‹ Études d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie (volume 3)Chapitre 88 sur 229 · XCVIII ARTHUR HANNEQUIN ET .SON OEUVRE · texte numérisé non relu

XCVIII ARTHUR HANNEQUIN ET .SON OEUVRE

revoir des grandes plaines et des hautes futaies champenoises où ses souvenirs d'enfant accouraient au devant de lui, radieux et ensoleillés, où les caresses de sa vieille maman, gardienne du cher foyer natal, se faisaient plus maternelles encore au soir de la vie : (( Que c'est bon ! » disait-il. A Lyon, il lui restait ses grands amis les philosophes, et son piano : les sonates de Beethoven lui senablaient aussi belles et aussi vraies que la Critique de la. Raison pure. Adroit, ingénieux, attentif aux détails de la vie pratique, l'esprit à la Descartes^ il s'intéressait aux c( arts mécaniques » autant qu'aux « beaux arts » : il avait des curiosités et des émotions d'ingénieur. Dans les derniers temps, aux heures où il lui devenait difficile de s'arracher à sa chaise longue de malade, sans plainte ni regret, il attirait à lui sa bonne pipe jaunie et, comme Baruch Spinoza, à la veille de mourir, fumait tranquille et solitaire, l'âme en paix, le regard au loin, l'œil songeur et très doux.

En revoyant les années passées, il les voyait telles qu'il

les avait souhaitées, dès vingt ans, fier, fort et droit. Jeune,

au départ de la vie, il s'était fait du devoir une idée simple

et consistante qui ne lui avait jamais memqué, à laquelle

lui non plus n'avait pas manqué. De Kant déjà il avait appris

à identifier le Devoir et la Raison. Une raison pratique^ au

double sens où Descartes et Kant l'ont entendu, c'était toute

la formule de sa vie morale. Le plus haut éloge de ceux qu'il

avait formés était de leur reconnaître un « esprit dépouillé ».

Nous dépouiller l'esprit des préjugés qui s'insinuent en nous

de partout, qui nous asservissent, qui nous matérialisent^

qui nous cachent à nous-même ce que nous sommes, ce que

nous avons droit d'être, ce qu'il faut que nous soyons ; — et

puisque (( l'homme est visiblement fait pour penser, que c'est

toute sa dignité et tout son mérite, et que tout son devoir

est de penser comme il fauti », u éviter soigneusement la

précipitation et la prévention », disait Descartes, (c travailler

donc à bien penser », répétait Pascal, voilà aussi notre vrai

métier d'homme, l'œuvre difficile de tous les jours et de toute

la vie à laqueUe il voulait que chacun se donnât sans se

lasser, à laquelle il s'est appliqué lui-même jusqu'au bout.

La première ainsi de nos vertus, c'est d'avoir Vesprit

critique, de devenir raisonnable, sapere aude. Car nous

ne naissons pas du tout raisonnable ; c'est notre devoir de le

<fovenir — lentement, malaisément, en nous affranchissant

t. pascal. Pensées, édit Brunschvicg, 146.

ARTHUR H^INNEQUIN ET SON GËUVRE. XCIX

au long des années qui passent, en nous retrouvant sous l'amas des passions, des erreurs^ des croyances héréditaires et irréfléchies, Raison et Liberté, Volonté pure et bonne volonté.

Et môme, pour Thumble pratique de chaque jour, les maximes de Kant restent encore les plus sages et les plus sûres conseillères du bien faire et du mieux faire. Avec quelle conscience, et souvent aussi au prix de quelles souffrances, il pratiquait, lui, son devoir de professeur, de tuteur de jeunes gens, de directeur de conscience intellectuelle ! Exquise était sa serviabilité, et sans bornes^ comme d'un grand frère aîné : ses élèves pensaient-ils à s'excuser de la peine trop visible qu'il s'imposait, du temps qu'il prenait pour eux sur son peu de temps utilisable^ c'est presque lui, enjoué, qui les remerciait : « Pour qui donc serions-nous faits si ce n'était pas pour vous ? » répondait-il. Quand il lui arrivait de ne pouvoir se traîner, fiévreux et haletant, à la Faculté, il s'inquiétait vite des suites que cela pouvait avoir pour ses étudiants ; il s'ingéniait à les dédommager, dans son cabinet de travail trans. formé en salle de conférences, par un enseignement plus intime, par des causeries profondes et charmantes aussi longtemps prolongées que ses pauvres forces le lui permettaient. Ceux qui pénétraient le matin dans sa chambre d'infirme le trouvaient au lit, à peine remis d'une de ces terribles crises, la figure encore contractée d'une atroce souffrance, occupé h lire, à annoter des copies, à préparer ses textes.

Ce qu'il mettait de raison et de formalisme moral dans sa vie ne diminuât en rien chez lui sa capacité de tendresse qui était très délicate, très fidèle, vraiment inépuisable : « il rayonnait la confiance et la sympathie... il ne pouvait faire de peine à qui que ce fût. » 11 a beaucoup aimé, il aimait à aimer. Il se donnait à tous ceux qui l'approchaient ; il prenait sa p€u:t des tristesses et des détresses qu'on lui disait, que son journal lui apportait, que sa femme lui racontait, tout émue, au retour d'une course de bienfaisance dans le monde des petits et des miséreux, ayant faim et soif do justice, croyant inébranlablement à la prochaine venue du royaume de Dieu, c'est-à-dire d'une société moins veule, moins faite d'égoïsme et d'inégalité, où ceux qui souffrent ne souffriront pas autant. La terrible Affaire l'avait bouleversé et exaspéré : le jour où le verdict de Rennes l'atteignit dans m petit village de Suisse, il se sauva, pris d'un frisson de pitié et de colère, « ayant peur d'être seul ».

Mais de tous ceux qu'il aimait, c'étaient peut-être ses élèves

Page 1