loin, personne ne peut rien, et nul ne remontera le courant. » Et ce serait le diminuer que de ne rien dire ici de ses attitudes de franchise, de générosité, de virilité intellectuelle, dans les grandes crises de l'heure présente, morale, sociale, religieuse.

n se préoccupait virement de « notre détresse morale », détresse que dénotent tant de symptômes de la vie individuelle et sociale, qui tient à tant de causes, les unes accidentelles et passagères, les autres profondes, nécessaires, mais à aucune sans doute autant qu'à la dissolution des vieux Credo de l'humanité, à l'effondrement formidable des traditions séculaires, au progrès irrésistible de Yesprit critique. Nous sommes entrés pour longtemps dans une période de bouleversements et de renouvellements : il y a des révolutions prochaines à tous les horizons. Nous y sommes entrés, comme on y entre toujours, « par l'esprit qui nous a affranchis des traditions antiques... par la Critique qui, depuis le xvu« siècle, nous a donné la science, mais qui successivement devait s'étendre à tout, au dogme, à la religion, à la philosophie, aux assises historiques de la conscience ellemême, aux notions du droit, du devoir, de la justice, de l'Etat, de la famille et de la patrie, ébranlant la confiance des hommes dans le caractère éternel et sacré de tout ce qui, jusque-là, les faisait vivre dans une paix relative, rompant le charme des croyances tranquilles, et jetant la suspicion des esprits, mis en éveil, sur ce qu'on ne pratique plus d'une manière assurée, dès qu'on l'a discuté, fût-ce théoriquement, et révoqué en doute ».

Et si les nouveautés qu'on sait, — le retour de la morale moderne à la morale ancienne, la substitution d'une science des mœurs à la morale, la morale du devoir faisant place à la morale matérielle, le témoignage de la conscience remplacé par la technique de l'ingénieur social, — ne l'avaient

XGII ARTIIUn HANXEQUIN ET SON ŒUVRE.

ni séduit, ni conquis, ce n'était pas qu'il eût des timidités de pensée. Car peu d'hommes peut-être, en cet âge de réaction anti-intellectualiste, de philosopKies de la volonté, de pragma* tismes de tous pays et de toutes inspirations, ont eu une foi plus robuste à la souveraineté de la raison, aux bienfaits de la critique. Cest seulement qu'il soupçonnait, chez plusieurs de ces novateurs, des confusions et des irréflexions, chez les sociologues, par exemple, qui se flattent de ramener au déterminisme d'une science positive <« la spontanéité profonde et Finitiative morale sans lesquelles l'homme ne réagirait plus, même sur la vie sociale, que comme une chose inerte et «omme un mécanisme ». Ils oublient au moins, disait-il, que M si la science et l'action sont des suites de la raison », nous ne devons donc point demander (c à la science de nous faire connaître ce qui, étant au-dessus des catégories scientifiques, ne saurait s'y soumettre sans une intervention des vrais rapports des choses », ni non plus <( à l'action de déchoir de son rang, qui est le premier, pour tomber sous les prises d'un déterminisme qui resterait indémontrable, s'il deyait se présenter comme autre chose que comme une conséquence de rapplication des lois de notre connaissance à la Nature et à l'expérience. » Quelque magnifiques et imprévues que soient jamais les trouvailles des sociologies à venir, l'idée de devoir et la vieille morale resteront encore en dehors et au-dessus de toutes les attaques, aussi longtemps du moins qu'on se refusera à confondre Vhistoire et le développement de la moralité avec les lois et le fait même de la moralité, — à «< vouloir tirer, disait Kant, de ce qui se fait les lois de ce que je dois faire ».

Hannequin tenait qu'il y a une question sociale qui est Bien sans doute une question morale, mais qui est encore autre chose ; qu'elle est très exactement nommée^ et qu'elle se l^ose à toute une société insuffisamment adaptée aux besoins matériels et aux besoins de justice de ceux qui en font partie, et qu'elle va prochainement exiger la refonte de nos grands organismes économiques et juridiques. Il était bravement reconnaissant aux socialistes de l'avoir imposée à l'égoïsme des uns et à l'inattention des autres avec une telle insistance, un tel grondement de voix, qu'aucune force humaine, aucune habileté de politicien, ne réussirait désormais à récarter ou à la subtiliser. A la demande anxieuse du poète :'

«... Vers plus de justice et de fraternité Sommes-nous sûrs d'aller? »

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