Timée, 49 d
De cela, sans doute, la science ne veut ni ne doit rien savoir : car elle serait alors la réflexion d'elle-même et deviendrait philosophie ; mais c'est pourtant son œuvre d'envelopper ainsi, sous les formes de la pensée, les manifestations de la réalité. Non que l'esprit n'y trouve, Messieurs, quelque difficulté : car il reste certain que l'idée générale est toujours un abstrait, qu'un caractère quelconque d'un phénomène donné, sous peine de n'être pas connu, est toujours général, qu'en faisant la somme de tous ceux qu'on lui sait ou même qu'il possède, on produirait l'idée d'un type et non d'un fait, d'une espèce et non d'un individu. Or ce qui est, dans le plein sens du mot, c'est l'individuel, c'est le particulier, c'est l'unité, qu'on ne multiplie pas plus qu'on ne la divise.
Telle est l'impasse dans laquelle la science engage notre esprit : telle est l'antinomie qu'elle pose sans la résoudre, et que son développement ne cesse d'accentuer. Car plus nous entrons dans l'analyse du phénomène, plus nous en connaissons les caractères et les lois, plus, en un mot, nous en avons une science complète ; et plus nous nous éloignons du concret, comme si la science nous mettait à la fois toujours plus près et toujours plus loin de la réalité.
Nulle part n'apparaît mieux. Messieurs, cette sorte de contradiction que dans les sciences inductives : à les voir commencer par une observation si patiente des faits, on se ferait, et peut-être qu'elles se font elles-mêmes l'illusion qu'elles touchent dès l'abord au cœur de la réalité et qu'elles sont assurées de n'en jamais sortir. Pourtant y a-t-il rien de plus mobile, de plus insaisissable, de moins facile à définir qu'un fait particulier ? Une rapide analyse nous montrait tout à l'heure qu'on n'en saisit jamais qu'un ou plusieurs caractères généraux, et que le fait lui-même dans sa réalité et dans son unité, glisse dans nos mains et nous échappe. Car, après tout, il n'est pour nous que sensation : et la science qui voudrait l'atteindre suivrait la multitude indéfinie des sensations, toujours nouvelles et toujours diverses, et ne pourrait éviter de s'y perdre. Savoir, c'est
COURS SUR LA PHILOSOPHIE DES SCIENCES
donc fixer le phénomène dans une forme, dans une espèce, dans une idée générale : et on peut dire de chaque phénomène qu'il est susceptible d'entrer sous une multitude de formes différentes : autant il comporte en effet de ressemblances avec les autres phénomènes, autant sont constituées d'espèces qui notent l'un de ses caractères et le renferment en le classant. De ce point de vue il est donc vraiment, comme le pensait Platon i, un infini où viennent se perdre et où l'esprit retrouve les Idées et les genres. A la science d'y introduire la détermination et la limite, d'en définir les qualités, et d'en resserrer les caractères dans un système qui les subordonne les uns aux autres et permette à l'esprit d'en saisir l'unité. Ainsi procèdent les sciences de classification, sciences descriptives, très rapprochées des faits, qui justifient leur nom commun d'histoire naturelle.
Mais c'est encore, pourrait-on dire, un terrain trop mobile pour qu'on puisse y fonder une science solide : et tous les caractères ne se prêtent pas de la même manière à fixer les traits fuyants de la réalité soumise au devenir : à peine le langage, avec sa souplesse infinie, parvient-il à en modeler les mille formes toujours changeantes, et à lier au sujet les attributs qui lui conviennent. Au contraire, la science qui tend à l'unité, poursuit le persistant et le durable : des qualités du phénomène, elle laisse échapper volontiers celles qui ne sont qu'accidentelles, pour retenir celles qui toujours l'accompagnent et le déterminent. De là la recherche incessante, au sein du successif et du changeant, des qualités qui se lient dans le temps, qui se déroulent en une chaîne continue et qui, sous la richesse infinie des choses et des êtres, forment comme un réseau serré avec les liens des effets et des causes. Discerner ces liens, Messieurs, c'est découvrir les lois des choses, et c'est, vous le savez, l'objet principal de la science : mais ne croyezvous pas qu'à mesure qu'elle s'enfonce dans la recherche des causes, elle perd nécessairement de vue la vie intense