Blondel. L'Action, p. /iOO
ARTHUR IIANNEQUIN ET SON OEUVRE
connexions de Vêtre et du connaître^ observait-il, pour un philosophe, n'est-ce pas tout simplement la question du rapport de la Vérité religieuse à la vérité scientifique ? Ce qu'il semble bien qu'on veuille démontrer, c'estqu'en face de la vérité religieuse, — du surnaturel possible, — une attitude s'impose à l'Esprit, très spéciale, unique, tout à fait différente de l'attitude que nous avons le droit de prendre vis-à-vis des autres sortes de vérités ; que nous sommes tenus d'apporter à ce débat singulier une façon d'humilité intellectuelle qui ne serait sans doute pas de mise ailleurs. Si, dit-on, nous commençons par nous renfermer dans notre pensée raisonneuse, méfiante, si nous ne nous prêtons pas, si nous attendons derrière l'appareil hostile de la Critique, que le surnaturel vienne à nous sans nous, s'impose à nous malgré nous, il est bien vrai que rien ni personne ne nous forcera dans nos retranchements. Mais aussi, cette attitude d'apparente neutralité, en fait d'indifférence déjà agressive, que nous sommes peut-être autorisés à prendre à l'égard de toute idée nouvelle qui demande à s'introduire en nous, c'est la thèse même de VAction qu'il faut précisément en excepter au moins une vérité, la vérité chrétienne; que nous n'avons pas le droit de la prendre à l'égard du seul surnaturel, que nous avons par devant nous et par devant l'invisible et possible visiteur qu'est Dieu, le Dieu d'une Révélation, le devoir non pas seulement moral, mais iîitellectuel, d'en prendre une toute différente. Et c'est ce que Hannequin, lui, refusait absolument d'accorder. Il maintenait que notre intelhgence, la Raison humaine, n'a aucune complaisance à avoir, aucune abdication à consentir en face de quoi que ce soit et en faveur de qui que ce soit ; qu'elle a le droit d'être aussi sévère, aussi critique, aussi détachée, à l'égard des croyances chrétiennes qu'à l'égard de toute autre croyance ; qu'elle a peut-être le devoir de l'être davantage, de se tenir plus jalousement sur ses gardes, en face de données historiques qui, de l'aveu de tous, s'accordent assez mal avec l'histoire scientifique, et de données dogmatiques à tout le moins étranges, et qui se heurtent violemment et de plus en plus à l'ensemble de notre science et de notre pensée. Si <( Cest », si le surnaturel existe, concluait-il, s'il veut me conquérir, s'il est fait pour moi et si je suis fait pour lui, qu'il présente ses titres : j'écoute, j'attends ; mais qu'il ne me demande pas de fermer les yeux, ou de regarder moins bien et moins longtemps. Dieu ne saurait vraiment avoir besoin de nos indulgences de chercheurs, de nos partialités d'exami-
XCVI ARTHUR HANNEQUIN ET SON ŒUVRE
Dateurs, — de nos manquements enfm à notre conscience scientifique !
Et c'était là une des raisons de Tadmiration, aussi sincère €t beaucoup moins inquiète, qu'il éprouvait tout haut, en ces derniers temps, pour un autre grand philosophe religieux, Tabbé Loisy. Il lui savait gré, autant que de sa (( pure soif de vérité 1-)), de Vidée même qu'il se faisait de la vérité — qui était aussi la sienne et qui sera de plus en plus celle de tous les hommes, — u une vérité ayant les suprêmes droits », et non pas « une vérité ayant des droits secondaires, c'est-àdire nuls, une vérité subordonnée, assujettie à des conditions étrangères, destructives de toute science véritable, et, ce qui est plus grave, à des croyances qui ne permettent plus qu'on remonte à leur source, parce qu'on les trouve, à tort ou à raison, insuffisamment justifiées et garanties par cette source même.» L'illustre exégète n'était pas d'ailleurs un inconnu pour lui. Il aimait à se rappeler un frêle et gentillet camarade du collège de Vitry-le-François qu'on appelait « le petit Loisy ». On l'appelait alors, lui, « le grand Hannequin )>. Ils faisaient leur sixième ensemble, vers 1870. La vie les avait séparés de bonne heure. Mais il jouissait, comme d'un succès personnel, de retrouver son jeune ami d'autrefois monté très haut, devenu très grand, jeté en pleine lumière autant par son caractère et sa dignilé que par son immense talent, et les redoutables problèmes que son œuvre vient de poser à la pensée catholique : « L'attitude de l'abbé Loisy, écrivait-il à l'un de ses élèves très ému des décisions romaines du 16 décembre 1903, non pas tout de suite devant sa condamnation, mais plus tard s'il continue à publier ses travaux, et celle de tous ceux qui vivent en communauté d'idées avec lui, va être décisive ; elle montrera si l'EgUse est quelque chose comme une institution irréformable, incapable de vivre dans les temps nouveaux, ou si l'élément jeune et vraiment nouveau qu'elle renferme, et que vous avez été le premier à me révéler en elle est assez vigoureux pour la porter à de nouvelles destinées. » A l'occasion de tous ces lamentables et ruineux conflits sur le terrain scientifique et politique, il ajoutait : (( Comme tout le prix du christianisme et de ce qu'il y a de religieux dans la religion catholique est dans la libération et dans l'affranchissement des âmes ! Si on ne va pas k\ et si l'on va au coii- Irairc à leur asservissement, c'est la divine lumière du Christ