Publiée chez Leroux, Paris
philosophie des sciences témoigne de la sollicitude et de l'esprit de progrès qui animent la direction de notre ensei^ gnement supérieur. Permettez-moi d'ajouter que notre Université Lyonnaise aurait le droit d'être lière d'avoir été choièie pour inaugurer le nouvel enseignement, si je ne sentais profondément la grandeur de la tâche et la faiblesse de celui qui l'assume : car il semble bien qu'il faudrait, à qui veut enseigner la philosophie des sciences, l'esprit d'un philosophe et les connaissances positives d'un savant. Or, ces deux conditions, qui voudrait se vanter de les réunir en soi ? qui même oserait affirmer qu'elles ne sont pas au fond exclusives l'une de l'autre ? Car, disons-le tout de suite, rien n'est, à ce sujet, moins rassurant que l'attitude hésitante, pour ne pas dire sceptique, de certains philosophes et de certains savants ; même il faut rendre à ces derniers cette justice qu'ils ne se montrent guère jaloux des attentions et des faveurs de la philosophie, et qu'ils professent à son égard, au premier pas qu'elle fait vers eux, plus de méfiance peut-être que de sympathie : « Timeo Danaos »
C'est que, Messieurs, pour un savant, une crainte salutaire de la métaphysique est le commencement de la sagesse : soit en effet qu'il suive de longues chaînes de raisonnements, comme les mathématiciens, soit qu'il cherche à surprendre, entre les faits, les relations constantes qui les unissent, il prétend ne se rendre qu'à la nécessité d'une démonstration ou la brutalité d'un fait. Le signe de la vérité, pour lui, c'est l'impossibilité d'admettre, sans contradiction ou sans un démenti de la nature, toute proposition ou toute loi inverses de celles qu'il a démontrées ou qu'il a vérifiées ; et son garant, c'est, prétend-il, la nature même des idées et des choses ; c'est l'expérience et la réalité. Aussi s'intitulerait-il volontiers réalisle, si , l'on n'avait inventé pour lui un autre nom, qui le caracté-
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rise peut-être mieux encore : celui de posilil ; car positif il est en matière de preuves, tant il est difficile à contenter, et du même coup difficile à tromper ; ennemi des entreprises aventureuses, ce n'est pas lui qu'on verra se livrer aux hasards de la généralisation ; mais, prenant hypothèque sur la réalité et sur les faits palpables, posilif il est, et positif il restera.
Loin de nous, Messieurs, la pensée de l'en blâmer ; bien plutôt serions-nous prêts à l'encourager dans celte voie, s'il avait besoin de nos encouragements ; car la science, semble-t-il, est à ce prix : ce qui la constitue ou tout au moins l'achève, c'est en effet la vérification : le problème du mathématicien, l'hypothèse du physicien, du naturaliste, de l'historien, indispensables à la science, en sont les instruments et les moyens, non la fin et l'essence : ce qui est scientifique, c'est le problème vérifié par la démonstration, ou l'hypothèse vérifiée par l'expérience et devenue loi, si bien que l'âme de la science, c'est la vérification. Donc nous aussi nous disons volontiers : la science sera positive ou elle ne sera pas.
Vous comprenez dès lors l'accueil réservé au métaphysicien qui vient frapper à la porte de la science : sa réputation n'est pas bonne : lui qui prétend trouver, sous la réalité sensible, une réalité plus profonde, mais cachée, quel respect va-t-on croire qu'il a des faits et de l'expérience ? S'il fait mine d'en tenir compte à son départ, c'est pour les dépasser, autant dire pour les négliger, les mépriser : et comment songerait-il à retrouver les faits au terme de ses constructions systématiques, quand il est une fois sorti de leur domaine, pour n'y plus rentrer ? Donc, pour lui, point de vérification directe : un effort peut-être pour tirer à lui le monde des phénomènes, pour en donner à la hâte une explication générale, pour en déduire une présomption en faveur du système, et c'est tout : témoin Platon, chez les anciens, et témoins, de nos jours, les efforts d'un Schelling ou d'un Hegel. Quant à la prétention de construire Tunivers sans tenir compte d'un fait, comme on construit la
géométrie, pourtant si scientifique, sans tenir compte d'aucun solide réel, elle vaut la précédente : des déductions du géomètre, appuyé sur le terrain solide d'une définition de l'étendue, postulée et acceptée, à la dialectique du philosophe qui veut rendre raison de tout, et dés principes euxmêmes, il y a la même distance que des généralisations du métaphysicien aux lois du physicien, c'est-à-dire la distance du noumène au phénomène, de l'idéal au réel, du rêve au fait.
Voilà, Messieurs, les généralisations hâtives, les déductions hasardées, l'absence de toute vérification, que les savants redoutent d'importer chez eux en nous donnant asile. Et de fait, si le philosophe prétendait à leur méthode substituer la sienne, ce serait, il faut le dire bien haut, la négation radicale de la science : mais peut-on croire qu'il en ait le désir ? peut-on croire qu'il ait à ce point le goût du stérile et du faux pour altérer une méthode si chèrement acquise, si sûre et si féconde ? et même n'est-il pas vrai qu'en une certaine mesure la science telle qu'elle est, démonstrative et expérimentale, est l'œuvre de la philosophie ? On a soutenu que la science proprement dite s'est peu à peu et par fragments dégagée de la métaphysique i : on pourrait, croyons-nous, démontrer que la métaphysique y est pour quelque chose, et qu'elle-même en se développant mettait lentement hors de son domaine propre, comme étrangère et comme incompatible, la science tout absorbée dans le sensible et dans le phénomène : et si la science ne devait qu'y gagner, la métaphysique à son tour ne pouvait rien y perdre.
On commet, à l'égard de cette dernière, une injustice étrange : on l'accuse toujours, quand elle s'introduit quelque part, d'apporter avec elle des procédés d'investigation, des habitudes logiques qu'on déclare funestes à la science, ou tout au moins stériles ; et il semblerait, en revanche, que rien ne puisse, à elle-même, lui nuire, et qu'il n'y ait
1. M. Jîibot, dans son Iniroduction à la Psychologie anglaise contemporaine.
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aucun dommage à l'approcher de ce qui n'est pas elle, à unir ses rechrerches, par exemple, aux recherches scientifiques. Permettez-nous pourtant de croire que le danger n'est pas pour la science toute seule, mais qu'il existe aussi, plus grand peut-être et plus redoutable, pour la métaphysique elle-même. Aussi quand la philosophie des sciences inquiète les savants, peut-être ont-ils moins de sujets de crainte que les philosophes.
Le moindre défaut d'un savant, Messieurs, c'est de croire à la science, mais d'y croire d'une manière absolue, à l'exclusion du reste : à force de manier la démonstration, un mathématicien ne veut plus rien admettre, comme les sceptiques anciens, qui ne soit démontré, ce en quoi il se contredit lui-même ; mais la contradiction, ce n'est rien, c'est de la métaphysique ! Dans un autre domaine, le physicien et le naturaliste contractent au laboratoire d'excellentes habitudes, qu'ils veulent malheureusement appliquer à tout et transporter partout. Or, Messieurs, les séductions de la métaphysique sont plus grandes qu'on ne veut parfois l'avouer ; et tel qui se défend de les apercevoir succombe à leur attrait tout le premier : c'est le péché migncm de plus d'un homme de science ; et ce n'est pas nous qui nous en plaindrons, surtout quand nous songeons aux oeuvres magistrales d'un Chasles, d'un Claude Bernard, ou d'un Berthelot, pour ne parler que d'eux.
Mais combien de fois n'est-il pas arrivé qu'on a voulu traiter l'objet de la philosophie comme l'objet d'une science, mathématique ou expérimentale ? combien de fois, par une étrange aberration, n'a-t-on pas cru pouvoir tenir l'explication du monde dans une loi scientifique, induite des phénomènes, comme si la loi n'était pas un abstrait, et comme si l'abstrait, appauvrissement de la réalité, pouvait jamais envelopper le réel et pouvait le produire ? Combien d'hommes, enfin, n'ont-ils pas cru que d'une loi pareille, traitée par le calcul, on pourrait suivre un jour les conséquences indéfinies, réalisées chacune dans chaque phénomène ? Et, à leur gré, que faudrait-il pour cela ? Rien que
l'objet ordinaire de la science : les faits ; et rien que ses méthodes : l'expérimentation et le calcul. De philosophie, point, puisqu'elle n'a pas d'objet distinct ; ou, si l'on y tient, une philosophie positive, une synthèse des résultats généraux de la science, une sorte de résumé ample, intéressant et raisonné.
C'est, vous le voyez, la négation radicale et naïve de toute métaphysique, et c'est du même coup la construction la plus téméraire d'une métaphysique aventureuse entre toutes et inconsciente d'elle-même ; car il n'y a pas de plus terribles métaphysiciens que ceux qui nient toute métaphysique : demandez à M. Spencer. Le procédé est assez clair : on nie a priori qu'il y ait rien au delà des phénomènes ; et. nier l'objet de la philosophie, c'est déjà, remarquez-le. Messieurs, philosopher : le savant, sur ce point, ne dit ni oui ni non ; il a les faits : qu'il les observe et en trouve les lois ; mais défense à lui, sous peine de philosophie, d'outrepasser cette limite.
Ce n'est pas tout : nier qu'il y ait, au-delà des phénomènes, une réalité suprasensible, à la rigueur, pour un savant, qui ne doit voir et ne voit qu'eux, ce serait peccadille ; mais prendre fond sur cette affirmation pour soutenir ensuite qu'ils sont et le sensible et le suprasensible, qu'ils sont noumène et phénomène, et que la loi qui les unit, la déduction qui les retrouve, l'abstraction qui les fige et n'en retient que le squelette, sont la source de vie où puise l'univers, c'est simplement poser, sans discussion et sans critique, que l'apparent est le réel ; c'est relever, sans même qu'on s'en doute, l'idolâtrie de la substance, identifiée au phénomène ; et c'est, pour tout dire d'un mot, ériger d'emblée la science en métaphysique, sous prétexte de détruire toute métaphysique.
Voilà la confusion totale, irrémédiable, si souvent reproduite, qu'on pourrait si souvent mettre à la charge des savants, et dont nous voudrions nous garder à tout prix. Voil;i l'écueil à éviter, quand la philosophie s'occupe d'aborder la science ; et trop souvent est venu y échouer l'effort
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sincère des philosophes qui voulaient s'approcher de l'expérience. Voyez plutôt les psychologues de l'école allemande : pénétrés de l'idée, en elle-même excellente, qu'il faut poursuivre le phénomène psychologique jusque dans les faits physiologiques qui en déterminent la genèse ou en expriment au dehors le développement, ils se sont faits physiologistes ; mais pour un peu ils oublieraient l'originalité de la pensée ; pour un peu, séduits par les faits du dehors, d'un si grand intérêt, mais cependant d'un autre ordre, ils cesseraient d'être psychologues et croiraient le rester : car la science qui les attire voile à leurs yeux la nature de l'esprit, l'être parent de tous les êtres, par lequel on pénètrç la réalité, et sans l'étude profonde duquel on n'est plus, dans le plein sens du mot, un psychologue.
Ainsi, Messieurs, notre projet n'est pas de disputer au savant le rôle qui lui est propre, et qu'il remplit si bien ; loin de nous l'ambition de toucher à la science, et d'y rien ajouter ; ce serait œuvre scientifique, et non philosophique; et c'est œuvre philosophique que nous voudrions faire. Mais est-ce une raison pour tenir séparées ces deux formes sublimes de notre connaissance, et ne peuvent-elles se rapprocher sans se confondre, s'unir et se prêter un mutuel secours sans s'altérer l'une par l'autre et se détruire ? Il faudrait, pour le penser, nier l'unité de l'esprit. Nous croyons au contraire qu'au fond tout se retrouve et s'harmonise en lui, et que science et philosophie ne se divisent que pour mieux pénétrer le mystère du réel, et ressaisir l'unité de leur nature dans l'unité de l'effort qui les crée, et de la connaissance qui est leur fin commune.
L'esprit humain. Messieurs, qu'on l'accorde ou qu'on le nie, poursuit, d'une recherche infatigable, l'essence des choses : et le problème qui, sous mille formes diverses, se pose constamment devant lui, c'est le problème de l'existence. Curieux sans doute de savoir ce qui est, peut-être
l'esprit l'est-il plus encore d'aller au fond de la nature et de l'être, et de s'arrêter là, comme au principe et à la fin de tout. Or, savoir ce qui est, constater l'existence d'une chose dans le présent ou dans le passé, la prévoir dans l'avenir, c'est rattacher les faits aux faits, les groupes déterminés de phénomènes à d'autres groupes déterminés ; c'est observer, supposer des liaisons constantes, c'est vérifier, déduire, et expérimenter : d'un mot, c'est l'œuvre de la science. Peut-être pourrait-on, et, diront quelques-uns, devrait-on s'en tenir là, car, à l'esprit qui connaîtrait ou posséderait les moyens de connaître tout ce qui est, que rcsterait-il de plus à chercher ou à savoir ? Précisément, Messieurs, ce que c'est que d'être, ce que c'est que réalité, non plus seulement quelles sont les choses, mais ce qu'elles sont en leur essence intime, et ce qu'elles signifient : cela, c'est l'objet de la métaphysique ; et, qu'il soit vain ou légitime, il est profondément entré au cœur de l'homme, l'espoir d'aborder le mystère, de l'éclaircir, et, sinon de résoudre à jamais le problème, du moins d'en serrer de si près les données, d'en suivre si patiemment les complications infinies, qu'il soit toujours plus près de céder à notre raison et s'éclaire peu à peu des lumières de l'esprit !
Il reste seulement à savoir si on le posera en l'air et dans le vide, ou, comme disait Descartes, sur l'argile et le roc : il reste à décider si, voulant saisir l'être dans sa source vive et dans son absolue réalité, l'esprit humain se prêtera toujours à le traiter comme une fiction, à l'imaginer de toutes pièces, à force de spéculations sur l'être et le nonêtre, ou si l'on ne croira pas bientôt le moment venu de se tourner vers les seules choses qui constituent le monde, qui soient et qui nous apparaissent, en un mot vers les phénomènes. Car le phénomène, dans l'ordre du concret, est le terme dernier que nous puissions atteindre : il est pour nous la réalité même.
Je sais bien, Messieurs, qu'une pareille proposition pourrait être comptée comme la condamnation de toute métapliysique : mais ce serait, à mon avis, au prix d'une idée
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fausse et d'une confusion : car c'est une idée fausse de croire qu'il faudrait, pour constituer une métaphysique, atteindre un être en soi que ne devrait pas même troubler l'acte de noire connaissance, et qui serait autre que son apparence, autre que le phénomène qui nous le représente, ou que ce que nous en savons : autant vaudrait déclarer inconnaissable ce qu'on prétend connaître, impénétrable ce qu'on s'apprête à pénétrer ! et pourquoi cette contradiction stérile, quand il serait si simple de prendre loyalement ce qui nous est donné, de le traiter comme le réel, d'autant qu'il n'y aura jamais d'autre réalité pour nous, et de faire acte de confiance en notre esprit, d'autant que sans lui nous ne pouvons rien connaître ? Acte de foi, acte arbitraire, si l'on veut ; mais acte qui s'impose à tout esprit qui veut connaître, et sans doute à l'esprit même de Dieu, si connaître soumet toujours aux lois du sujet qui connaît la connaissance de l'objet ! Et pourquoi n'aurions-nous pas foi en notre esprit ? Entre deux alternatives, celle-ci : ce que nous connaissons existe réellement, et cette autre : nous ne savons et ne pouvons rien savoir, pourquoi ne pas faire un pari, et comment ne pas parier pour la première, quand la seconde est le sophisme paresseux et ne tend à rien moins qu'à l'anéantissement d'un quiétisme intellectuel ?
Ainsi, prenons pour le réel ce qui nous est donné ; mais ne prenons que cela : ne prenons que le phénomène. Et ne nous laissons pas opposer une objection qui ne repose, après tout, que sur une confusion ; ne nous laissons pas dire qu'il ne peut plus pour nous exister de barrière entre la science et la métaphysique, allant toutes deux au même objet, au même phénomène. Car ce sont deux moyens profondément distincts de le connaître que la science, sceptique au fond et positive, et la philosophie, croyante par essence et réaliste ; l'une qui constate et simplement relie les phénomènes, en note l'existence ou la prévoit ; l'autre qui les pénètre, qui réfléchit les faits et leurs liaisons, et qui, non contente de savoir et de comprendre, remonte
jusqu'à la raison qui les rend connaissables et qui les rend intelligibles.
Mais aussi, Messieurs, comment séparer ces deux efforts ? comment, en tout cas, priver le second des ressources du premier ? Et quelle étrange prétention, pour qui voudrait rendre raison de la nature, que de fermer les yeux au monde, aux phénomènes qui le constituent, ou à la science qui les recueille, les analyse et les connaît ! Autant dire qu'il faut être aveugle pour mieux étudier la lumière : autant nier l'univers et tout ce que nous en savons au moment d'en chercher le sens et la réalité suprême ! Aussi, loin de douter qu'on puisse édifier sur la science une philosophie, n'est-il pas vrai qu'on se demande comment serait possible une philosophie de la nature, qui ne serait pas la réflexion ou la philosophie des sciences ?
La science est en effet pour nous. Messieurs, l'intermédiaire indispensable entre l'esprit et la nature : car s'il est vrai que la nature, comme il vient d'être dit, n'est qu'un déroulement indéfini d'un nombre indéfini de séries de phénomènes, on peut dire de la science qu'elle en est l'appréhension première et immédiate par notre intelligence. Elle s'appuie à la sensation, quoique la sensation ne puisse jamais comme telle avoir son entrée dans la science ; car l'acte de sentir est en lui-même irréductible ; il est, comme Aristote le disait du plaisir, un tout indivisible à la fois et complet : o>ov rt, et sa réalité s'évanouit sitôt qu'on y applique l'analyse. Pourtant c'est une nécessité que la pensée, pour la connaître, brise cette unité ; car penser, c'est comparer ; et comparer deux phénomènes, c'est toujours entre eux deux surprendre quelque ressemblance et quelque distinction : or ce qu'on sait de l'un des deux, c'est ce par quoi il est semblable à l'autre, ce qu'avec l'autre il a de commun, ou ce qu'il a de général : ce n'est donc plus lui tout entier, et ce n'est dès lors plus rien de lui. On pourrait objecter qu'on sait du phénomène, outre son caractère commun, son caractère distinctif ou sa différence propre ; mais n'est-il pas ivou facile de montrer que ce dernier n'est à
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SOU tour, SOUS uu autre rapport, qu'un autre caraclèro commun, classant le phénomène dans un genre nouveau ?
Ainsi, nous ne savons rien que le général; du phénomène nous pouvons dire quel caractère il a ou quelle qualité; nous savons, pour parler comme Platon dans le Timée, qu'il est tel ou tel, de telle ou telle espèce (toioOtov) ^, et c'est assez pour le reconnaître au passage ; mais nous ne savons pas ce qu'il est (ri lazi) et c'est déjà une première énigme que l'existence donnée du phénomène impénétrable.
Mais, dira-t-on, si les conditions mêmes de la science posent l'énigme, comment demander à la science les moyens de la déchiffrer ? Si rien de général ne peut jamais livrer le fait particulier, de quel secours sera la science à la philosophie ?
L'objection est grave. Messieurs, mais elle est par cela même de nature à jeter une grande lumière sur le problème qui nous occupe : supposons en effet que le phénomène soit pénétrable à la pensée : croit-on qu'il puisse l'être sans que, pour ainsi dire, la pensée s'en approche ? ou croit-on que celle-ci puisse échapper parfois à ses lois propres et à sa nature pour entrer plus avant dans la réalité ? Donc il faut se résoudre ou à n'en rien savoir du tout, ou à n'en savoir tout d'abord que ce qu'en sait la science : qu'on vise à dépasser la connaissance scientifique, qu'on y appuie des inductions, qu'on l'éclairé par la réflexion, rien de mieux : mais qu'on prétende s'en passer ou qu'on la contredise, c'est s'obstiner à bâtir un système sans la pensée et sans le phénomène. Mais alors comment admettre qu'elle soit, entre le phénomène et nous, le seul intermédiaire, et qu'elle ne nous en livre rien? Comment soutenir qu'en atteignant le général, on n'atteint rien de la réalité ? Et si le général est l'élément seul accessible et seul vivant de la réalité, qui ne voit en même temps qu'il est idée, qu'il est œuvre de la pensée, et que la science est l'instrument qui réunit la pensée que nous sommes à la pensée que réalisent les choses ?